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Full text of "Chez les Betsiléos : impressions et croquis"

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P.  Henri  DUBOIS,  S.  J. 


CHEZ 

LES  BETSILËOS 

IMPRESSIONS  ET  CROQUIS 

NOUVELLE  ÉDITION 


EDITIONS  CASTERMAN 

PARIS  (VIe),  66,  rue  Bonaparte 
TOURNAI  (Belgique) 


1 


Chez  les  Betsiléos, 


Panorama  de  Fianarantsoa. 


PRÉFACE. 


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A ma  Mère, 

C’est  à toi,  c’est  pour  toi,  tu  le  sais  bien,  que  j’ai  écrit  ce  Journal. 

Malgré  la  distance  qui  nous  séparait,  j’éprouvais  comme  jadis,  le  besoin 
de  venir  souvent  me  refaire  auprès  de  toi,  et,  sans  effort,  par  conséquent  sans 
fatigue,  dans  l’abandon  d’un  tête-à-tête  maternel  et  filial,  je  me  laissais  aller 
à te  dire  les  péripéties  de  ma  nouvelle  existence  de  missionnaire,  les  difficultés 
de  ma  vie  devenue  errante,  les  aventures  de  mes  excursions,  jusqu’aux  détails 
intimes  de  mes  installations  rudimentaires,  de  mes  mobiliers  préhistoriques,  de 
mes  menus  simplifiés. 

Les  grandes  considérations,  je  ne  les  cherchais  pas  : dogmatise-t-on  avec  sa 
mère?  Les  études  de  caractère  ou  de  mœurs,  je  ne  m’y  arrêtais  qu  autant  que 
notre  entretien  m’y  amenait  naturellement  : s’amuse-t-on  à philosopher  avec  sa 
mère  ? Pouvais-je  m appesantir  sur  les  peines  nombreuses,  mais  nécessaires  et 
fécondes,  de  l’apostolat  : aurait-ce  été  délicat  avec  ma  mère?  Taire  ce  qui 
m’était  personnel,  le  devais-je  lorsque  j’écrivais  à ma  mère?  N’était-ce  pas,  au 
contraire,  ce  que  tu  me  demandais  sur  tout,  que  je  parle  de  moi,  de  mes  succès, 
comme  de  mes  ennuis  et  de  ces  mille  riens,  de  ces  bagatelles  qui  disent  tant  au 
cœur  maternel,  qui  ont  tant  de  prix  et  d’intérêt  aux  regards  d’une  mère? 

Transitions,  enchaînement  des  phrases  ou  liaison  logique  des  idées, 
variété  ou  éclat  du  style,  était-ce  bien  le  lieu  de  s’en  préoccuper  dans  une  con- 
versation, dont  tout  le  charme  pour  nous  deux  était  de  nous  laisser  conduire 
par  les  fantaisies,  les  impressions,  les  souvenirs  ou  les  mouvements  du  cœur? 

Avais-je  à être  complet?  cherchais-je  à tout  dire?  Autrefois  une  allusion, 
un  demi  mot,  un  sourire  nous  suffisaient  pour  nous  comprendre.  Et  maintenant, 
ne  t’était-il  pas  facile  encore  de  « lire  entre  les  lignes  » et  de  deviner  que  ton 
enfant  ne  parvenait  à renouveler  sa  joie,  son  entrain  et  son  courage  que  dans 
la  pensée  de  ton  affection,  dans  la  conviction  qu’en  travaillant  pour  le  bon 
Dieu,  il  méritait  pour  toi,  en  union  avec  toi  et  soutenu  par  tes  bonnes  prières? 

Qui  chercherait  donc  dans  ce  Journal  autre  chose  qu’une  conversation 
familière  avec  toi,  qui  en  oublierait  l’origine  et  le  but,  trouverait  sans  doute 
beaucoup  à retrancher,  beaucoup  à ajouter,  beaucoup  à corriger  et  il  arriverait 


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PRÉFACE. 


peut-être,  en  le  transformant  tout  entier,  à en  composer  une  sorte  de  livre  sur 
la  mission  du  Betsiléo  à Madagascar. 

Mais  non,  telle  n’a  pas  été  mon  intention.  Les  fleurs  que  j’ai  cueillies,  l’ont 
été  dans  un  petit  coin  bien  restreint  du  champ  immense  de  la  mission  Malgache  : 
d'aucunes  sont  bien  fluettes,  d’autres  paraîtront  trop  rustiques,  ou  trop  com- 
munes, mais  mon  bouquet  est  fait,  je  te  l’ai  donné,  il  n’est  plus  temps  de  le 
reprendre;  g retoucher,  ce  serait  risquer  de  l’effeuiller. 

Que  son  parfum  un  peu  sauvage  aille  réjouir  d’autres  cœurs.  Soit! 

Oui,  ces  écrits  que  je  traçais  pour  toi,  tu  veux  bien  par  affection  pour  mes 
Malgaches,  par  délicatesse  et  par  reconnaissance  pour  mes  bienfaiteurs,  les 
communiquer  autour  de  loi,  afin  de  faire  participer  à ta  joie  ceux  qui  par  leurs 
secours,  ont  voulu  partager  avec  toi,  vis-à-vis  de  ton  fils,  ta  tendresse  et  la 
sollicitude  maternelles. 

Que  ces  quelques  pages  aillent  donc  remercier  tous  ceux  qui  sont  venus  si 
généreusement  en  aide  à mes  grands  enfants  noirs  de  la  Grande  Ile  Africaine. 

Quelles  aillent  aussi  consoler  d'autres  mères  qui,  bonnes  et  chrétiennes 
comme  toi,  ont  donné  leurs  fils  à l’apostolat  des  missions  lointaines.  Les  vies 
des  missionnaires  se  ressemblent  beaucoup  : ce  Journal  leur  dira  ce  que  leurs 
chers  enfants  n’ont  pas  eu  le  temps  ou  l’occasion  de  leur  écrire. 

Quelles  aillent  préparer  d'autres  cœurs  maternels  au  grand  sacrifice  que  le 
bon  Dieu  s'apprête  à leur  demander  un  jour,  en  leur  faisant  mieux  comprendre, 
qu’à  donner  à Jésus  ce  que  l’on  a de  plus  cher,  on  ne  perd  rien  ni  du  côté  des 
vraies  consolations  de  ce  monde,  ni  du  côté  des  affections  avivées  et  agrandies 
par  le  sacrifice  de  soi  au  divin  Maître;  que  se  séparer  de  ses  enfants  pour  en 
faire  des  apôtres,  ce  n’est  pas  perdre  leur  amour  et  leurs  tendresses  ici-bas,  et 
que  c’est  encore  le  plus  sûr  moyen  de  les  retrouver  éternellement  au  Ciel. 

Samedi  23  février  1907. 

Henri  DUBOIS,  S.  J. 


Chez  les  Betsiléos 


î 


De  la  côte  à Fianarantsoa. 


17  octobre  1902. 

Tamatave!  Tamatave  !...  Après  nous  être  embarqués  à Marseille  le 
25  septembre  sur  1 ’Oxus,  nous  voici  en  présence  de  la  « grande  île.  » il 
faut  être  prêt  pour  le  débarquement.  Chacun  ramasse  ses  bagages,  ficelle, 
inspecte,  vérifie...  Devant  nous,  la  ville  s’étale  coquettement  en  demi 
cercle,  on  distingue  facilement  le  clocher  de  la  mission.  A notre  droite 
un  grand  bâtiment  qui  doit  être  un  hôpital,  puis  le  wharf  métallique 
construit  en  vue  de  permettre  aux  navires  de  débarquer  sans  encombre 
leurs  marchandises,  mais  dont  il  paraît  qu’on  ne  peut  pas  se  servir.  La 
rade  est  trop  agitée  et  en  s’y  amarrant  on  risquerait  de  s’y  démolir. 
Encore  quelques  millions  de  perdus! 

Nous  attendons  d’abord  que  le  médecin  ait  passé  sa  visite  sanitaire, 
ensuite  que  la  chaloupe  vienne  nous  recueillir. 

L’embarquement  sur  cette  petite  chaloupe  à vapeur,  est  peu  banal, 
je  vous  assure.  Il  faut  pour  arriver  au  but  sauter  un  ou  deux  grands 
chalands  encombrés  de  bagages  et  qui  dansent  contre  le  paquebot  immo- 
bile une  sarabande  de  tous  les  diables.  Quelle  gymnastique  ! Les  poignets 
secourables  d’un  lieutenant  nous  raccrochent  au  moment  plus  critique. 
Nous  y sommes!  Rien  de  cassé  qu’un  verre  de  lorgnon. 


ÎO 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Sur  le  quai  un  missionnaire  nous  attend.  La  maison  des  Pères  n’est 
pas  loin,  la  table  est  prête,  on  dîne  gaîment.  Nous  allons  pouvoir  jouir 
en  paix  de  trois  jours  de  repos.  Le  Pernambuco,  vapeur  qui  doit  nous 
mener  aux  rivages  Betsiléos,  notre  destination  dernière,  ne  nous  prendra 
que  lundi. 

La  soirée  est  vraiment  calmante.  Il  fait  bon  se  promener  en  rêvant 
dans  le  petit  jardin.  D'un  côté  les  enfants  des  Frères  épèlent  leurs  leçons, 
de  l’autre  les  fillettes  des  sœurs  chantent  en  ronde  la  « mère  Grégoire  » 
ou  le  « petit  navire.  » Sur  le  fond  grisaille  d’un  ciel  légèrement  mou- 
tonné, Phébé  se  lève  énorme  et  rayonnante,  la  mer,  à quelques  mètres 
de  nous,  s’en  vient  battre  méthodiquement  le  quai  en  détonnant  chaque 
fois  comme  un  coup  de  grand  vent.  Sur  le  chemin  macadamisé  qui  nous 
sépare  du  rivage,  des  ombres  passent  silencieuses  car  les  langues  se  tai- 
sent, et  les  pieds  nus  sont  muets;  par  intervalles  un  pousse-pousse  ou  un 
filanjane 1 qui  trottent,  la  petite  machine  qui  siffle  en  bousculant  ses 
wagonnets  derrière  elle;  au  fond,  l’immensité  de  l’Océan  coupée  çà  et  là 
de  longues  bandes  de  sable  où  la  vague  déferle  en  étalant  ses  flocons 
blancs,  les  goélettes  qui  balancent  régulièrement  les  grandes  antennes  de 
leurs  mâts  et  enfin  debout,  comme  une  muraille,  YOxus,  ce  cher  Oxus , 
qui  n’emportera  de  nous  ni  regrets,  ni  amertumes,  puisqu’il  n’a  rien  fait 
pour  nous  donner  le  mal  de  mer  et  guère  fait  pour  l’empêcher.  Il  a été 
cependant  l’instrument  du  bon  Dieu  pour  nous  mener  à la  conquête  des 
âmes.  Sachons-lui-en  gré  et  prions  un  peu  pour  les  pauvres  diables  de 
chauffeurs  arabes  qui  à deux  sous  par  jour  et  à seize  francs  par  mois  se 
tuent  à fond  de  cale  pour  aller  cuire  peut-être  plus  tard  dans  une  autre 
cale  plus  méchante  encore.  Nous  sommes  les  privilégiés  du  ciel. 

Samedi  18  octobre. 

La  nuit  a été  bonne,  les  moustiques  nous  ont  épargné  leur  chanson 
et  leur  poinçon.  Le  soleil  s’empresse  de  glisser  par  toutes  les  fentes  de  nos 
cloisons  son  beau  bonjour  doré. 

Dimanche  19  octobre. 

J’ai  l’honneur  de  dire  la  messe  de  4 heures  1/2  du  matin.  L’église  est 
presque  remplie,  ainsi  qua  la  messe  de  8 heures.  Ici  les  cérémonies 
doivent  être  matinales  à cause  de  la  chaleur. 

A l’école  des  Frères  nous  assistons  à une  répétition  de  musique  : 
trente  instruments  à vent  tempêtent  dans  une  petite  salle.  Il  faut  avoir  le 

(1)  Chaise  à porteurs  en  usage  à Madagascar. 


DE  LA  CÔTE  A FIANARaNTSOA. 


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tympan  solide.  L’accord  et  la  mesure  y sont.  Un  petit  bout  d’homme 
frappe  dans  un  coin  sur  une  grosse  caisse  plus  haute  que  lui.  C’est 
réjouissant. 

Les  Frères  ont  environ  3oo  élèves.1  Les  Sœurs  de  Saint- Joseph  de 
Cluny  ont  une  école  similaire  pour  les  petites  filles. 

Lundi  20  octobre. 

Nous  partons  en  excursion  pour  la  campagne.  Chemin  faisant  l’on 
traverse  le  bazar  (marché),  spectacle  curieux  et  bariolé.  Les  marchands 
sont  accroupis  devant  leurs  victuailles.  Ce  sont  de  petits  tas  de  salade, 
genre  cresson,  des  crevettes  minuscules,  des  fruits  étrangers  (pour  nous)  : 
mangues,  bananes,  papayes,  etc.,  des  collections  de  morceaux  de  viande 
découpée  presque  en  bouchées,  des  bibelots  de  bambou  ou  de  corail. 
Les  acheteurs  passent,  regardent,  s’arrêtent  et  palpent  sans  vergogne. 

Le  chemin  nous  conduit  au  cimetière.  Sur  les  tombes  indigènes 
nous  remarquons  des  bouteilles,  des  chapeaux,  des  parapluies.  Ce  sont 
les  objets  qui  appartenaient  au  mort.  Nous  traversons  la  ville  malgache 
et  nous  sommes  sur  les  bords  du  Mongonarèze,  le  fleuve  de  l’endroit.  Des 
deux  côtés,  des  arbres;  nous  voici  dans  la  propriété  des  missionnaires.  Il 
a fallu  de  la  patience  et  du  travail  pour  faire  pousser  un  véritable  bois 
sur  ce  sable  deTamatave. 

Au  retour,  dîner  d’adieu.  On  nous  fait  goûter  tous  les  fruits  du  pays. 
La  banane  ne  me  dit  rien  jusqu’ici,  je  lui  préfère  une  petite  noix  qu’on 
appelle  lecci.  Sous  une  écorce  rugueuse  et  assez  mince,  elle  renferme 
une  sorte  de  gélatine  blanche  un  peu  acide,  figée  autour  d’un  noyau 
central  très  dur  qu’on  n’est  nullement  obligé  d’avaler. 

Les  porteurs  de  bagages  sont  raccolés,  non  sans  peine.  Nos  soixante 
colis  sont  portés  au  quai,  et  nous-mêmes  vers  4 heures,  nous  nous  tenons 
prêts  à enjamber  le  bastingage  de  la  chaloupe  qui  nous  conduira  au 
Pernambuco. 

C’est  fait,  et  le  Pernambuco  ouvre  ses  flancs  pour  nous  recevoir. 
En  voilà  pour  deux  nuits  et  un  jour. 

21  octobre. 

Pour  rouler  et  nous  rouler,  je  ne  connais  pas  mieux  que  ce  bateau. 
Nous  faisons  autant  de  chemin  à droite  et  à gauche  qu’en  avant.  On 
souffre  moins  du  mal  de  mer,  mais  on  n’en  est  pas  moins  fatigué.  La 

(1)  C’était  en  1902.  Depuis  lors  des  mesures  persécutrices  ont  frappé  ces  écoles 
comme  celles  de  France. 


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CHEZ  LES  BETSILÉ03. 


mer  fait  pourtant  tout  ce  qu’elle  peut  pour  être  sage.  Nous  stoppons  une 
heure  ou  deux  devant  Andevorante  et  Mahanoro.  Des  chalands  viennent 
prendre  les  colis.  Chaque  chaland  porte  trente  à quarante  nègres  qui 
pagayent  à tour  de  bras  avec  un  ensemble  magnifique.  Nous  remarquons 
que  les  costumes  se  simplifient  à mesure  que  nous  descendons.  Du  sac 
nous  passons  au  pagne,  du  pagne  à la  ficelle  et  de  la  ficelle  au  rayon 
de  soleil. 

22  octobre. 

Mananjary!  Les  chalands  accostent.  C’est  à notre  tour  de  débarquer. 
Il  n’y  a rien  de  banal  du  commencement  à la  fin. 

Nous  sommes  d’abord  invités  à nous  asseoir  sur  un  palanquin 
aérien  que  le  treuil  enlève  et  dépose,  après  un  court  trajet,  plus  ou  moins 
délicatement,  sur  le  pont  du  chaland.  Le  point  difficile  est  d’atteindre 
exactement  le  chaland  pendant  sa  danse  verticale.  Il  y a des  contre-coups 
désagréables. 

Sur  le  chaland  on  ne  serait  pas  mal  s’il  y avait  des  sièges,  un  parapet 
et  un  peu  plus  de  place.  Nous  sommes  quatre  à un  des  deux  bouts,  deux 
à l’autre  bout.  Entre  ces  deux  groupes  une  trentaine  de  rameurs.  On 
s’assied  comme  on  peut  et  où  l’on  peut.  Je  m’accroche  à mon  voisin,  et 
ce  n’est  pas  du  luxe,  car  il  y a la  fameuse  barre  et  à certains  moments  la 
barque  se  couche  sur  le  côté  d’une  façon  plutôt  désordonnée.  Si  l’on 
roule,  on  ne  passe  pas  par-dessus  bord,  parce  qu’il  n’y  a pas  de  bord, 
mais  on  tombe  à l’eau,  ce  qui  revient  au  même.  La  mer  est  heureu- 
sement fort  aimable,  la  barre  n’est  pas  méchante;  une  dernière  bouscu- 
lade, une  dernière  vague  à franchir;  un  détroit  à passer,  et. nous  glissons 
légèrement  sur  le  Mananjary.  > 

L’entrée  dans  le  lac  est  d’un  pittoresque  achevé.  Nos  rameurs  se 
mettent  à chanter.  Les  voix  et  les  rames  vont  en  cadence.  Le  pilote 
entonne  le  couplet  et  tous  reprennent  un  refrain  monotone,  langoureux 
et  pourtant  plein  de  charme  au  milieu  de  cette  nature  toute  nouvelle 
pour  nous.  Sur  le  bord,  de  petits  négrillons  prennent  leur  bain,  des 
femmes  lavent  le  pagne  de  la  famille,  les  canards  barbottent  et  nos 
hommes  chantent  toujours.  Les  crocrodiles  n’osent  se  montrer  : 

— Partirons-nous  sans  en  avoir  vu? 

Mgr  Henri  de  Saune,  coadjuteur  de  Mgr  Cazet,  se  trouve  à la 
mission.  Quelle  bonté  et  quelle  simplicité!  C’est  lui  qui  nous  reçoit. 
Toutes  les  constructions  sans  en  excepter  l’église,  me  font  l’effet  de 
paniers  : des  bambous,  des  joncs  tressés,  des  feuilles  couchées  en  font 
tous  les  frais.  C’est  pauvre,  mais  en  somme  c’est  facilement  propre.  On 


DE  LA  CÔTE  A FIANARANTSOA. 


l3 


nous  installe  dans  un  magasin  vide,  gracieusement  offert  par  un  colon. 
Nous  y sommes  grandement  logés. 

Mardi  28  octobre. 

Notre  départ  est  fixé  à 6 heures  du  matin,  du  moins  c’est  à ce 
moment  que  doivent  se  présenter  les  porteurs.  En  réalité  nous  quittons 
Mananjary  à 2 heures  de  l’après-midi.  C’est  qu’il  y a des  cérémonies!  Et 
puis,  ne  pas  croire  qu’organiser  une  procession  de  soixante-six  porteurs 
soit  petite  affaire.  Il  y a d’abord  l’appel  nominal.  On  prend  tous  les 
noms.  Ensuite  la  distribution  des  paquets  respectifs.  C’est  là  le  diable. 

Des  caisses  de  vingt  kilos  sont  préparées.  Parfaitement,  mais  nos  hommes 
n’acceptent  que  vingt-cinq  à trente  kilogrammes  au  lieu  de  quarante 
annoncés.  On  a gâté  les  gens  et  le  métier.  On  ne  peut  pourtant  pas  couper 
les  caisses  en  deux.  C’est  alors  un  méli-mélo  de  combinaisons  invrai- 
semblables. Nos  hommes  viennent  tour  à tour  tâter  les  colis.  Ils  se 
retirent.  On  parlemente.  Finalement  on  distribue  ce  que  l’on  peut  aux 
mieux  disposés  et  on  fait  mine  d’envoyer  promener  tous  les  autres.  C’est 
la  comédie  habituelle.  Nos  drôles  reviennent  quelque  temps  après  et 
finissent  par  capituler.  Iis  acceptent  même  plus  qu’on  ne  leur  avait 
d’abord  demandé.  Vient  alors  la  distribution  du  vatsy  : sur  la  paye 
totale,  (environ  douze  francs),  on  leur  avance  deux  francs  cinquante.  Là 
encore  des  réclamations,  des  éclaircissements  à demander  ou  à donner. 

Enfin  vers  2 heures,  après  nos  dernières  visites  aux  colons  complai- 
sants qui  nous  ont  hébergés  ou  photographiés,  nous  montons  en  filan- 
janes  et  nous  défilons. 

Le  filanjane  m’a  laissé  un  excellent  souvenir.  Je  l’ai  supporté  sans  \ 
aucune  fatigue  et  je  lui  trouve  de  grands  avantages.  Nous  prenons  la 
route  de  terre  et  je  crois  que  nous  y avons  gagné. 

Mardi  après-midi 

Nous  suivons  le  fleuve  à distance  et  pour  commencer  nous  pouvons 
nous  payer  toutes  les  émotions  du  voyage.  La  route  passe  du  grave  au 
doux,  du  plaisant  au  sévère  avec  une  facilité  étrange.  Elle  change  de 
niveau  subitement  sans  dire  pourquoi;  nous  sautons  des  talus,  dégrin- 
golons des  pentes  presque  à pic,  enjambons  des  fossés,  etc...  Je  trouve 
tout  cela  fort  intéressant.  A Tsiatosika  surtout,  la  descente  jusqu’au 
fleuve  est  pour  les  bourjanes  (porteurs)  un  véritable  exercice  de  gymnas- 
tique et  pour  nous  un  exercice  d’équilibre. 

Une  grande  pirogue  double  recueille  les  bagages  arrivés,  une  autre 
nous  dépose  sur  l’autre  berge,  où  semblent  nous  considérer  deux  ou  trois 


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CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Européens.  On  paye  le  passage  à raison  d’un  sou  par  personne  non 
chargée,  de  deux  sous  pour  les  autres.  Le  gîte  n’est  pas  loin. 

C’est  une  case  destinée  aux  passagers;  celle-ci  (située  au  milieu  de 
Tsarafatra)  a deux  chambres.  Nous  nous  installons  dans  l’une,  et,  après 
notre  premier  souper  de  voyageurs,  nous  nous  étendons  au  plus  vite  sur 
nos  lits  de  camp. 

29  octobre. 

Le  départ  doit  avoir  lieu  à 4 heures  du  matin.  On  se  lève  vers 
2 heures  1/2,  messe,  déjeuner.  En  route.  C’est  original  ce  départ  dans  la 
demi  obscurité.  Heureusement  le  chemin  est  sûr  et  le  soleil  ne  tardera 
guère  à se  montrer.  Peu  à peu  le  paysage  se  dégage  de  la  pénombre  et  de 
la  brume,  les  ombres  se  précisent  et  se  découpent  en  arbres,  en  feuilles, 
en  branches,  en  herbes  surtout.  C’est  la  journée  des  mamelons  et  des 
grandes  herbes.  Les  uns  et  les  autres  se  succèdent  d’une  manière  plutôt 
monotone.  Le  filanjane  lui-même  est  plus  régulier  dans  sa  course.  — 
Peu  de  sauts.  — Vers  9 heures  arrêt  à Antanambo.  — Dîner. 

Après-midi,  nouveaux  mamelons  plus  accentués,  et  mêmes  herbes 
sèches. 

Gîte  à Betsakay.  Au  sud  on  voit  le  Vatovary.  C’est  un  énorme  rocher 
à pic  d’un  aspect  fantastique  que  nous  ne  perdons  pas  de  vue  de  sitôt. 

Jeudi  3o. 

La  route  est  plus  accidentée.  Nous  traversons  une  rivière.  Mes 
porteurs  d’arrière  font  deux  faux  pas;  mais  ces  bourjanes  sont  d’une 
vigueur  étonnante  : lorsque  l’un  d’eux  vient  à céder,  son  compagnon 
retient  l’équipage  à force  de  poignets.  Il  n’y  a rien  à craindre. 

A Morarano  nous  atteignons  la  route  qui  doit  relier  Fianarantsoa  à 
Mananjary.  Trois  cents  ouvriers  sont  occupés  à la  route.  C’est  certai- 
nement un  fort  beau  travail. 

Le  soir  nous  couchons  à Âmbongo . La  case  des  passagers  est  dans 
un  état  pitoyable.  Les  murs  se  composent  surtout  de  trous.  C’est  presque 
une  cage  à serins.  Au-dessous  les  « petits  messieurs  » circulent. 

Nous  nous  endormons,  doucement  bercés  par  le  chant  de  nos 
voisins.  Il  semblerait  que  le  soir  rende  la  vie  à tous  les  habitants  endormis 
pendant  le  jour.  De  tous  côtés  ce  sont  des  cris,  des  mélopées,  du  mouve- 
ment, des  piaillements  de  poules  ou  d’enfants. 

Vendredi  3i. 

Le  paysage  devient  grandiose.  Nous  entrons  dans  la  forêt. 


DE  LA  CÔTE  A FIANARANTSOA. 


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Je  vais  en  chasse  et  je  tire  un  gros  oiseau  bleu  qui  va  s’abattre  sour- 
noisement dans  un  fourré  inextricable. 

A 5 heures,  arrivée  à Ranomafana  ainsi  nommé  d’une  source  d’eau 
chaude  1 rano  eau,  mafana  chaude).  M.  Besson,  administrateur  de  Fiana- 
rantsoa  a fait  construire  une  petite  maison  dans  laquelle  se  trouve  une 
baignoire  en  pierre.  Avis  aux  amateurs. 

A Ranomafana  comme  partout,  nous  avions  été  en  quête  d’eau  et 
d’œufs  et  nous  préparions  dans  notre  case  notre  repas  du  soir.  Nos  bour- 
janes  étaient  dispersés  dans  le  village;  la  nuit  commençait  à tomber  et 
notre  souper  était  entamé,  quand,  pour  une  cause  ou  pour  une  autre, 
j’entr’ouvris  la  porte.  Stupéfaction!  Devant  la  case  se  tient  un  groupe 
silencieux.  A mon  apparition  toutes  les  bouches  s’ouvrent  automati- 
quement pour  dire  : a Bonjour,  mon  Père.  » Le  bonjour  est  accompagné 
d’un  profond  salut.  Faute  de  mieux,  nous  nous  faisons  réciproquement 
des  gestes,  des  sourires  et  nous  arrivons  à comprendre  de  part  et  d’autre 
que  si  nous  ne  nous  comprenons  pas,  nous  sommes  cependant  bons  amis. 
Ces  braves  gens  finissent  par  se  retirer  en  nous  saluant  et  resaluant.  Un 
quart  d'heure  après,  nouvelle  visite.  Le  plus  âgé  s’avance  et  nous  pré- 
sente un  poulet  vivant.  Il  faut  l’accepter.  Un  peu  plus  tard,  trois  jeunes 
gens  viennent  à leur  tour  voir  les  « mon  Père.1  » Est-ce  tout?  Oh!  non, 
voici  mieux  encore  : 

L’obscurité  était  déjà  complète,  à peine  pouvait-on  distinguer  les 
lambas  blancs  qui  passaient  dans  l’ombre;  il  y avait  des  cris,  des  appels, 
des  chants,  comme  d’ordinaire,  quand  tout  à coup,  au  bout  de  la  rangée 
des  cases,  un  chœur  de  voix  s’élève.  Il  se  rapproche  éclatant  comme  une 
fanfare.  Il  s’arrête  à notre  seuil  ; ce  n’est  plus  un  chant,  c’est  une  tempête. 
Nous  reconnaissons  la  strophe  du  Stabat  : Sancta  Mater  istud  agas. 

Elle  finit  ert  crescendo  par  un  fortissimo  foudroyant.  A la  bonne 
heure!...  c’est  très  bien,  merci.  Nous  exprimons  notre  reconnaissance, 
à la  lueur  d’une  bougie  par  tous  les  gestes  en  notre  pouvoir.  Nos  choristes 
reprennent  bientôt  de  plus  belle.  Cette  fois,  c’est  l 'Ave  Maris  Stella;  en 
parties,  s’il  vous  plaît.  Nous  unissons  nos  faibles  voix  aux  tonnerres  mal- 
gaches. On  a dû  nous  entendre  à deux  lieues  à la  ronde. 

Ma  bougie  s’éteint  sous  le  souffle  de  la  brise  du  soir  ou  plutôt  de 
toutes  ces  poitrines.  Nos  visiteurs  prennent  cette  extinction  subite  pour  le 
signal  du  départ  et  ils  nous  quittent  avec  force  bonjours.  Il  est  temps 
d’aller  se  reposer.  Quels  beaux  rêves  nous  allons  faire,  et  comme  il  est 

(i)  Les  Malgaches  appellent  les  missionnaires  catholiques  « Monpera  #,  mon  Père, 
expression  dont  ils  ont  fait  un  nom  commun. 


i6 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


bon  de  rencontrer  ces  braves  cœurs,  ces  bons  chrétiens  au  milieu  de  ces 
pauvres  peuplades  abandonnées! 

Le  seul  malheureux,  ce  soir-là,  ce  fut  le  poulet  à qui  je  coupai 
délicatement  l’artère  du  cou.  Puis  « on  vous  le  suspendit  » pour  le  fricot 
du  lendemain. 

Pendant  la  nuit,  quelques  grognements  que  je  pris  d’abord  pour  des 
ronflements.  Mais  non.  Les  ronfleurs  étaient  sous  la  case  : et  c’étaient  des 
ronfleurs  à quatre  pattes. 

Samedi  ier  novembre. 

Nous  voilà  en  plein  dans  le  pittoresque  de  la  forêt  vierge  : des 
cascades,  des  torrents,  des  montagnes.  On  monte  toujours.  Dans  les  bas- 
fonds,  l’eau  chante  en  bondissant  sur  les  rochers  ; le  grondement  s’éteint 
ici  pour  recommencer  plus  loin.  De  temps  en  temps,  d’énormes  éboulis 
de  pierres  et  de  troncs  d’arbres,  enlacés  de  lianes  desséchées  et  dentelées 
d’immenses  fougères  arborescentes.  La  vallée  se  creuse  de  plus  en  plus, 
nous  sommes  dans  les  nuages  et  devant  nous  les  arbres  gigantesques  nous 
apparaissent  indécis  et  vaporeux  comme  de  gros  flocons  de  fumée.  Nous 
avons  400,  5oo,  600  mètres  de  dégringolade  au  choix  avec  un  tapis  de 
cailloux  pour  nous  recevoir  au  bout  de  la  culbute,  mais  le  chemin  est 
large  et  les  bourjanes  ont  le  pied  sûr.  Nous  croisons  des  bandes  de 
10,  20  porteurs  chargés  de  riz,  de  sucre,  de  farine  et  de  peaux  de  bœufs. 
Quelques-uns  nous  saluent,  les  autres  regardent  passer  le  va^aha  (blanc) 
sans  que  leurs  grands  yeux  d’agate  trahissent  la  moindre  impression. 
Ce  sont  en  général  de  beaux  hommes  fortement  musclés  et  solidement 
campés  sur  deux  jarrets  d’acier. 

Sur  la  tranchée  taillée  dans  la  terre  rouge,  les  passants  ont  dessiné 
des  oiseaux  et  des  bœufs. 

Pour  me  distraire,  j’étudie  mes  bourjanes.  Ce  qui  les  habille,  c’est 
bien  un  sac,  un  vrai  sac,  avec  trois  trous.  Certains  de  ces  sacs  portent 
encore  leur  extrait  de  naissance.  Sur  le  dos  d’un  de  mes  porteurs,  je  puis 
lire  Postes-France.  Une  large  pocne  intérieure  placée  par  derrière  ren- 
ferme toute  la  richesse  du  porteur.  Elle  peut  recevoir  le  riz,  les 
provisions,  l’argent  et  prendre  par  suite  les  dimensions  d’une  bosse 
de  chameau. 

Au  fond,  ces  bourjanes  sont  de  grands  enfants,  rieurs,  jaseurs,  tou- 
jours contents.  Ils  sont  très  résistants;  les  nôtres  ont  fourni  certaine 
journée  de  45  kilomètres  et  nous  n’avons  pas  quitté  le  filanjane,  sauf  à 
l’arrêt  du  déjeuner  et  aux  deux  petits  arrêts  intermédiaires.  Dans  les  des- 
centes, les  quatre  porteurs  et  le  porté  ne  font  plus  qu’une  pièce  qui  se 


DE  LA  CÔTE  A FIANARANTSOA. 


>7 


déplace  à petits  pas  comme  une  table  que  l’on  roulerait  sur  un  plan 
incliné.  Les  montées  les  plus  rapides  et  les  plus  longues  ne  les 
effraient  pas. 

Le  soir,  nous  sommes  à Alakamisy . Nous  y trouvons  le  P.  Murat, 
curé  de  ce  lieu,  qui  nous  accueille  fraternellement. 

La  forêt  a cessé;  ce  sont  de  nouveaux  mamelons  et  des  pics  rocail- 
leux. Dans  les  vallées,  les  rizières  arrosées  ressemblent  à d’immenses 
miroirs  brisés  où  se  reflète  le  soleil.  11  fait  chaud.  Les  chrétiens  nous 
saluent,  de  plus  en  plus  nombreux.  Bientôt,  nous  pouvons  distinguer 
Fianarantsoa,  notre  capitale.  Elle  est  là,  telle  que  nous  la  connaissons 
par  la  photographie. 

La  route  s’achève.  Nous  passons  devant  les  villas  qui  avoisinent  la 
ville,  devant  de  belles  constructions,  casernes,  hôpitaux,  chapelles, 
temples  et  surtout,  dominant  par  son  élévation  et  son  élégance,  la  magni- 
fique cathédrale,  don  d’une  anglaise  convertie.  C’est  l’un  des  plus  beaux 
monuments  de  File  ; les  catholiques  en  sont  fiers. 

La  résidence  des  missionnaires  est  tout  contre  l’église.  Tout  y est 
parfaitement  installé.  Nous  trouvons  au  débarqué  les  missionnaires  qui 
nous  attendent,  et  parmi  eux  le  P.  Beyzim,  l’apôtre  des  lépreux. 

Dès  le  soir,  nous  allons  rendre  visite  à ces  pauvres  lépreux.  Ils  sont 
une  cinquantaine,  nichés  dans  quelques  abris  hors  de  la  ville.  Ils  nous 
accueillent  par  le  chant  de  : Reine  de  France.  On  leur  dit  quelques  mots 
par  interprète;  on  donne  un  morceau  de  sucre  à un  bébé,  déjà  victime  du 
mal  et  l’on  se  retire,  laissant  ces  pauvres  gens  tout  consolés.  Nous  ne 
l’étions  pas  moins.  , 


II 


Premières  visites.  — Fêtes  et  séances. 


i5  décembre. 

Les  boulevards  de  Fianarantsoa  valent  tous  les  boulevards  du 
monde  pittoresque.  Nulle  part  en  Europe  on  ne  trouve  cette  féerie  de 
couleurs  et  de  lumière.  Nos  Malgaches  avaient  revêtu  leurs  plus  beaux 
habits;  le  mélange  des  teintes  roses,  vertes,  violettes,  des  vêtements  unis 
au  blanc  éblouissant  des  lambas  superbement  drapés,  au  noir  de  ces  têtes 
frisées,  sur  le  fond  sombre  des  cactus,  des  aloès,  des  arbres  et  des  plantes 
de  toutes  espèces,  le  tout  baigné  dans  une  belle  lumière  d’or  assez  douce 
pour  ne  pas  fatiguer  et  assez  vive  pour  ciseler  les  moindres  dentelures 
des  feuillages,  les  moindres  crevasses  des  roches  et  les  moindres  plis  des 
vêtements  : le  silence  aussi  de  la  nature  que  ne  trouble  pas  le  piaillement 
des  moineaux  ni  le  son  à peine  perceptible  des  pieds  nus  glissants  sur  la 
route  couleur  orange  ; que  faut-il  de  plus  pour  reposer,  pour  charmer  et 
pour  élever  la  pensée  vers  le  Créateur  de  toutes  ces  merveilles?  Tout  ce 
qui  est  nouveau  est  beau,  dira-t-on.  — Peut-être.  La  jouissance 
s’affaiblira  avec  le  temps  : profitons-en  avant  que  nous  ne  soyons  blasés. 

18  décembre. 

Nous  avons  assisté  à un  kabary  spécial.1  Vingt-cinq  jeunes  filles  ou 
femmes  catholiques  qui  vont  travailler  tous  les  jeudis  chez  les  Sœurs  à des 
travaux  de  tapisserie  ou  de  couture  sont  venues  recevoir  le  prix  de  leurs 

(i)  Un  kabary  est  une  réunion  où  se  tiennent  des  discours. 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


19 


chefs-d’œuvre.  On  vend  en  effet  leur  ouvrage  et  elles  arrivent  ainsi  à se 
former  un  petit  magot.  Plusieurs  ont  reçu  7,  8 francs,  ce  qui  est  une 
somme  dans  le  pays.  La  séance  a revêtu  un  certain  caractère  de 
solennité.  On  entre  dans  la  salle,  on  s’assied  et  les  discours  commencent. 
Les  Malgaches  ont  autant  de  dispositions  pour  la  parole  que  pour  la 
musique.  Priez  en  France  un  jeune  homme  quelconque  de  s’avancer  en 
public  et  de  faire  un  petit  pathos  sur  un  sujet  facile,  il  rougira,  balbutiera, 
pataugera,  et  finalement,  s’il  ne  commence  pas  par  là,  se  tiendra  coi.  Le 
Malgache,  lui,  n’a  qu’à  ouvrir  le  robinet  et  cela  coule  de  source  pendant 
une  demi-heure  ou  une  heure  à volonté.  « L’oratrice  » du  jour,  après 
quelques  tâtonnements  au  début,  est  bientôt  partie  pour  la  gloire.  Les 
phrases  se  sont  suivies  avec  une  rapidité  merveilleuse.  Pendant  vingt 
minutes,  le  flot  n’a  cessé  de  jaillir. 

Monseigneur  de  Saune,  qui  termine  en  ce  moment  sa  visite  du 
Betsiléo,  s’est  déclaré  émerveillé  des  résultats  obtenus  avec  si  peu 
d’hommes  et  si  peu  de  ressources.  Il  a donné  près  de  quatre  mille  con- 
firmations dans  sa  tournée.  On  gagne  du  terrain  en  beaucoup  d’endroits, 
on  voudrait  en  gagner  bien  davantage. 

La  mission,  en  effet,  qui  s’étend  fort  en  longueur  du  nord  au  sud,  a 
une  largeur  relativement  médiocre.  A l’ouest,  les  Bares,  les  Sakalaves, 
n’ont  pas  été  entamés;  à l’est  entre  la  côte  et  le  Betsiléo,  il  y aurait  à 
entreprendre  la  contrée  des  Tanales.  Un  de  nos  amis,  qui  connaît  bien  le 
pays,  ne  cesse  de  nous  y pousser.  « Envoyez  là- un  missionnaire,  dit-il, 
vous  aurez  vite  des  écoles  très  fréquentées  et  20.000  habitants  à civiliser 
et  à convertir.  » Ces  pauvres  gens  ne  demandent  qu’à  nous  recevoir.  Ils 
ont  été  jusqu’à  envoyer  ici  une  députation  pour  obtenir  un  missionnaire. 
On  leur  répond  : « Savez-vous  ce  que  vous  demandez?  Savez-vous  que 
si  le  Père  vient,  il  faudra  abandonner  vos  superstitions,  supprimer  la 
polygamie?  — Nous  ferons  tout  ce  que  le  Père  voudra  »,  répondent-ils. 
11  est  à espérer  que  d’ici  à peu  de  temps,  si  nous  recevons  du  renfort, 
la  mission  pourra  détacher  quelqu’un  pour  demeurer  à poste  fixe  parmi 
ce  peuple  si  bien  disposé. 

19  décembre. 

La  léproserie  catholique  est  située  à Marana,  près  de  Fianaranîsoa. 
Il  n’y  a encore  qu’un  embryon  d’établissement,  mais  le  P.  Beyzim  est  en 
train  de  tout  transformer  et  agrandir. 

Cette  léproserie  est  située  sur  le  versant  d’une  montagne,  avec  des 
plantations  au-dessus  et  au-dessous,  eau  suffisante,  ce  qui  est  un  point 
capital  pour  le  lavage  des  plaies  et  la  propreté  des  malades. 

CHU'*  LES  BETSILÉOS. 


2 


20 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


20  décembre. 

Les  anges  du  bon  Dieu  sont  fort  occupés  à ce  moment  à jouer  aux 
boules  au-dessus  de  nos  têtes  sur  le  plancher  d’un  gros  nuage.  Le  malheur 
est  que  les  boules  sortent  de  temps  en  temps  du  jeu  et  viennent  s’abattre, 
avec  un  bruit  épouvantable  sur  quelque  coin  de  Fianarantsoa. 

Les  orages  n’ont  pas  encore  été  bien  terribles.  Gela  ne  fait  que  de 
commencer.  L’on  s’y  résigne,  parce  qu’ils  sont  la  condition  sine  qua  non 
du  beau  temps.  Si  la  matinée  est  belle,  le  soleil  brille,  si  le  soleil  brille, 
l’atmosphère  s’échauffe,  si  l’atmosphère  s’échauffe,  elle  se  charge  d’élec- 
tricité et  de  pluie;  et  là  où  il  y a de  l’électricité  et  de  la  pluie,  il  y a de  la 
foudre,  c’est  clair  et  irréfutable.  Généralement,  la  bousculade  a lieu  dans 
l’après-midi  vers  les  4 ou  5 heures. 

4 21  décembre. 

Ma  première  chevauchée  fut  solennelle  à tout  point  de  vue.  Elle  eut 
un  prologue,  elle  se  fit  avec  Monseigneur,  à l’occasion  de  la  confirmation 
et  de  la  première  communion  d’un  prince.  Le  R.  P.  Supérieur  ayant 
aperçu  que  je  tripotais  dans  les  objectifs  et  les  bains  de  virage,  eut  une 
idée  heureuse.  Il  m’invita  à la  cérémonie  comme  photographe.  Le  prince 
serait  flatté  de  recevoir  un  artiste  et  je  rapporterais  des  clichés.  Ceci 
devait  se  passer  à deux  heures  de  la  ville,  sur  la  route  d’Alakamisy. 

Entendu,  mais  de  crainte  de  compromettre  la  dignité  de  la  caravane 
épiscopale,  je  résolus  de  me  préparer  sérieusement  au  grand  évènement, 
et,  la  veille  après-midi,  je  me  fis  mettre  en  présence  d’une  monture. 
C’était  un  mulet...  On  m’adjoignit  trois  compagnons  pour  me  ramasser 
au  besoin. 

J’enfourche  l’animal  avec  la  légéreté  d’un  éléphant  qui  grimpe  à un 
noisetier,  et  nous  partons.  J’avoue  que  je  trouvais,  pour  commencer,  le 
siège  extrêmement  mobile,  et  l’association  que  je  venais  de  fonder  avec 
ma  bête  trop  facile  à dissoudre.  Enfin,  je  tâchais  de  me  rendre  compte 
de  la  direction  qu’on  devait  suivre  et  de  m’y  maintenir  simultanément 
avec  mon  âne. 

Les  premiers  chemins,  ironie  du  sort,  furent  des  casse-cou.  L’hori- 
zontale faisait  totalement  défaut.  A droite,  des  cactus  pour  fouetter  le 
sang,  à gauche,  une  pente  qui  dévale  jusqu’à  de  gros  rochers  narquois 
qui  semblent  nous  attendre  ; au  centre,  des  trous  cousus  par  dame  nature 
à la  suite  d’autres  trous.  Nous  parvenons  cependant  sans  casse  et  sans 
dégâts  visibles  à la  campagne.  On  se  repose  un  peu,  on  visite  la  vigne, 
on  rencontre  un  nuage  de  criquets  et  une  nuée  d’indigènes  qui  les 


PREMIÈRES  VISITES.  — FÊTES  ET  SÉANCES. 


21 


récoltent  pour  le  dîner,  on  boit  un  verre  d’eau  pour  se  rafraîchir  et, 
derechef,  on  repart  à l’aventure. 

C’est  alors  que  je  fus  ému  ! Le  cheval  d’un  de  mes  compagnons  ne 
s’imagine-t-il  pas  de  faire  le  fringant  et  de  partir  au  galop,  et  mon  serin 
de  mulet,  piqué  d’émulation,  de  le  suivre  item  au  galop,  sans  me 
prévenir...  Les  colis  à la  gare,  les  bagages  au  treuil  du  navire,  les  œufs 
dans  une  omelette,  sont  moins  secoués  que  je  ne  le  fus  alors.  Je  sentais 
les  côtes  de  la  bête  à travers  la  selle,  et  surtout  je  prenais  de  plus  en  plus 
des  positions  désordonnées,  dont  l’ensemble  tendait  à une  entière  circon- 
férence. Heureusement  le  cheval  s’arrête,  le  baudet  se  calme.  Je  con- 
tinuai seul  à tempêter  en  jurant  par  tous  les  dieux  de  l’Olympe  que  je 
renonçais  au  galop  pour  jamais. 

Ces  serments-là  n’engagent  pas  l’avenir.  Le  lendemain,  rasséréné  par 
une  bonne  nuit  et  par  la  constatation  en  me  réveillant  que  je  vivais 
encore,  je  me  hâtai  de  me  mettre  à la  disposition  de  Monseigneur,  et  à 
six  heures  je  me  hissai  presque  élégamment  sur  mon  dada. 

Au  bout  de  deux  heures,  nous  débouchons  près  de  la  chapelle  du 

village.  Monseigneur  salue  ces  braves  gens  çt  va  revêtir  ses  ornements 

pontificaux.  Une  procession  chantante  le  conduit  au  sanctuaire.  Hommes 

et  femmes  s’accroupissent  sur  le  parvis  et  la  messe  commence.  Le  prince 

Ramaharo  et  sa  femme  ont  seuls  des  chaises.  Ils  reçoivent  la  confirma- 

* 

tion;  une  nouvelle  procession  reconduit  Monseigneur  au  « château  » du 
prince  et  l’on  se  dispose  au  dîner. 

On  s’y  est  disposé  pendant  plus  d’une  heure.  Les  Malgaches  ne  sont 
jamais  pressés.  On  finit  malgré  tout  par  se  trouver  assis  en  face  d’une 
table  copieusement  chargée,  y compris  vin  de  Bordeaux  et  de  Champagne. 

N’oublions  pas  que  nous  sommes  chez  un  prince  : le  service  se  fait 
à l’européenne.  Les  plats  sont  européens.  Ecrevisses,  dindes,  pommes  de 
terre,  etc.  Ce  qui  l’est  moins,  c’est  la  foule  de  ces  braves  noirs  qui  entrent 
ici  comme  chez  eux  et  nous  observent  par  toutes  les  ouvertures  dispo- 
nibles. Ce  qui  ne  l’est  pas  davantage,  c’est  la  simplicité  de  tenue  de  notre 
hôte.  Il  eut  bientôt  sur  ses  genoux  deux  des  plus  petits  de  ses  enfants  (il 
en  a douze)  et  les  fit  manger  et  boire  presque  à la  manière  des  petits 
serins.  Comme  on  parlait  malgache,  j’avais  des  loisirs,  et  rien  ne 
m’amusait  comme  cette  petite  scène  intime  se  passant  auprès  d'un  évêque 
et  comme  les  efforts  désespérés  des  fillettes  pour  se  servir  utilement  des 
couteaux  et  des  fourchettes.  A l’arrivée,  le  bon  prince  nous  avait  offert 
des  rafraîchissements,  et  il  avait  un  grand  soin  de  laver  et  de  rincer  lui- 
même  les  verres  « parce  que  autrement  on  les  casse  ». 

A la  fin  du  dîner,  on  photographia.  Le  portrait  du  prince  fut  une  de 


22 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


mes  mésaventures.  La  famille  gigota  tellement  que  j’eus  un  Ramaharo  à 
trois  têtes,  une  princesse  percée  à jour  au  travers  de  laquelle  on  voit  la 
porte,  des  enfants  en  nuage  et  une  fillette  passée  complètement  à l’état  de 
tourbillon. 

La  séance  finie,  il  fallut  se  quitter.  Notre  excellent  premier  commu- 
niant, tout  ému,  ne  savait  comment  témoigner  sa  reconnaissance  à 
Monseigneur.  Il  se  glissa  à deux  genoux  pour  recevoir  sa  bénédiction  et 
lui  remit  son  offrande. 

En  fait  d’offrande  : un  poulet  fut  offert  l’autre  jour  à un  Père  qui 
était  allé  dire  la  messe.  Mais  l’on  n’ose  le  déranger  tant  qu’il  a le  dos 
tourné.  Enfin,  voici  l’instant,  Orate  fratres.  Le  Père  tend  les  mains,  on 
lui  glisse  délicatement  l’animal... 

22  décembre. 

L’église  est,  pour  les  enfants  surtout,  la  maison  du  bon  Dieu.  Nos 
mamans  n’ont  pas  de  nounous.  Si  l’on  va  à la  messe,  il  faut  emporter  le 
petit.  On  le  campe  sur  le  dos,  dans  le  lamba,  et  l’on  vient.  Si  le  benjamin 
est  assez  grand  pour  se  tenir  debout,  on  le  lâche,  et  alors  vive  la  liberté  ! 
Le  petit  drôle  court  d’un  bout  à l’autre  du  banc,  va  rendre  visite  à ses 
amis  perchés  comme  lui,  et  ce  sont  des  petits  cris,  des  disputes  ou  des 
exubérances  de  gaieté,  qui  d’ailleurs  ne  dérangent  personne.  Ces  courses, 
ces  visites,  ces  exercices  se  font  entre  deux  rangées  de  chrétiennes  pieuse- 
ment recueillies  qui  ne  se  troublent  pas  pour  si  peu.  On  ne  se  dérange 
que  si  le  bambin  s’en  va  audacieusement,  les  deux  bras  étendus  et  en 
trottant,  jusqu’au  sanctuaire. 

Mêmes  scènes  au  confessionnal  et  même  à la  sainte  Table.  La 
maman  s’accuse, et  le  bébé  pleure;  contrition  partagée. 

23  décembre 

Comment  se  croire  raisonnablement  au  mois  de  décembre,  lorsqu’en 
arrivant  à l’autel  de  la  Sainte  Vierge,  on  trouve  un  beau  bouquet  de 
roses,  de  géraniums  et  de  marguerites  au  pied  de  la  statue?  Il  n’en  faut 
pas  plus  pour  dérouter  l’imagination  la  plus  complaisante. 

On  s’y  fera  peu  à peu,  et,  après  tout,  je  ne  vois  pas  que  nous  ayons 
trop  à nous  plaindre  jusqu’ici  : les  chaleurs  sont  fort  modérées,  les 
orages  très  pacifiques,  les  matinées  sont  presques  fraîches,  les  soirées 
délicieuses,  les  arbres  fleurissent  continuellement,  les  rizières  verdoient  à 
plaisir,  le  soleil  se  lève  dans  le  rose  et  se  couche  dans  le  bleu  ou  la 
pourpre,  les  montagnes  passent  par  toutes  les  nuances  de  l’arc-en-ciel; 
c’est  à croire  que  nous  habitons  le  plus  beau  pays  du  monde.  Les  habi- 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


23 


tants  eux-mêmes,  n’étaient  leur  teint  un  peu  trop  foncé  et  leurs  lèvres  un 
peu  trop  saillantes,  seraient  les  plus  beaux  hommes  de  la  terre  ! 

Ce  qui  est  certain,  c’est  que  leur  costume  est  autrement  esthétique 
que  le  tuyau  de  poêle  européen  et  les  deux  fourreaux  de  parapluie  où  le 
blanc,  soi-disant  civilisé,  glisse  tous  les  matins  ses  deux  jambes.  Il  y en 
a parmi  ces  Malgaches,  grands  ou  petits,  qui  vous  ont  une  manière  de 
se  draper  dans  leur  lamba  à faire  pâmer  d’admiration  un  statuaire  de 
l’antiquité.  Des  moutards  presque  microscopiques  vous  prennent  des 
poses  et  des  allures  de  Platon  devisant  sous  les  portiques.  Le  lamba 
disparu,  il  est  vrai,  c’est  autre  chose,  il  ne  reste  plus  que  des  guenilles 
ou  une  chemise  sale,  quelquefois  moins  encore. 

24  décembre. 

La  mission  possède,  à une  vingtaine  de  kilomètres  d’ici,  du  côté  de 
l’ouest,  un  immense  terrain  quelle  essaie  de  défricher.  Là,  sous  la  direc- 
tion d’un  frère,  un  certain  nombre  de  Malgaches  et  de  Malgachines 
s’occupent  des  bœufs,  des  arbres,  des  rizières,  de  tout  ce  qui  peut  pousser 
ou  courir  dans  ce  coin  perdu.  Dire  que  la  propriété  a rapporté  quelque 
chose  jusqu’ici  serait  risqué.  C’est  à l’avenir  et  à l’expérience  de  décider 
ce  point  fort  controversé.  Les  dépenses  sont  encore  plus  claires  que  les 
revenus.  Rien  d étonnant  d’ailleurs,  puisque  tout  est  à faire. 

Donc,  pour  distraire  un  peu  le  bon  frère  dans  sa  solitude  et  lui  dire 
la  sainte  messe  le  dimanche,  je  me  mis  en  route  samedi  matin,  vers 
huit  heures. 

Le  chemin  ne  manque  pas  de  charmes  et  d’imprévus.  On  descend  à 
travers  la  ville,  on  passe  la  rivière  et  l’on  se  trouve  tout  d’abord  en  face 
d’un  immense  rocher  presque  à pic,  qu’il  s’agit  d’escalader.  Mon  mulet, 
qui  s’y  connaît,  ne  se  fait  pas  prier,  et  nous  voilà  tous  les  deux  inclinés 
l’un  sur  l’autre  à 45  degrés,  grimpant  de  caillou  en  caillou,  de  roc  en  roc, 
d’escalier  en  escalier,  de  talus  en  talus,  jusqu’au  sommet,  terme  de  nos 
premiers  efforts. 

La  vue  est  splendide,  Fianarantsoa  s’étale  sur  sa  colline  avec  ses 
maisons  rouge  doré  perdues  dans  des  bouquets  de  verdure  ou  entassées 
par  groupes  irréguliers,  sur  toutes  les  pentes,  dans  toutes  les  directions. 
Par  derrière,  la  grande  ligne  de  montagnes  bleuâtres  que  viennent 
caresser  de  légers  nuages  gris  ou  rosés;  au  fond,  tout  au  fond,  les  rizières 
vert  foncé,  disposées  en  étage  ou  découpées  en  mosaïque;  de  tous  côtés, 
des  rochers  couleur  cendre  qui  percent  çà  et  là  le  tapis  roux  des  grandes 
herbes  brûlées  par  le  soleil;  et  à mes  pieds,  en  haut  de  cette  espèce  de 
falaise,  un  joli  petit  étang  encadré  de  roseaux  et  de  nénuphars. 


24 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Lorsque  je  parvins  à destination,  il  était  plus  de  midi,  le  Frère 
commençait  à désespérer,  car  il  faut  savoir  que  dans  ce  pays  on  déjeune 
à" onze  heures;  le  sakafo  (dîner)  fut  vite  expédié,  et  nous  partîmes  en 
chasse  et  en  visite  dans  la  propriété.  Visite  aux  plantations  et  chasse  aux 
hérons,  canards  et  autres  gibiers  qui  foisonnent.  Je  m’en  vais  donc  fier 
comme  Artaban,  avec  un  joli  fusil.  Nos  compagnons  nous  signalent 
une  bande  de  canards  sauvages  dans  un  des  étangs.  Nous  y courons, 
ils  sont  bien  une  vingtaine,  pas  du  tout  effarouchés  par  notre  présence. 
Malgré  la  distance  je  lâche  le  coup.  Gris  de  joie  d’un  côté,  battements 
d’ailes  de  l’autre.  Deux  des  volatiles  sont  atteints.  Les  moutards  se 
jettent  à l’eau  et  se  précipitent  sur  les  victimes.  Excellent  pour  le 
déjeuner  de  demain. 

La  nuit  venue,  « chacun  s’en  fut  coucher  ».  Je  commençais  à 
m’abandonner  paisiblement  aux  douceurs  du  sommeil  malgré  les  roule- 
ments lointains  de  l’orage,  lorsque,  patatras,  à quelque  cent  mètres  de  la 
maison,  la  foudre  s’abat  en  pétaradant  de  la  belle  manière.  C’est  comme 
cela  par  ici.  Mais  le  nuage  soulagé  s’en  alla  et  le  sommeil  rentra  au 
logis  pour  jusqu’au  lendemain. 

Le  lendemain  de  ce  samedi  était,  comme  de  juste  un  dimanche.  On 
prévint  le  plus  possible  de  chrétiens  des  environs,  Pendant  que  je  me 
promenais  en  attendant  l’heure  de  la  messe,  j’entendis  la  trompe  qui 
résonnait  dans  la  montagne.  C’était  le  signal  qui  annonçait  aux  catho- 
liques la  réuninn  pour  la  prière.  J’en  eus  une  quarantaine  environ.  S’ils 
avaient  été  avertis  plus  tôt,  ils  seraient  accourus,  à plusieurs  centaines, 
de  deux  et  trois  lieues  à la  ronde. 

Je  célébrai  le  saint  Sacrifice  dans  une  des  petites  salles  de  la  ferme, 
sur  une  pauvre  table  soutenue  par  deux  X en  bois.  Les  chrétiens  m’en- 
touraient accroupis  ou  à genoux.  Quelle  consolation  de  prier  au  milieu 
de  ces  braves  gens! 

La  messe  terminée,  nous  partons  de  nouveau  en  chasse.  Résultat 
médiocre.  Un  canard,  deux  kitsikitsika.  Nos  canards  devenaient  de  plus 
en  plus  sauvages.  Pour  les  approcher,  il  aurait  fallu  ôter  son  grand 
chapeau  blanc,  mais  comme  je  ne  me  souciais  en  aucune  façon  d’attra- 
per simultanément  une  volaille  et  un  coup  soleil,  je  dus  me  résigner  à 
voir  mes  amis  s’envoler  à deux  cents  mètres  devant  moi.  Je  m’en  con- 
solai facilement  en  prenant  de  l’air  et  de  l’appétit.  Le  déjeuner  fut  un 
festin.  Grâce  à mes  prouesses,  grâce  aussi  aux  chrétiens,  la  table  fut 
royaletnent  servie  : l’excellent  Frère  voulait  me  faire  goûter  non  seule- 
ment de  toutes  les  bêtes,  mais  aussi  de  toutes  les  herbes,  salades  ou  soi- 
disant  légumes,  qui  croissent  dans  son  royaume.  L’un  de  ces  légumes 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


25 


ressemblait  à un  grand  nénuphar.  La  feuille  était  mise  en  purée,  la  tige 
devenait  une  sorte  d’asperge,  très  appréciée  de  tel  et  tel.  Malgré  les  auto- 
rités invoquées,  j’éprouvai  en  le  goûtant  l’impression  de  gazon  cuit. 
Je  crois  que  le  principe  ici,  en  fait  de  légumes  ou  de  salades,  c’est  que 
tout  est  bon,  qui  n’est  pas  mauvais,  c’est-à-dire  trop  coriace,  trop 
empoisonné,  trop  couvert  de  poils  ou  de  picots.  Mais  assez  sur  ces  détails 
culinaires. 

25  décembre. 

La  fête  de  Noël  a eu  naturellement  son  contre-coup  dans  les  écoles. 
C’est  ainsi  que  nous  sommes  allés  organiser  une  loterie  chez  nos  bons 
normaliens.  Rappelez-vous  que  ces  « normaliens  » sont  pour  la  plupart 
des  hommes  mariés  et  pères  de  famille.  Mais  ils  sont  encore  si  simples 
qu’on  peut  les  contenter  à peu  de  frais. 

Toutes  les  richesses  de  la  loterie  et  de  l’arbre  de  Noël  consistaient  en 
de  pauvres  images,  de  vieux  chapelets,  des  scapulaires,  quelques  menus 
jouets  d’un  sou,  des  babioles,  des  riens,  des  moins  que  rien.  Il  faut  sans 
doute  au  missionnaire  autre  chose  que  des  bibelots,  mais  quelles  bonnes 
aubaines  pour  nos  fêtes  scolaires,  pour  nos  distributions  de  récompenses, 
si  l’on  glisse  dans  les  recoins  de  quelques  envois  sérieux  des  nichées  de  ces 
bagatelles!  Une  remarque  cependant  : ces  natures  simples  ne  compren- 
nent pas  certaines  de  nos  plaisanteries,  et  de  petits  chromos  représentant 
des  chats  malades  ou  des  caniches  en  goguette  les  ont  laissés  absolument 
indifférents.  Ils  n’y  ont  pas  touché  et  ont  préféré  de  vieilles  gravures  de 
piété  : n’ont-ils  pas  raison? 

Le  lendemain,  toujours  pour  fêter  Noël,  nous  avons  organisé  des 
jeux  parmi  ces  grands  enfants.  On  a commencé  par  tirer  sur  une  grosse 
corde  en  deux  camps,  successivement  divisés  jusqu’à  extinction  des  com- 
battants. Ensuite,  course  à la  chandelle.  Les  dames  y ont  pris  part  ! Puis 
colin-maillard  à la  poursuite  d’un  vieux  chaudron  : voilà  pour  le  matin. 

Le  soir,  nouvelle  édition  de  colin-maillard  avec  la  variante  des  deux 
aveugles  qui  se  poursuivent  et  dont  l’un  agite  une  sonnette.  Nos  artistes 
étaient  d’une  audace  incroyable,  couraient  à l’aveuglette  absolument 
comme  s’ils  y voyaient  clair  et  finissaient  par  se  rencontrer,  dans  une 
bousculade  et  des  rires  homériques.  Course  à la  grenouille,  jeux  de  cache- 
cache,  tout  à eu  un  succès  prodigieux.  On  les  aurait  laissés  à eux-mêmes, 
nos  hommes  se  seraient  assis  et  auraient  « mipatraqué  » (traduisez  : fait 
le  lézard)  toute  la  sainte  journée,  au  détriment  peut-être  du  bon  esprit  et 
de  bien  d’autres  choses. 

Mercredi  3i  décembre  1902. 

Ce  matin,  récompense  spéciale  et  extraordinaire  pour  les  tout  à fait 


2Ô 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


bons  élèves  de  l’Ecole  normale  : sept  ou  huit.  Le  Père  directeur  de  l’école 
m’avait  invité  à leur  donner  une  séance  de  tir.  Mon  excellent  mousqueton 
ne  demandait  qu’à  lancer  des  pruneaux  ; je  fus  enchanté  de  la  propo- 
sition. On  agrémenterait  la  séance  par  des  distributions  de  crêpes,  de 
raisins  et  d’eau  fraîche  assaisonnée  de  coco.  Je  bourre  mes  cartouches,  je 
dégraisse  mon  fusil,  je  graisse  ma  poêle,  je  bats  mes  œufs  et  nous  partons 
vers  une  jolie  petite  vallée  où  nous  serons  à l’abri  des  curieux  et  où  les 
curieux  seront  à l’abri  des  projectiles  maladroits.  Les  provisions  sont 
accumulées  dans  un  arbuste,  les  cartouches  tirées  de  la  sacoche  et  la 
pétarade  commence. 

Le  but  se  composait  d'une  vieille  boîte  en  fer  blanc  devant  laquelle  1 
on  fichait  une  vieille  copie;  chacun  devait  compter  ses  plombs. 

Premier  tir  à une  vingtaine  de  mètres  : deuxième  à 40  ; troisième  à 
5o  ou  60. 

Les  résultats  ont  varié  de  o à 70. 

Quand  le  fusil  s’échauffait,  on  le  laissait  refroidir  en  réchauffant  la 
poêle.  Nos  Malgaches  n’ont  pas  fait  la  grimace  et  n’ont  eu  nullement  l’air 
de  dédaigner  la  cuisine  va\aha  (étrangère). 

Au  retour,  je  décrochai  un  joli  petit  fody  ou  menamena,  oiseau 
rouge  de  la  grosseur  d’un  moineau,  perché  sur  un  charmant  arbuste  vert  ; 
faites-en  autant  en  France  à pareille  époque! 

Les  chrétiens  de  la  ville  ont  eu  aussi  leurs  distractions. 

Dans  la  grande  salle  de  l’Ecole  normale,  à sept  heures  du  soir,  une 
multitude  d’assistants  s’étalent  entassés  pour  une  séance  de  projections. 
Un  missionnaire  passait  les  vues  dans  le  cadre,  un  autre  soufflait 
l’explication  au  Malgache  chargé  du  boniment;  pour  moi,  à cheval  sur 
une  grande  table  et  penché  sur  quatre  becs  de  pétrole,  je  rôtissais  en 
dirigeant  la  lumière  et  en  modérant  la  flamme.  D’ailleurs  tout  le  monde 
rôtissait  aussi  bien  que  moi.  « Serrés  comme  des  harengs  dans  une 
coque,  » n’est  plus  une  exagération  quand  il  s’agit  de  nos  Malgaches. 
Ils  se  mettent  dix  là  où  ne  tiendraient  pas  quatre  Européens  et  encore 
moins  deux  Européennes. 

Les  projections  comprenaient  des  mystères  de  la  vie  de  Notre-Sei- 
gneur,  quelques  sujets  de  voyage,  des  monuments  et  quelques  drôleries 
qui  ont  eu  grand  succès.  On  a lieu  de  croire  que  les  spectateurs  ont  été 
pleinement  satisfaits. 

ier  janvier  1903. 

De  séance  en  séance,  pour  le  jour  de  l’an  cette  fois.  En  grande 
pompe  nous  nous  rendons  d’abord  chez  les  chers  Frères.  Leurs  trois 


2 Chez  les  Betsiléos. 


Eglise  de  Fianarantsoa  et  résidence  des  Missionnaires. 


Le  Père  Henri  Dubois,  sur  son  cheval  Trésor , 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


29 


cents  élèves  sont  dans  la  grande  salle.  L’orchestre  nous  accueille  à grands 
coups  de  piston  et  de  grosse  caisse,  dirigé  par  un  Frère  Malgache  fort 
occupé  pour  le  moment  à souffler  dans  un  gros  instrument  en  cuivre  et 
à battre  simultanément  la  mesure  : les  compliments  se  succèdent,  les 
pôésies,  les  fables,  les  chants. 

Un  point  à noter,  qui  donne  une  idée  du  caractère  sérieux  de  nos 
Malgaches.  11  faut  à toute  histoire,  à toute  comédie,  à toute  fable,  une 
morale.  Sans  la  morale  ils  n’y  comprennent  rien,  et  bon  gré  mal  gré,  si 
on  leur  donne  quelque  récit  à faire,  ils  voudront  en  extraire  une  conclu- 
sion, quand  ils  devraient  la  tirer  par  les  cheveux. 

Des  Frères  nous  passons  aux  Sœurs.  Au  fond  du  local,  une  crèche 
très  passable  en  papier  découpé.  C’est  devant  elle,  sur  un  demi-cercle  de 
chaises  que  nous  nous  installons  gravement. 

Bientôt  défilent  devant  nous  un  tas  de  petites  bambinettes,  qui  nous 
chantent  toutes  sortes  de  chansonnettes.  Nous  voyons  apparaître  la  Foi, 
l’Espérance  et  la  Charité,  Papa  Noël  et  toute  sa  cour,  la  Cigale  et  la 
Fourmi  etc.,  etc.  Rien  de  plus  réjouissant  et  de  plus  folichon  que  cer- 
taines de  ces  petites  mines  enfumées,  rayées  de  blanc  par  l’émail  de  leurs 
gros  yeux  et  de  leur  grandes  dents.  Quel  dommage  que  je  ne  puisse  vous 
envoyer  un  exemplaire  vivant  de  nos  petites  négresses!  c’est  à croquer. 

En  général,  d’ailleurs,  et  je  ne  suis  pas  seul  à l’avoir  constaté,  ces 
visages  qu’on  dirait  vulgaires  prennent  une  expression  tout  à fait  vivante 
lorsqu’ils  parlent  ou  qu’ils  rient.  Iis  ne  sont  plus  les  mêmes  et  il  n’est  pas 
rare  de  rencontrer  des  types  qui  semblent,  comme  on  dit,  pétris  de 
malice  et  d’intelligence. 

2 janvier. 

Les  séances  continuent;  cette  fois  c’est  du  sérieux.  En  très  grande 
pompe  les  missionnaires  présents  se  sont  rendus  hier  chez  M.  l’adminis- 
trateur. Les  Ministres  protestants  nous  précédaient  sur  le  chemin,  vêtus 
de  leur  longue  redingote  noire.  Nous  sommes  introduits.  Ces  Messieurs, 
luthériens,  angélicans,  quakers,  calvinistes  ou  autres,  se  rangent  à gauche, 
nous  passons  à droite.  En  face  se  tiennent  quelques  colons.  Des  miliciens 
distribuent  des  verres  de  champagne.  M.  l’Administrateur  s’avance  et  y va 
de  son  petit  discours. 

Toast  d’abord  aux  autorités  de  France  et  de  Madagascar; 

Toast  aux  colons; 

Toast  enfin  à ces  Messieurs  des  Missions  Françaises  (salut  de  notre 
côté)  et  étrangères  (salut  du  côté  des  ministres).  Sans  le  chercher, 
M.  l’Administrateur  a jeté  une  bien  grosse  pierre  sur  le  dos  de  notre  nou- 
veau pasteur  calviniste,  en  le  mêlant  sans  distinction  aux  étrangers.  Le 


3o 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


toast  porté,  l’Administrateur  parcourt  les  rangs  de  l’assistance,  très 
aimable  pour  tous  comme  il  convient. 

Le  soir,  il  réciproquait  la  visite.  On  a causé  beaucoup  d’agriculture, 
terrain  tout  à fait  neutre.  Notre  Administrateur  est  un  homme  de  valeur, 
un  travailleur,  connaissant  à fond  la  langue  et  le  pays.  Il  se  met  au 
courant  de  tout  et  ne  recule  pas  devant  les  explorations  pour  étudier  et 
connaître  sa  province. 

Malheureusement,  dans  cette  réunion,  il  nous  a été  trop  facile  de 
nous  apercevoir  à combien  peu  de  choses  se  réduit  l’élément  colon.  Les 
derniers  accidents  survenus  à la  route  ne  sont  pas  faits  pour  faciliter  le 
mouvement  commercial.  Dans  les  plantations,  il  n’y  a guère  que  le 
missionnaire  qui  puisse  arriver  à un  résultat.  Le  missionnaire  a le  temps, 
il  n’est  pas  pressé  de  faire  fortune,  et  quand  il  disparaît,  il  est  remplacé. 
Le  colon  vient  chercher,  lui,  une  fortune  rapide.  Pour  cela,  ce  n’est  pas 
ici  qu’il  faut  venir.  Le  soir,  je  suis  sorti  sur  nos  boulevards,  histoire  de 
jouir  du  coup  d’œil  que  je  vous  ai  déjà  décrit,  je  n’y  reviens  pas.  Prenez 
toutes  les  couleurs  de  l’arc-en-ciel,  faites-en  un  semis  artistique  sur  un 
fond  éblouissant  de  lumière  dorée  et  vous  aurez  une  petite  idée  de  ce  que 
nous  admirons  ici.  Nous  sommes  entrés  dans  une  sorte  de  jardin  public. 
Verdures  et  fleurs,  marguerites,  géraniums,  verveines  ou  roses,  les  allées 
ne  sont  faites  que  de  cela,  et  je  songeais  qu’en  France  vous  êtes  dans  la 
neige  et  dans,  la  boue,  sur  la  même  boule  qui  s’appelle  la  terre. 

Sur  l’une  des  feuilles,  je  cueillis  au  passage  une  vraie  fleur  vivante, 
un  caméléon  multicolore.  Il  semblait  couvert  de  rangées  parallèles  de 
jolies  perles  violettes  et  rosées.  Je  le  rapportai  suspendu  à l’extrémité  de 
mon  parasol.  Hélas!  il  a vécu  ce  que  vivent  les  rats...  Le  chat  l’a 
massacré  ! 

3 janvier. 

Autre  cueillette,  celle  d’une  légende  tanale  à la  foi  naïve  et  spirituelle. 
La  voici  telle  qu’elle  nous  a été  contée  : 

Au  commencement.  Dieu  créa  la  Va\aha  (blanc),  puis  le  Tanale, 
(puis  sans  doute  le  Betsiléo).  Il  leur  fit  à l’un  et  à l’autre  cette  double 
proposition  : 

« Voulez-vous  être  immortels...  ou  bien  voulez-vous  comme  le  bana- 
nier, grandir,  produire  des  rejetons  et  mourir?  » 

Le  Blanc  demanda  à Dieu  du  temps  pour  réfléchir. 

Le  Tanale,  sans  hésiter,  s’enfuit  à toutes  jambes  et  vint  habiter 

îa  forêt. 

Le  Tanale  était  immortel! 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


3l 


Un  jour,  le  fils  de  Dieu  s’adressant  à son  Père  lui  tint  ce  discours  : 

« Voulez-vous  que  je  descende  sur  la  terre,  que  j’aille  chez  les  Tanales 
et  si  vous  me  le  permettez,  j’en  tuerai  un,  pour  voir  ce  qu’ils  diront.  » 

Le  Père  répondit  à son  fils  : 

« Je  t’y  autorise,  je  voudrais  aussi  voir  l’effet  que  cette  mort 
produira.  » 

Le  fils  descendit  donc  et  tua  un  Tanale. 

Ce  fut  une  explosion  de  cris,  de  larmes,  des  désolations  sans  fin  et 
sans  nombre. 

Le  fils  de  Dieu  eut  pitié  d’eux. 

« Je  vais,  se  dit-il,  remonter  chez  mon  Père  et  lui  demander  l’autori- 
sation de  ressusciter  ce  mort.  Ces  gens-là  sont  trop  affligés.  » 

Ï1  repartit  pour  le  ciel,  et  obtint  l’autorisation  désirée;  mais  le  voyage 
avait  duré  un  certain  temps.  Quand  le  fils  de  Dieu  fut  de  retour  chez  les 
Tanales,  il  les  trouva  riant,  chantant  et  buvant  comme  autrefois. 

« Je  vois,  s’écria-t-il,  que  ces  gens-là  n’étaient  que  des  hypocrites,  leur 
douleur  n’était  pas  sincère.  A quoi  bon  ressusciter  ma  victime?  Laissons 
les  choses  aller  leur  train.  » 

Il  remonta  près  de  son  Père. 

Et  depuis  ce  temps-là,  les  Tanales  autrefois  immortels,  meurent 
comme  les  Vazaha  et  comme  tous  les  autres  hommes. 

Et  maintenant  veut-on  savoir  pourquoi  les  blancs  sont  plus  intelli- 
gents que  les  Tanales?  C’est  que,  ayant  demandé  du  temps  pour  réfléchir, 
ils  sont  restés  plus  longtemps  auprès  de  Dieu. 

Le  dernier  trait  est  d’une  profondeur  étonnante. 

Voici  maintenant  l’origine  des  montagnes  : 

« Un  jour,  la  terre  se  mit  dans  l’idée  d’atteindre  le  ciel,  le  soleil  et  les 
étoiles. 

» Pour  y arriver,  elle  s’enfla,  se  tuméfia  tant  qu’elle  put. 

» Elle  n’atteignit  pas  le  ciel,  mais  elle  forma  ainsi  les  montagnes.  » 

4 janvier. 

Tout  le  pays  est  en  remue-ménage,  c’est  aujourd’hui  la  grande  foire. 

Fianarantsoa  a deux  marchés  : c’est  au  marché  extérieur  du  bas  de 
la  ville  que  se  tient  cette  foire.  Toutes  les  industries  du  pays  y sont  repré- 
sentées. Une  armée  d’hommes  se  tenant  debout  porte  dressées  d’im- 
menses perches  qui  rappellent  la  forêt  marchante  de  Macbeth.  D’autres 
ont  d’énormes  planches  amenées  de  la  forêt.  Ici  des  corbeilles  et  des 
nattes,  là  des  cruches,  des  vases  de  terre  pour  porter  l’eau.  Plus  loin,  des 
régiments  de  poules  et  dindons,  des  escadrons  de  canards  ; sur  une  émi- 


32 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


nence,  quelques  représentants  de  la  race  bovine  à bosse  et  de  la  race 
chevaline  sans  bosse,  etc. 

5 janvier. 

J’avais  été  invité  à une  excursion  jusqu’à  la  campagne  des  Chers 
Frères.  Je  devais  cet  honneur  à mon  titre  de  professeur  à l’Ecole  indus- 
trielle ! Saluez  ! 

J’enfourche  donc  ma  monture,  mais  mon  cheval  s’est  mis  dans  la 
tête  de  ne  pas  marcher  et  de  faire  des  bêtises.  Pour  comble  d’infortune, 
nous  devons  passer  dans  le  quartier  de  son  ancien  maître.  Aussi,  en  face 
de  son  premier  domicile,  je  dus  engager  une  lutte  homérique  avec  les 
caprices  de  mon  animal.  Lui,  veut  entrer  dans  la  maison,  moi,  je  veux 
poursuivre  ma  route  : il  tourne,  il  danse,  je  pressens  que  d’un  moment  à 
l’autre,  un  mouvement  d’arrière  terminera  la  bataille;  en  attendant,  la 
selle  va  tourner  aussi,  le  mors  est  déjà  passé  aux  oreilles  ; pas  d’éperons, 
la  situation  devenait  critique;  tout  se  termina  heureusement  par  l’appa- 
rition d’un  ange  sauveur  sous  la  forme  humaine  du  fils  de  l’inspecteur.  Il 
prit  mon  dada  par  la  bride  et  le  força  à franchir  le  Rubicon. 

Les  Chers  Frères  ont  sur  les  flancs  de  la  montagne  une  magnifique 
propriété  plantée  presque  entièrement,  avec  jardin  potager,  sources  et 
étangs  où  les  élèves  peuvent  laver  leurs  lambas  et  prendre  des  bains,  et 
maison  d’habitation  suffisante  pour  loger  quelques  Frères. 

Tous  les  samedis,  leurs  pensionnaires  s’y  rendent  pour  les  nettoyages 
précités.  Quand  nous  arrivons,  les  lambas  blancs  sèchent  sur  les  buis- 
sons, la  toilette  est  terminée,  on  joue  ou  l’on  « mipétraque.  » Quelques 
enfants  ont  construit  en  branchages  une  petite  crèche,  garnie  d’images  de 
toutes  sortes,  que  nous  nous  empressons  d’admirer. 

Puis  on  organise  un  steeple-chase . On  n’a  pas  un  cheval  et  une  mule 
pour  le  roi  de  Prusse.  Quelques  audacieux  ont  la  permission  de  grimper 
sur  le  dos  des  bêtes,  et  celles-ci  prennent  la  liberté  de  les  mettre  rapide- 
ment par  terre. 

La  séance  s’achève  par  un  concours  de  vitesse  entre  mule  et  cheval 
montés  cette  fois  par  des  cavaliers  plus  sérieux. 

Mais  tandis  que  les  enfants  s’amusent,  le  Frère  Directeur  m’entraîne 
du  côté  de  ses  plantations. 

Tout  le  monde  en  convient,  c’est  le  missionnaire  et  ce  n’est  guère  que 
lui  qui  arrive  à un  résultat  dans  l’exploitation  agricole.  Le  colon  n’a  pas 
le  temps  d’attendre  et  n’a  souvent  personne  pour  lui  succéder. 

Ainsi,  tandis  que  d’autres  propriétés  sont  abandonnées,  Ambohima - 
la{a  commence  à donner  de  sérieuses  espérances.  Sept  ou  huit  bœufs 


PREMIÈRES  VISITES.  — FETES  ET  SÉANCES. 


33 


sont  dressés  à tirer  la  charme.  Plusieurs  hectares  ont  déjà  été  labourés 
et  le  bon  Frère  qui  dirige  le  travail,  a ensemencé  le  sol  de  toutes  espèces 
de  graines  qui  lèvent  et  fleurissent  à merveille.  Il  est  vrai  qu’il  ne  faut  pas 
se  fier  aux  apparences.  Les  fleurs  ne  sont  pas  synonymes  de  fruits,  ni  en 
Europe,  ni  encore  moins  à Madagascar.  Les  pommes  de  terre  en  particu- 
lier ont  souvent  à l’extérieur  une  végétation  éblouissante  ; en  terre,  rien 
ou  presque  rien  : des  noisettes.  C’est  que  le  terrain  est  trop  fort  et  ces 
dames  ne  pouvant  grossir  par  la  base  se  rattrapent  par  le  haut,  c’est  tout 
naturel.  On  en  obtient  cependant  de  fort  respectables  lorsqu’on  a su 
choisir  une  terre  plus  légère.  L’idéal,  c’est  de  s’établir  sur  l’emplacement 
d’un  ancien  village.  On  profite  alors  des  dépôts  de  fumiers  variés  déposés 
par  des  centaines  de  générations. 

Derrière  la  campagne  des  Frères,  la  Mission  possède  une  autre  pro- 
priété appelée  Marana.  Là  aussi  tout  est  planté,  défriché  et  embelli.  C'est 
le  séjour  de  nos  quelques  lépreux.  Le  P.  Beyzim  qui  s’est  constitué  leur 
aumônier  vient  d’obtenir  l’autorisation  de  construire  une  nouvelle  lépro- 
serie beaucoup  plus  considérable,  et  capable  de  recevoir  200  malades. 
Les  plans  se  font,  l’argent  se  recueille  depuis  plusieurs  années  à cette 
intention.  On  va  procéder  au  nivellement  afin  de  commencer  les 
constructions  après  la  saison  des  pluies. 

Justement,  un  malencontreux  orage,  qui  venait  de  notre  côté  au 
triple  galop,  éclata  lorsque  j’étais  à cent  mètres  de  la  maison.  Mais  en 
une  minute,  on  a le  temps  d’être  trempé.  Si  la  foudre  n’est  pas  méchante 
depuis  un  mois,  et  si  nous  n’avons  pas  fait  grande  collection  de  coups  de 
tonnerre,  nous  n’avons  pas  perdu  du  côté  de  la  pluie,  ça  nous  tombe  droit 
du  ciel  comme  des  baïonnettes  et  chaque  goutte  est  un  véritable  jet  d’eau. 
Les  toits  ainsi  bombardés,  pleurent  à l’intérieur  des  maisons,  les  murs 
suent  par  tous  les  pores,  les  talus  s’en  vont  à la  dérive,  les  routes  se  creu- 
sent en  ravins,  et  les  beaux  chemins  carrossables,  tirés  au  cordeau  et  tout 
frais  de  leur  jeunesse,  se  rident  en  un  jour  comme  de  pauvres  vieux,  en 
attendant  que  la  prochaine  averse  les  coule  doucement  dans  le  tombeau 
tout  préparé  de  la  vallée  voisine.  Avec  ce  régime-là,  je  ne  comprends 
vraiment  pas  comment  il  peut  y avoir  encore  de  la  terre  en  haut  des 
montagnes. 

6 janvier. 

Les  bébés  malgaches  sont  vraiment  comiques.  Il  y en  a deux  ou  trois 
surtout,  à l’Ecole  normale,  qui  sont  absolument  impayables.  L’un  d’eux 
rencontre  un  vieux  soulier  tout  éculé.  Sa  petite  tête  d’un  an  et  demi  est 
en  travail,  et  le  voilà  qui  se  met  en  devoir  d’insinuer  son  pied  dans  cet 


34 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


étrange  instrument.  Où  donc  en  a-t-il  appris  l’usage?  Ni  lui,  ni  papa,  ni 
maman,  ni  les  voisins  n’usent  de  cet  ustensile.  Est-ce  de  l’instinct? 

Une  seconde  fois,  notre  bout  d’homme  se  trouve  en  présence  d’une 
chaussure,  mais  cette  fois  la  chaussure  est  plus  délicate,  il  parvient  à s’y 
maintenir  et  le  voilà  parti  triomphalement  un  pied  chaussé  et  l’autre  nu 
vers  la  classe  où  enseigne  son  papa.  Entrée  bruyante,  le  soulier  traîne 
un  peu  fort,  lui  ne  s’émeut  pas  : grave,  impassible,  il  s’en  va  jusqu’à  la 
chaire  faire  admirer  son  exploit.  Fou  rire  général.  Le  père  le  prend  par 
les  épaules  et  lui  fait  faire  demi-tour,  et  le  bébé  s’en  va  comme  il 
était  venu! 

Un  autre  a trouvé  un  singulier  divertissement.  Ne  s’avise-t-il  pas  de 
prendre  le  pied  d’un  petit  ami  assis  sur  les  genoux  de  sa  mère  et  d’en 
sucer  les  orteils!  Shocking! 

C’est  celui-là,  si  je  ne  me  trompe,  qui  pendant  un  discours  du  Père 
imitait  sérieusement  tous  ses  gestes.  Petit  singe!  Il  a vu  aussi  comment 
faisaient  les  mamans  pour  calmer  les  moutards.  Le  voilà  en  tournée 
passant  dans  les  rangs,  prenant  tour  à tour  l’un  ou  l’autre  mioche,  le 
posant  sur  ses  genoux  et  le  faisant  valser  comme  les  nounous. 

/ . . 

7 janvier. 

Pour  nous,  le  croissant  de  la  lune  est  à l’envers,  l’hiver  est  en  été, 
l’été  en  hiver,  l’ouest  est  le  bon  côté  pour  les  portes  et  fenêtres,  la  vigne 
doit  être  abritée  pour  donner  du  raisin  : toutes  choses  au  rebours  des 
choses  de  France,  de  sorte  qu’il  ne  faut  pas  s’étonner  si  l’on  rencontre 
des  corbeaux  blancs,  puisque  les  habitants  se  permettent  bien  d’être 
tout  noirs. 

« Tout  noirs  » n’est  pas  exact.  On  pourrait  composer  une  véritable 
gamme  de  couleurs,  une  échelle  chromatique,  comme  disent  les  savants 
avec  les  différents  teints  de  nos  compatriotes  malgaches. 

Nous  allons  du  blanc  presque  Européen,  jusqu’à  la  teinte  ébène  la 
plus  obscure.  A côté  des  bébés  jaunâtres,  capables  de  produire  en  pleine 
nuit  des  effets  de  neige,  il  y en  a de  si  parfaitement  noirs  qu’on  pourrait 
les  rencontrer  en  plein  jour  sans  les  apercevoir  s’il  n’y  avait  au  sommet 
de  ce  petit  pot  de  cirage  ambulant  une  paire  de  boules  blanches  qui 
roulent  toujours.  Heureusement  tout  ce  monde  s’habille  de  rose  tendre 
et  de  vert  pomme  et  les  bains  de  soleil  suppléent  pour  la  propreté  appa- 
rente aux  bains  de  rivière  qui  font  trop  souvent  défaut... 

20  janvier. 

J’aime  beaucoup  le  soir  à me  promener  sur  la  terrasse  et  à con- 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


35 


templer  îa  maison  voisine,  dont  le  toit  n’arrive  même  pas  à hauteur  de 
notre  parapet.  Je  cueille  là,  tout  en  admirant  les  dernières  teintes  du 
coucher  du  soleil,  ou  les  dernières  lueurs  de  l’orage  qui  s’endort,  toute 
une  collection  de  fleurettes  malgaches.  Les  bébés  sont  revenus  de  l’école 
maternelle  des  sœurs,  les  plus  grands  même  ont  quitté  la  classe  : ce  sont 
des  jeux,  des  cris,  des  chants  alternés  suivant  la  méthode  sauvage.  Quel- 
quefois le  coup  d’œil  est  d’un  pittoresque  parfait.  La  maman  pile  du  riz 
avec  sa  petite  fille  : c’est  le  dîner  qui  se  prépare;  la  grande  demoiselle 
vanne  le  riz  pilé  : c’est  le  dîner  qui  avance  vers  la  perfection  ; deux  ou 
trois  gamins  jouent  au  dada,  plusieurs  autres  grimpent  sur  la  rampe  de 
l’escalier  et  contre  un  arbre  un  écolier  plus  studieux  repasse  sa  leçon. 

Vous  me  direz  : ça  se  voit  partout.  — Oui,  mais  d’abord  chez  vous 
la  maîtresse  de  la  maison  ne  pile  pas  le  riz,  ce  qui  vous  représente  une 
danse  violente  de  quelque  dix  minutes  autour  d’une  grosse  bûche,  avec 
un  gros  bâton  comme  cavalier;  et  puis  vos  moutards  ne  sont  pas  en 
chemise,  pans  et  bannières  volants,  et  votre  maison  ne  fume  pas  comme 
un  linge  qui  sort  tout  bouillant  de  la  lessive. 

La  maison  fume  mais  ne  brûle  pas.  Elle  fume  parce  qu’à  l’intérieur 
on  a allumé  le  kitay  pour  le  sakafo,  (ce  qui  se  traduit  : le  bois  pour  le 
dîner),  et  parce  que  les  cheminées  faisant  défaut,  la  fumée  sort  par  les 
trous  et  entre  chaque  tuile.  Et  voyez  comme  tout  se  tient  : les  gens  font 
la  cuisine  accroupis  ou  même  étendus  à terre,  parce  que  la  fumée  monte 
et  que  c’est  le  seul  moyen  pour  eux  de  ne  pas  être  asphyxiés.  Aussi,  vous 
aurez  beau  faire,  vous  pourrez  dresser  dans  votre  cuisine  tous  les  tabou- 
rets de  la  création,  ériger  toutes  les  tables  du  monde,  planter  toutes  les 
cuisinières  et  tous  les  fourneaux.  Vos  marmitons  feront  la  popote  sur  leur 
base,  on  relavera  les  assiettes  par  terre,  on  épluchera  les  salades  par  terre. 
La  méthode  a au  moins  cela  de  bon  que  les  assiettes  et  les  plats  ont  des 
chances  de  ne  pas  se  casser  en  tombant. 

25  janvier. 

Je  suis  entré  dernièrement  dans  une  case  et  j’y  ai  trouvé  dans 
plusieurs  corbeilles,  des  vers  à soie  qui  mangeaient  ou  filaient.  Déjà 
quantité  de  cocons  étaient  accrochés  dans  un  fouillis  de  feuilles  de  fougère 
desséchées.  La  matrone  du  lieu  en  avait  dévidé  quelques-uns.  La  soie  est 
d’un  beau  jaune  d’or,  mais  semble  un  peu  raide.  On  se  demande  quelles 
occupations  lucratives  on  pourrait  fournir  à toutes  ces  bonnes  ménagères 
malgaches,  qui  ont  tant  de  temps  à perdre  et  si  peu  d’argent  à gagner. 
L’idéal  serait  peut-être  d’introduire  ici  le  métier  à tisser,  l’ancien  métier 
à main  naturellement,  mais...  il  y a bien  des  mais.  Cependant,  si  la  chose 


36 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


était  pratique  il  ne  serait  pas  mauvais  que  l’initiative  vînt  des  catholiques. 

Les  Malgaches  (et  en  particulier  les  femmes  malgaches)  sont  très 
imitateurs  et  certains  fort  adroits.  Vous  ne  vous  imaginez  pas  ce  que  nos 
ferblantiers  arrivent  à fabriquer  avec  les  vieilles  caisses  d’expéditions. 
Gouttières,  cruches,  pots  de  toutes  formes,  arrosoirs,  rien  ne  les  arrête. 
Notre  vaisselle  de  chambre  sort  de  leurs  ateliers.  Nos  menuisiers  sont 
assez  débrouillards  pour  construire  de  toutes  pièces  les  grandes  cuves  à 
vin.  Ils  viennent  de  « créer  » deux  brouettes;  dans  deux  ou  trois  géné- 
rations ce  seront  des  artistes. 

Dans  deux  ou  trois  générations,  il  y aura  aussi  bien  d’autres  progrès 
moraux,  intellectuels  et  religieux.  A certains  jours  les  administrateurs  ou 
les  missionnaires  sont  tentés  de  se  demander  s’ils  ne  travaillent  pas  en 
pure  perte  et  si  ce  peuple  est  civilisable.  Il  l’est,  et  les  changements  opérés 
depuis  vingt  ans  sont  extraordinaires.  C’est  ce  que  me  disait  la  Supérieure 
des  Sœurs,  une  ancienne  de  la  mission  où  elle  a passé  quinze  ans  : « Si 
vous  aviez  vu  nos  enfants  au  commencement,  raconte-t-elle,  quel  cos- 
tume! quelle  tenue!  quel  caractère!  On  ne  savait  comment  les  prendre. 
Pas  d’observation,  sinon  la  gamine  vous  répondait  : Puisque  c’est  ainsi, 
je  vais  chez  les  Anglais.  — Et  elle  s’en  allait.  Pour  les  décider  à écrire,  on 
leur  faisait  dessiner  des  bonshommes.  »>  Et  maintenant  toutes  ces  fillettes 
travaillent  fort  bien,  prient  de  même  et  chantent  comme  des  rossignols. 
Que  de  patience  il  a fallu!  On  arrivera  peut-être  un  jour  à leur  persuader 
qu’elles  peuvent  raccommoder  leurs  habits.  Jusqu’à  présent  toute  déchi- 
rure est  sacrée,  et  je  vois  une  petite  dont  les  deux  avant-manches  sont 
complètement  séparées  de  l’habit,  ce  qui  ne  l’empêche  pas  de  les  enfiler 
à ses  poignets  très  religieusement.  Pour  cela  encore  elles  sont  excusables 
en  partie,  puisque  pour  raccommoder  il  faut  des  aiguilles. 

3 février. 

Le  bon  Dieu,  qui  fait  des  merveilles  un  peu  partout,  les  prodigue  ici 
peut-être  plus  qu’ailleurs.  Il  n’y  a pas  à protester,  vous  n’avez  en  Europe 
ni  notre  lumière  si  transparente  et  si  chaude,  ni  le  calme  de  ces  paysages 
tropicaux  qui,  au  crépuscule,  semblent  s’endormir  si  paisiblement  dans 
un  bain  de  lumière  rose  et  de  vapeurs  tièdes. 

Le  soleil  a disparu  depuis  longtemps  derrière  le  grand  écran  de  nos 
montagnes  que  ses  rayons  dorent  encore  le  firmament.  Au  ciel  les  nuages 
violets,  frangés  de  clartés  multicolores,  prennent  des  teintes  de  plus  en 
plus  foncées  et  dessinent,  sur  la  voûte  cristalline  aux  mille  nuances, 
comme  d’immenses  continents  fantastiques  coupés  de  golfes  et  sillonnés 
de  vallées.  Les  rochers,  aux  reliefs  si  énergiques  et  si  bizarres,  s’estompent 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


37 


peu  à peu,  se  ramassent  sur  un  même  plan  et  tracent  sur  l’horizon  une 
gigantesque  barrière  noirâtre,  irrégulière  et  dentelée.  Plus  près,  la  colline 
moutonnée  de  verdure  s’efface  dans  un  fond  de  velours  sombre  avec  des 
effets  de  moire,  produits  par  les  sommets  des  arbres  encore  légèrement 
éclairés  des  dernières  lueurs  du  jour.  Au  fond  de  la  vallée,  le  petit  lac  de 
Manrija,  brillant  comme  un  miroir,  glisse  doucement,  à travers  la  den- 
telle des  mimosas,  ses  rayons  d’argent.  Les  étoiles,  au  clair  scintillement 
d’acier,  brillent  de  plus  en  plus  de  tous  côtés,  tandis  que  ça  et  là,  dans  les 
cases  enveloppées  d’une  buée  de  fumée  bleuâtre,  s’allument  les  feux  aux 
reflets  rouges.  Quelques  lambas  blancs  disparaissent  dans  l’ombre  et  la 
vie  s’éteint  peu  à peu  avec  le  jour.  Tout  se  fond  dans  la  grisaille  uniforme 
de  la  nuit. 

Pourtant  de  ces  ténèbres  s’échappent  encore  quelques  cris  d’enfants 
qui  jouent  en  attendant  le  repas,  ou  qui  chantent  en  alternant,  à la 
manière  malgache.  Derrière  les  murs,  l’aboiement  solitaire  d’un  chien 
qui  vient  de  prendre  la  garde;  le  bêlement  d’un  mouton  qui  rêve  déjà 
sans  doute  d’herbe  fraîche;  le  dernier  cliquetis  de  bec  d’un  oisillon  qui  se 
blottit  sous  les  branches;  un  dernier  courant  de  brise  à travers  la  feuillée  ; 
les  derniers  grondements  d’un  orage  lointain  qui  s’enfuit,  et,  dominant 
tous  les  autres  bruits,  le  trémolo  métallique,  le  grelot,  aigu  et  sonore  à la 
fois,  de  centaines  de  grillons  dont  la  sérénade  infatigable  et  fatigante 
rappelle  assez  bien  le  bruissement  des  fils  télégraphiques  secoués  par  le 
grand  vent. 

> Rien  du  fracas  de  nos  villes,  pas  de  roulements  sur  le  pavé  (les 
voitures  sont  choses  trop  rares  pour  circuler  à cette  heure)  ; rien  même 
du  martèlement  sourd  et  confus  du  passant  qui  bat  le  trottoir  de  nos  rues 
(les  pieds  noirs  sont  nus  et  silencieux  sur  la  terre  amollie  par  les  pluies 
de  l’après-midi)  ; rien  surtout  de  ces  vilains  ronflements  de  machines  et 
de  métiers  qui  roulent  sans  cesse  leurs  engrenages  et  leurs  volants. 
Bientôt  même  les  foyers  s’éteignent  tour  à tour;  pas  de  gaz,  pas  d’acéty- 
lène, pas  d’électricité  pour  contrarier  la  nature  endormie,  plus  de  souffle, 
plus  de  mouvement,  plus  de  lumière,  c’est  le  calme  absolu  de  tout  un 
monde  animal  et  végétal  qui  s’endort,  épuisé  sans  doute  par  la  vie  intense 
et  ardente  de  la  journée. 

On  dit  qu’il  faut  profiter  des  premières  impressions,  que  l’on  s’habitue 
à tout,  et  qu’il  faut  se  hâter  de  décrire  ce  que  l’on  voit  et  ce  que  l’on 
ressent,  car  bientôt  l’on  ne  verra  plus  rien  et  l’on  ne  ressentira  plus  grand’ 
chose.  Pour  mon  compte,  je  ne  m’aperçois  nullement  que  je  me  blase  sur 
le  pays  et  sur  ses  curiosités. 

Au  contraire.  Les  habitants  me  paraissent  de  moins  en  moins  noirs, 

CHEZ  LES  BETSILÉOS.  3 


38 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


les  enfants  de  plus  en  plus  intelligents,  les  rochers  de  plus  en  plus  pitto- 
resques, le  climat  de  plus  en  plus  supportable,  et  la  lumière  qui  enveloppe 
tout  cela,  de  plus  en  plus  belle. 

Les  Grecs  n’avaient  vraiment  pas  tort  quand  ils  considéraient  comme 
le  plus  grand  de  tous  les  maux  d’être  privé  de  la  lumière  du  jour.  Ils 
disaient  cela  en  grec  que  j’ai  eu  soin  d’oublier.  Ici  la  lumière  nous  fait 
fête  tous  les  matins.  Voilà  qui  me  console  facilement  de  l’absence  de  tous 
les  lampions,  de  tous  les  becs  de  gaz,  de  tous  les  arcs  électriques  de  France 
et  de  Navarre. 

Et  je  me  disais  intérieurement  que  les  clartés  du  Paradis  seront 
encore  bien  plus  rayonnantes,  plus  douces  et  plus  variées. 

5 février. 

Je  viens  de  visiter  l’établissement  des  chers  Frères.  Si  grand  que 
soit  le  bâtiment  il  est  bien  misérable...  pour  tant  de  monde.  Songez  qu’il 
y a plus  de  cent  pensionnaires. 

Les  dortoirs  sont  fort  curieux.  Une  série  de  piquets  supportent  des 
cadres  auxquels  sont  fixées  les  nattes.  C’est  peu  encombrant.  Le  lamba 
qui  sert  de  tout,  sert  de  couverture  pendant  la  nuit.  Décidément  ce  lamba 
est  pour  le  malgache  ce  que  la  coquille  est  pour  l’escargot. 

Chez  les  petits  les  nattes  sont  même  posées  directement  sur  le 
plancher.  Pas  d’oreiller  ou  de  traversin.  Il  paraît  que  l’horizontale 
absolue  ne  gêne  pas  nos  moutards.  Tout  ce  monde  dort  à poings  fermés 
malgré  l’entassement,  malgré  la  chaleur,  maigre  les  parasites.  Les  moins 
heureux,  naturellement  parlant,  sont  les  bons  Frères  qui  passent  la  nuit 
dans  d’étroites  cellules  ressemblant  plus  à une  boîte  disloquée  qu’à  une 
chambrette.  Comment  respirent-ils  là-dedans?  je  ne  sais.  Si  encore  le 
plafond  se  tenait  à une  distance  raisonnable.  Mais  il  suffit  de  lever  le 
bras  pour  le  toucher.  A tout  point  de  vue  ce  bâtiment  est  devenu  insuffi- 
sant. On  y loge  tout  ce  qu’on  peut  et  l’on  a dû  refuser  dans  le  courant  de 
l’année  plus  de  cent  pensionnaires. 

i5  février. 

Cette  fois  j’ai  à vous  parler  d’autre  chose  que  de  négrillons,  de  cuisine, 
ou  de  photographies. 

On  causait  en  conversation,  de  certaine  chapelle  des  environs  dédiée 
à Notre-Dame  de  Lourdes.  Et  tout  d’un  coup  : Pourquoi  n’iriez- vous  pas 
y dire  la  Sainte  Messe  un  de  ces  dimanches?  me  dit  le  P.  Supérieur.  Je 
saisis  la  balle  au  fond,  tout  heureux  de  commencer  mon  ministère  par  un 
acte  de  dévotion  à la  Sainte  Vierge. 


PREMIÈRES  VISITES.  — FÊTES  ET  SÉANCES. 


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Vous  croyez  peut-être  que  pour  pareille  expédition  il  n’y  a qu’à 
enfourcher  un  bidet  quelconque,  et  à pousser  sa  bête  dans  la  direction, 
quitte  à l’arrêter  à la  distance  voulue.  C’est  plus  compliqué.  Les  petites 
chapelles  des  campagnes  ne  recevant  que  de  temps  en  temps  la  visite  du 
missionnaire  ne  sont  guère  pourvues  de  ce  qui  est  nécessaire  pour  célébrer 
la  Sainte  Messe.  Un  autel  en  briques,  quelquefois  des  chandeliers,  plus 
rarement  encore  des  bouquets  de  fleurs  en  papier  défraichi,  voilà  ce  qui 
vous  attend  ! 

Donc,  il  faut  emporter  ses  ornements,  ses  cierges,  son  missel,  etc... 
Total  : un  homme  qui  chargera  le  tout  sur  le  sommet  de  sa  tête  et  qui 
vous  suivra,  s’il  le  faut,  jusqu’au  bout  du  monde.  C’est  le  déca. 

Outre  la  messe,  il  faut  prévoir  les  baptêmes.  Encore  quelques  petits 
objets  à réunir  et  à loger  sur  le  dos  de  plus  en  plus  complaisant  du 
premier  acolyte. 

Je  dis  premier,  souvent  ce  premier  n’a  pas  de  second  quelquefois  il 
a un  second  et  un  troisième.  C’était  le  cas  pour  moi.  Le  second  a son 
utilité  lorsqu’on  doit  emporter,  indépendamment  de  la  nourriture  spiri- 
tuelle, quelques  modestes  provisions  de  bouche. 

Le  troisième,  vous  avez  pu  le  deviner,  c’était  mon  interprète.  Ah  ! 
celui-là,  il  était  d’une  indispensabilité  absolue.  Je  commence  seulement  à 
étudier  la  langue  malgache.  Il  s’en  suit  que  pour  le  moment  je  patauge 
d’une  façon  désespérée  dans  les  flots  oratoires  de  ce  bel  idiome.  Quand 
j’ai  pu  réunir  deux  mots,  je  triomphe,  ni  plus  ni  moins  que  Démosthène 
après  ses  beaux  succès  d’éloquence. 

Pour  en  finir  avec  la  question  des  dêcas , je  vous  dirai  qu’ils  ont  des 
fouies  de  qualités.  La  première,  c’est  d’être  Infatigables.  Jarrets  minces, 
nerveux,  n’ayant  rien  de  nos  jarrets  d’Europe,  plus  ou  moins  flasques 
et  bouffis.  Ils  peuvent  fournir  des  trottes  invraisemblables  ; des  bambins 
vous  enfilent  les  kilomètres  les  uns  au  bout  des  autres  tout  aussi  facilement 
que  d’autres  enfilent  les  perles.  Huit  à dix  lieues  ne  leur  coûtent  rien. 
Bref,  j’ai  beau  faire  comprendre  à mon  suivant  qu’il  peut  aller  son  petit 
bonhomme  de  chemin  et  se  contenter  de  me  rejoindre  pacifiquement 
au  but,  il  s’obstine  à trotter,  si  je  trotte,  à galoper,  si  je  galope  et  à me 
déclarer  au  bout  du  compte  qu’il  n’est  pas  fatigué. 

La  seconde  qualité  du  déca,  c’est  la  sobriété.  Elle  lui  est  commune 
avec  le  reste  des  Malgaches.  Une  bonne  assiette  de  riz  bien  campée  dans 
le  creux  de  l’estomac  avant  le  départ,  c’est  tout  ce  qu'il  faut  pour 
alimenter  la  machine  pendant  un  jour.  Voilà  des  gens  qui  ne  perdent  pas 
leur  temps  à table. 


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CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


J’ai  assisté  dernièrement  à un  déjeûner  chez  les  chers  Frères.  Sous 
un  grand  hangar  cent  vingt  enfants  se  pressent  munis  chacun  d’une 
écuelle  et  d’une  cuiller.  L’écuelle  est  bien  garnie  de  riz  et  le  riz  surmonté 
d’un  modeste  chaperon  de  viande  pêché  à la  fortune  du  pot  dans  une 
marmite.  Nos  bonshommes  en  présence  de  leur  écuelle,  de  leur  riz  et  de 
leur  morceau  charnif  engagent  le  combat  classique  des  « Voraces  » et  des 
« Coriaces.  » La  bataille  ne  dure  pas  longtemps  car  on  n’y  va  pas  de 
main  morte.  Les  cuillers  prennent  des  charges  pyramidales  qui  s’enfour- 
nent dans  des  bouches  gargantuesques.  Les  petites  bouchées  ne  sont  pas 
encore  entrées  dans  leur  éducation.  Lorsque  tout  a disparu,  l’écuelle  et  la 
cueiller  font  une  plongée  extrêmement  rapide  dans  une  cuvette  pleine 
d’eau...  qui  ne  change  pas(!)  jusqu’à  la  fin  de  l’opération.  Un  point 
c’est  tout. 

La  troisième  qualité  du  déca , c’est  la  bonne  humeur  qu’il  partage 
encore  avec  la  plupart  de  ses  compatriotes.  Je  n’ai  encore  aperçu  qu’une 
dispute  publique  (je  ne  parle  pas  des  querelles  de  ménage).  Le  plus 
curieux  de  la  dispute,  c’est  qu’elle  provoquait  chez  tous  les  assistants  un 
rire  inextinguible.  Le  Malgache  a vraiment  un  heureux  caractère.  Si  on 
ne  le  voit  presque  jamais  en  colère,  on  l’entend  continuellement  plai- 
santer. Un  rien  l’amuse.  Grand  enfant,  mais  bon  enfant,  d’humeur 
joyeuse,  il  ne  comprend  pas  qu’on  se  fâche,  et  tout  son  mécontentement 
s’exhale  dans  une  sorte  de  petit  grognement  significatif,  sans  que 
d’ailleurs  sa  figure  fasse  plus  de  grimaces  ou  que  son  regard  soit  plus 
vivant.  Expressifs  et  vivants,  figure  et  regards  le  sont  quand  il  rit.  Par 
bonheur,  c’est  l’ordinaire. 

Le  déca  par-dessus  le  marché  est  cuisinier  à condition  que  l’on  ne 
soit  pas  trop  difficile  en  fait  de  cuisine. 

Le  déca  enfin  a le  précieux  avantage  de  ne  pas  demander  grand’chose 
pour  son  habillement.  Un  lamba  de  2 fr.  5o  renouvelé  de  temps  en 
temps  fait  tous  les  frais  de  sa  toilette.  A vrai  dire,  ce  dernier  point  est 
plutôt  défectueux  et  je  me  souviens  d’avoir  été  une  fois  accompagné  par 
un  pauvre  diable  littéralement  vêtu  de  dentelles.  Je  n’en  étais  pas  plus 
fier  pour  cela. 

Tout  ceci  soit  dit  pour  la  mise  en  scène  de  mon  expédition 
matinale. 

A sept  heures,  fièrement  juché  sur  mon  Bucéphale  et  suivi  à distance 
de  ma  nombreuse  escorte,  je  franchissais  le  seuil  de  la  résidence,  traver- 
sant les  groupes  nombreux  de  nos  bons  chrétiens,  accourus  pour  la  pre- 
mière messe.  Des  « bonzours  mon  Père  » me  bombardaient  continuelle- 


PREMIÈRES  VISITES.  — FÊTES  ET  SÉANCES. 


41 


ment.  Je  ripostais  de  mon  mieux  tâchant  de  rendre  coup  pour  coup,  salut 
pour  salut.  Quelquefois,  une  bande  moins  sympathique  passait  silencieuse 
en  me  lorgnant  avec  curiosité. 

J’enveloppe  ma  figure  d’un  masque  d’indifférence,  mais  je  plains  au 
fond  du  cœur  ces  pauvres  adeptes  de  l’anglicanisme,  du  norwégianisme, 
du  quakérisme  ou  du  calvinisme,  moins  heureux  dans  leurs  beaux 
lambas  bariolés  que  les  braves  campagnards  qui  m’attendent  là-bas  pour 
la  Sainte  Messe.  Souvent  aussi,  je  croise  quelque  bonne  vieille  païenne 
reconnaissable  à l’amulette  ronde  et  blanche  piquée  d’un  point  rouge 
quelle  porte  sur  la  poitrine.  Pour  celle-là  aussi,  une  petite  prière,  qui  lui 
obtienne  la  grâce  de  la  vraie  foi. 

Tant  que  je  reste  dans  la  ville,  la  route  est  superbe,  récemment 
empierrée  par  les  soins  d’une  administration  aussi...  que...  Cent  mètres 
après  l’octroi  (s’il  y en  avait  un),  c’est  une  autre  chanson;  les  cailloux  et 
les  rochers  sortent  de  terre,  les  routes  se  gondolent,  les  collines  se 
tortillent  en  escaliers  invraisemblables,  les  ruisseaux  se  jettent  à la  tra- 
verse sans  dire  gare,  les  descentes  ou  les  montées  passent  subitement  de 
l’angle  aigu  à des  inclinaisons  qui  se  rapprochent  de  plus  en  plus  de 
l'angle  droit.  Impossible  de  maintenir  la  verticale  sur  le  dos  de  ma  bête. 
Je  me  résigne  à déserter  la  selle.  Nous  piquons  une  tête  dans  une  sorte  de 
vallée  où  coule  un  modeste  ruisseau.  Un  ruisseau  dans  un  paysage  n’a 
rien  de  choquant  ; sur  une  route,  cela  a des  inconvénients  quand  le  pont 
qui  le  traverse  ne  se  compose  que  de  deux  poutres  dont  l’une  se  cache 
dans  la  vase  et  l’autre  se  fend  par  le  milieu  sans  arriver  à rejoindre  les 
deux  rives.  Mais  ces  surprises-lâ  ne  surprennent  plus  surtout  depuis  la 
grande  tempête  d’il  y a deux  mois  qui  a fait  une  rafle  complète  de  toutes 
les  piles  et  pilotis  de  la  contrée. 

A ce  propos,  les  Va^ahas  feraient  bien  d’apprendre  des  indigènes 
qu’il  n’est  pas  toujours  bon  d’établir  des  bacs,  des  pirogues  ou  des  ponts 
sur  n’importe  quelle  rivière  sans  avoir  consulté  les  anciens.  D’après 
ceux-ci,  il  y aurait  un  traité  conclu  de  temps  immémorial  entre  les  habi- 
tants et  messieurs  les  crocodiles.  Ces  derniers  s’engagent  à respecter  la 
viande  humaine  noire  ou  blanche  à une  condition  : c’est  qu’on  respec- 
tera leur  domaine  et  qu’on  ne  viendra  pas  les  troubler  dans  leur  domicile 
par  des  constructions  insolites.  On  viole  le  traité,  pourquoi  les  caïmans 
se  gêneraient-ils  de  leur  côté?  Tant  pis  pour  les  victimes. 

Le  passage  du  deuxième  ruisseau  fut  un  événement  de  même  impor- 
tance que  les  précédents. 

Ici,  c’est  plus  franc.  Il  n’y  a même  plus  de  simili-pont.  Les  deux 


42 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


talus  qui  se  donnaient  autrefois  la  main,  se  regardent  maintenant  par- 
dessus l’eau  qui  leur  a joué  le  vilain  tour  de  les  séparer  et  qui  se  contente 
de  chuchoter  sournoisement  à leurs  pieds.  Ma  force  en  équitation  ne  me 
permettant  pas  un  saut  de  plusieurs  mètres,  j’enfile  un  petit  sentier 
pointu  qui  émerge  tant  bien  que  mal  du  marécage  et  qui  doit  me  con- 
duire au  gué. 

C'est  le  moment  de  songer  à toutes  les  hypothèses  possibles,  car  les 
gués  de  ce  pays  en  admettent  de  toutes  les  sortes.  Il  y a l’hypothèse  du 
crocodile...  grâce  à Dieu  ce  n’est  pas  le  cas.  Il  y a l’hypothèse  du  gué  qui 
ne  l’est  plus,  parce  qu’il  est  tombé  une  pluie  torrentielle  la  veille  au  soir 
ou  pendant  la  nuit,  ce  n’est  pas  le  cas  aujourd’hui,  mais  c’est  le  cas  fré- 
quent et  trop  fréquent.  Il  y a plusieurs  autres  hypothèses  possibles 
comme  celle  du  trou  où  l’on  s’enfonce,  de  gros  rochers  sur  lesquels  le 
cheval  se  bute  ou  s’étale,  mais  il  y a surtout  l’hypothèse  classique,  et  trop 
connue  du  cavalier  novice,  qui  peut  se  résumer  ainsi  : le  dada  entre 
dans  l’eau  jusqu’au  poitrail,  s’arrête  paisiblement  au  milieu  du  passage, 
penche  gracieusement  la  tête  jusqu’à  l’onde  limpide  ou  bourbeuse,  tire  la 
langue  et  pompe.  Votre  bon  cœur  le  laisse  faire.  La  pauvre  bête,  il  fait  si 
chaud!  Malheureusement,  en  trouvant  l’opération  un  peu  longue,  on 
donne  le  signal  du  départ.  Le  signal  n’est  pas  compris.  La  bête  renifle, 
relève  un  instant  le  naseau  et  se  tient  coi.  On  s'indigne,  on  réitère 
l’injonction.  Mutisme,  immobilité,  à moins  que  ce  ne  soit  hennissement  et 
demi-tour.  Quelquefois,  c’est  encore  pis.  Bucéphale  a son  idée  à lui  : il 
frappe  le  sol  à coups  redoublés,  c’est  sa  manière  de  faire  son  lit  et  lors- 
qu’il juge  l’opération  suffisamment  avancée,  une,  deux,  il  se  couche  tout 
joyeux  dans  l’eau,  oubliant  totalement  qu’il  a sur  le  dos  une  proéminence 
intelligente  et  raisonnable  qui  n’a  nulle  envie  de  prendre  un  bain. 

Vous  voyez  d’ici  la  position  du  cavalier  et  du  cheval  pataugeant  à qui 
mieux  mieux  au  milieu  de  la  mare  et  dans  quel  état  ils  pourront  se  pré- 
senter tout  à l’heure  aux  populations  empressées  et  ébahies. 

N’avais-je  pas  raison  de  vous  annoncer  cette  seconde  traversée 
comme  un  évènement  de  grande  importance?  César  n’était  pas  plus  ému 
au  passage  du  Rubicon.  Dans  la  circonstance  présente  tout  se  fit  correcte- 
ment. Mon  cheval  but,  mais  ne  me  fit  pas  boire.  Il  s’arrêta  bien  au 
milieu  du  gué,  mais  le  devoir  l’emporta  sur  la  tentation  et  il  continua 
pédestrement  son  petit  bonhomme  de  chemin. 

De  là,  j’aperçois  le  but  de  mon  pèlerinage  : un  gracieux  bouquet 
d’arbres  sur  une  légère  éminence  au  milieu  de  la  plaine  ; dans  le  bosquet, 
un  petit  clocher  qui  campe  modestement  sur  une  tour  de  terre  rouge  sa 
pyramide  de  tuiles  surmontée  d’une  croix  : à droite  et  à gauche  de 


PREMIÈRES  VISITES. 


FETES  ET  SÉANCES. 


43 


l’église,  quelques  cases  enfouies  dans  la  verdure,  et  çà  et  là  des  lambas 
blancs  qui  se  détachent  sur  les  buissons  au  vert  foncé  comme  les 
premières  pâquerettes  du  printemps  sur  nos  gazons  de  France  ! 

Vous  allez  dire  que  je  suis  parti  encore  pour  la  poésie  et  pour  la 
gloire.  Avrai  dire,  je  trouve  tout  beau  ici,  la  lumière  est  si  belle  ; le  bon 
roi  Midas  de  mythologique  mémoire  était  certainement  moins  habile  que 
notre  soleil  à transformer  tout  en  or. 

En  avançant,  je  constate  de  plus  en  plus  que  les  pâquerettes  ou 
lambas  se  multiplient  d’une  façon  extraordinaire.  C’est  tout  un  peuple 
qui  attend  le  Père  ou  plutôt  l’envoyé  du  bon  Dieu.  Ils  sont  là  i5o,  200, 
peut-être  plus,  formant  la  haie  devant  la  porte  de  l’église  des  deux  côtés 
du  chemin. 

Je  salue  tous  ces  braves  gens  de  mon  meilleur  sourire,  je  descends  de 
ma  monture  aussi  dignement  qu’il  est  possible  et  je  pénètre  dans  la 
chapelle  suivi  de  tout  mon  monde. 

L’édifice  est  suffisamment  propre,  mais  aussi  magnifiquement 
pauvre.  L’autel,  comme  presque  partout,  est  en  briques  revêtues  d'un 
crépi  plus  ou  moins  badigeonné.  Tout  le  luxe  est  dans  la  statue  de 
Notre-Dame  de  Lourdes  qui  domine  l’autel. 

Pendant  qu’aidé  d’un  de  mes  décas,  je  prépare  les  ornements  pour  la 
Sainte  Messe,  les  gens  continuent  à s’entasser.  La  chapelle  a beau  être 
petite,  tout  le  monde  arrivera  à se  caser.  Il  est  vrai  que  les  sièges  ne 
tiennent  pas  de  place,  que  les  jambes  des  uns  et  des  autres  se  croisent 
dans  un  fouillis  invraisemblable  (j’en  suis  à me  demander  comment  à la 
fin,  ils  retrouveront  celles  qui  leur  appartiennent),  et  que  les  bébés 
n’occupent  même  pas  demi-place,  puisqu’ils  logent  sur  les  genoux  de  la 
maman  ou  dans  son  dos. 

La  messe  commence,  les  cantiques  s’entonnent  coupés  de  prières.  Il 
n’y  a guère  d’arrêt  durant  tout  le  Saint-Sacrifice  et  c’est  vraiment  le  seul 
moyen  d’occuper  pieusement  ces  bons  chrétiens,  qui  pour  la  plupart  ne 
savent  pas  lire  et  encore  moins  méditer.  La  messe  dite,  je  fais  demander 
s’il  y a des  baptêmes. 

C’est  là  que  je  reçus,  pour  ma  part,  mon  premier  baptême  de  patience 
apostolique. 

Y a-t-il  des  baptêmes?  Première  réponse  : non.  C’est  bien!  je  range 
mes  affaires. 

Tout  à coup  : « Si,  il  y a un  baptême  »,  et  pour  preuve,  un  gros  bébé 
qui  piaille  à tour  de  gorge  s’approche,  gigotant  comme  un  vrai  diable 
dans  les  bras  de  sa  maman. 


44 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Pas  de  doute,  celui-là  a encore  le  diable  au  corps.  Par  précaution, 
je  réitère  ma  question  en  la  modifiant  légèrement  ; y a-t-il  d'autres 
baptêmes? 

Réponse  : non. 

Je  donne  le  baptême  à mon  négrillon  qui  me  fait  une  vie  durant 
toute  la  cérémonie,  une  vie...  infernale.  Quand  je  l’approche  pour  les 
onctions,  ce  sont  des  hurlements.  Enfin,  j’arrive  au  bout  non  sans  avoir 
les  oreilles  écorchées. 

J’allais  me  retourner  vers  l’autel  : 

« Mon  Père,  encore  un  baptême!  » 

Je  fronce  les  sourcils,  de  manière  à montrer  que  je  ne  suis  pas  con- 
tent et  reprenant  mon  calme  : 

« Est-ce  bien  sûr,  dis-je,  qu’il  n’y  en  a plus  d’autres?  » 

Réponse  : c’est  sûr  ! 

Nouvelle  cérémonie  tout  au  long. 

Vita  (fini),  pensais-je  en  achevant.  Pas  du  tout!  Un  troisième  se 
présente.  Un  premier  exercice  de  patience  m’ayant  fortifié  dans  cette 
vertu,  je  ne  bronche  pas  et  je  me  dispose  à aller  ainsi  jusqu’à  la  fin  du 
jour.  Après  tout,  je  n’aurai  pas  perdu  mon  temps  quand  j’aurai 
chassé,  même  un  par  un,  une  trentaine  de  diablotins  de  chez  ces  petits 
Malgaches. 

Le  quatrième  baptême  cependant  ne  vint  pas.  Ma  tâche  est  accom- 
plie, je  n’ai  plus  qu’à  rentrer. 

On  vient  me  prévenir  alors  que  l’on  a préparé  pour  le  Père 
un  sakafo  (repas).  Dans  une  chambrette,  on  m’installe  avec  mon  inter- 
prète et  on  nous  met  tête-à-tète,  l’un  et  l’autre,  avec  une  assiettée  formi- 
dable de  riz  agrémentée  d’une  cuisse  formidable  de  poulet  et  d’un  vase 
rempli  d’eau.  Une  autre  fois,  j’emporterai  une  fourchette,  car  ce  n’est 
pas  pratique  de  décarcasser,  armé  d’une  simple  cuiller  en  bois.  Après 
tout,  la  poule  au  riz  ce  n’est  pas  mauvais,  pourvu  qu’elle  ne  revienne  pas 
invariablement  tous  les  jours. 

i5  février. 

Une  pauvre  petite  fille  que  je  rencontre,  est  fort  absorbée  dans 
l’extraction  d’une  chique  logée  malencontreusement  à l’extrémité  sud  du 
gros  orteil  de  son  pied  ouest. 

Il  faut  savoir  que  dans  ce  pays,  on  ne  dit  pas  gauche  ou  droite, 
devant  ou  derrière,  mais  sud , nord,  est,  ouest.  Quelle  dent  vous  fait  mal? 
— La  dent  de  l’est.  — Où  sont  les  surplis?  demandait-on  à notre  Frère 
sacristain.  — Au  sud.  Et  le  plus  fort,  c’est  que  personne  ne  s’y  trompe.  Le 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


45 


malgache  a une  orientation  instructive,  quelque  chose  comme  de 
l’aimantation  au  bout  du  nez. 

26  février. 

Le  travail  abonde.  Il  est  tel  missionnaire  qui  a baptisé  dans  une 
journée  plus  de  cent  enfants.  La  fréquentation  des  sacrements  est  extraor- 
dinaire.  On  ne  revient  pas  de  la  moindre  tournée  sans  avoir  recueilli  des 
heures  et  des  heures  de  confessions.  Voilà  la  partie  écrasante  de  la 
besogne  que  ne  connaissent  pas  ministres  et  ministresses. 

A ce  propos,  ne  vous  étonnez  pas  trop  de  voir  souvent  revenir  les 
allusions  à ces  messieurs  et  à ces  dames.  Ici,  le  protestantisme  fait  partie 
de  l’air  qu’on  respire.  On  le  trouve  partout,  on  le  combat  partout  et  grâce 
à Dieu,  on  le  démolit  partout.  Il  est  pour  nous  ce  que  la  politique  est 
pour  vous  en  France. 

D’ailleurs,  j’avoue  qu’il  est  pour  moi  un  sujet  fort  curieux  d’étude  et 
d’observations.  Nos  bons  apôtres  n’ont-ils  pas  l’idée  en  certains  endroits 
de  distribuer  les  Gendres  tout  comme  les  catholiques?  Expliquez  ce  méli- 
mélo  de  doctrines  et  de  pratiques  contradictoires.  Le  premier  lundi  de 
chaque  mois,  ils  tiennent  leur  grande  réunion  de  la  manducation  du  pain. 
Le  manioc  et  le  jus  d’ananas  remplacent  le  pain  et  le  vin  pour  ces  fidèles 
et  scrupuleux  imitateurs  de  la  première  Cène.  Ce  serait  risible  si  ce  n’était 
si  triste.  Je  n’ai  point  entendu  dire  qu’ils  se  soient  mis  à confesser.  Il  est 
douteux  qu’ils  s’y  mettent,  c’est  un  peu  trop  absorbant. 

Mais  laissons  les  Anglais  pour  revenir  à nos  chrétiens.  Le  sujet  est 
bien  plus  consolant. 

Le  jour  des  Gendres,  notre  église  était  trop  petite  pour  la  foule  qui 
cherchait  à s’y  introduire.  C’est  que  les  païens  ont  ce  jour-ià  l’occasion 
unique  de  s’approcher  du  chœur  et  de  recevoir  quelque  chose  de  la  main 
du  Prêtre.  Pour  rien  au  monde,  ces  pauvres  gens  ne  voudraient  manquer 
la  cérémonie.  Quel  sens  y attachent-ils  au  juste?  je  ne  sais.  Donc,  pendant 
quarante  minutes,  le  prêtre  a distribué  les  cendres  et  je  vous  assure  qu’il 
passait  rapidement.  C’est  là  surtout  qu’il  y a eu  floraison  de  bébés  noirs 
dans  le  dos  et  explosions  multipliées  de  cris  de  tout  calibre.  Entre 
autres,  certain  petit  négrillon  voyant  approcher  le  prêtre  le  regardait 
d’abord  curieusement  par-dessus  l’épaule  sud  de  sa  maman.  Lorsque 
le  Père  voulut  avancer  la  main  de  son  côté,  ce  fut  une  volte-face 
instantanée,  le  bambin  se  rejeta  sur  l’épaule  nord  avec  une  telle  rapidité 
et  une  telle  grimace  quil  fallut  tout  le  sérieux  de  l’endroit  pour 
m’empêcher  d’éclater. 


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CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


i5  mars. 

En  attendant  que  j’aie  à vous  envoyer  un  morceau  de  style 
malgache,  voici  une  lettre  créole  : 

Ma  bonne  Sœur,  t 

Ah!  bonjour  donc  ma  vieille!  Comment  ça  va  hein! 

Ah!  mi  (moi)  dis  à vous,  donne  à nous  souplet  (s.  v.  p.)  in  gros  poignet  de  main. 

Lé  ti  longtemps  que  moné  l'a  vè  lenvi  causé  avec  vous  hein! 

Ah!  mon  zamie,  la  ti  longtemps  aussi  que  moué  mazine  (pense)  à vous  va! 

Quoi  ça  vous  n’ana  (avez)  hein  ? 

Vous  l’a  fini  mort  (Etes-vous  morte),  que  depi  beaucoup  banane  (d’années),  vous 
n’a  pas  sourment  (seulement)  crire  in  ptit  mot,  l’a  pas  vrir  (ouvrir)  in  ptit  brin  vot 
li  bec  pour  dire  là  à vot  viée  zamie  que  vous  lé  pas  mort,  que  vous  repose  toujours  en 
paix  bien  tranquille  à Tamatave! ...  Ah!  bon  Dié...  Sainte  Vierge  Marie!  Mon  patron 
Saint  Joseph!...  ça  lé  pas  ben  ça,  mon  zamie,  parce  qué  moué  la  fini  loin  de  vot  li  zié 
(vos  yeux),  vot  cœur  n’a  pi  mazine  (pensé)  à moué.  Pa  faire  ça,  mon  zamie;  moué 
pourtant  il  aime  à vous  touzours,  vous  li  camarade  à moué,  vous  li  touzours  la  parcelle 
de  mon  l’àme.  Oui,  mi  aime  à vous  bien,  gros  comme  tout  le  ciel  de  la  carte  de 
Madagascar.  Crire  souplé  (s.  v.  p.)  à vot  zamie  pour  faire  revenir  son  li  car  dans  son 
assiette,  son  l’estomac. 

Ma  santé  lé  bien. 

Vot  zamie  qui  lé  bien  attassée  à vous,  fort  comme  le  sien  dent  (chiendent). 

X. 

En  somme,  le  créole  est  une  espèce  de  français  simplifié  à la  mal- 
gache, qui  ne  manque  pas  de  charmes. 

20  mars. 

Une  curieuse  scène  de  tribunal  s’est  passée  à Fianarantsoa.  Le  plai- 
gnant était  chinois,  le  témoin  français,  le  juge  malgache  et  un  ami  du 
plaignant  savait  un  peu  de  latin.  Le  plaignant  s’expliquait  en  chinois  à 
son  ami  qui  traduisait  tant  bien  que  mal  en  latin  au  témoin  qui  tradui- 
sait en  français  et  qui  aurait  dû  traduire  en  malgache  si  le  juge  n’avait 
été  capable  de  comprendre  notre  belle  langue. 

21  mars. 

J’ai  donné  pour  la  fête  de  saint  Joseph,  mon  premier  sermon 
malgache  dont  je  suis  très  fier.  C’est  à Ilalazana  que  ce  premier-né  a vu 
le  jour. 

Je  m’étais  embarqué  sur  le  dos  du  vieux  Mouton.  C’est  un  vétéran, 
une  vénérable  et  antique  bête  qui  a les  dents  tout  usées  par  quatre  ou 


PREMIÈRES  VISITES.  — FÊTES  ET  SÉANCES. 


47 


cinq  lustres  de  service  et  qui  cependant  conserve  quelques  caprices  de  la 
première  enfance,  avec  une  dureté  de  trot  qui  ne  l’a  jamais  quittée.  Peu 
importe,  d’ailleurs  les  routes  sont  belles  de  ce  côté,  il  n’y  a qu’un  gué  très 
ordinaire,  le  pays  n’est  pas  loin,  le  soleil  brille,  les  alouettes  chantent, 
tout  est  bien,  inutile  de  courir. 

Au  sortir  de  la  ville  je  côtoie  des  champs  de  bananiers,  de  manioc, 
de  maïs  et  des  rizières  vertes  de  toute  nuance,  les  unes  en  herbe  à la 
teinte  foncée,  les  autres  déjà  presque  mûres  et  jaunissantes.  La  récolte  du 
riz  ne  se  fait  pas  à époque  fixe,  comme  chez  nous  celle  du  seigle,  de 
l’avoine  ou  du  blé  ; on  plante  et  par  suite  on  moissonne  durant 
plusieurs  mois. 

Nous  croisons  continuellement  de  braves  noirs  écrasés  et  enfouis  sous 
leur  énorme  botte  de  kitay  (bois  à brûler  ou  herbe  sèche).  Plus  loin  des 
porteurs  sakaiaves  chargés  de  lourds  paquets  enfermés  dans  des  nattes, 
par  ci,  par  là,  une  cruche  qui  revient  de  la  rivière  en  équilibre  sur  une 
tête  rieuse  qui  jase,  remue,  tourne  et  se  retourne  sans  avoir  l’air  de  se 
préoccuper  de  ce  quelle  porte.  Les  chrétiens  me  saluent  profondément, 
les  autres  me  regardent  sans  sourciller  et  je  parviens  presque  sans  m’en 
douter  en  vue  de  la  petite  église  où  je  dois  dire  la  messe. 

On  m’a  vu  : vite,  tout  le  monde  se  range  sur  le  côté  droit  de  la  route. 
Un  vrai  bataillon  bien  aligné.  Gomme  à un  signal  donné,  les  bouches  se 
déclanchent,  les  poitrines  s’abaissent  et  avec  la  précision  d’un  chœur 
allant  en  mesure,  l’assemblée  me  salue  d’un  formidable  : Bonjour , mon 
Père.  Dès  lors  je  puis  me  décider  et  répondre  à mon  tour,  ce  que  je 
fais,  vous  pensez  bien,  avec  l’amabilité  qui  me  caractérise  ! 

Dans  l’église  mes  gens  s’accroupissent  et  s’entassent  comme  toujours. 

Ce  fut  alors!...  que...  je  sortis...  mon  papier  et  mon  premier  discours . 
Ai-je  été  compris?  C’est  ce  qu’on  saura  au  jugement  dernier  lorsqu’il  n’y 
aura  plus  de  formules  obligatoires  de  politesse.  Evidemment,  si  j’avais 
posé  la  question  à mes  auditeurs,  ils  se  seraient  exclamé,  et  n’auraient  su 
comment  dépeindre  la  clarté  éblouissante  de  mon  sermon. 

Lorsque  je  sors,  tous  sont  en  cercle  pour  me  présenter  leurs  hom- 
mages. Ces  hommages  se  traduisent  de  trois  façons  : i°  des  saluts  jusqu’à 
terre;  2°  une  formule  malgache  qui  veut  dire  qu’on  vous  fait  ses  com- 
pliments... Bien!  je  déclare  à ma  façon  que  je  suis  très,  très  content. 
Tous  les  adverbes  superlatifs  y passent;  3°  trois  superbes  oies  que  l’insti- 
tuteur vient  déposer  humblement  à mes  pieds,  sans  les  lâcher,  car  elles 
sont  vivantes. 

J’eus  un  frisson.  Trois  oies,  c’est  bon.  Merci!  mais  que  vais- je  en 
faire?  Voilà  une  compagnie  pour  rentrer  en  ville!  Heureusement,  un 


48 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


excellent  jeune  homme,  ancien  élève  de  la  normale,  s’en  empare  et  s’offre 
à les  porter  à domicile.  Enchanté.  Mes  oies  le  sont  moins  peut-être  car 
elles  ont  l’air  de  protester.  Malgré  leurs  cris  et  leurs  gesticulations  déses- 
pérées nous  partons  tous. 

24  mars. 

Voici  deux  jours  que  la  tempête  fait  rage.  Un  vent  à décorner  les 
bœufs.  Les  toits  s’en  vont,  les  arbres  se  couchent,  les  paratonnerres 
dégringolent  pour  se  ficher  en  terre;  nos  chambres  s’inondent  malgré 
fenêtres  et  volets,  la  maison  tremble  sur  ses  bases  et  au  moment  où  je 
vous  écris,  ma  table  elle-même  semble  saisie  d’un  trémolo  perpétuel. 

Que  de  ruines  encore  pour  ces  pauvres  Betsiléos!  Nous  saurons 
peut-être  plus  tard  le  nombre  des  ponts  emportés  et  la  quantité  de  kilo- 
mètres de  routes  anéanties  par  le  cyclone.  Ruines  aussi  pour  la  mission, 
car  il  y aura  des  chapelles  à relever,  des  réparations  à faire  de  tout  côté. 

On  relèvera  ce  qui  sera  tombé,  et  l’on  continuera  avec  la  grâce 
de  Dieu. 

28  mars. 

Je  vous  avais  laissés  en  pleine  tempête,  ou  plutôt  c’est  vous  qui  m’y 
aviez  laissé. 

Le  cyclone  ne  s’est  vraiment  calmé  qu’après  deux  jours  et  deux 
nuits.  Quel  vent!  Les  maisons  en  tremblaient  sur  leurs  fondements. 
Quant  aux  arbres!  quant  aux  toits!  quant  aux  tuiles!  c’était  bien  autre 
chose.  L’un  des  trois  arbres  qui  composent  notre  parc  s’est  couché  de 
tout  son  long,  rompu  net  à ras  du  sol.  On  a découronné  ses  deux  com- 
pagnons pour  leur  éviter  le  même  sort.  Certains  toits  en  zinc  se  sont  tout 
simplement  envolés  à quelque  cent  mètres  de  leur  domicile  habituel.  Un 
des  auvents  de  nos  clochers  est  venu  tracer  sa  parabole  à quelques  pas 
du  professeur  de  menuiserie  lorsque  celui-ci  se  rendait  pacifiquement  à 
sa  classe.  Un  des  paratonnerres  a fait  flèche  au  milieu  de  la  place. 
Pendant  ce  temps  les  tuiles  prenaient  leur  essor  à tour  de  rôle,  les 
gouttières  dégringolaient  le  long  de  la  charpente  et  la  pluie  chassée  par 
le  vent  trouvait  moyen  de  pénétrer,  malgré  volets  et  fenêtres  coalisés, 
jusqu’au  milieu  des  chambres.  Chez  les  Chers  Frères  le  dortoir  était 
transformé  en  pomme  d’arrosoir.  Et  dire  que  ni  le  sifflement  de  la  tem- 
pête, ni  la  chute  des  tuiles  et  les  douches  multipliées  ne  parvenaient  à 
troubler  le  sommeil  de  nos  bons  enfants  malgaches.  Oh!  les  belles  âmes 
et  les  bonnes  consciences! 

Mais  je  ne  vais  pas  prolonger  outre  mesure  la  description  de  cette 


I 


V 


PREMIÈRES  VISITES.  — FÊTES  ET  SÉANCES. 


nouvelle  tempête.  Les  mêmes  causes  produisent  les  mêmes  effets  et  vous 
pouvez  vous  faire  une  idée  des  dégâts  occasionnés  de  tous  côtés,  aux  ponts, 
aux  routes,  aux  chapelles,  aux  plantations.  Voilà  des  journées  qui 
coûtent  cher  et  qui  creusent  de  fameux  trous  dans  la  caisse  déjà  fort 
transpercée  de  la  mission.  Pauvre  caisse  ! elle  ressemble  fort  à une 
écumoire  dont  le  métal  se  ronge  jusqu’à  ce  que  les  petits  trous  réunis 
n’en  fassent  bientôt  plus  qu’un  grand  qu’il  est  bien  difficile  de  boucher. 
Si  la  bonne  Providence  ne  s’en  mêlait  ce  ne  serait  pas  toujours  gai. 

Une  autre  conséquence  a été  l’inondation  des  rizières.  Tant  que  les 
tiges  sont  en  herbe  les  plantations  ne  souffrent  pas  beaucoup  d’un  séjour 
plus  ou  moins  prolongé  sous  l’eau.  A l’époque  de  la  maturité  il  y a plus 
d’inconvénients,  car  la  moisson  risque  de  pourrir  dans  la  boue.  Nos 
pauvres  Betsiiéos  n’avaient  pas  besoin  de  la  ruine  de  leurs  récoltes  pour 
être  dans  la  misère.  Tout  le  monde  s’accorde  à penser  (le  gouvernement 
en  tête)  que  la  rentrée  des  impôts  se  fera  très  difficilement.  Où  trouver 
les  4 piastres  demandées?  (20  francs  par  an). 

Et  par-dessus  tout,  la  fièvre  se  promène  dans  tous  les  villages.  C’est 
l’époque  sans  doute,  ce  n’en  est  pas  moins  triste.  D’autant  plus  que  nos 
noirs  ignorent  totalement  les  moindres  pratiques  de  la  plus  simple  hygiène 
et  en  sont  encore,  en  fait  de  soins  à donner  aux  moribonds,  à se  tenir  le 
plus  nombreux  possible  autour  de  lui,  de  manière  à l’étouffer.  Lui  offrir 
du  lait,  des  œufs,  de  la  tisane,  ou  ils  n’en  ont  pas,  ou  ils  n’y  pensent  pas. 
Tout  au  plus  le  bourreront-ils  d’un  riz  indigeste  qui  hâtera  le  départ  du 
malheureux  pour  l’autre  monde. 

Il  y aurait  certainement  quelque  chose  à faire  de  ce  côté.  Ce  ne 
serait  pas  du  temps  perdu  que  d’insinuer  aux  maîtres  d’école  actuels  ou 
futurs  quelques  principes  élémentaires  de  médecine  pratique. 

3 avril. 

Qui  ne  verrait  que  la  ville  avec  ses  lambas  roses  et  ses  habits 
pimpants,  se  tromperait  beaucoup  sur  la  situation  générale  du  Betsiléo. 
Ici  tout  comme  en  France  on  trouve  moyen  de  s’amuser.  Nous  avons  eu 
hier  la  Grande  Fête  des  Enfants. 

Dès  le  Dimanche  précédent,  l’école  officielle  s’y  préparait  en  défilant 
dans  les  rues,  tambour  et  trompette  en  tête.  C’était  d’ailleurs  assez 
modeste.  Quelques  garçons,  quelques  grandes  filles  et  une  douzaine  de 
petits  drapeaux  voltigeant  au-dessus  du  groupe. 

La  fête  elle-même  heureusement  comprenait  d’autres  éléments.  En 
somme,  comme  spectacle  curieux,  c’est  assez  réussi. 

Ne  vous  étonnez  pas  de  voir  des  missionnaires  au  milieu  de  cette 


5o 


CHEZ  LES  EETSILÉOS. 


fête  profane.  Autre  pays,  autres  mœurs.  En  notre  qualité  de  « père 
et  mère  » de  ces  grands  enfanfè  noirs,  il  convient  que  nous  montrions  de 
l’intérêt  à leurs  plaisirs  tout  comme  à leurs  misères.  Ces  messieurs  les 
Pasteurs,  pour  la  même  raison  étaient  là  au  complet  avec  leur  frac,  leurs 
dames  et  leurs  enfants. 

Voici  le  programme  de  la  fête  : 

FÊTE  DES  ENFANTS. 

Jeudi  2 avril  igo3. 

Grand  défilé  des  enfants  de  la  ville  et  des  cantons.  Départ  place 
du  Roua. 

A 2 heures  de  l’après-midi. 

Fête  enfantine  au  Zoma  (marché)  avec  le  concours  de  la  musique  et 
de  la  police  régionale. 

Première  partie. 

Mât  de  cocagne. 

Jeu  de  ciseaux. 

Jeu  de  la  pièce  enfarinée. 

Courses  d’enfants. 

Courses  en  sac. 

Jeu  de  l’ogre. 

Prix  divers. 

Distribution  de  livrets  aux  familles  indigentes  ayant  le  plus  grand 
nombre  d’enfants. 

Deuxième  partie. 

Jeu  de  la  plus  belle  et  de  la  plus  laide  grimace. 

Concours  de  danses. 

Concours  de  chant. 

Jeu  de  soldat. 

Noce  enfantine  malgache. 

Prix  divers. 

Kabary  (discours)  du  Gouverneur  Principal  Ratovonany. 

Distribution  de  vêtements  aux  enfants  nécessiteux. 

Ascension  de  Montgolfières. 


Retraite. 


PREMIÈRES  VISITES.  — FÊTES  ET  SÉANCES.  5l 

La  queue  du  cortège  était  plutôt  lamentable.  Après  les  jolis  groupes 
bien  habillés  qui  venaient  de  passer,  le  spectacle  d’une  troupe  de  pauvres 
gens  portant  de  pauvres  bébés  en  haillons  n’offrait  pas  un  contraste  des 
plus  réjouissants.  Ceux-là  étaient  venus  pour  les  distributions  finales  et 
avaient  d’ailleurs  intérêt  à se  montrer  dans  l’état  le  plus  déguenillé 
possible.  A vrai  dire  beaucoup  n’avaient  rien  à changer  à leur 
ordinaire. 

Les  jeux  se  sont  succédé  ou  plutôt  mêlés.  Il  eut  été  difficile  de  faire 
passer  à leur  tour  toutes  les  bandes  d’enfants.  Quelques-uns  sont  grimpés 
au  mât,  quelques-uns  ont  couru,  d’autres  ont  fait  les  grimaces,  d’autres  se 
sont  blanchi  le  nez,  les  joues  et  les  oreilles,  d’autres,  etc.,  etc.  Tous  ont 
été  enchantés,  espérons-le.  Le  jeu  de  la  grimace  a eu  apparemment  un 
certain  succès.  Mais  allez  traverser  des  rangées  de  spectateurs  de  plus  en 
plus  pressées  et  de  plus  en  plus  condensées.  Les  pauvres  barrières  en 
bambou  avaient  été  depuis  longtemps  enjambées  par  le  peuple.  C'est  à 
peine  si  à coups  de  police  et  à grand  renfort  de  gestes  le  directeur  de  la 
séance  a pu  dégager  assez  d’espace  pour  les  couseurs  de  courses  et 
les  danses. 

Y a-t-iî  eu  concours  de  danses?  Je  crois  qu’à  la  fin  des  fins  on  est 
arrivé  à faire  défiler  les  rangées  de  fillettes  qui  piétinaient  sur  place 
depuis  deux  heures.  Je  suppose  que  tout  le  monde  a eu  des  prix,  car  on 
n’a  eu  ni  le  temps,  ni  l’espace  nécessaire  pour  juger  et  comparer. 

Ces  danses  betsiléotes  sont  tout  à fait  spéciales.  Ne  vous  figurez  pas 
des  mouvements,  des  entrecroisements,  des  allées  et  venues  à la  façon 
des  danses  européennes.  C’est  beaucoup  plus  calme  et  pourtant,  à mon 
avis,  fort  joli.  Les  enfants  sont  rangées  sur  deux  files,  habillées  de  blanc 
et  couronnées  de  roses  (en  papier).  Devant  elle  un  chorège  (comme  disaient 
les  Grecs)  marque  le  mouvement  et  la  mesure.  Entre  les  files,  ou  sur  le 
côté,  un  violon,  un  tambourin  accompagne  de  quelques  notes  cadencées 
indéfiniment  répétées;  et  gracieusement,  sans  heurt,  sans  un  instant 
d’arrêt,  sans  qu’on  puisse  percevoir  où  l’ondulation  commence  et  où  elle 
finit,  les  deux  rangs  de  fillettes  s’élèvent,  s’abaissent,  se  penchent  à droite, 
à gauche,  avec  un  ensemble  étonnant,  avec  un  sentiment  de  la  mesure 
absolument  prodigieux  chez  des  petites  de  5 ou  6 ans  qui  par  derrière 
imitent  leurs  grandes  sœurs.  Il  m’a  semblé  que  pour  arriver  à ce 
« glissement  » du  corps,  il  fallait  ou  un  exercice  ou  des  dispositions 
'extraordinaires  et  que  dans  sa  simplicité  la  danse  betsiléote  était  au  moins 
aussi  difficile  que  toutes  les  valses  et  toutes  les  polkas  européennes. 

Le  concours  de  chant  a été  réduit  à sa  plus  simple  expression.  Les 
bambins  ont  entonné  tant  bien  que  mal  un  chant  patriotique  où  l’on 


52 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


parlait  de  mourir  pour  la  France  et  auquel  les  pauvres  mioches  ne  com- 
prenaient rien.. 

La  noce  enfantine  se  composait  d’un  petit  homme  sur  palanquin  et 
en  gibus  suivi  de  « plusieurs  » fillettes  en  palanquins  aussi  avec  voile  ou 
couronne.  On  les  a « apportés  » du  centre,  ils  se  sont  assis  à une  petite 
table  où  ils  ont  grignoté  je  ne  sais  trop  quoi  et  sont  repartis  après  avoir 
figuré,  je  sais  encore  moins  quoi. 

Quand?  comment?  où?  par  qui  et  à qui  les  prix  furent  distribués,  je 
le  sais  de  moins  en  moins.  La  police  devenait  de  plus  en  plus  indulgente, 
l’autorité  fermait  les  yeux  sur  tous  les  envahissements  progressifs  et  la 
distribution  des  récompenses  fut,  dit-on,  quelque  peu  aveugle  comme 
l’autorité.  L’organisateur  principal  a avoué  lui-même  ce  manque  d’ordre. 
Il  faut  être  indulgent  car  il  y a certainement  des  difficultés  spéciales,  et 
sauf  ce  point-ci  que  je  cite  ici  l’ensemble  de  la  fête  a été  plutôt  réussi. 

Ratovonany,  gouverneur  principal  de  Fianarantsoa  et,  entre  paren- 
thèses, fort  bon  catholique,  fit  le  kabary  ou  grand  discours  final.  Il  a 
une  voix  superbe,  articule  à se  démonter  la  mâchoire,  prononce  à 
s’arracher  le  gosier,  parle  lentement  mais...  parle  un  bon  malgache  qui 
ne  ressemble  pas  au  malgache  triplement  nègre  dont  je  me  sers  jusqu’ici. 

Son  discours  fini,  je  lâchai  pied  et  pris  mon  vol  vers  la  maison,  sans 
attendre  que  les  montgolfières  prissent  le  leur  vers  les  régions  de  l’azur. 

Elles  s’y  sont  d’ailleurs  formellement  refusé,  à ce  qu’on  m’a  dit,  et  cet 
échec  n’a  pas  pu  donner  aux  malgaches  une  haute  idée  de  la  hauteur  à 
laquelle  peut  s'élever  un  ballon. 

L’écho  de  la  fête  s’est  prolongé  et  se  prolonge  encore.  Voilà  plusieurs 
soirs  que  je  vois  ou  entends  défiler  quelques  groupes  de  garçons  armés  de 
sabres  de  bois  et  de  fillettes  en  blanc  couronnées  de  roses.  C’est  abusif. 
Que  les  moutards  en  liesse  aillent  encore  le  lendemain  glaner  quelques 
récompenses  ou  reliefs  de  festin,  passe;  mais  continuer  à exhiber  ces  pauvres 
petits  pendant  une  semaine,  ce  n’est  guère  les  former  au  sérieux  de  la  vie. 

5 avril. 

Dimanche  des  Rameaux.  Je  sors  d’une  cérémonie  autrement  belle 
et  autrement  empoignante  dans  sa  simplicité  qüe  tout  le  tam-tam  et  tout 
le  clinquant  de  jeudi  dernier. 

La  nef  de  l’église  était  bondée  : écoliers,  paroissiens  de  tout  âge  et  de 
toute  taille  se  pressaient  comme  savent  si  bien  le  faire  nos  Malgaches. 
Après  la  bénédiction  des  palmes  (figurées  ici  en  général  par  de  grands 
roseaux,  car  nous  ne  sommes  pas  au  pays  des  palmiers)  la  foule  se  met 


3 


Chez  les  Betsiléos. 


Jeunes  gens  catholiques  de  Fianarantsoa. 


A l’Ecole  normale.  Procession  du  T.  S.  Sacrement. 


[ 


.:■) 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


55 


en  branle.  La  seule  sortie  du  parvis  dure  un  quart  d’heure.  Enfin  le 
clergé  peut  sortir  à son  tour  suivi  encore  des  autorités  catholiques  en 
grande  tenue  (prince  Ramaharo)  et  d’un  chœur  formé  par  les  Normaliens. 

Sur  la  place,  à peine  quelques  curieux,  pour  deux  raisons  : c’est  qu’une 
bonne  partie  de  la  population  était  dans  le  cortège  et  que  les  pauvres 
protestants  avaient  été  soigneusement  mis  sous  cloche  dans  leurs  temples 
respectifs,  leurs  excellents  pasteurs  prévoient  trop  bien  le  « déplorable  » 
effet  que  produirait  sur  leurs  ouailles  la  vue  de  cette  foule  immense 
défilant  à perte  de  vue,  chantant  des  cantiques  et  priant  comme  on  ne 
doit  guère  prier  chez  eux. 

De  fait,  le  spectacle,  tout  restreint  qu’il  soit,  est  encore  magnifique. 
Le  trajet  est  relativement  court.  Jardin  de  la  Normale,  cour  de  la 
Normale,  boulevard.  Les  deux  extrémités  de  la  procession  se  rejoi- 
gnent presque.  Mais  dans  cette  lumière  limpide  du  matin,  au  milieu  de 
cette  verdure  encore  toute  vivace  des  dernières  pluies  de  la  saison,  ce 
blanc  défilé,  rayé  de  toutes  nuances  et  de  toutes  couleurs,  ondulant  len- 
tement en  suivant  les  sinuosités  du  chemin,  se  projetant  tantôt  sur  un 
fond  d’épines  sombres,  tantôt  sur  la  tranchée  rouge  du  talus  de  la  route, 
apparaissant  et  disparaissant  le  long  des  taillis,  se  laissant  çà  et  là  deviner 
derrière  la  dentelle  transparente  des  arbustes,  ces  chants  qui  semblent  se 
répondre,  voix  d’hommes,  d’enfants,  de  jeunes  filles  se  croisant  dans  un 
désordre  charmant,  tout  un  ensemble  de  prière  et  de  recueillement  qui 
élève  presque  malgré  elle  l’âme  vers  le  bon  Dieu,  voilà  bien  de  quoi 
produire  une  impression  plus  forte,  plus  saisissante  que  n’en  produisent 
le  tapage,  le  tohu-bohu,  les  cris  et  les  coups  de  grosse  caisse  des  fêtes 
laïques  et  obligatoires. 

En  cheminant  avec  ce  bon  peuple,  une  pensée  attristante  me  vient 
naturellement  à l’esprit.  Combien  de  temps  encore  aurons-nous  la  liberté 
de  parcourir  ainsi  les  rues,  et  ne  viendra-t-il  pas  un  moment  où  certains 
yeux  plus  ou  moins  malades  s’offusqueront  d’un  spectacle  qu’ils  ne  com- 
prennent pas?  On  ne  pourra  certes  pas  ici  invoquer  le  beau  prétexte  de 
l’empêchement  apporté  par  les  processions  à la  libre  circulation  des 
voitures.  Si  Fianarantsoa  en  possède  quatre,  c’est  bien  tout  le  bout 
du  monde. 

Le  défilé  fut  suivi  de  la  messe.  Curieux  coup  d’œil  que  tous  ces 
fidèles  tenant  en  main  leur  grand  roseau.  Dire  que  toutes  les  palmes  sont 
arrivées  intactes  au  domicile  serait  téméraire  et  je  vois  d’ici  certains  petits 
bonhommes  s’amuser  à « effilocher  » la  leur  et  à la  transformer  en 
longues  ficelles.  Tel  autre,  sans  doute,  pour  accentuer  sa  profession  de 
foi,  l’avait  coupée  et  changée  en  croix  de  procession. 

CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


4 


56 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


i5  avril. 

Je  vous  dois  le  récit  de  certaine  séance  organisée  par  la  jeunesse 
catholique  et  donnée  le  jour  de  Pâques  dans  la  grande  salle  de  l’Ecole 
Normale. 

Cette  séance  avait  pour  but  de  lancer  ce  que  nous  appelons  ici  le 
Vokatra  ou  contribution  volontaire  des  chrétiens  en  faveur  des  œuvres 
de  la  mission.  Le  Vokatra  est  déjà  parfaitement  établi  dans  l’Imérina. 
Mais  il  faut  essayer  de  l’introduire  dans  le  Betsiléo.  La.  grosse  difficulté, 
c’est  la  pauvreté  générale  des  habitants,  pauvreté  accrue  depuis  quelque 
temps  par  la  perception  des  impôts,  l’insuffisance  du  commerce,  les 
cyclones  et  les  fièvres.  Cependant  on  a pensé,  malgré  les  circonstances, 
devoir  marcher  de  l’avant  tant,  pour  initier  nos  catholiques  à la  pratique 
nécessaire  de  la  charité,  que  pour  venir  en  aide  au  budget  de  cette  partie 
de  la  mission,  écrasée  par  toutes  sortes  de  charges. 

11  convenait  que  Fianarantsoa  donnât  le  branle.  Donc  nos  bons 
leunes  gens  se  sont  rais  à l’œuvre  et  n’ont  rien  trouvé  de  mieux,  pour 
annoncer  la  chose,  que  de  transformer  en  séance  les  appels  à la  générosité. 
Ils  y ont  mis  beaucoup  de  cœur.  La  pièce,  si  l’on  peut  appeler  pièce  une 
série  de  dialogues  plus  ou  moins  rattachés,  se  composait  de  trois  actes  et 
avait  pour  nœud  la  conversion  d’un  protestant.  A la  fin,  les  jeunes  gens 
sont  venus  sur  la  scène  déposer  leur  offrande.  L’un  d’eux  appelé  Michel, 
élevé  par  les  Pères,  et  parvenu,  grâce  à ses  études,  à une  jolie  position, 
a fait  une  belle  protestation  de  foi  et  de  reconnaissance. 

Autre  scène  édifiante  qui  s’est  passée  chez  le  prince  Ramaharo.  Son 
petit-fils  vint  à mourir.  A l’enterrement,  Ramaharo  prit  la  parole.  Voici 
en  résumé  son  kabary  : « Joseph  est  mort,  mais  j’ai  l’espérance  de  le 
revoir  un  jour.  Autrefois  je  n’avais  pas  cette  confiance  comme  je  l’ai 
aujourd’hui.  Il  faut  que  plus  tard  nous  tous  qui  sommes  ici,  nous  soyons 
de  nouveau  réunis.  Mais  si  vous  voulez  que  nous  soyons  ensemble,  il 
faut  que  vous  preniez  le  chemin  qui  conduit  au  Ciel,  que  vous  receviez 
le  baptême  sans  lequel  on  ne  peut  y aller.  » 

L’impression  produite  par  ce  discours  fut  telle  que  le  Père  s’étant 
écrié  : « Qui  veut  se  faire  inscrire  pour  le  baptême  ? » une  trentaine  de 
personnes  donnèrent  aussitôt  leur  nom. 

ier  mai. 

La  pensée  qui  s’impose,  hélas!  trop  vite  au  nouveau  venu,  lorsqu’il 
a pris  un  premier  contact  avec  les  œuvres  de  ce  pays,  est  que  la  charge 
est  écrasante,  le  travail  immense,  et  que  nous  n’y  suffisons  pas!  Les 


PREMIÈRES  VISITES.  — FETES  ET  SÉANCES. 


5? 


missionnaires  se  multiplient,  dépensent  sans  compter  leur  temps  et  leur 
énergie,  suppléent  de  toutes  façons  à ce  qui  leur  manque  de  ressources, 
et,  malgré  leurs  efforts,  ils  sont  obligés  d’avouer  qu’il  leur  est  impossible 
de  récolter  tout  ce  qu’ils  voudraient,  tout  ce  qu’ils  pourraient  mois- 
sonner si... 

Ah  ! ce  si  en  dit  long.  Ce  qui  manque,  ce  ne  sont  pas  tant  les  bras 
qui  doivent  travailler  que  les  instruments  nécessaires  à ce  travail.  Pour 
trancher  le  mot  et  parler  franc,  les  ressources  pécuniaires  sont  par  trop 
au-dessous,  non  seulement  de1  besogne  possible  et  à espérer,  mais  de  la 
besogne  nécessaire  et  à accomplir  dès  aujourd’hui. 

Si  l’empressement  des  Malgaches  à devenir  catholiques  console  d’un 
côté  le  missionnaire,  d’un  autre  côté  que  peut-il  y avoir  pour  lui  de  plus 
navrant  que  de  ne  pouvoir  y répondre  efficacement? 

Le  grand  moyen  d’assurer  l’avenir,  ce  sont  les  écoles. 

Or,  pour  les  écoles  comme  pour  bien  des  choses,  le  zèle,  le  dévoû- 
ment,  l’activité  ne  peuvent  suppléer  au  manque  de  ressources!  C’est  que 
pour  une  école  il  faut  un  local,  il  faut  un  instituteur,  il  faut  quelques  frais 
d’installation  et  d’entretien. 

Sans  doute,  nos  huttes  indigènes  n’ont  rien  de  commun  avec  les 
palais  scolaires  de  France,  nos  maîtres  d’école  se  contentent  pour  la  plu- 
part de  5 francs  par  mois.  Avec  200  francs  par  an  on  peut  fonder  et 
entretenir  dans  un  village  une  école  qui  fera  un  bien  immense,  mais 
multipliez  ce  chiffre  par  nos  1.400  écoles  et  vous  verrez  quel  gouffre  se 
creuse  dans  notre  maigre  budget  ! 

Et  de  temps  en  temps  des  cyclones  viennent,  comme  je  l’ai  déjà  vu 
deux  fois  en  six  mois,  démolir  les  chapelles,  enlever  nos  toits,  détruire 
les  récoltes  et  accumuler  les  ruines  ! 

Outre  les  écoles  de  campagne,  nous  avons  les  écoles  régionales,  plus 
coûteuses.  Les  cinq  cents  élèves  de  Fianarantsoa  ne  vivent  pas  d’air  pur 
et  d’eau  claire  : si  quelques  parents  paient  une  minime  pension,  prati- 
quement la  mission  doit  se  charger  de  presque  tous  les  frais.  Il  y a de 
plus  les  écoles  professionnelles,  indispensables,  et  les  écoles  normales 
absolument  nécessaires  pour  former  les  instituteurs  chrétiens.  Ajoutez, 
chez  les  Sœurs,  une  école  maternelle,  un  ouvroir,  des  ateliers  de  couture, 
de  lavage,  de  repassage,  etc.  Additionnez,  multipliez,  comptez  25  francs 
par  tête  d’enfant,  de  60  à 100  francs  par  tête  d’instituteur,  quelques  sous 
par  tête  de  chrétien,  et  vous  serez  comme  moi  effrayés  du  total. 

Aussi  voudrais-je  voir  nos  petits  blancs  d’Europe  adopter  en  masse 
leurs  petites  sœurs  et  leurs  petits  frères  noirs.  Si  25  francs  par  an  dépas- 
sent les  ressources  de  la  tirelire,  qu’on  s’unisse,  qu’on  se  partage  le 


58 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


négrillon  à adopter.  A quatre  ou  cinq  on  finira  bien  par  en  attrapper  un 
tout  entier. 

ier  juin.1 

Les  baptêmes  d’adultes  in  extremis  sont  consolants,  mais  que  l’on 
serait  plus  heureux  encore  de  baptiser  tous  ces  païens  qui  nous  entourent! 
Il  n'y  a pas  à se  faire  d’illusions.  Grâce  aux  fausses  manœuvres  du  parti 
qui  travaille  en  France,  la  conversion  du  peuple  malgache  a été  forte- 
ment enrayée.  Beaucoup  qui  ne  demandaient  qu’à  se  faire  inscrire  se 
sont  retirés  et  sont  retournés  à leurs  superstitions.  Sur  le  chemin  de 
Fianarantsoa,  tant  que  je  suis  à une  certaine  distance  de  la  ville,  je  ne 
croise  guère  que  des  hommes  et  des  femmes  munis  de  leurs  amulettes. 
Aux  approches  de  la  ville,  les  Bonjour,  mon  Père  et  les  médailles  se 
multiplient,  mais  si  je  fais  le  total  des  uns  et  des  autres  le  paganisme  a 
encore  la  majorité.  Il  est  vrai  que  de  ces  païens  un  grand  nombre  encore 
se  convertiraient  si  l’on  pouvait  s’occuper  d’eux.  Il  est  vrai  aussi  que  la 
plupart  de  ceux  qui  sont  à portée  du  missionnaire  font  baptiser  leurs 
enfants.  Somme  toute,  le  travail  ne  manque  pas,  et  la  première  impres- 
sion est  toujours  la  vraie  : ce  n’est  pas  la  moisson  qui  manque,  mais  les 
moissonneurs  et  les  instruments. 

ier  juillet. 

Je  suis  dans  un  charmant  poste  en  construction,  fondé  l’année 
dernière  par  le  P.  du  Coëtlosquet  et  destiné  à devenir  Notre-Dame  de 
Boulogne  de  Talata.  Ce  sont  les  Anciens  Elèves  du  Collège  de  Boulogne 
qui  en  font  et  en  feront  tous  les  frais. 

Essaierai-je  de  vous  dépeindre  ma  nouvelle  vie?  Cette  vie,  ce  n’est 
pas  un  tableau,  c’est  une  mosaïque.  Il  y a de  toutes  les  couleurs  : du 
bleu,  du  rouge,  du  rose  et  même  du  noir,  lequel  n’est  là  que  pour  faire 
ressortir  le  reste. 

Actuellement,  je  fais  la  visite  de  mon  petit  district,  petit  encore, 
puisqu’il  ne  compte  qu’une  douzaine  de  postes.  Le  matin  j’enfourche 
mon  trésor  de  petit  cheval,  qui  s’appelle  Trésor,  et  nous  trottons  vers  un 
village.  Visite  des  écoles,  examen  des  élèves,  baptêmes...  Vers  midi,  nous 
réintégrons  notre  domicile,  consolés  et  affamés.  Là  les  occupations  ne 
manquent  pas.  Quand  on  a des  maçons,  on  n’a  pas  le  temps  de  dormir. 
Et  que  dire  des  maçons  malgaches!  Les  inspections  réitérées  sont  néces- 
saires, car  les  lignes  droites  étant  fort  rares  en  ce  pays,  il  faut  à chaque 
instant  aider  ses  hommes  à retrouver  celles  qu’ils  ont  perdues. 

Allez  expliquer  à vos  artistes,  dans  une  langue  qu’on  ne  manie 
encore  que  difficilement,  qu’ils  doivent  pour  rejoindre  deux  murs  les 


PREMIÈRES  VISITES. 


FÊTES  ET  SÉANCES. 


5g 


faire  entrer  l’un  dans  l’autre  en  dents  de  scie!  que  leurs  lignes  ne  sont 
pas  parallèles,  perpendiculaires!  etc...  On  s’en  tire  comme  on  peut,  par 
les  gestes,  le  dessin,  les  grimaces  quand  on  n’est  pas  content,  le  sourire 
quand  on  est  satisfait  ou  qu’on  doit  faire  semblant  de  l’être. 

Enfin,  grâce  à la  générosité  boulonnaise  qui  ne  se  dément  pas,  nous 
j allons  finir  la  deuxième  maison  du  poste.  Si  les  courriers  continuent  à 
nous  apporter  le  secours  attendu,  on  attaquera  aussitôt  l’école  et,  dès  que 
l’on  pourra,  l’église  de  Notre-Dame. 


I, 


III 


Talata.  — Entrée  en  ménage. 


Talata,  i3  mai  1903. 

Regardez  bien  sur  la  photographie,  au  fond  de  la  vallée1;  vous  ne 
verrez  rien  : iQ  parce  qu’il  y a du  brouillard  ; 20  parce  que  la  photographie 
est  ratée  ; 3°  parce  que  de  fait  il  n’y  a rien. 

Rien , c’est  beaucoup  dire.  Il  y a un  pays  qu’on  appelle  Talata ; à 
côté  de  ce  pays  il  y a une  colline;  en  haut  de  la  colline,  un  bois  d’euca- 
lyptus et  un  superbe  emplacement,  et  sur  l’emplacement,  une  maison- 
nette debout  et  une  autre  maisonnette  par  terre.  Voilà  ! tel  est  mon  chef- 
lieu,  ma  capitale,  mon  avenir,  mes  espérances,  ou  pour  parler  plus 
simplement,  le  pays  que  je  dois  cultiver  pour  le  bon  Dieu,  et  qu’avec  la 
grâce  du  ciel  et  le  secours  de  Notre-Dame,  je  dois  transformer  en  un 
district  nouveau  et  florissant. 

La  Sainte  Vierge  devra  bien  s’en  mêler  pour  que  cela  marche  ; mais 
n’y  est-elle  pas  obligée  par  simple  et  légitime  amour-propre?  car  (c’est  le 
beau  côté  de  l’affaire),  ce  Talata , c’est  Notre-Dame  de  Boulogne,  com- 
mencée par  le  P.  du  Coëtlosquet,  et  qui  va  rappeler  à deux  mille  lieues 
de  distance,  notre  pèlerinage  si  aimé.2 

Mais  comme  tout  n’est  pas  rose  dans  ce  bas  monde,  même  à Mada- 

I 

(1)  Nous  n’avons  pas  cru  devoir  reproduire  cette  photographie  : le  texte  expli- 
quera suffisamment  pourquoi. 

(2)  L’auteur,  avant  d’être  missionnaire  à Madagascar,  avait  été  professeur  au 
Collège  Notre-Dame  de  Boulogne-sur-Mer,  et  le  P.  du  Coëtlosquet,  dont  il  est  ici 
question,  avait  été  recteur  du  même  collège. 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


61 


gascar,  il  faut  bien  que  j’avoue  les  modestes  desiderata  de  mon  diocèse.  La 
cathédrale  fait  totalement  défaut.  Le  P.  du  Coëtlosquet  a déjà  réuni  quel- 
ques fonds,  mais  cela  ne  me  dispensera  pas  de  battre  le  rappel  de  la  cha- 
rité. La  case  du  Père  est  debout,  non  sans  avoir  été  déjà  renversée  pendant 
un  ouragan;  la  maison  du  maître  d’école  s’est  raplatie  à son  tour 
pendant  le  dernier  cyclone.  L’école  ressemble  pour  le  moment,  à s’y 
méprendre,  à l’église;  elle  est  toute  en  espérance.  A côté  de  ces  bâtiments 
réels  ou  possibles,  on  entrevoit  — par  l’imagination  — une  série  de  magni- 
fiques cases  confortables  où  logeront  les  chrétiens.  En  attendant,  je 
vivrai  en  compagnie  des  eucalyptus  et  de  la  belle  nature. 

Pour  ne  pas  tarder  à faire  connaissance  avec  mon  nouveau  compa- 
gnon (mon  cheval  Trésor ) et  mon  nouveau  domicile,  je  suis  parti  hier  en 
expédition  préliminaire.  Juste  l’aller  et  le  retour.  A vol  d’oiseau 
la  distance  doit  être  d’une  dizaine  de  kilomètres.  Le  terre  à terre  d’une 
route  presque  carrossable  qui  serpente  sur  le  flanc  de  la  colline  et  en 
« épouse  » toutes  les  sinuosités,  nous  vaut  deux  ou  trois  kilomètres  de 
supplément. 

A mesure  qu’on  avance,  la  contrée  devient  de  plus  en  plus  fanîas- 
tisque.  Les  rochers  se  détachent  en  masses  gigantesques  et' monstrueuses. 
Le  pic  d’Ialamalaza  se  dresse  comme  une  immense  muraille  de  granit 
grisâtre.  Derrière  lui,  un  autre  bloc  bizarre,  droit  d’un  côté,  s’incline  de 
l’autre  en  pente  presque  douce,  sorte  de  tremplin  énorme  d’où  les  géants 
de  l'âge  préhistorique  se  lançaient  sans  doute  pour  piquer  des  têtes  verti- 
gineuses dans  le  Mandranofotsy,  qui  se  tortille  désespéré  au  milieu  de 
tout  ce  chaos. 

Enfin,  après  cinq  ou  six  tours  et  détours,  nous  apercevons,  sur  une 
colline  arrondie,  un  bouquet  d’eucalyptus,  et  derrière,  une  maison  et  une 
ruine.  11  n’y  a pas  à s’y  tromper,  c’est  Talata. 

J’y  restai  jusqu’au  soir  et  rentrai  en  ville  « au  clair  de  la  lune.  » 

Or,  voici  le  bilan  de  ce  qui  est  fait  et  de  ce  qui  reste  à faire.  Ce  qui 
est  fait,  vraiment  fait,  c’est  la  maison  du  missionnaire  : deux  salles  en 
bas,  deux  chambres  en  haut;  une  véranda  permettant  de  goûter  la 
fraîcheur  des  belles  soirées  ou  d’atténuer  les  atteintes  du  soleil  du  midi. 

Ce  qui  n’est  pas  fait  : une  maison  vis-à-vis  pour  nos  maîtres  d’école  ; 
— l’école  elle-même;  — l’église.  / 

Le  mobilier  viendra  un  jour  ou  l’autre.  L’indispensable  m’est  bien 
fourni  ; mais  pour  tout  le  reste,  débrouille-toi,  mon  ami,  fabrique  un  autel 
avec  deux  tréteaux,  bricole  quelques  rayons  et  quelques  étagères,  garnis 
ta  chapelle  de  quelques  fleurs  en  papier,  utilise  ton  intelligence  et  tes  dix 
doigts,  arrange  ton  pot-au-feu  à ta  guise  et  fais  comme  les  oiseaux  du  bon 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


62 


Dieu  qui  picorent  par-ci  par-là,  qui  recueillent  un  brin  de  mousse  ou  un 
flocon  de  duvet,  et  qui  chantent  toute  la  journée.  Je  vais  planter  quelques 
poules  pour  avoir  des  œufs,  quelques  herbes  pour  avoir  de  la  salade. 
Fianarantsoa  me  donnera  du  vin,  le  Mandranofotsy  ou  ses  affluents 
l’allongeront;  les  bœufs  ne  sont  pas  loin,  on  leur  taillera  quel- 
ques morceaux  de  chair;  les  rizières  s’étendent  à perte  de  vue/on  leur 
demandera  quelques  grains  de  riz  : bref,  c’est  un  avenir  tout  plein 
de  charmes,  d’imprévus,  d’improvisations  culinaires,  administratives  et 
linguistiques. 

Pour  nos  braves  chrétiens  en  effet,  le  missionnaire  est  tout  et  fait 
tout.  Administration  spirituelle  et  matérielle,  direction  des  écoles,  forma- 
tion des  instituteurs,  construction  ou  réparation  de  bâtiments,  surveillance 
des  plantations,  consultations  pour  les  cas  les  plus  simples  ou  les  plus 
pressants  : prêtre,  médecin,  maçon,  architecte,  jardinier,  professeur,  viti- 
culteur, distillateur,  etc....  en  voilà  des  titres  pour  mes  cartes  de  visite 
quand  on  s’en  servira  ici  ! 

i5  mai. 

L’impression  que  l’on  ressent  en  passant  subitement  de  la  vie  d’étude 
à la  vie  nomade,  du  silence  de  la  chambre  au  brouhaha  des  kabary  de 
toute  espèce,  est  très  complexe. 

| Représentez-vous  un  homme  collé  il  y a une  semaine  à son  pupitre, 
maintenant  chevauchant  les  deux  tiers  de  la  journée;  un  homme  hier 
habitant  la  grand’place  de  la  capitale,  ayant  pour  chapelle  une  cathédrale, 
pour  voisins  le  Résident,  le  service  topographique,  les  gendarmes  et  toute 
l’administration(!),  et  maintenant  perdu,  comme  le  chameau  de  la  chan- 
son, « dans  un  désert  immense  »,  ayant  pour  vis-à-vis  un  tas  de  briques  en 
déconfiture,  pour  église  rien  du  tout  et  pour  voisins  les  rochers  muets  de 
la  montagne.  N’importe!  je  ne  suis  pas  trop  à plaindre.  Un  bon  matelas 
vient  de  m’arriver.  On  me  soigne  comme  une  chétive  santé.  Les  autres 
missionnaires  ne  se  paient  pas  tous  un  pareil  luxe.  A quoi  servirait  sans 
cela  le  lit  de  camp?  Je  vais  donc,  ce  soir,  dormir  prosaïquement  comme 
en  Europe. 

Comme  menu,  j’oscillerai  perpétuellement  du  poulet  aux  œufs,  des 
œufs  au  poulet.  On  pourrait  plus  mal. 

Les  œufs  sont  au  prix  de  deux  pour  un  sou;  une  marmite  vaut 
quatre  sous!  mais  mon  pétrole!  mes  cuillers!  mes  casseroles!  et 
autres  objets  d’Europe.  Voilà  qui  fait  filer  prestement  mes  maigres 
revenus  ! 

Vous  ririez  de  me  voir  installant  mon  ménage.  Il  me  faut  penser 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


63 


aux  allumettes,  au  pétrole,  au  sel,  au  sucre,  aux  balais,  aux 
chandelles,  au  riz,  au  pain,  à l’eau,  aux  casserolles,  aux  assiettes, 
à mes  constructions,  à mes  plantations,  à ma  future  basse-cour,  à mon 
futur  jardin,  etc...  moi  que  la  vie  de  famille,  de  collège  ou  de  commu- 
nauté avait  habitué  à recevoir  tout  cela  à point  nommé,  comme  des 
alouettes  toutes  rôties  ! 

18  mai. 

Je  rentre  tout  fourbu,  mais  c’est  bien  de  ma  faute.  Personne  ne  me 
forçait  d’aller  poursuivre  les  hérons  au  fin  fond  des  rizières.  Avouons 
cependant  que  les  circonstances  m’y  ont  poussé.  Voici  comment.  Ce  matin 
dix  heures  sonnant  au  cadran  de  ma  montre,  j’enfourchais  Pégase  (mon 
Trésor ) pour  me  rendre  à Andakana  où  je  devais  célébrer  la  Messe. 
Je  trouve  mes  gens  en  nombre.  La  cérémonie  terminée,  je  convoque  mon 
monde  devant  la  maison  et  je  montre  quelques  vieilles  photographies. 
Extase!  Or,  voilà  que  sur  Je  toit  en  espérance  de  la  maison  en  ruines, 
vient  se  poser  un  gros  oiseau.  Mes  succès  m’éblouissent;  la  poudre  que  je 
viens  de  jeter  aux  yeux  des  bons  Malgaches  me  grise  comme  de  la  poudre 
de  guerre.  Je  ne  sais  comment  mon  fusil  fut  décroché,  chargé,  mis  en  joue 
et  déchargé  sur  le  malheureux  volatile,  qui  tomba  pesamment  derrière 
le  mur.  , 

Mes  gens  de  trépigner,  de  bondir  de  joie,  ce  que  voyant,  je  ne  pus 
résister  à la  tentation  de  provoquer  leur  bonheur  par  de  nouveaux 
exploits,  et,  suivi  d’une  petite  caravane,  nous  partîmes  à la  poursuite  des 
hérons.  Le  malheur  est  que  ces  oiseaux  ont,  comme  le  loup  du  Chaperon 
rouge , de  grands  yeux  qui  voient  fort  loin,  un  grand  nez  qui  renifle  le 
danger  à une  distance  prodigieuse,  de  grandes  pattes  qui  leur  servent 
d’observatoire,  et  même  de  grandes  ailes  qui  se  déploient  au  moment  cri- 
tique et  font  voile  vers  des  régions  inexplorables. 

Lorsque  je  rentrai,  je  m’aperçus  que  les  kabary  netaient  pas  finis. 
Je  dus  y couper  court.  Après  m’être  assuré  que  mes  gens  n’avaient  rien  à 
me  dire,  je  les  priai  poliment  de  passer  la  porte. 

19  mai. 

A un  moment  libre,  je  m’étais  mis  à feuilleter  le  livre  de  cuisine  que 
j’ai  emporté  : histoire  d’apprendre  à varier  mes  menus  quotidiens.  Mais  le 
refrain  perpétuel  de  chacune  de  ces  pages  ne  tarda  pas  à exciter  mon 
hilarité  : 

« Vous  prenez  un  demi-litre  de  lait.  » — Où? 

« Faites  frire  des  oignons.  » — Et  quand  on  n’en  a pas? 

« D’une  main  prenez  une  bouteille  d huile...  jusqu’à  concurrence 


64 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


de...  Mettez  indifféremment  du  vinaigre  ou  du  citron.  » — Or,  ici  la  bou- 
teille d’huile,  la  concurrence  et  l’indifférence  n’existent  pas. 

« Mettez  un  demi-kilogramme  de  farine.  » — Suffit.  Me  voilà 
renseigné. 

J’ai  fermé  le  livre  en  disant  à l’auteur,  comme  V Avare  à feu  Maître 
Jacques  : « C’est  bien  malin  de  faire  quelque  chose  avec  du  lait,  de  la 
farine,  de  l’huile,  etc...  mais  ce  qu’il  fallait  m’apprendre,  c’est  à faire  un 
bon  dîner  avec  rien.  » 


22  mai. 

On  m’avait  parlé  d’un  bébé  malade  à baptiser;  j’en  trouve  ni  plus  ni 
moins  que  vingt-sept  et  pas  malades  du  gosier,  je  vous  assure.  Deux  ou 
trois  de  ces  petits  diables  ont  fait  une  véritable  vie  d’enfer.  Leurs  cris  et 
leurs  vociférations  ne  m’ont  pas  empêché  de  les  bien  et  dûment  baptiser. 
Mais  quelle  séance!  dans  une  minuscule  chapelle  de  cinq  à six  mètres  de 
long  sur  trois  de  large.  Pour  y voir  plus  clair,  il  fallut  faire  deux  four- 
nées. Avantage  qui  eut  le  désavantage  de  prolonger  sérieusement  la  céré- 
monie. Or,  après  le  baptême,  il  fallait  inscrire  tous  les  bambins,  le  nom 
de  leur  père,  de  leur  mère,  se  débrouiller  au  milieu  des  marraines, 
noter  l’âge,  enfin  remplir  tous  les  paragraphes  de  leur  état-civil.  Au  bout 
d’une  heure  ce  n’était  pas  fini.  Mais  quelle  bonne  besogne!  et  comme  les 
bons  anges  de  ces  petites  créatures  ont  dû  être  contents!  A la  sortie,  je 
suis  envahi.  Qu’y  a-t-il?  Ce  sont  des  fiévreux  qui  réclament  des  remèdes, 
de  la  quinine.  Distribution  générale.  Oh!  les  médailles,  les  scapulaires, 
la  quinine,  voilà  le  bagage  indispensable  du  missionnaire  en  ce  pays.  Où 
trouverai-je  de  bons  cœurs  qui  consentent  à m’en  assurer  une  petite 
rente  annuelle? 

Ces  pauvres  gens  m’offrent  quelques  fruits  et  je  les  quitte  ravis  de  ma 
visite.  Le  maître  d’école  semble  zélé.  Les  enfants  sont  nombreux  et 
savent  bien  leur  catéchisme;  j’en  ai  trouvé  sept  qui  savaient  lire.  Sept, 
c’est  peu  et  c’est  beaucoup,  car  nous  sommes  en  plein  pays  perdu. 

26  mai. 


Voici  une  liste  de  mes  petites  dépenses  : histoire  de  vous  distraire. 


27  œufs 

. o,65 

3 nattes  

2 porteurs  ........ 

. 0,80 

1 corbeille  de  petits  pois  .... 

1,00 

2 kilos  de  viande 

. 1,00 

4 savons  malgaches  ..... 

. 0,40 

1 paquet  de  sucre  de  i5o  morceaux 

. 1,00 

TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


65 


Admirez  et  exclamez-vous  que  tout  est  bon  marché!  Je  vous  attends 
ià.  Il  est  vrai  que  j’ai  déjà  répondu  à l’objection.  Quand  j’aurai  l’air  de 
vous  dire  des  choses  absolument  contradictoires,  ne  vous  récriez  pas  trop 
vite.  J’ai  lu  dans  certain  livre  que  Madagascar  était  la  terre  classique  des 
contradictions.  Rien  n’est  plus  vrai.  Ainsi,  notre  cathédrale  de  Fiana- 
rantsoa  est  un  bijou,  elle  a des  verrières,  un  autel  en  cuivre  doré,  des  orne- 
ments magnifiques;  cela  n’empêche  pas  nos  églises  de  campagne  d’être 
d’une  pauvreté  complète.  La  raison,  c’est  que  la  cathédrale  et  toutcequ’elle 
renferme  sont  un  don  princier  d’une  généreuse  chrétienne  qui  y a mis 
toutes  ses  ressources  et  tout  son  cœur.  Et  elle  a fait  une  œuvre  vraiment 
apostolique.  Son  église  fait  figure  de  reine  au  milieu  des  autres  édifices  et 
domine  tous  les  temples  protestants.  En  pays  noir,  cette  prédication  par 
les  yeux  n’est  pas  inutile. 

Lorsque  je  vous  raconte  ma  visite  dans  lin  bazar,  j’ai  l’air  de  croire 
qu’on  y trouve  tout.  Oui!  tout  et  rien,  tout  à des  prix  fabuleux  et  rien  à 
bon  marché. 

Quand  on  vous  décrit  les  beautés  du  paysage,  dites-vous  bien  qu’il  y 
a du  subjectif,  et  que  ces  beautés  sont  surtout  sauvages.  Les  rochers  sont 
beaux,  à condition  qu’on  ne  les  compare  pas  à autre  chose.  Si  vous 
voyez  dans  les  livres  que  le  pays  Betsiléo  est  absolument  dénudé,  affreux, 
hideux,  c’est  vrai,  et  si  je  vous  parle  de  soirées  fantastiques,  de  couchers 
ou  de  levers  de  soleil  à rêver  tout  éveillé,  c’est  encore  vrai.  Encore  une 
fois,  cela  dépend  du  point  de  vue. 

27  mai. 

Ayant  besoin  de  consulter  mon  vénéré  doyen  pour  certaines  ques- 
tions, je  prends  le  train  Trésor  n°  1 et  unique,  lequel  me  dépose  sans 
accident  et  sans  rencontre  malheureuse  à Vohimarina,  où  est  située  la 
belle  et  intéressante  installation  du  P.  Geneaud. 

Je  trouvai  le  propriétaire  encombré  du  sous-gouverneur,  de  ses 
adjoints,  de  ses  scribes  et  de  sa  caisse;  ce  monde-là  est  venu  recevoir 
l’impôt;  et  de  plus,  c’est  jour  d’examen  pour  les  cent  et  quelques  enfants 
de  l’école.  Je  tombe  par  conséquent  au  milieu  d’une  foule.  Faisons 
cependant  une  rapide  visite  aux  travaux  déjà  exécutés  à Vohimarina.  Le 
P.  Geneaud  n’a  pas  perdu  son  temps,  et  « pour  un  homme  industrieux, 
c’est  un  homme  industrieux!  » Il  n’a  pas  attendu  le  général  Galliéni  et  les 
fonds  du  gouvernement  pour  avoir  son  chemin  de  fer.  Chemin  de  fer  est 
un  terme  impropre  puisque  les  rails  sont  en  bois  et  fabriqués  avec  des 
manches  de  bêches  mis  les  uns  au  bout  des  autres.  Les  wagonnets,  fort 
bien  conditionnés,  ont  des  roues  en  bois  cannelées  très  fortement  « pour 


66 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


maintenir  les  rails  dans  le  devoir.  » Les  essieux  sont  en  manches  de  bêche 
comme  les  rails,  et  l’ensemble  est  assez  fort  pour  enlever  la  charge  d’une 
trentaine  d’hommes.  Les  roues  méritent  une  mention  spéciale.  Elles 
sont  formées  d’un  noyau  central  assez  épais  et  de  deux  couvercles 
en  bois  suffisamment  résistants  pour  ne  pas  lâcher  prise,  au  moins  du 
premier  coup. 

28  mai. 

Séance  des  plus  amusantes  avec  mes  décas.  Deux  d’entre  eux  sont 
déjà  presque  des  savants.  Ceux-là  savent  lire,  écrire  et  compter. 

Le  troisième  est  un  type  d’une  espèce  très  divertissante.  Jules,  c’est 
son  nom,  n’a  pas  inventé  la  poudre,  en  quoi  il  n’a  pas  eu  tort;  il  n’inven- 
tera rien,  en  quoi  il  aura  raison.  Notre  ami  Jules  est  venu  prendre  sa 
leçon  de  lecture.  A genoux  près  de  ma  table,  sa  bonne  frimousse  à 
hauteur  du  syllabaire  ouvert  à l’endroit  ou  à l’envers,  peu  lui  importe,  il 
s’escrime  de  son  mieux  à démêler  les  différentes  voyelles  a,  e,  i,  o,  u.  Je 
les  lui  nomme  dix  fois,  vingt  fois.  Je  les  lui  fais  crier,  je  les  lui  fais  chanter  : 
a,  e,  i,  o,  u.  Plus  fort,  encore  plus  fort!  Il  pousse  des  hurlements.  Bien. 
11  n’y  a pas  de  mal,  nous  ne  dérangeons  pas  les  voisins.  Il  reprend, 
il  rehurle,  il  rechante.  Laissons-le  aller  seul.  Hélas!  tout  s’embrouille  : 
a,  ou,  iê. 

J’invente  des  moyens  mnémotechniques  à sa  portée.  Regarde  bien  : 
cet  i est  maigre  ; l 'a  a un  petit  bedon  en  bas  ; Yo  est  tout  rond.  Système  des 
assonances,  rythme  musical,  tout  est  mis  en  jeu.  Ses  deux  amis  se  tordent 
de  rire.  Je  me  paie  pour  ma  part  une  tranche  de  jubilation  qui  fait  digérer 
tous  les  menus  tracas  de  ma  nouvelle  existence. 

29  mai. 

J’ai  vingt-quatre  ouvriers  sur  les  bras  à qui  je  dois  distribuer  la 
besogne.  Facile,  pensez-vous;  pas  toujours  lorsqu’il  s’agit  de  tracer  au 
grand  soleil  de  midi  d’immenses  lignes  à perte  de  vue.  — Pour  quoi 
faire?  — Dame,  pour  y faire  des  trous.  — Pourquoi  des  trous?  — Pour 
y mettre  des  arbres.  — Pourquoi  des  arbres?  — Pour  qu’ils  poussent.  — - 
Oui,  mais  pourquoi  des  arbres  qui  poussent?  — Tout  simplement  pour 
garder  mon  domicile  : i°  contre  la  foudre  ; 20  contre  le  vent  ; 3°  contre 
l’administration.  Cette  dernière  surtout  est  à prévoir.  Le  terrain  a été 
concédé  provisoirement  pour  trois  ans  à condition  quil  soit  cultivé  et 
exploité.  Déjà  un  an  de  passé.  Il  est  temps  de  s’y  mettre,  sinon  un  beau 
jour  je  serai  mis  à la  porte  sous  le  prétexte  plausible  que  je  n y fais  rien. 
Telle  est  la  raison  majeure  qui  m’oblige  à faire  des  trous  de  o m.  70  de 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


67 


côté  dans  une  terre  dure  comme  le  roc,  au  prix  modique  de  o,o5  par  trou 
fait.  Ah!  s’il  n’y  avait  que  ces  dépenses-là! 

La  semaine  prochaine,  j’aurai  les  maçons.  Avoir  les  maçons 
chez  soi  c’est  presque  aussi  grave  qu’un  incendie  ou  une  inondation.  On 
sait  quand  ils  viennent,  on  ne  sait  jamais  quand  ils  s’en  iront,  pas  plus  ici 
qu’ailleurs. 

3 1 mai. 

Trésor,  de  plus  en  plus  civilisé,  m’accueille  d’un  regard  et  d’un  dos 
bienveillant.  Il  a totalement  perdu  l’habitude  de  lever  les  pattes  de  der- 
rière. Je  l’enfourche  et  me  dirige  vers  Andakana,  escorté  d’un  essaim 
joyeux  de  bambins  et  bambines,  que  les  allures  de  mon  « coursier  » 
mettent  en  jubilation.  Par  prudence,  je  recommande  de  ne  pas  se  tenir 
trop  près  derrière  du  idem  de  l’animal,  et  comme  le  sentier  peut  avoir 
au  grand  maximum  o m.  25  de  large,  voilà  mes  moutards  obligés,  s’ils 
veulent  m’accompagner,  de  bondir  à travers  les  hautes  herbes,  de  sauter 
les  fossés,  de  se  dépêtrer  au  milieu  des  tiges  de  manioc  qui  leur  fouettent 
vigoureusement  bras  et  jambes  nus.  N’importe.  Ils  passent  au-dessus  de 
tout  comme  les  sauterelles,  leurs  compatriotes.  C’est  charmant  à voir 
courir,  et  délicieux  à entendre  piailler,  ni  plus  ni  moins  qu’une  troupe 
de  poussins  qui  suit  Maman  Poule.  Et  puis  quel  plaisir  de  passer 
la  rivière!  Pas  de  bottines  à enlever,  pas  de  vêtements  à relever.  Quelle 
jolie  flottille  de  petits  crapauds!  La  berge  est  escarpée  : nos  crapauds 
deviennent  de  petits  rats.  Ensuite  la  prairie  : les  petits  rats  deviennent 
des  lapins!  Exprès,  je  lance  Trésor  au  trot,  presque  au  galop;  les  lapins 
deviennent  des  moineaux  qui  volettent,  et  tous  ensemble,  eux  soufflant  à 
faire  tourner  les  moulins,  le  cavalier,  lui,  droit  comme  un  I et  fier 
comme  Artaban,  nous  nous  abattons  sur  la  grande  place  de  l’église. 

Après  la  messe,  je  regagne  Talata  avec  mes  négrillons.  Arrêt  d’un 
ipstant  pour  y cueillir  mon  mousqueton,  et  aussitôt  dégringolade  vers  les 
rizières.  Trois  victimes  : deux  kitsikitsilca  et  un  grand  diable  de  héron 
noir.  Dire  l’entrain  de  ma  petite  meute  (ce  sont  des  toutous  maintenant) 
serait  difficile  : ça  vous  saute  les  rizières  malgré  les  trous,  malgré  la  boue, 
malgré  les  buissons,  malgré  tout. 

Au  fond,  ce  que  je  désire,  c’est  de  gagner  ces  pauvres  petits.  Ceux  qui 
me  suivent  aujourd’hui  sont  des  nôtres,  mais  il  y en  a tant  à côté,  à 
Talata  en  particulier,  qu’il  faut  attirer  pour  les  donner  au  bon  Dieu!  Je 
ferai  l’impossible  pour  cela  et  j’espère  bien  que  la  Sainte  Vierge 
m’aidera.  Ce  Talata  n’a  ni  plus  ni  moins  que  quatre  écoles  : officielle, 
anglaise,  norvégienne  et  catholique.  C’est  beaucoup  trop.  Bien  des  projets 


68 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


me  trottent  en  tête,  mais  ce  qu’il  faut,  c’est  la  grâce  de  Dieu  : aidez-moi  à 
l’obtenir. 

2 juin. 

Hier  un  cheval  blanc  s’échappa  de  Talata  parce  que  son  maître  était 
gris.  Dans  son  ivresse,  celui-ci  promet  une  piastre  (5  fr.)  à qui  lui  ramè- 
nera la  bête.  Mes  gens  saisissent  l’occasion  par  les  cheveux  et,  après  une 
course  folle,  le  cheval  par  la  crinière.  Le  propriétaire  refuse  de  se  dessaisir 
de  sa  piastre,  mais  pas  sots,  nos  Malgaches!  Ils  tiennent  le  fugitif  et  le 
lâcheront  si  le  maître  ne  lâche  pas  sa  piastre.  Finalement,  on  a l’idée  de 
m’appeler  comme  arbitre.  Réunion  des  intéressés  et  de  nombreux 
curieux  sur  la  colline.  On  commence  par  me  faire  un  kabary  des  plus 
éloquents,  auquel  je  coupe  court  en  répondant  que  je  n’y  comprends  rien, 
que  ce  Rossinante  n’est  pas  mon  Bucéphale,  que  tout  ce  que  je  désire, 
c’est  la  paix  et  la  corde  qui  a servi  de  lazzo  pour  attraper  le  délinquant. 
En  désespoir  de  cause,  nos  plaideurs  convoquent  un  interprète,  et  à ce 
moment,  je  vois  déboucher  le  maître  en  personne...  et  en  goguette.  Pas 
fier  cependant,  puisque  sans  dire  un  mot  il  me  tend  la  piastre.  Voilà  une 
piastre  qui  va  servir  d’auréole  à mon  autorité.  Il  a eu  peur,  disent  les 
gens.  De  quoi?  de  ma  barbe?  je  ne  sais.  Le  cheval  blanc  est  rendu  au 
maître  gris;  et  je  procède  à la  distribution  exacte  et  scrupuleuse  du  salaire 
qui  revient  à chacun  des  six  poursuivants. 

îoo  sous  divisés  par  6 donnent  16  + 4 de  reste;  ce  sera  pour  l’inter- 
prète. Or,  16  sous  pour  un  Malgache,  c’est  une  fortune.  Quand  on  pense 
que  la  journée  d’un  pauvre  diable  qui  peine  de  6 heures  du  matin  à 
6 heures  du  soir  se  paie  o fr.  40  ! 

3 juin. 

Avec  nos  Malgaches,  il  faut  entrer  absolument  dans  les  détails  les 
plus  infimes.  Si  Ton  ne  fait  pas  sa  tournée  tous  les  mois  (chose  impossible 
lorsqu’on  a soixante  ou  quatre-vingts  postes)  les  maîtres  d’école  se  laissent 
aller  à une  bonne  petite  routine  qui  ne  donne  pas  grand  résultat.  Au  con- 
traire, surveillés  de  près,  ils  peuvent  beaucoup  et  sont  vraiment  les  aides 
et  les  suppléants  du  missionnaire.  C’est  une  des  contradictions  de 
Madagascar.  Les  Malgaches  sont-ils  paresseux?  Oui,  laissés  à eux- 
mêmes.  Sous  l’impression  de  la  crainte  ou  de  la  surveillance,  ils 
travaillent  « comme  des  nègres  »,  c’est  le  cas  de  dire.  Abandonnez-les  à 
leur  inspiration,  ils  passeront  la  journée  à « lézarder  » sur  le  gazon.  Un 
signe,  et  ils  vous  suivent  pendant  40  ou  5o  kilomètres  sans  témoigner  ni 
humeur  ni  fatigue. 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


69 


4 juin. 

Dernière  nouvelle  du  jour  : Jules  est  arrivé  à distinguer  Va,  ïi  et  l’o. 
Ce  qu’il  triomphe  ! Du  coup,  son  syllabaire  ne  le  quitte  pas  et  j’entends 
de  temps  en  temps  dans  la  journée  le  refrain  a,  i,  o qui  devient  réellement 
de  plus  en  plus  distinct.  Nous  mettrons  six  mois  pour  l’alphabet.  Enfin, 
si  l’on  arrive. 

5 juin. 

En  attendant  que  le  lait  pousse  dans  ce  pays  inondé  de  vaches,  je 
compose  généralement  mon  déjeuner  du  matin  d’une  omelette  aux  œufs 
de  poule  ou  de  canard.  A midi  : 

Lundi.  — Soupe  à la  poule,  sauce  grand  air. 

Mard ..  — Friture  à la  poule,  sauce  appétit. 

Mercredi.  — Fin  de  la  poule,  sauce  estomac  creux. 

Jeudi.  — Deux  sous  de  bœuf,  sauce  ventre  affamé. 

Vendredi.  — Œufs  sur  toute  la  ligne,  sauce  vide  absolu. 

Samedi.  — Re-poule  ou  re-bœuf,  sauce  faim  canine. 

Et  quand  c’est  fini,  on  recommence. 

Avec  un  peu  de  café  et  le  grand  vent  que  nous  avons  ici,  Jous  ces  fes- 
tins passent  comme  une  lettre  à la  poste. 

‘ Apprenez  entre  parenthèses  que  le  café  qui,  jadis,  de  l’avis  de  tous  les 
médecins,  était  regardé  comme  un  poison  lent,  est  devenu,  de  par  la 
docte  et  infaillible  Faculté,  un  fébrifuge  et  un  fortifiant.  Nous  sommes 
tombés  au  bon  moment  : de  fait,  le  café  est  indispensable  ici.  Nous 
buvons  d’ailleurs  notre  café,  ce  qui  est  une  économie  et  une  satisfaction 
d’amour-propre  et  d’estomac.  v 

Dans  quelque  temps,  je  vous  enverrai  un  tas  de  recettes  culinaires 
merveilleuses.  Avez-vous  déjà  mangé  de  l’omelette  au  citron,  à l’eau  et  au 
sucre?  C’est  inédit,  mais  délicieux. 

Et  dire  qu’il  ne  me  reste  que  trois  œufs!  En  viendrai-je  à la  triste 
extrémité  des  vieux  grognards  de  la  retraite  de  Russie,  et  me  faudra-t-il 
manger  mon  cher  Trésor ? 

9 juin. 

Quel  est  le  maire  du  village  qui  n’a  pas  rêvé  de  doter  sa  commune 
d’une  fontaine  publique  pour  remplacer  « l’eau  impropre  à tous  les 
usages  »,  comme  on  lit  dans  une  ruelle  d’E***? 

Je  ne  suis  pas  maire  de  village,  et  pourtant  j’ai  voulu  doter  mon 
Talata , sinon  d’une  fontaine  puisqu’elle  existait  déjà,  du  moins  des  faci- 
lités et  commodités  pour  y aborder.  Voilà  pourquoi,  ce  matin,  suivi  de 


7° 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


deux  acolytes  armés  d’outils  de  terrassiers,  je  dévalais  sur  le  flanc  de  la 
colline  jusqu’à  la  petite  mare  où  jusqu’alors  venaient  patauger  toutes  les 
dames  du  pays. 

Le  travail  fut  plutôt  sale,  mais  combien  utile!  Des  pierres,  un  peu  de 
terre  glaise,  ont  fait  tous  les  frais  de  la  construction,  un  bambou  sert  de 
tuyau,  et  maintenant  les  ménagères  pourront  remplir  leurs  grandes 
cruches  sans  s’embourber  comme  autrefois. 

Tout  était  fini,  quand  mes  gens  m’interpellent  : « Il  y a beaucoup  de 
protestants  qui  viennent  ici,  » avec  un  air  de  dire  que  cela  ne  convenait 
pas  puisque  c’était  sur  un  terrain  catholique.  A quoi  je  répondis  que 
c’était  justement  parce  qu’il  venait  beaucoup  de  monde  à cette  fontaine, 
et  en  particulier  des  protestants,  que  je  m’étais  empressé  d’arranger  la 
fontaine.  Et  sur  ce,  un  petit  sermon  en  quatre  mots  sur  la  charité  et  sur 
le  zèle  : « Je  ne  suis  pas  venu,  ajoutai-je,  pour  les  chasser,  mais  pour  les 
attirer  et  les  convertir.  » 

Tout  cela  aura-t-il  quelque  écho  dans  le  pays  et  Notre-Seigneur  fera- 
t il  couler  sa  grâce  par  le  trou  de  ma  fontaine?  C’est  son  secret.  Pourtant 
à moins  de  provocations  et  de  chicanes  injustes,  nous  aurons  bien  soin 
d’éviter  toute  querelle.  C’est  la  tactique  du  bon  Dieu  et  de  ses  mission- 
naires, quoi  qu’en  disent  les  feuilles  et  les  récits  de  l’autre  bord. 

On  vient  de  m’acheter  un  syllabaire  (o  fr.  10)  en  m’offrant  quatre 
œufs.  Nous  voilà  revenus  à l’époque  primitive  des  échanges  en  nature, 

17  juin. 

Fini  le  tour  de  mon  petit  diocèse,  mais  fini  pour  recommencer  et 
rerecommencer  à perpétuité,  si  les  événements  ne  viennent  pas  troubler 
le  cours  de  nos  tournées  pastorales. 

L’horizon  est  bien  noir  en  France,  mais  hélas!  les  gros  nuages  com- 
mencent à franchir  l’équateuF  et  à nous  arriver  jusqu’ici.  L’avenir  n’est 
pas  rassurant.  Les  gens  intelligents  voient  bien  que  la  disparition  de  nos 
écoles  et  de  nos  œuvres  serait  un  appoint  formidable  apporté  à l’influence 
anglaise  encore  trop  grande  en  ce  pays.  S’arrêtera-t-on  devant  pareille 
considération? 

19  juin. 

Je  ne  vous  aï  pas  encore  appris  la  grands  nouvelle.  J’ai  fini  par 
dénicher  une  vache  qui  donne  du  lait!  Elle  m’en  sert  un  bon  litre  tous 
les  jours.  Grâce  au  lait,  je  puis  me  mettre  au  riz,  et  grâce  au  riz  je  puis 
me  dispenser  d’autres  légumes  plus  chers. 

Mais  voici  que  mon  homme  au  lait,  ou  plutôt  l’homme  de  la  vache 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


7* 


au  lait,  m’arrive  un  matin  aveç  la  bienheureuse  bouteille  paternellement 
abritée  sous  son  lamba.  Le  liquide  transvasé,  mon  Malgache  attend, 
quoi?  « S’il  vous  plaît,  prononce-t-il  alors,  je  vous  apporterai  encore  du 
lait.  — Eh!  oui.  — Mais  à trois  sous  le  litre.  — Ah!  non.  » En  Europe, 
on  céderait  ou  on  enverrait  promener  son  marchand.  ïci,  c’est  différent. 
11  faut  subir  le  kabary  ou  discours  du  vendeur.  On  y répond  par  un  non 
plus  accentué.  Gela  peut  durer  longtemps,  mais  je  « kabarise  » à mon 
tour  : « Voyons  est-ce  que  ta  vache  mange  plus  depuis  deux  jours?  — 
Non.  — Si  elle  ne  mange  pas  plus,  je  ne  vois  pas  pourquoi  je  paierai  son 
lait  plus  cher.  » Que  répondre  à pareil  argument?  Or  couper  la  réponse 
à un  Malgache  c’est  l’avoir  dompté.  — « Soit;  pour  deux  sous  comme 
auparavant.  — Bien;  comme  cela  nous  sommes  bons  amis.  >»  — Et  il  s’en 
va  en  riant,  tout  aussi  satisfait  apparemment  que  s’il  avait  eu  gain  de  cause. 

Ce  n’est  pas  toujours  aussi  facile.  Mon  principal  maçon  avec  qui  j’ai 
commencé  à avoir  des  démêlés,  trouvait  moyen  d’échapper  continuelle- 
ment à mes  syllogismes.  Je  l’acculais  dans  une  impasse  : il  enjambait  les 
raisons.  Aujourd’hui  il  veut  être  payé  au  mille,  le  lendemain  à la  journée 
suivant  ses  fantaisies  du  moment  ou  les  rêves  de  la  nuit  passée.  Je 
l’attaque  à coups  de  dilemmes  plantés  devant  lui  comme  les  cornes  d’un 
bœuf  prêt  à embrocher  sa  victime,  il  trouve  moyen  de  filer  entre  les 
pattes  et  de  filer  si  bien  qu’il  disparaît.  Dans  ces  circonstances-là  il  faut 
avec  nos  noirs  prendre  la  contenance  d’un  homme  absolument  désinté- 
ressé. Si  l’on  laissait  voir  le  moindre  regret,  le  moindre  dépit,  on  serait  à 
leur  merci.  — Mais  non  : * Tu  ne  veux  pas  travailler,  tant  pis  pour  toi, 
moi  ça  ne  me  gêne  pas  du  tout  » (au  contraire). 

Autre  exemple  : Vous  êtes  très  pressé  de  partir,  les  porteurs  arrivent, 
tâtent  les  caisses,  se  plaignent  : Trop  lourdes.  — Fâchez-vous.  Ils  vous 
plantent  là.  — Dites  : « Ah!  les  caisses  sont  trop  lourdes,  je  partirai  plus 
tard,  avec  d’autres.  Rien  ne  presse  » et  l’on  dit  son  bréviaire.  Cinq  minutes 
se  passent,  les  gens  vous  observent,  bientôt  ils  s’interpellent,  vous  inter- 
pellent et  tout  est  réglé  selon  vos  désirs. 

23  juin. 

Hier  soir  tandis  que  j’étais  absolument  submergé  d’occupations,  on 
vient  me  chercher  pour  une  pauvre  malade  qui  désire  Je  baptême. 
Evidemment  l’on  plante  là  tout  le  reste  et  on  court  à cette  pauvre  âme 
en  détresse. 

On  n’a  pas  idée  de  ces  visites  avant  de  les  avoir  faites.  Après  maint 
et  maint  détour  dans  les  misérables  ruelles  qui  séparent  chaque  maison- 
nette, on  se  trouve  en  face  d’une  sorte  de  trou  carré  percé  dans  le  mur 

5 


CH);  Z LES  BETSILEOS. 


72 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


à une  cinquantaine  de  centimètres  du  sol.  C’est  la  porte,  paraît-il.  Le 
grand  chapeau  colonial  dans  ces  occurrences  doit  baisser  pavillon.  Je  me 
glisse  par  l’ouverture.  L’intérieur  de  la  case  est  noir  comme  une  cave. 
Quantité  de  gens  l’encombrent  accroupis  sur  des  nattes.  Quantité  d’autres 
pénétrent  à ma  suite.  Nous  sommes  plus  qu’il  n’en  faut  pour  nous 
asphyxier  réciproquement  et  achever  la  moribonde.  Les  yeux  finissent 
par  se  faire  à l’obscurité,  je  distingue  dans  un  coin  une  pauvre  vieille 
toute  décharnée.  Je  m’accroupis  auprès  d’elle  assisté  de  mon  maître 
d’école.  Courte  exhortation.  L’essentiel  en  fait  d’instruction,  quelques 
actes  de  foi  et  de  contrition;  voyant  la  bonne  disposition  du  sujet,  je 
n’hésite  pas  à lui  conférer  le  baptême  et  je  me  retire,  non  sans  avoir 
donné  quelques  centigrammes  de  quinine  à la  plupart  des  assistants.  L’un 
d eux  veut  à toute  force  que  je  lui  arrache  une  dent  qui  branle.  J'échappe 
à grand’peine  à ses  instances.  Si  j’avais  mes  tenailles! 

5 juillet. 

Nouvelle  visite  à ma  vieille  moribonde  récemment  baptisée.  Comme 
toujours,  grands  et  petits  me  suivent  et  s’entassent  dans  la  case,  histoire 
de  regarder  ce  que  va  faire  le  Père,  et  de  lui  extorquer  quelques  centi- 
grammes de  quinine. 

Ma  bonne  vieille  allait  un  peu  mieux.  La  consultation  est  vite  ter- 
minée. Au  tour  des  bébés.  En  voici  un  qui  a un  abdomen  trop  proémi- 
nent, un  autre  est  couvert  de  petites  plaies,  un  autre  a la  fièvre,  un 
autre  tousse,  etc.  On  a heureusement  appris  les  rubriques  nécessaires 
pour  les  cas  ordinaires.  Le  calomel,  la  santonine,  l’émétique  et  la  quinine 
composent  le  fond  de  ma  petite  pharmacie. 

Je  constatai  dans  ma  visite  que  tous  les  enfants  étaient  baptisés  (ce 
qui  se  voit  ici  à la  médaille),  mais  par  contre  que  presque  tous  les 
adultes  portaient  l’amulette  traditionnelle,  je  me  permis  donc  un  petit 
kabary  : « Si  le  baptême  est  bon  pour  les  enfants,  pourquoi  serait-il 
mauvais  pour  les  grandes  personnes?  Si  l’on  n’est  pas  baptisé  on  n’est  pas 
enfant  du  bon  Dieu.  » Une  bonne  femme  répondit  qu’ils  désiraient  le 
baptême. 

Quand  pourrai-je  m’occuper  entièrement  de  tout  ce  monde?  Pour  le 
moment  je  suis  dans  le  mortier  et  je  n’ai  pas  le  droit  d’en  sortir...  toute 
une  journée.  Quand  je  rentre,  tout  est  à refaire,  témoin  le  carrelage  de  la 
salle  fait  en  dépit  du  bon  sens  et  avec  des  carreaux  pas  cuits. 

8 juillet. 

Une  course  à Ranomena  doit  me  faire  revoir  un  vieux  païen  baptisé 


\ 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


?3 


qui  se  meurt  tous  les  trois  jours,  mais  ressuscite  dans  l’intervalle  ; et  aussi 
un  autre  qui  demande  le  baptême  parce  qu’il  est  tourmenté  par  le  démon. 
Le  démon  lui  colle  les  bras  et  les  jambes  ensemble,  dit-il. 

Le  fait  est  qu’il  y a par  ici  quelquefois  des  diableries.  Le  P.  Geneaud 
m’a  raconté  une  histoire  arrivée  à Andakana  même  à ses  décas. 

Près  de  la  maison  il  y a dans  un  pli  de  terrain  une  sorte  de  marais 
maudit.  Personne  ne  veut  y travailler.  Le  Père  veut  essayer  de  rompre 
le  charme.  Or  il  arriva  qu’après  ces  essais,  ses  malheureux  décas  se 
virent  poursuivis  la  nuit  par  une  grêle  de  pierres  et  de  terre.  On  surveille, 
on  examine,  c’était  pour  le  moins  insolite  et  étrange.  La  persécution  ne 
cessa  que  lorsque  le  Père  eut  fait  partir  un  de  ces  décas  qui  était  la  cause 
ou  la  victime  de  tout  ce  tapage. 

9 juille*:. 

J’en  reviens...  de  Ranomena. 

Je  n’ai  pas  vu  le  diable.  Mon  pauvre  malade  a l’air  disposé  à 
recevoir  le  baptême.  Le  maître  d’école  me  dit  qu’il  y a beaucoup  de 
personnes  tourmentées  le  soir.  Est-ce  vrai?  C’est  fort  possible,  vu  le 
nombre  d’amulettes  et  de  superstitions. 

10  juillet. 

Voici  que  je  tourne  au  Robinson  suisse.  Pas  encore  d’autruche 
apprivoisée,  mais  les  bêtes  de  la  création  commencent  à se  donner 
rendez-vous  sur  mon  plateau.  Je  me  suis  payé  un  beau  coq  avec  quatre 
poules  qui  logent  et  chantent  maintenant  dans  le  palais  préparé  pour  eux. 
Se  lever  au  chant  du  coq,  quelle  jouissance  ! Le  mien  a une  voix  passable. 
Les  envieux  l’accuseraient  peut-être  d'enrouement.  J’aime  mieux  voir 
dans  son  râclement  de  gosier  final,  un  jeu  d’orgue  supplémentaire  appelé 
généralement  trémolo.  J’arriverai  à découvrir  un  jour  ou  l’autre  dans  son 
kokoriko  un  peu  de  voix  céleste. 

20  juillet. 

N’ayant  pas  de  réunion  dimanche,  je  jugeai  à propos  de  me 
mettre  à la  disposition  de  mon  doyen,  le  P.  Geneaud,  et  celui-ci,  homme 
aimable,  jugea  opportun  de  m’offrir  une  journée  de  délassement  à 
Vohimarina... 

Pour  aller  à Vohimarina,  Trésor  met,  sans  courir,  à peu  près  quatre 
heures.  A quoi  pense-t-il  pendant  ces  quatre  heures?  Je  ne  sais.  Au  fond 
je  crois  qu’il  ne  pense  à rien.  Son  cavalier  fait  de  même,  à moins  qu’il 
ne  prie  ou  qu’il  ne  rêve. 

De  fait  cela  m’arrive.  Il  me  vient,  lorsque  mon  gentil  Bucéphale 


74 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


m’emporte  légèrement  de  son  petit  trot  sur  les  grandes  routes  rocailleuses 
de  la  vallée,  et  que  le  soleil  levant  ou  couchant  accroche  d’immenses 
ombres  au  flanc  déchiqueté  des  montagnes,  de  ces  pensées  poétiques  dont 
je  voudrais  vous  envoyer  la  primeur.  Rien  ne  me  repose  du  tran-tran 
prosaïque  de  la  vie  d’entrepreneur  en  bâtiments,  comme  ces  chevauchées 
à la  recherche  de  mes  malades  ou  de  mes  élèves.  Sur  la  route,  tout  me 
parle,  jusqu’aux  énormes  boeufs  bossus  qui  me  regardent  passer  en  fixant 
sur  moi  leur  œil  méditatif,  jusqu’aux  grands  oiseaux  de  proie  qui  planent 
au-dessus  des  rizières,  jusqu’aux  oisillons  qui  criaillent  au  milieu  des 
hautes  herbes,  jusqu’aux  petits  rats  effarouchés  qui  se  réfugient  à mon 
approche  derrière  la  haie  de  cactus  épineux,  jusqu’aux  tout  petits  insectes 
qui  travaillent  silencieusement  sur  le  bord  du  sentier  pour  bâtir  leurs 
fourmilières  pyramidales.  Tout  cela  me  parle  à la  fois  et  du  pays  que 
j’habite  maintenant  et  de  celui  que  j’ai  laissé;  de  Madagascar  et  de  la 
France,  par  ce  simple  phénomène  de  comparaison  ou  d’association 
d’idées,  qui  fait  instinctivement  rapporter  ce  qu’on  voit  à ce  qu’on  a vu. 

Et  derrière  le  buisson  de  roses,  derrière  les  grandes  plaines  au-delà 
des  horizons  où  le  soleil  descend  pour  aller  vous  éclairer  à votre  tour,  je 
vous  revois  les  uns  et  les  autres,  chers  amis,  et  je  me  laisse  entraîner  à 
remonter  une  autre  route  parcourue,  déjà  longue  et  toute  semée  des 
bienfaits  du  bon  Dieu.  Loin  de  se  serrer,  alors,  le  cœur  se  dilate  et  se 
retrempe  dans  la  confiance.  Pourquoi  douter  de  l’avenir,  lorsque  la 
main  de  Dieu  a si  bien  conduit  le  passé?  Les  épreuves  ont  toujours  leur 
terme  dans  la  vraie  consolation;  notre  rosier  commence  ordinairement 
par  donner  des  épines  ou  un  feuillage  un  peu  sombre,  mais  toutes  les 
branches  finissent  par  s’épanouir  en  boutons  et  en  fleurs. 

Tout  en  songeant  ainsi,  les  kilomètres  passent  les  uns  après  les 
autres.  Nous  descendons  pendant  près  de  deux  heures  la  vallée  du 
Mandranofotsy.  A Andranovorivato,  l’on  abandonne  la  route  du  Sud 
pour  prendre  franchement  la  direction  de  l’Ouest.  On  grimpe  indé- 
finiment. Nous  quittons  les  basses  régions  pour  entrer  dans  cette  espèce 
de  tohu-bohu  rocheux  qui  ressemble  à un  restant  de  chaos.  C’est  beau, 
parce  que  ce  n’est  pas  ordinaire;  c’est  beau,  parce  que  la  définition  du 
beau  étant  prodigieusement  élastique,  on  peut  y faire  rentrer  même 
d’immenses  tas  de  cailloux.  L’esthétique  ici  doit  modifier  ses  principes. 
Adieu  la  symétrie,  l’ordre,  la  proportion.  Plus  c’est  entassé,  plus  c’est 
bousculé,  plus  c’est  renversé  et  renversant,  plus  ça  ne  ressemble  à rien, 
plus  c’est  admirable;  du  moins  plus  l’effet  produit  est  saisissant. 

Lorsqu’on  a bien  serpenté  à travers  l’avant-garde  des  mamelons 
dénudés  et  les  torrents  remplis  de  casse-cous,  quand  on  a sauté  ou  franchi 


I 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


75 


deux  ou  trois  ponts  en  déconfiture,  on  vient  se  heurter  à la  première 
ligne  des  vieux  rocs,  grenadiers  antédiluviens  dont  le  bonnet  à poils  est 
à peine  hérissé  de  quelques  brousses.  Ils  ont  tous  un  air  de  parenté,  ces 
énormes  blocs.  Ronds  ou  carrés,  ils  ne  varient  guère  de  couleur;  tous 
sont  sillonnés  de  longues  traînées  blanches  et  noires,  car  les  larmes  du 
temps  coulent  depuis  des  siècles  sur  leurs  fronts  chenus.  Cependant, 
jeux  de  lumière  ou  lignes  d’ombre,  détails  au  premier  abord  inaperçus, 
aspect  bizarre  de  telle  ou  telle  crevasse,  villages  perchés  de  ci  de  là  dans 
des  positions  ravissantes,  que  sais-je?  il  n’en  faut  pas  plus  pour  donner  à 
chacun  d’eux  sa  physionomie  particulière.  Et  puis,  îournez-les,  examinez- 
les  aux  quatre  points  cardinaux;  ils  s’allongent,  se  rétrécissent,  s’élèvent 
ou  s’abaissent  de  façons  surprenantes,  au  point  de  perdre  leur  identité. 
On  ne  les  reconnaît  plus. 

Regardez  Ambatovory.  Que  dites-vous  du  rocher,  du  hameau  perché 
à mi-hauteur?  Là  le  sentier  devient  horriblement  dur.  A Trésor  de  s’en 
soucier.  Pour  moi,  je  contemple,  j’admire,  je  dévore  des  yeux,  jusqu’au 
moment  où  je  suis  rappelé  au  prosaïsme  de  l’existence  par  un  soubresaut 
involontaire  de  mon  dada  qui  vient  de  glisser  dans  quelque  ornière. 

Entre  ce  rocher  et  le  massif  de  Vohimarina  qu’il  me  reste  à con- 
tourner, le  paysage  est  d’un  sauvage  parfait.  A droite,  à gauche,  des 
éboulements  de  roches.  On  comprend  qu’un  de  nos  missionnaires, 
ramené  à la  côte  par  les  ennemis  pendant  la  guerre,  ait  eu  quelques 
frissons  en  traversant  ce  désert.  Le  roc  de  Vohimarina,  quand  on  arrive 
de  ce  côté,  a quelque  peu  l’air  d’une  forteresse  avec  tours  et  murailles.  - 

Bientôt  cette  forteresse  devient  une  porte  monumentale.  Le  chemin 
se  contourne  en  désespéré  pour  éviter  les  blocs  monstrueux.  On  devine 
là-bas,  derrière  un  de  ces  blocs,  quelques  modestes  toits  de  chaume  et 
une  maison  en  construction.  Déjà  à droite  et  à gauche  se  manifestent 
quelques  signes  de  civilisation  européenne  sous  forme  de  conduites  d’eau 
recouvertes  de  grosses  pierres  unies  avec  de  la  boue.  Un  dernier  détour 
et  nous  sommes  au  but.  Tout  est  prêt  pour  nous  recevoir,  les  gens,  la 
maison  et  surtout  le  cœur  du  missionnaire. 

Admirons  son  installation  : 

Grâce  à d’ingénieux  travaux  d’irrigation,  le  P.  Geneaud  est  arrivé  à 
capter  deux  ou  trois  sources  et  à amener  l’eau  jusque  près  de  sa  maison. 
Que  de  soupirs  j’ai  poussés  en  face  de  cette  fontaine  ! Voilà,  hélas!  qui  ne 
sera  pas  possible  à Talata. 

Notre  après-midi  est  consacrée  à une  excursion  dans  l’ancienne  ville. 
Il  faut  savoir  qu’avant  la  conquête  française  (cela  ne  remonte  pas  fort 
loin)  nos  Betsiléos  avaient  la  curieuse  et  nécessaire  habitude  d’aller  se 


?6 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


nicher  à des  hauteurs  invraisemblables,  sur  les  cimes  des  montagnes.  Ici 
le  rocher  étant  un  peu  exagéré,  on  s’était  arrêté  à moitié  route.  D’en  bas 
c’est  à peine  si  l’on  devine  une  crevasse.  Lorsqu’on  est  là-haut,  on  trouve 
que  l’endroit  est  très  suffisamment  spacieux  et  que  la  place  ne  manque 
pas,  même  pour  une  petite  ville. 

La  raison  de  ce  « perchement  » c’était  tout  simplement  la  crainte 
des  Bares,  honnêtes  brigands  qui  avaient  pour  unique  métier  de  venir 
détrousser,  rançonner  ou  piller  les  Betsiléos,  pour  pourvoir  aux  besoins 
de  leur  propre  existence.  Par  conséquent,  toujours  en  chasse,  ils  étaient 
le  cauchemar  de  leurs  paisibles  voisins.  De  là  la  nécessité  de  se  mettre 
hors  de  portée.  Vohimarina  leur  a toujours  échappé.  L’on  ne  s’en 
étonne  pas  quand  on  a grimpé  l’étroit  sentier  rocailleux  et  tortu  qui  y 
donne  accès. 

Cet  ancien  emplacement  de  Vohimarina  est  actuellement  envahi  par 
les  ronces  et  les  arbustes  de  toute  espèce.  Il  faut  se  défier,  en  y circulant, 
de  certaines  grandes  feuilles,  qui  sont  les  orties  de  ce  pays,  mais  des 
orties  qui  piquent  comme  il  convient  aux  tropiques,  à rendre  enragé  si 
l’on  s’y  fait  mordre.  (Histoire  d’un  Anglais  qui  crut  bon  de  s’en  servir 
après  une  opération  intime!)  En  fait  d’habitants  nous  ne  rencontrons 
que  des  boeufs  et  leurs  gardiens.  Encore  bienheureuses,  ces  bonnes  bêtes, 
de  n’être  plus  obligées  comme  autrefois  de  descendre  et  de  remonter 
régulièrement  matin  et  soir. 

Pour  en  finir  avec  nos  Bares  barbares,  leurs  incursions  étaient  telle- 
ment incessantes  et  imprévues  que  lorsque  nos  gens  se  risquaient  dans  la 
plaine,  ils  avaient  bien  soin  de  laisser  des  vedettes  chargées  d’inspecter 
continuellement  le  voisinage.  A la  moindre  alerte,  bœufs  et  gens  n’avaient 
qu’à  se  précipiter  au  plus  vite  du  côté  de  leur  retraite.  Un  jour,  après  une 
visite  de  leurs  gênants  voisins,  nos  Betsiléos  s’aperçoivent  que  trente 
Bares  se  sont  égarés  dans  la  vallée  et  ne  peuvent  facilement  rejoindre  le 
gros  de  la  troupe.  La  résolution  est  bientôt  prise  et  l’exécution  suit  de 
près.  Les  trente  Bares  n’ont  jamais  revu  leur  pays. 

La  confiance  et  la  sécurité  sont  venues  avec  l’occupation  française, 
et  la  ville,  descendant  de  son  perchoir,  est  allée  se  morceler  en  une 
multitude  de  hameaux.  L’un  d’eux  est  blotti  entre  deux  grosses  pierres. 
La  plate-forme  sert  de  pâturage.  C’est  là,  comme  je  l’ai  dit  plus  haut,  que 
l’on  conduit  les  troupeaux  ; c’est  là  aussi  que  l’on  conduit  des  chiens  qui 
infestent  la  contrée  et  dont  on  veut  se  débarrasser  sûrement.  On  les 
pousse  en  haut  de  la  montagne  et  on  les  force  à se  précipiter  dans  le 
vide  : le  résultat  est  immanquable. 

Sur  la  route,  à mi-hauteur  de  la  première  partie  de  l’ascension,  j’ai 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


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rencontré  les  sources,  les  digues  et  les  wagonnets  du  P.  Geneaud,  dont 
j’ai  déjà  parlé. 

Au  retour  de  cette  charmante  excursion,  je  plante  là  mon  escorte 
pour  rentrer  au  plus  vite.  Il  est  bon  de  se  figurer,  lorsqu’on  revient  chez 
soi,  suivant  le  conseil  de  Molière,  qu’on  y trouvera  tout  bouleversé,  tout 
démoli,  tout  perdu.  Cela  permet  de  regarder  comme  un  gain  tout  ce 
qu’on  retrouve.  A part  la  disette  de  briques  qui  va  nous  causer  un  ou 
deux  jours  d’arrêt,  rien  à regretter  à Talata.  L’école  pousse  à vue  d’œil. 

25  juillet. 

A ma  messe  il  est  venu  deux  mariages.  J’en  attendais  quatre,  mais 
l’un  est  arrivé  trop  tard  et  l’autre  n’est  pas  venu  du  tout. 

Un  Père  a fait  cette  année  i5oo  baptêmes  d’enfants.  Je  suis  arrivé 
pour  ma  part,  en  deux  mois,  à no  ou  120,  et  je  ne  viens  qu’en  dernière 
ligne,  les  autres  missionnaires  ayant  presque  tous  des  districts  plus  consi- 
dérables que  le  mien. 

Je  n’exagérais  donc  pas  en  disant  que  la  moisson  est  sur  pied,  et  que 
ce  qui  manque  ici,  ce  sont  les  instruments  nécessaires  pour  la  recueillir. 
Ne  font  baptiser  leurs  enfants  que  ceux  qui  sont  avec  nous.  Or,  combien 
seraient  avec  nous,  ou  pour  mieux  dire  avec  le  bon  Dieu,  si  l’on  pouvait 
s’occuper  sérieusement  d’eux  et  les  détacher  de  leurs  superstitions!  mais 
cela  suppose  des  hommes,  du  temps,  de  l’argent,  des  écoles,  des  chapelles, 
le  tout  avec  quelques  centimes  de  liberté.  Hélas!  il  est  fort  à craindre  que 
sur  ce  dernier  point,  on  ne  nous  ruine  complètement  ici...  tout  comme 
dans  la  mère-patrie. 

4 août. 

Je  comptais  vous  faire  le  portrait  de  Jules.  Eh  bien  ! je  suis  volé,  car 
mon  ami  Jules  s’est  envolé!  Nous  avons  fini  par  nous  brouiller  sur  le 
chapitre  du  travail-,  lui,  voulant  mettre  le  point  final  au  bout  de  chaque 
phrase,  et  moi,  prétendant,  arbitrairement  peut-être,  aller  jusqu’au  bout 
du  sujet,  c’est-à-dire  de  la  besogne  quotidienne. 

Le  divorce  d’ailleurs  a été  prononcé  sans  éclat.  Il  arrive  : « Mon 
Père,  donnez-moi  de  l’argent  s’il  vous  plaît.  — Soit,  je  te  dois  encore 
o fr.  5o,  les  voilà.  — Je  voudrais  bien  5 francs.  — Hein!  Pourquoi?  Mon 
habitude  n’est  pas  de  payer  d’avance.  Je  ne  paye  pas  quand  je  ne  dois 
rien.  C’est  clair.  — Alors  je  m’en  vais.  — Va-t’en,  cependant  examine 
bien,  demain  il  sera  trop  tard  et  si  tu  me  quittes  tu  ne  rentreras  jamais.  » 

Mais  je  m’aperçois  que  j’ai  oublié  de  vous  raconter  la  petite  scène 


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CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


qui  servit  de  prélude  à cette  entrevue  solennelle.  Vous  ne  seriez  pas  au 
courant  des  mœurs  du  pays  si  je  la  passais  sous  silence. 

Jules  donc  était  venu  une  première  fois  me  tâter  dans  la  matinée, 
histoire  de  prendre  la  poudre  d’escampette  sans  dire  gare.  « Mon  Père, 
je  voudrais  aller  chez  moi,  mon  père  est  très  malade.  — Qu’est-ce  qu’il  a? 
— La  fièvre.  — La  fièvre,  tout  le  monde  l’a  en  ce  moment.  — Oui,  mais 
je  voudrais  aller  le  visiter.  — Soyons  raisonnable,  est-ce  que  tu  es 
médecin?  — Non.  — Alors  qu’est-ce  que  tu  feras  à ton  père?  — Il  est 
très  malade.  — Ce  n’est  pas  vrai,  et  la  preuve  c’est  que  ta  mère  est  venue 
ici  aujourd’hui.  Est-ce  qu’une  femme  abandonne  son  mari  lorsqu’il  est 
très  malade?  » Silence. 

Mon  homme  avait  piteusement  battu  en  retraite.  Il  ne  pouvait  plus 
cacher  la  véritable  raison  de  ses  instances  et  il  avait  pris  son  parti  de 
dire  carrément  son  intention.  Je  l’invite  à bien  réfléchir  avant  de  se 
décider.  Hélas!  il  n’a  guère  de  quoi  réfléchir;  en  tout  cas  il  n’en  prend 
pas  le  temps,  et  s’en  va  illico. 

Pauvre  diable  qui,  lorsqu’il  aura  usé  les  vêtements  que  je  lui  ai 
donnés,  aura  à peine  un  lambeau  d’étoffe  pour  se  couvrir,  et  qui  sera 
bientôt  réduit  à la  condition  de  l’Enfant  prodigue. 

Au  fond,  ce  départ  me  jette  au  cœur  un  grain  de  mélancolie,  non 
pour  moi  qui  ne  suis  nullement  embarrassé  d’avoir  un  remp>açant,  mais 
pour  cet  infortuné  Jules.  Il  n’a  pas  su  apprécier  son  bonheur! 

O fortunatum  nimium  sua  si  bona  norit  ! 

De  plus  j'y  perds  une  étude  de  mœurs  parfois  très  divertissante.  La 
leçon  de  lecture  avec  lui  n’avait  rien  de  banal  ; les  exhortations  sur  la 
propreté  avaient  des  conséquences  inattendues.  Il  m’époussetait  avec  une 
vraie  délicatesse  de  plumeau  et  avec  des  doigts  sales.  Ces  jours-là  je 
n’avais  plus  le  droit  d’avoir  un  brin  de  paille  dans  la  chambre  ou  un 
bout  de  fil  sur  les  habits.  Il  s’approchait  respectueusement  et  extirpait 
subtilement  le  corps  du  délit.  Les  marmites,  la  poêle,  les  casseroles 
étaient  explorées  avec  des  soins  méticuleux.  C'était  à qui  serait  le  plus 
luisant  du  Père  ou  de  la  batterie  de  cuisine. 

Ce  zèle,  il  est  vrai,  durait  ce  que  durent  les  roses,  et  même  un  peu 
moins.  La  propreté  s’en  allait  à la  dérive  dans  des  flots  de  poussière  ou 
s’ensevelissait  sous  une  couche  de  crasse  et  de  suie.  La  coquetterie  seule 
surnageait  ou  survivait. 

Eh!  oui,  Jules  était  coquet.  Sa  raie  du  milieu,  d’une  rectitude  irré- 
prochable, divisant  en  deux  forêts  parfaitement  égales  ses  cheveux  crépus 
fut  plus  d’une  fois  l’objet  de  nos  plaisanteries.  Avec  le  plus  grand  sérieux 


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4 


Chez  les  Betsiléos. 


Fanfare  des  Frères. 


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Une  représentation  chez  les  Frères. 


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TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


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je  lui  demandais  ce  que  signifiait  cette  grand’route.  Et  ses  compagnons  de 
renchérir.  Jules  ne  s’émouvait  pas  et  gardait  ses  avantages.  Un  jour  je 
jette  au  fumier  je  ne  sais  quel  bout  de  lustrine  rouge  plus  que  malpropre. 
La  bonne  fortune  de  Jules  voulut  qu’il  en  fût  témoin.  Depuis  lors  le 
ruban  au  rebut  constitue  l’un  de  ses  plus  beaux  ornements  et  devint  sa 
ceinture  obligatoire  et  quotidienne. 

Mais  où  Jules  fut  sublime,  ce  fut  à certain  jour  où  par  suite  de 
circonstances  imprévues  j’en  fus  réduit  à lui  faire  servir  la  messe.  De 
répons,  point  n’en  lut  question  évidemment,  mais  par  contre  les  Amen 
tombèrent  dru  comme  grêle.  Pas  moyen  de  respirer  : Y Amen  inexorable 
prit  la  place  de  tous  les  points  et  même  de  toutes  les  virgules.  La  sonnette 
eut  entre  ses  mains  des  fantaisies  et  des  inspirations  inimaginables.  Jules 
savait  en  principe  qu’il  fallait  sonner...  mais  quand?  L’Elévation  était 
finie  et  j’en  étais  au  Pater , lorsqu’il  se  souvint  du  principe  et,  pris  de 
remords,  se  crut  obligé  de  restituer  tous  les  coups  de  sonnette  dont  il 
s’était  dispensé.  Peu  importe,  la  bonne  volonté  y était  et  jamais  enfant  de 
choeur  n’apporta  plus  d’attention  pour  produire  en  moins  de  temps  plus 
de  bévues. 

Maintenant  Jules  ne  sonnera  plus  de  travers,  Jules  ne  trouvera  plus 
de  ruban  rouge  dans  les  débris  de  coquilles  d’œufs,  Jules  ne  recevra  plus 
de  beaux  bérets  multicolores  comme  celui  que  j’avais  rapporté  pour  lui 
de  Fianarantsoa,  Jules  n’aura  plus  de  quoi  se  payer  « une  culotte  » 
comme  celle  que  lui  avaient  fabriquée  ces  dames  de  l’école  normale, 
bientôt  Jules  n’aura  plus  de  chemise  ni  de  lamba ; il  retournera  à la 
malpropreté  et  à la  disette.  Lui  si  fier,  le  dimanche  matin,  de  la  blan- 
cheur éclatante  de  ses  habits  redevenus  propres  grâce  au  savon  du  Père, 
devra  se  contenter  de  quelques  haillons  d’un  gris  de  plus  en  plus  accentué. 

Pauvre  Jules!  J’ai  fait  ton  oraison  funèbre,  alors  que  je  ne  voulais 
faire  que  ton  éloge.  Et  malgré  tous  mes  serments,  qui  sait?  S’il  y a place, 
si  tu  me  le  demandes,  je  suis  capable  de  me  laisser  attendrir  par  ta  misère 
et  tes  promesses.  Qui  sait  si  je  ne  te  reprendrai  pas? 

6 août. 

Je  commence  à mieux  connaître  les  qualités  et  les  défauts  de  nos 
bons  Betsiléos. 

Docilité,  facilité  d’assimilation,  civilisation  relative,  endurance,  gaîté 
habituelle,  le  Betsiléo  a toutes  ces  qualités  en  proportions  différentes  sui- 
vant les  individus.  Mais  il  a au  plus  haut  degré  le  don  d’inertie,  de  résis- 
tance passive,  qui  caractérise  les  peuples  faibles.  S’il  ne  veut  pas  quelque 
chose,  ce  n’est  pas  qu’il  veuille  autre  chose,  mais  il  ne  veut  pas  et  cela 


82 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


suffit  pour  que  vous  n'en  puissiez  venir  à bout.  Le  missionnaire  s’y  bute 
en  mainte  circonstance.  Pour  moi,  je  viens  d'être  battu,  archi-battu  dans 
la  question  du  lait. 

Je  triomphais  d’être  parvenu  à me  faire  apporter  un  litre  de  lait 
chaque  jour.  Mon  estomac  jubilait,  mon  amour-propre,  au  fond,  exultait. 
Là  où  mes  prédécesseurs  avaient  échoué,  j’arrivais  du  premier  coup  à la 
victoire.  La  modestie  allait  bientôt  prendre  sa  revanche.  Le  litre  de  lait 
devint  vite  intermittent  et  la  source  finit  par  se  tarir  tout  à fait.  Investi- 
gations, examens  : d’où  provient  cette  sécheresse?  Après  maint  interro- 
gatoire où  mon  fournisseur  rejetait  la  faute  continuellement  sur  le  dos 
des  veaux  qui  avaient  trop  soif,  je  découvris  que  la  vraie  raison  était  qu’il 
ne  voulait  plus  m’en  donner.  La  raison  de  cette  raison,  on  ne  la  saura 
jamais,  pas  même  au  jugement  dernier,  car  je  crois  qu’elle  n’existe  pas. 
Mais  le  fait  était  là.  Pour  ne  pas  me  laisser  vaincre  sans  combat,  je 
déclare  que  vu  sa  mauvaise  volonté  j’interdis  à tous  ses  bœufs  et  vaches 
de  venir  paître  sur  mes  terrains,  et  pour  affirmer  ma  résolution, 
j’enfourche  Trésor , je  descends  dans  la  prairie  et  j’expulse  sur-le-champ 
les  bêtes  et  leurs  gardiens.  Puis  j’envoie  notifier  l’ukase  au  propriétaire. 
Croyez-vous  que  celui-ci  se  soit  rendu?  Nenni.  Ses  bœufs  n’auront  que 
du  bo\aka  (herbe  sèche)  à grignoter  et  le  Père  tâchera  de  digérer  sa 
bouteille  vide.  Quant  au  lait,  il  restera  pour  les  veaux. 

Solution  finale  : je  vais  acheter  une  ou  deux  vaches  auxquelles  je 
réserve  toute  mon  herbe  et  qui  me  donneront  du  fumier  et...  peut-être... 
du  lait,  si  elles  veulent. 

Ne  croyez  pas  que  ces  disputes  altèrent  en  rien  les  bonnes  relations. 
Nullement.  Il  est  convenu  que  sur  tel  ou  tel  point  l’on  n’est  pas  d’accord. 
On  continue  à dire  oui  d’un  côté,  non  de  l’autre,  tout  aussi  contents 
de  garder  intacte  son  opinion  personnelle  que  si  l’on  était  parvenu  à 
s’entendre. 

Quand  mes  vaches  seront  ici,  Talata  aura  tout  l’air  d’une  ferme. 

Mon  rêve  qui,  espérons-le,  deviendra  réalité,  ce  serait  de  créer 
autour  de  la  future  église  un  village  chrétien.  Pour  le  moment,  le  grand 
travail  se  fait  en  bas,  dans  le  marais  qu’il  s’agit  de  dessécher,  d’assainir 
et  de  transformer  en  superbe  jardin. 

Pour  sortir  de  la  vase  (à  certains  endroits  elle  a i mètre  20)  j’ai  fait 
creuser  deux  immenses  canaux  longeant  une  future  allée  centrale 
exhaussée  de  tout  ce  que  l’on  a extrait  des  deux  canaux.  On  peut  déjà  y 
circuler  à pieds  nus  sans  enfoncer  jusqu’aux  genoux. 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


83 


7 août. 

Le  maître  decole  de  Salonjo  accourt  précipitamment  et  m’avertit 
qu’un  enfant  est  très  gravement  malade...  Très  gravement  malade  ne 
veut  pas  dire  ici  « à la  mort  »,  car  nos  Malgaches  n’ont  guère  en  fait  de 
maladies  la  notion  des  nuances.  « Très  gravement  malade,  » cela  veut 
dire  quelquefois  être  enrhumé.  Mais  ce  sont  choses  qu’on  ne  peut 
débrouiller  à distance.  Interroger  mon  homme,  c’est  inutile.  Lorsque  je 
leur  demande  si  le  malade  est  près  de  mourir,  ils  me  regardent  avec  un 
air  eiïaré  et  me  répondent  invariablement  : « A sa  : Je  n’en  sais  rien.  » 
Comme  si  on  pouvait  deviner  qu’un  homme  va  mourir.  Oh!  ces  blancs! 

Bref  je  file  grande  vitesse  vers  Salonjo,  traverse  la  foule  assemblée 
pour  le  paiement  de  l’impôt,  jette  en  passant  quelques  saluts  et  quelques 
mots,  franchis  la  rivière  sans  permettre  à Trésor  déconcerté  d’y  plonger 
le  bout  du  nez  suivant  son  habitude,  bondis  faute  de  chemin  à travers  un 
fourré  d’arbustes  enchevêtrés  en  diable  et  parviens  ainsi  rapidement  au 
vala  (hameau)  indiqué.  Mon  petit  malade  a une  fièvre  carabinée,  c’est 
clair,  mais  il  est  loin  d'être  mort.  N’importe,  je  lui  administre  de  la 
quinine  pour  le  corps  et  une  absolution  pour  l’âme. 

Là-dessus  accourent  foule  de  quémandeurs  de  remèdes.  C’est  une 
scène  que  j’ai  déjà  racontée. 

Le  maître  d’école  m’entraîne  dans  d’autres  maisons.  Je  trouve  un 
bon  vieux  que  mon  arrivée  semble  toucher  profondément.  Il  veut  se 
mettre  à genoux  pour  me  recevoir  et  me  prend  la  main  pour  me  la 
serrer.  Que  me  raconte-t-il?  je  ne  sais  trop  : les  vieux  Betsiléos  ont  une 
manière  de  parler  qui  déroute  même  d’anciens  missionnaires  : il  y a sans 
doute  un  peu  .d’auvergnat  dans  leur  idiome.  Je  propose  à mon  homme 
de  purifier  son  cœ  ir.  Il  accepte.  Les  gens  se  retirent,  inutilement, 
car  mon  pénitent  se  dispense  absolument  de  parler  à voix  basse.  Lorsque 
je  le  quitte,  il  me  serre  de  nouveau  la  main. 

Je  sors  pour  courir  à d’autres  malades.  On  me  prévient  qu’il  y a une 
personne  qui  se  meurt.  Cette  fois  c’était  clair.  Chemin  faisant,  j’interroge. 
« Est-elle  baptisée?  — Non.  » Introduit  dans  la  case,  je  trouve  sur  une 
natte  un  paquet  de  chiffons.  On  me  découvre  un  coin  du  paquet  et  je 
finis  par  deviner  une  tête.  Est-ce  un  enfant,  un  homme,  une  femme?  Que 
faire?  Le  moribond  n’a  plus  guère  de  connaissance.  On  essaie  de  lui 
parler  et  l’on  n’obtient  qu’un  grognement  inarticulé.  Comment  trancher 
le  cas?  « Avait-il  sa  connaissance  ce  matin  ? — Oui.  — A-t-il  demandé  le 
baptême?  — On  le  lui  a proposé  et  il  a consenti.  — Ah!  nous  sommes 


84 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


sauvés.  » Il  n’y  pas  de  temps  à perdre.  Le  mourant  a une  respiration  qui 
ressemble  déjà  au  râle.  Je  m’apprête  à le  baptiser.  « Quel  nom?  dis-je  au 
maître  d’école.  Il  hésite.  Je  propose  Paul.  — Hein,  hein...  c’est  une 
femme!  — Marie.  — Marie  je  te  baptise.  » Le  soir  même,  la  pauvre 
femme  expirait.  Le  bon  Dieu  semble  l’avoir  envoyée  près  de  moi  pour  lui 
donner  le  ciel.  Elle  habitait  ordinairement  un  autre  village  où  personne 
n’aurait  songé  à lui  donner  le  baptême.  * 

Dans  cette  seule  journée,  j’ai  récolté  au  passage  20  baptêmes. 

8 août. 

J’étais  roulé  par  mon  ami  Jules...  depuis  hier  soir  je  suis...  déroulé. 
L’enfant  prodigue  est  revenu.  Il  paraît  que  l’aspect  par  trop  austère  du 
clocher  paternel  comparé  aux  riante  sperspectives  de  Talata  a suffi  pour 
l’amener  à une  contrition  sincère.  Hier  donc,  tandis  que  je  développais 
des  clichés  en  essayant  de  virer  une  légère  migraine,  j’entends  près  de  la 
maison  un  galop  forcené.  Est-ce  une  visite?  Je  sors  le  nez  par  la  fenêtre. 
Qu’aperçois-je?  Trésor  qui  gambadait  en  narguant  mes  décas , et,  spec- 
tacle plus  merveilleux  encore  : Jules!  Jules  ! ! lui-même!!!  appuyé  contre 
la  muraille  dans  une  posture  suppliante  et  humiliée. 

Je  fis  semblant  de  ne  pas  l’apercevoir.  Le  soir,  même  mutisme  de 
ma  part  à sa  seconde  apparition.  Au  fond  de  mon  être,  lutte  violente 
entre  la  miséricorde  et  la  justice.  Finalement  toutes  les  deux  ont  triomphé. 
Voici  comment  : 

Jules,  ce  matin,  bien  convaincu  qu’il  était  rentré  en  grâce,  vient  pour 
me  servir  au  déjeuner.  Ce  fut  l’heure  de  la  justice  : « Va-t-en!  » Le 
malheureux  se  retire  penaud.  Lorsque  le  déjeuner  fut  fini,  je  le  fais 
revenir  : l’heure  de  la  miséricorde!  « Si  tu  veux  rester  avec  moi,  lui 
dis-je,  voici  mes  conditions  : Tu  n’es  plus  déca  pour  deux  raisons 
i°  parce  que  j’ai  juré  (?)  de  ne  plus  te  recevoir  si  tu  te  sauvais;  20  parce 
que  j’en  ai  pris  un  autre  et  que  je  n’en  ai  pas  besoin  de  quatre  (voix  de 
la  justice ).  Cependant  (voix  de  la  miséricorde)  tu  peux  demeurer  avec  les 
décas,  je  te  donnerai  du  riz...  pas  un  sou  pour  ce  mois-ci  (pour  la  bonne 
raison  que  sans  y prendre  garde,  je  l’avais  payé  d’avance)  mais  tu  seras 
mpiasa,  c’est-à-dire  ouvrier  à la  journée.  » En  somme  la  justice  a gardé 
sa  part  encore  belle.  Il  le  faut,  non  tant  pour  Jules  que  pour  les  autres, 
afin  de  leur  enlever  ces  fantaisies  d’école  buissonnière  qui  leur  prennent 
un  beau  matin  et  dont  ils  sont  les  premiers  à se  repentir. 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


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9 août. 

Hier  soir,  petite  variété  dans  l’existence. 

Nous  finissions  la  prière  en  commun,  lorsque  dare-dare  arrivent 
deux  estafettes  d’Antetinampano,  le  poste  le  plus  éloigné  de  mon  district  : 

« Père,  on  vous  appelle  là-bas,  le  maître  d’école  est  « très  gravement 
malade,  » sa  femme  nous  a dit  de  venir  vous  chercher.  » , 

A cette  heure-là,  vu  l’obscurité  et  vu  aussi  les  exagérations  malgaches, 
on  est  tenté  de  se  donner  le  temps  de  la  réflexion.  Cependant  je  remets 
l’examen  au  lendemain.  Puisqu’on  me  demande  rapidement,  je  file 
rapidement.  C’était  ma  première  sortie  nocturne.  Plus  de  charmes 
d’ailleurs  que  de  désagréments.  La  lune  semble  glisser  légèrement  derrière 
des  flocons  de  nuages  mousseux,  tantôt  voilée,  tantôt  brillante  comme  un 
plat  d’argent.  Elle  s’amuse  malicieusement  à découper  nos  silhouettes 
mouvantes  sur  le  talus  du  chemin.  Les  grands  rochers  se  dressent  à 
droite  et  à gauche  plus  fantastiques  dans  cette  demi-lumière  qu’en  plein 
jour.  Les  arbres  prennent  des  allures  de  géants  bizarres  attardés  dans 
leurs  promenades.  Çà  et  là  dans  un  pli  de  terrain,  derrière  un  bouquet 
de  cactus,  deux  ou  trois  chaumières  encore  éclairées  des  dernières  lueurs 
du  foyer  et  le  grand  silence  troublé  seulement  par  les  plaintes  de  quelque 
hibou  effarouché,  par  le  bruissement  du  vent  à travers  les  herbes  dessé- 
chées et  par  le  rythme  cadencé  des  sabots  de  nos  chevaux. 

La  route  n’a  guère  d’accidents,  heureusement.  Un  gentil  saut-de-loup, 
puis  la  rivière,  puis  un  sentier  fort  convenable  qui  grimpe  en  désespéré  au 
flanc  d’un  massif  de  montagnes.  Nous  montons  et  nous  montons.  Il  est 
près  de  huit  heures  quand  nous  sommes  au  but.  La  case  est  petite,  une 
vraie  taupinière,  les  portes  sont  de  simples  trous  de  poulailler.  Je  me 
glisse,  et  dans  le  fond  de  la  cabane,  contre  le  mur,  je  trouve  mon 
malade  fort  en  peine  de  s’habiller  à peu  près,  pour  recevoir  son 
visiteur.  Les  efforts  dont  il  est  encore  capable  me  prouvent  que  je 
ne  suis  pas  en  présence  d’un  agonisant.  Je  commence  donc  par  le 
rassurer,  par  lui  administrer  une  bonne  dose  de  quinine,  puis  les 
gens  s’étant  retirés,  nous  faisons  nos  petites  affaires.  Une  simple 
mèche  trempée  dans  la  graisse  éclaire  la  chambre.  Voyez-vous  cette 
scène  : le  malade  étendu  sur  une  natte,  moi  à genoux  près  de  lui,  autour 
de  moi  sept  ou  huit  Malgaches  noirs  en  haillons  noirs  et  un  misérable 
lumignon  faisant  danser  des  ombres  plus  noires  encore  sur  le  mur  strié 
de  larges  crevasses. 


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86 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


16  août. 

Nous  l’avons  eue,  malgré  tous  les  diables  et  tous  les  vents  du  diable, 
notre  fête  du  i5  août. 

Dès  la  veille,  sur  l’emplacement  bien  déblayé,  les  perches  avaient  été 
dressées,  sur  les  perches  les  oriflammes  étaient  fixées  et  aux  pignons  de 
nos  deux  maisons  flottaient  deux  immenses  drapeaux  tricolores. 

Comme  nous  dominons  ici  les  quatre  points  cardinaux  du  voisinage, 
cela  se  voyait  à plusieurs  lieues  à la  ronde.  On  en  parlait  dans  tout 
Landerneau. 

Mais  le  jour  même,  ce  fut  bien  pis.  Ma  petite  cloche  à force  de  s’égo- 
siller et  de  se  battre  les  flancs,  faillit  attraper  une  extinction  de  voix  et 
une  fêlure  de  crâne.  Faute  de  canon,  mon  fusil  tempêta  pour  la  circons- 
tance. Les  gens  et  les  échos  se  réveillèrent  en  sursaut  et  tout  le  monde 
bientôt  dût  s’apercevoir  que  nous  faisions  du  tapage,  en  vertu  du  fameux 
principe,  formulé,  dit-on,  par  Napoléon,  à savoir  : qu’un  seul  homme 
qui  crie  fait  plus  de  bruit  que  mille  hommes  qui  se  taisent. 

Le  rendez-vous  général  pour  la  messe  était  à 1 1 heures. 

Du  haut  de  la  colline  ensoleillée  et  s’émaillant  de  plus  en  plus  de 
lambas  verts,  blancs  ou  roses,  se  pointillant  deci  delà  de  têtes  noires  et 
rieuses,  je  puis  voir  de  tous  côtés  se  profiler  les  longues  bandes  de  nos 
paroissiens,  traînées  éclatantes  qui  semblent  glisser  le  long  des  ondula- 
tions de  la  plaine  rousse  ou  dans  les  sentiers  de  la  montagne  grise.  Près 
de  moi,  les  conversations  et  les  rires  battent  leur  plein,  tandis  qu’au  loin 
retentit  gravement,  profond  comme  la  vallée,  le  son  de  la  trompe  qui 
appelle  les  fidèles  à la  prière. 

Les  enfants,  comme  de  juste,  sont  les  premiers  arrivés.  Les  uns  folâ- 
trent dans  les  hautes  herbes,  les  autres  sont  accrochés  par  grappes  aux 
moindres  saillies  des  murs  en  construction. 

Bientôt. les  derniers  groupes  sont  signalés.  L’assemblée  est  vrai- 
ment imposante.  Les  confessions  sont  finies,  la  messe  commence.  Chants 
fournis  et  bien  enlevés. 

Après  la  messe  devait  avoir  lieu  le  grand  concours  de  chant  annoncé 
depuis  un  mois. 

Chaque  village  s’installe  sur  des  nattes,  bien  séparé  des  autres.  Coup 
d’œil  curieux  et  charmant  que  ces  tas  de  lambas  blancs  entassés  irréguliè- 
rement, d’où  émergent  à peine  les  joyeux  minois  de  mes  amis  foncés, 
Quand  ils  mivetraka  (terme  qui  veut  dire  s’asseoir  et  surtout  flâner),  ils 
s’enfouissent  dans  leur  grand  drap,  jusqu’à  la  tête  inclusivement,  pour 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


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peu  qu’il  fasse  de  vent,  comme  aujourd’hui.  Et  je  préside  gravement, 
mon  mpiadidy  (inspecteur)  à droite,  mon  « chef  de  mille  » à gauche, 
dominant  de  toute  la  hauteur  de  ma  chaise  et  de  ma  dignité  la  foule 
accroupie  et  silencieuse. 

C’est  que  l’instant  solennel  est  venu.  Talata  engage  la  lutte.  Pas  nom- 
breux, les  chanteurs,  mais  chants  en  somme  fort  bien  exécutés.  J’aurais 
déjà  félicité  mon  excellent  maître  d’école,  si  je  ne  savais  que  les  compli- 
ments donnent  le  vertige  aux  plus  fortes  têtes. 

Après  Talata,  Ampano.  On  sent  un  chœur  de  premier  choix.  Des 
murmures  d’approbation  circulent  dans  les  groupes  pourtant  un  peu 
jaloux.  C’est  franc  comme  attaque,  net  comme  mesure,  nourri  comme 
voix.  Au  moins  trois  parties,  alternances  réussies...  un  triomphe! 

Andakana,  avec  son  vieux  et  original  maître  d’école  enfoncé 
jusqu’au  cou  dans  son  grand  Panama,  avec  ses  garçons  tout  gaillards  qui 
chantent  en  balançant  la  tête  et  crient  d’autant  plus  fort  qu’ils  ont  la  voix 
plus  ferrailleuse,  mérite  sur  ce  point  comme  sur  tous  les  autres  le  premier 
prix  de  bonne  volonté.  L’ensemble  n’est  pas  mal,  mais  je  ne  puis  m’em- 
pêcher de  me  baisser  vers  mon  voisin  et  de  lui  insinuer  qu’il  y a un  peu 
trop  de  fumée  dans  les  gosiers.  Je  n’avais  pas  trouvé  d’autre  expression 
pour  lui  faire  comprendre  que  les  voix  n’étaient  pas  claires.  J’ai  constaté 
que  l’idée  était  saisie,  car  mon  brave  homme  est  entré  à ce  simple  propos 
dans  une  jubilation  extraordinaire. 

Inutile  de  vous  faire  passer  en  revue  toutes  les  chorales.  Plusieurs 
ont  déraillé  majestueusement.  Je  vois  d’ici  certain  maître  d’école  pas 
malin,  bonne  tête  de  paysan,  chapeau  en  loques,  s’agiter  et  se  démener 
avec  la  conviction  la  plus  admirable  au  milieu  de  son  chœur  en  pleine 
débâcle.  On  rit,  il  ne  s’émeut  pas.  Et  il  a raison,  car  il  se  rattrape  par 
ailleurs  : c’est  un  de  ceux  qui  savent  le  mieux  conduire  leurs  chrétiens. 

Certains  donnent,  sans  doute  à mon  intention,  des  chants  européens. 
J’ai  voulu  savoir  de  mon  mpiadidy  s’il  trouvait  belle  la  musique  euro- 
péenne. Impossible  d’obtenir  d’autre  réponse  que  celle-ci  : « C’est  tout 
different  de  la  musique  malgache.  » 

Un  premier  tour  est  suivi  d’un  second  et  aurait  été  suivi  de 
plusieurs  troisièmes  si  le  temps  l’avait  permis.  Mais  il  y avait  un  ballon 
à lancer. 

Oh!  ce  ballon,  il  était  d’un  tempérament  essentiellement  narquois  et 
farceur.  Jugez-en  vous-même.  La  veille  (le  14),  nous  décidons  sagement 
que  pour  garantir  le  succès  certain  du  lancement,  il  est  bon  d'essayer 
l’opération  et  d’étudier  les  moyens  les  plus  pratiques  de  la  conduire  à bon 
terme.  Comme  de  juste,  plusieurs  tentatives  infructueuses  : les  braises  ne 


88 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


suffisent  pas,  l’alcool  est  trop  capricieux,  etc.,  nous  revenons  tout  simple- 
ment au  feu  de  paille.  On  chauffe,  premier  départ.  Mon  gros  bêta  s’en  va 
sottement  s’aplatir  à quelques  mètres  du  foyer.  On  rechauffe.  Enfin,  il 
monte,  passe  au-dessus  de  l’école  et  s’échappe  dans  la  plaine.  Je  dis  en 
riant  à mes  décas  de  ne  pas  laisser  mon  citoyen  divaguer  trop  longtemps, 
et  eux  de  courir  en  gambadant  à sa  poursuite.  Mais  Dame  Montgolfière 
mise  en  appétit  de  promenade  prend  de  plus  en  plus  son  rôle  au  sérieux. 
Elle  monte,  elle  monte  et  poussée  par  un  bon  vent,  file,  file,  file.  La 
rivière  est  franchie,  va-t-elle  s’abattre  sur  la  montagne  voisine?  Turlututu, 
je  ne  vois  bientôt  plus  qu’un  point  blanc  dans  le  ciel...  puis  plus  rien... 
Le  ballon,  les  décas  tout  a disparu  dans  le  lointain.  Pour  vexé,  je  l’étais. 
Et  mon  exhibition  de  demain! 

Une  demi-heure  après,  revient  un  des  poursuivants,  puis  un 
second.  Je  n’ai  plus  d’espoir  que  dans  le  troisième,  qui,  de  fait,  est  un 
excellent  coureur.  Ce  n’est  qu’après  une  heure  d’attente  que  nous  le 
voyons  rentrer  suivi,  il  est  vrai,  d’une  troupe  de  joyeux  compères  : « Mort 
le  ballon?  — Non,  le  voici,  » et  se  tournant,  il  me  montre  une  énorme 
proéminence  sur  son  dos.  Le  fugitif  n’était  pas  même  blessé.  Brave  Paul, 
il  mérite  une  médaille  de  sauvetage!  A demain. 

Le  lendemain,  au  moment  où  nous  avait  amené  mon  récit  de  la  fête, 
maître  aérostat  est  préparé,  chauffé,  gonflé  dans  les  mêmes  conditions. 
J’escompte  un  triomphe.  Il  peut  aller  s’abattre  comme  hier  à 6 ou  7 kilo- 
mètres d’ici,  aujourd’hui  pas  d’inconvénient.  Ce  fut  bien  d’une  autre 
affaire.  Pas  fier  aujourd’hui,  mon  drôle.  Il  s’élève,  c’est  vrai,  et  c’est  déjà 
suffisant  pour  convaincre  la  foule  de  la  possibilité  de  son  ascension,  mais 
quant  à courir  la  campagne,  il  n’en  est  pas  question.  A peine  a-t-il 
dépassé  la  zone  protégée  par  les  murailles,  que  le  vent  l’empoigne,  vous 
le  retourne  et  vous  le  raplatit  comme  une  vulgaire  crêpe.  Tous  les  essais 
pour  arriver  à mieux  restent  infructueux  et  mon  triomphateur  d’hier 
rentre  au  domicile  dans  un  état  plutôt  lamentable. 

28  août. 

Ma  première  vache.  — Elle  m’a  coûté  exactement  35  fr.  avec  son 
veau.  Ce  n’est  pas  moi  qui  l’ai  achetée,  d’abord  parce  que  je  n’y  connais 
rien  et  ensuite  parce  que  si  j’avais  commis  l’imprudence  d’aller  moi-même 
au  marché  on  m’aurait  fait  payer  en  proportion  de  ma  dignité  d’Euro- 
péen. J’ai  donc,  comme  pour  toutes  les  grandes  circonstances,  dépêché 
mon  homme  de  confiance.  Je  venais  à peine  de  lui  lâcher  les  piastres  que 
je  me  mettais  en  route  à mon  tour  pour  voir  de  loin  le  marché.  Or, 


TALATA.  — ENTRÉE  EN  MÉNAGE. 


89 


qu’aperçois-je  du  haut  de  mon  observatoire?  une  belle  dame  cornue  à 
robe  grise  qui  paissait  paisiblement  le  gazon  de  mon  marécage.  L’achat 
était  terminé  et  je  me  trouvais  en  moins  de  quelques  minutes  père  et  mère 
d’une  nouvelle  variété  de  citoyens. 

Ah!  cette  vache,  c’était  une  revanche!  c’était  une  victoire!  J’allais 
donc  avoir  du  lait,  malgré  tous  les  entêtements  et  tous  les  têtements. 
Cette  vache,  c’était  l’aurore  de  la  fertilité  pour  mon  plateau  dénudé  quelle 
allait  féconder  de  son  fumier;  cette  vache,  c’était  le  noyau  d’un  immense 
troupeau  futur,  c’était  la  santé!  l’espérance!  la  fortune!  et  le  bonheur 
parfait!  Aussi,  dès  que  je  l’aperçus,  je  l’enveloppai  d’un  regard  affectueux 
et  je  me  hâtai  de  songer  à son  avenir. 

Il  fut  donc  convenu  que  Madame  logerait  provisoirement  chez  un 
voisin  et  que  son  bébé  élirait  domicile  dans  un  des  compartiments  inoc- 
cupés de  ma  seconde  maison.  Ainsi  fut  fait.  Lorsque  le  soir  vint,  et  tandis 
que  mes  nouveaux  protégés  ruminaient  leur  foin,  je  m’endormais  de  mon 
côté  en  ruminant  mille  projets  de  félicité  lactée  : crèmes,  riz  au  lait,  cho- 
colat du  matin,  café...  que  sais-je? 

Je  fus  tiré  subitement  de  ces  beaux  rêves  par  de  longs  mugissements 
attristés.  Lugubres  comme  la  plainte  du  vent  dans  les  grands  arbres, 
puissants  comme  les  appels  de  la  sirène  un  jour  de  brouillard,  pério- 
diques et  réguliers  comme  les  coups  de  piston  d’une  machine  à vapeur, 
les  accents  désespérés  de  mon  jeune  pensionnaire,  désolé  de  sa  réclusion, 
se  suivaient  sans  interruption,  sans  variété  et  sans  miséricorde. 

Mais,  chose  merveilleuse  et  incompréhensible,  voilà  tout  à coup  que 
ces  accents  se  multiplient.  Ils  résonnent  au  nord,  au  sud,  à l’est  et  à 
l’ouest.  Est-ce  que  je  rêve?  Je  n’ai  acheté  qu’un  veau  et  j’en  entends 
trente-six  de  tous  les  côtés  à la  fois.  Je  repasse  instinctivement  les  théories 
de  l’hallucination,  de  l’acoustique,  de  l’écho  en  particulier.  Pas  d’expli- 
cation adéquate  au  phénomène.  Les  principes  de  la  transmission  simul- 
tanée de  plusieurs  dépêches  sur  un  même  fil  ne  suffisent  pas  à m’expliquer 
comment  et  pourquoi  mon  veau,  mon  unique  veau,  gémit  au  même 
moment  aux  quatre  angles  de  ma  maison.  Force  m’est  de  remettre  le 
sommeil  à la  nuit  suivante  et  la  solution  du  problème  au  retour 
de  l’aurore.  Dès  que  la  clarté  naissante  d’un  jour  brumeux  me  permet  de 
distinguer  entre  un  arbre  et  un  animal,  je  cours  aux  informations. 

O dieux  hospitaliers!  Ils  sont  là  debout,  couchés,  groupés  par 
bataillons,  non  pas  un,  mais  sept,  huit,  dix,  non  pas  veaux,  mais  bœufs 
et  vaches  de  taille  respectable  qui  entourent  mon  domicile  d’une  ligne  de 
circonvallation  vivante,  hérissée  de  cornes?  Que  nous  veulent-ils?  Est-ce 
un  siège?  est-ce  une  famille  qui  réclame  un  de  ses  membres  enlevé  de 

6 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


90 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


force?  Non,  c’est  tout  simplement  un  voisin  qui  a laissé  échapper  son 
troupeau.  Décidément  rien  n’est  prosaïque  comme  l’explication  des  choses 
les  plus  merveilleuses.  Moi  qui  commençais  à croire  que  mon  veau  était 
endiablé  ou  ventriloque.  J’en  suis  pour  mes  frais  d’imagination  nocturne 
et  d’insomnie  passagère. 

Mais  j’ai  une  vache...  qui  me  donnera  du  lait???  Heu!  Elle  est  du 
complot.  Donner  du  lait  à l’Européen!  Tout  ce  que  j’ai  pu  en  tirer  jus- 
qu’ici, c’est  un  gros  tiers  de  litre  tous  les  matins  après  objurgations, 
menaces,  sommations,  ultimatums  de  toute  espèce,  avec  prodigalité 
d’herbe,  de  manioc,  de  délicates  attentions  de  tous  genres.  O Madagascar, 
tu  n’es  pas  encore  la  terre  où  coulent  le  lait  et  le  miel  ! 


"SS 


Installations  et  progrès. 


ier  septembre  1903. 

Qu’est-ce  que  Talata? 

A deux  heures  de  Fianarantsoa,  vers  le  sud,  s’élève  dans  la  vallée  du 
Mandranofotsy  (1 rivière  blanche ) un  village  auquel  ses  maisons  en  briques 
rouges,  entourées  de  vérandas,  donnent  un  aspect  peu  banal.  C’est  Talata. 

La  petite  ville  est  sillonnée  presque  continuellement  de  caravanes  de 
porteurs.  Les  Rares  aux  cheveux  disposés  en  macarons  y passent  de  plus 
en  plus  nombreux.  Sur  le  pas  de  leur  porte  se  tiennent  accroupis  les  mar- 
chands de  savon,  de  sel,  d’allumettes  et  de  bibelots.  Plus  graves,  les  ven- 
deurs d’étoffes  et  de  lambas  attendent  la  pratique  derrière  leurs  comptoirs. 
Les  vendeurs  de  viande  s’abritent  sous  de  minuscules  cases  en  terre  et 
débitent  à trois  ou  quatre  sous  la  part,  le  porc  tué  la  veille  ou  le  matin. 
Les  morceaux  sont  taillés  d’avance  avec  une  exactitude  scrupuleuse  et 
souvent  enfilés  bout  à bout  à de  longues  herbes,  prêts  à être  emportés. 

C’est  devant  l’étal  de  ces  boucheries  en  miniature  que  se  tient 
l’assemblée  perpétuelle  des  sages,  des  oisifs  du  pays.  Là  se  rédige  la 
gazette  vivante  de  la  ville  et  des  environs.  On  y parle  de  tout,  voire 
même  de  religion.  Aussi  presque  tous  les  soirs  vais-je  leur  rédiger  à ma 
laçon  un  petit  article  supplémentaire.  Au  milieu  de  causeries  indifférentes 
ou  de  plaisanteries  à gros  calibre,  je  leur  glisse  quelques  réflexions  sur  la 
prière  ou  les  vérités  religieuses.  Manière  de  prêcher  qui  nous  ramène 
quelque  peu  aux  usages  de  l’ancien  temps;  manière  fort  pratiqué  et  même 
unique  moyen  de  faire  parvenir  la  vérité  à certaines  oreilles. 

Hors  de  la  ville  proprement  dite,  la  mission  est  située  au  nord,  un 


9 2 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


peu  à l’écart  de  la  route,  à quelques  mètres  d’un  petit  bois  d’eucalyptus. 

Les  bâtiments  ont  été  commencés  en  l’année  1902. 

En  quelques  mois  la  première  maison,  celle  du  Père,  était  terminée, 
mais  les  pluies  qui  survinrent  surprirent  la  seconde,  celle  des  auxiliaires, 
sans  son  toit.  On  peut  encore  résister  sans  toit  même  à nos  ondées  : un 
peu  de  chaume  au-dessus  de  murs  inachevés  et  un  peu  de  bonne  volonté 
suffisent...  quelquefois,  mais  que  faire  contre  un  cyclone  qui  trouve 
moyen  de  renverser  des  maisons  parfaitement  finies  et  entièrement 
couvertes  et  surtout  s’avise  d’appeler  à la  rescousse  pour  achever  son 
œuvre  de  destruction  un  second  cyclone  encore  plus  humide  et  par  con- 
séquent plus  perfide  que  lui?  Lorsque  la  deuxième  trombe  se  retira, 
Talata-ville  comptait  six  maisons  par  terre  et  Talata-Notre-Dame  ne  se 
composait  plus  que  d’une  bâtisse  et  d’une  ruine. 

Il  ne  s’agissait  pas  de  se  décourager.  L’hiver  amena  la  sécheresse,  et 
dès  le  mois  de  mai  l’on  reprenait  en  sous-œuvre  les  travaux  détruits  ou 
endommagés  avec  la  ferme  intention  de  les  conduire  à terme. 

Dire  que  nous  arrivâmes  au  faîte  sans  encombre,  serait  inexact. 
Malgré  tout,  nos  grands  toits  semi-chaume  semi-tuiles  font  triomphante 
figure,  et  il  n’est  pas  de  Malgache  qui  ne  se  soit  arrêté  devant  les  maisons 
sans  s’exclamer  : « Tsar  a loatra.  Que  c’est  beau  ! » 

Après  la  maison  des  auxiliaires  on  attaqua  l'école  : 12  mètres  de  long, 
4 mètres  de  large. 

On  la  crépit,  on  la  blanchît;  en  même  temps  qu’école  elle  devint 
chapelle.  Les  murs  se  garnirent  de  tableaux  et  d’images.  Quelques  brim- 
borions de  clinquant,  quelques  bouts  de  lustrine  garnirent  l’autel,  l’une 
des  fenêtres  vitrées  devint  niche  lumineuse  pour  une  jolie  statuette  du 
Sacré-Cœur.  C’est  là  que  se  font  les  deux  classes  quotidiennes,  là  que  je 
célèbre  la  sainte  messe  en  semaine. 

L’école  finie,  on  passera  à un  quatrième  bâtiment  devenu  indispen- 
sable par  la  création  d’une  école  régionale. 

C’est  le  moyen  surtout  de  préparer  à chaque  poste  des  chefs  de 
famille  plus  instruits  et  par  suite  plus  influents,  des  recrues  pour  l’école 
normale  et  le  professorat. 

De  3 à 400  enfants  examinés,  on  prit  la  « fine  fleur  » et  de  cette  fine 
fleur  on  forma  le  noyau  de  la  nouvelle  école  supérieure. 

Pour  cette  école  comme  pour  toute  bonne  œuvre,  il  y eut  des 
moments  difficiles.  J’ai  cru  un  instant  que  ma  petite  école  en  formation 
allait  fondre  comme  un  morceau  de  glace  au  soleil.  Je  m’absente  deux 
jours;  résultat  : deux  fuyards.  Pourquoi?  Pas  de  raison.  L’un  d’eux  a 
rêvé  que  son  père  était  malade.  Les  autres  oiseaux  ont  des  airs  d’avoir 


( 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


93 


une  patte  levée.  Il  faut  couper  les  ailes  aux  fugitifs  et  couper  court  aux 
velléités  de  fuite.  Injonction  est  faite  aux  déserteurs  de  réintégrer  sinon... 
Suivait  un  chapitre  de  menaces  abracadabrantes  destinées  à frapper  les 
imaginations  les  plus  récalcitrantes.  De  fait  on  s'exécute,  mais  une  demi- 
journée  ne  s’écoule  pas  qu’un  de  mes  moineaux  récidive!...  Qu’on  selle 
le  cheval!  Nous  piquons  en  ligne  directe  vers  le  hameau  du  fugitif.  On 
me  l’amène  et  de  force  plutôt  que  de  gré  il  reprend  avec  nous  le  chemin 
de  Talata.  Premier  kilomètre  : pleurs  et  grincements  de  dents.  Deuxième 
kilomètre  : les  yeux  se  sèchent.  Troisième  kilomètre  : calme  absolu. 
Quatrième  kilomètre  : gaieté  relative.  Au  retour,  l’oiseau  est  de  toute 
la  volière  le  plus  joyeux,  le  plus  babillard  et  le  plus  chanteur.  Le  lende- 
main il  s’offrait  (merveille  d’initiative  en  ce  pays)  à se  charger  d’un  petit 
sac  dont  j’étais  embarrassé.  O reconnaissance! 

Aussi,  plus  de  fuite,  régularité  d’un  collège  européen  : classes,  jeux, 
travaux  se  suivent  ponctuellement,  sauf  le  samedi,  jour  où  on  lave  le 
lamba  et  le  dimanche  où  l’on  passe  la  journée  à prier  et  à chanter. 

La  présence  de  ce  petit  monde  nous  a obligés  à construire  un  mur  de 
clôture.  Grâce  à ce  mur,  mes  écoliers  sont  à l’abri  des  invasions  étran- 
gères de  toutes  sortes  et  des  visiteurs  plus  ou  moins  bien  intentionnés. 

10  septembre. 

Personnellement,  je  ne  suis  pas  encore  mort.  J’ai  couru  toute  la 
semaine,  mais  c’est  mon  cheval  qui  est  fatigué.  Pauvre  Trésor!  Tous  les 
jours,  sans  arrêter,  il  a fait  plusieurs  heures  « de  cheval.  » Dans  ces 
visites,  j’ai  fait  une  bonne  récolte  de  petits  anges.  J’en  suis  au  deux  cent 
dixième  pour  le  moment. 

i5  septembre. 

Ces  feuilles  de  mon  journal  devraient  être  encadrées  de  noir.  La 
terrible  fièvre  qui  décime  depuis  six  mois  les  districts  de  l’Est  gagne  peu 
à peu  mon  territoire.  On  m’appelle  ici  ou  là  pour  de  pauvres  petits 
enfants  que  je  trouve  affolés,  et  comme  écrasés  entre  les  bras  de  leur 
maman.  Ils  font  pitié  à voir,  avec  leurs  grands  yeux  brillants  et  leur  air 
de  souffrance  angoissée.  On  dirait  qu’ils  cherchent  à se  raccrocher  à la 
vie  en  étreignant  tant  qu’ils  peuvent  les  mains  de  leur  père  ou  de  leur 
mère.  Quelquefois  ils  sont  encore  capables  de  comprendre  et  de  parler. 
J’en  profite  pour  leur  administrer  les  remèdes  de  l’âme  avec  ceux  du  corps. 

Assez  sur  ce  chapitre  funèbre.  Les  beaux  jours  vont  revenir  qui 
ramèneront  la  santé  en  chassant  la  maudite  fièvre. 


94 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


19  septembre. 

Le  soir,  comme  cela  devient  de  plus  en  plus  mon  habitude,  je  vais 
faire  mon  petit  tour  de  boulevard.  Histoire  d’apprivoiser  ma  paroisse.  Il 
y avait  une  sorte  d’ostrogoth  qui  s’était  permis  à mon  égard  une  attitude 
peu  civile.  Il  est  sur  son  balcon.  Attends  un  peu,  je  démasque  une  pièce 
d'artillerie,  mon  vérascope;  je  le  braque  sur  l’individu  agreste  et  je  fais 
mine  de  prendre  son  portrait.  C’est  ainsi  que  sera  puni  tout  individu 
insolent  ou  malappris.  Si  je  ne  me  trompe,  mon  bonhomme  m’a 
salué  profondément  ce  matin.  A-t-il  entendu  répéter  que  j’allais  faire 
paraître  son  minois  dans  les  journaux  illustrés  d’Europe  sous  la  rubrique  : 
« Dernier  sauvage  de  Madagascar?  » 

20  septembre. 

Je  n’ai  pas  été  content  des  premiers  arrangements  de  ma  fontaine 
publique.  Je  l’ai  transformée,  embellie,  encadrée.  Une  immense  marmite 
en  terre  et  enterrée,  sert  de  réservoir  supérieur;  cinquante  briques  cuites 
font  un  cadre  qui  serait  monumental  si  les  proportions  étaient  agrandies; 
un  canal  souterrain  évite  aux  gens  un  barbotage  exagéré;  le  tout,  avec 
quatre  journées  d’ouvriers,  a coûté  3 francs  et  quelques  sous;  mais  en 
revanche  j’ai  pour  200  francs  de  popularité. 

Le  sentier  qui  conduisait  à la  source  était  trop  raide  ; il  a été  trans- 
formé en  escalier.  Du  coup  toutes  les  cruches  qui  y passent,  jusque-là 
indifférentes  ou  hostiles,  s’abaissent  dans  un  profond  enclin  tout  pétri  de 
reconnaissance. 

Je  médite  un  pont-passerelle.  Eh!  pourquoi?...  parce  que,  en  réflé- 
chissant, j’ai  constaté  que  toute  ma  paroisse,  sans  exception,  était  de 
l’autre  côté  de  l’eau,  ce  qui  ne  gêne  pas  quand  il  n’y  a pas  d’eau,  mais 
gênera  beaucoup  quand  la  saison  des  pluies  sera  venue.  Voyez  d’ici  les 
ouailles  et  le  pasteur  se  regardant  béats  et  désolés  d’une  rive  à l’autre 
sans  pouvoir  communiquer!  En  outre,  je  cherche  de  l’eau  au  sommet  de 
ma  colline.  Un  puits  à cet  endroit  rendrait  service  à tout  le  monde;  et 
comme  ce  sont  mes  aides  qui  le  creusent  au  lieu  de  flâner,  c’est  déjà  un 
puits  de  moralité. 

J’ai  bâti  là  un  autel  en  briques  de  terre,  style  « briques  sèches,  » qui 
sera  un  chef-d’œuvre,  avec  lucarnes,  effet  de  jour,  statue  du  Sacré-Cœur 
dans  les  reflets  rouges,  ni  plus  ni  moins  qu’à  Saint-Sulpice  de  Paris.  J’ai 
taillé  ma  vigne,  je  surveille  mon  veau,  je  soigne  ma  vache,  j’ai  coupé  la 
crinière  de  Trésor , j’ai  semé  les  graines  envoyées  de  France  et  bouturé 
des  sarments.  La  prospérité  matérielle  s’est  élevée  au  niveau  de  la  tasse 
de  café  au  lait  quotidienne.  J’ai  tous  les  éléments  du  bonheur  parfait,  à 


INT ALLAT  IONS  ET  PROGRÈS. 


95 


condition  de  savoir  me  passer  de  ceux  qui  me  manquent,  ce  à quoi  vous 
pourvoirez  par  vos  bonnes  prières. 

27  septembre. 

On  donne  un  coup  de  collier  formidable  à tous  les  travaux.  Tout 
marche  de  front  : les  toits,  le  chaume,  les  tuiles,  le  crépissage,  les 
charpentes. 

Remarquez  simplement  le  génie  de  mes  couvreurs  qui  commencent 
leur  toit  de  tuiles  par  le  haut!  Jugez  quelle  rapidité  de  travail,  lorsqu’il 
faut  soulever  chaque  tuile  pour  y insinuer  la  suivante.  Pour  le  chaume, 
c’est  autre  chose,  ils  y sont  passés  maîtres.  Aussi  n’ai-je  garde  d’aller 
mettre  mon  nez  dans  leur  travail,  si  ce  n’est  pour  constater  qu’ils  ne 
dorment  pas  tous  ensemble. 

Ce  chaume  du  toit  m’amène  à vous  parler  des  grands  feux  qui  com- 
mencent à illuminer  la  campagne  chaque  soir  et  qui  promettent  des 
spectacles  merveilleux  pour  un  nouveau  venu.  A part  les  rizières  et 
quelques  maigres  plantations,  tout  le  pays  n’est  pouvert  que  de  ce 
chaume,  actuellement  passé  à l’état  de  grande  herbe  jaunâtre,  malpropre 
et  parfaitement  desséchée.  Chaque  année  au  mois  de  septembre,  nos 
indigènes  ont  l’habitude  de  brûler  tout  ce  qu’ont  épargné  les  troupeaux 
de  bœufs.  Quand  ils  ont  la  bonne  idée  d’attendre  la  nuit  pour  mettre  le 
leu,  c’est  tout  simplement  superbe.  Il  semble  que  leur  méthode  soit 
d’allumer  simultanément  deux  lignes  parallèles,  à moins  que  ce  ne  soit 
simplement  une  conséquence  de  la  flamme  se  propageant  dans  les  deux 
sens.  Si  le  feu  est  assez  rapproché,  on  a absolument  l’illusion  de  l’éclai- 
rage d'une  rue  de  grande  ville  prolongé  indéfiniment.  Mais  les  plus 
beaux  effets  sont  produits  surtout  par  les  feux  plus  éloignés  ou  caché  ; 
derrière  les  grands  rochers.  Ceux-ci  alors  se  détachent  en  masses  noires 
monstrueuses  et  fantastiques  sur  un  ciel  embrasé  de  lueurs  rouges.  Il  y a 
incendie  de  différents  côtés  : toute  la  campagne  s’éclaire  plus  ou  moins,  et 
l’ensemble  est  un  mélange  étrange  d’ombres  heurtées  et  de  lumières  vives. 
Avec  un  peu  d’imagination  on  peut  y voir  du  sinistre  ou  du  grandiose. 

Pour  hâter  la  fécondité  du  jardin,  j’ai  envoyé  une  douzaine 
d’hommes  chercher  des  bananiers  en  certains  pays  voisins,  où,  m’a-t-on 
dit,  il  y en  a toute  une  collection,  vacante  de  propriétaire.  Il  faut  prendre 
les  occasions  par  les  cheveux  dès  que  ceux-ci  commencent  à pousser.  Mes 
porteurs  m’ont  ramené  plus  de  cinquante  bananiers  que  nous  nous 
sommes  empressés  de  dresser  le  long  d’une  grande  allée.  Transfor- 
mation à vue. 


96 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


10  octobre. 

Le  bon  Dieu  veut  y mettre  du  sien  dans  la  fondation  de  Talata. 
L’épreuve  y tombe  drue  comme  grêle  depuis  un  mois.  Voici  la  plus 
terrible.  Mon  pauvre  inspecteur  perd  ses  deux  bébés,  à deux  heures 
d’intervalle,  de  diarrhée  infantile. 

Depuis  assez  longtemps  l’excellent  homme  se  plaignait  de  la  santé  de 
ses  enfants.  Ils  ont  toujours  la  fièvre,  me  répétait-il.  Et  moi  de  lui 
répondre  en  lui  fournissant  la  quinine  et  autres  remèdes  nécessaires.  De 
visiter  mes  petits  voisins,  je  n’avais  cure,  les  rencontrant  ici  ou  là  dans  le 
lamba  maternel.  Gela  m’empêchait  de  m’apercevoir  de  leur  dépéris- 
sement. Or,  il  y a quelques  jours,  mon  bon  Florent  m’avoue  que  son 
benjamin  souffre  de  diarrhée  perpétuelle.  Je  visite  le  malade.  Je  fus 
littéralement  épouvanté.  En  écartant  les  nattes  et  les  lambas  qui  les 
couvraient,  j’aperçus  deux  squelettes.  Les  os  faisaient  saillie  d’une  façon 
effrayante.  Dès  ce  moment,  je  pensai  qu’à  moins  d’un  miracle  les  deux 
enfants  étaient  perdus.  Cependant  je  résolus  d’employer  tous  les  moyens 
pour  les  sauver  : courrier  sur  courrier  au  docteur  pour  avoir  des 
remèdes;  achat  d’une  seconde  vache  pour  avoir  du  lait  en  abondance,  etc. 

Sur  ce  je  fus  appelé  à Fianarantsoa.  Je  ne  partis  qu’en  faisant 
promettre  à Florent  de  m’envoyer  des  nouvelles  quotidiennes.  Le 
premier  bulletin  m’inquiéta,  et  le  lendemain,  sans  attendre  mon 
cheval,  je  pris,  après  la  messe,  la  route  de  Talata.  Chemin  faisant,  je 
rencontre  l’un  de  mes  aides  avec  ma  monture.  Je  compris  : c’était 
l’annonce  de  la  mort.  Je  continuai  ma  route.  Je  venais  de  traverser  la 
rivière,  lorsque  m’aborde  le  maître  d’école  d’un  village  voisin  : « Mort  », 
me  répète-t-il.  « Oui,  je  le  sais,  mais  comment  va  Joseph,  l’aîné?  » car 
dans  ma  pensée,  la  victime,  c’était  le  plus  jeune,  Jean- Baptiste,  que 
j’avais  trouvé  plus  atteint.  Silence!  Je  répète  ma  question.  « Morts  tous 
les  deux  »,  fut  la  réponse.  Je  reprends  mon  chemin  écrasé  par  ce  double 
malheur,  et  je  gagne  l’habitation  où  sont  couchés  les  deux  petits  cadavres. 
Beaucoup  de  monde  aux  alentours.  La  nouvelle  a déjà  couru  tout  le 
pays.  C’est  à peine  si  je  puis  pénétrer  dans  la  case.  Là,  quelle  scène 
navrante!  Ce  ne  sont  que  gémissements,  mélopées  plaintives  et  cadencées, 
sorte  de  poésie  lugubre,  qui  jaillit  naturellement  de  ces  cœurs  brisés.  Le 
père  fait  peine  à voir.  Suffoqué  de  larmes,  il  gémit,  appelant  ses  enfants 
et  redisant  sa  tristesse.  Mon  arrivée  provoque  un  redoublement  de 
plaintes  lamentables.  Je  laisse  mes  pauvres  gens  se  soulager  et  glisse, 
tout  érnu  moi-même,  quelques  mots  de  consolation.  Florent  se  calme 
un  peu,  nous  commençons  le  chapelet.  Il  faut  l’interrompre  bientôt  au 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


97 


milieu  des  sanglots.  Je  reste  un  certain  temps  dans  la  case  et  me  retire 
tout  bouleversé  par  ce  spectacle  de  désolation... 

Il  me  semble  que  le  bon  Dieu  veut  bâtir  grand  et  solide, 
puisqu’il  jette  dans  les  fondations  de  si  belles  pierres  et  de  si  terribles 
épreuves.  Lorsque  tout  va  mal,  c’est  alors  qu’il  faut  surtout  espérer 
pour  l’avenir. 

1 1 octobre. 

Nous  avons  enterré  les  deux  petits.  J’ai  prononcé  quelques  mots 
avant  la  messe  au  milieu  des  larmes  de  toute  l'assistance.  Les  deux 
enfants  reposaient  sur  une  sorte  d’estrade  que  j’avais  ornée  de  mon 
mieux  et  encadrée  de  roses.  Au  pied  se  tenait  le  pauvre  père  en  habits 
de  deuil  (vêtement  violet)  et  les  parents,  leurs  cheveux  en  désordre. 

Après  la  messe,  un  chrétien  de  Talata  prend  la  parole.  Un  vrai 
discours,  et  un  discours  de  vrai  Malgache.  D’ailleurs  fort  juste,  comme 
pensée  dominante  : « Dieu  est  le  maître.  » Vous  n’avez  peut-être  jamais 
vu  deux  enfants  frappés  du  même  coup,  ne  cherchez  pas  d’autre  expli- 
cation : Dieu  est  le  maître.  Suivait  un  rapprochement  qui  nous  fait 
sourire,  mais  qui  n’en  est  pas  moins  vrai.  Notre-Seigneur  ayant  besoin 
d’un  ânon  dit  simplement  à ses  apôtres  : « Allez  à la  ville,  vous  trou- 
verez un  ânon,  déliez-le.  Et  si  quelqu’un  vous  demande  : que  faites-vous? 
dites  que  le  Seigneur  en  a besoin.  » Pourquoi?  parce  qu’il  est  le  maître. 

Point  de  cris,  point  de  lamentations!  Tout  s’est  passé  simplement  et 
chrétiennement. 

Pour  mon  école,  je  suis  en  quête  d’images,  cartes  murales,  plani- 
sphères, collections  scientifiques,  toutes  choses  qu’on  peut  exhiber  ou 
afficher.  En  ce  moment,  je  rajeunis  quelques  vieilleries  avec  du  papier 
d’affiches.  Dès  demain,  ma  petite  école  sera,  pour  mes  concitoyens,  une 
merveille. 

Ici  rien  n’est  perdu,  et  tôt  ou  tard  vous  apprendrez  les  prodiges 
enfantés  par  les  plus  minimes  cadeaux.  Ainsi,  j’ai  une  grosse  poupée  qui  ? 
va  se  métamorphoser  en  un  ravissant  Enfant  Jésus.  Les  cheveux 
ramenés  sur  le  front,  une  crèche  en  terre  glaise,  et  c’est  fait. 

22  octobre. 

Un  certain  samedi,  comme  mes  pauvres  gens  étaient  sur  le  point  de 
« cracher  » leur  quatrième  piastre  (5  francs)  au  gouvernement,  je  pensais 
qu’ils  ne  seraient  pas  fâchés  de  régler  leurs  comptes  avec  moi,  et  je  les 
convoquai.  Ma  salle  de  réception  est  envahie.  Ma  liste  préparée  porte 
une  soixantaine  de  noms.  C’est  effrayant  sur  le  papier,  plus  effrayant 


98 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


encore  quand  j’ai  devant  moi  l’assemblée  noire  accroupie  en  rangs 
pressés  et  dévorant  de  ses  gros  yeux  blancs  les  piles  de  sous  et  de 
piécettes  accumulées  sur  ma  table. 

L’appel  commence  : « Un  tel!  Combien  de  jours  de  travail?  — 
Onze.  — Ma  liste  n’en  porte  que  neuf.  — Oui,  mais  l’inspecteur  a 
oublié  de  me  marquer  tel  jour.  » L’inspecteur  fronce  les  sourcils  et 
recueille  ses  souvenirs,  puis  s’adressant  au  réclamant  : « Quel  jour  as-tu 
commencé?  — Mardi.  » Silence.  — Tous  les  deux  comptent  sur  leurs 
doigts.  — Total  dix.  — Ce  n’est  ni  neuf,  ni  onze.  — Nouveaux  efforts  de 
mémoire.  « Ah!  c’est  quand  j’ai  porté  une  caisse  à Fianarantsoa.  — Quel 
jour?  — Jeudi.  — C’est  vrai  ! s’écrie  l’inspecteur.  Je  me  suis  trompé,  c’est 
bien  onze  jours.  » Je  n’ai  qu’à  m’exécuter  et  à payer  les  onze  jours. 
D’ailleurs  pour  cela  mes  gens  sont  la  probité  même.  La  présence  de  leurs 
compagnons  est  là  aussi  pour  les  retenir  dans  les  sentiers  de  la  vérité. 

Quelquefois  j’interviens  dans  la  discussion.  « Tu  prétends  avoir 
travaillé  six  jours.  Comptons  : Mardi,  mercredi,  jeudi,  vendredi,  samedi. 
Halte-là!  mon  gaillard;  ce  samedi-là  tu  as  passé  la  moitié  de  la  journée 
à te  disputer  avec  moi  à l’occasion  d’un  autre  paiement.  » Mon  bon- 
homme baisse  la  tête. 

23  octobre. 

Le  règne  des  chiques  et  des  orages  est  revenu.  Avant-hier  on  a retiré 
quinze  petites  bêtes  de  mes  deux  pieds,  cinq  aujourd’hui,  la  proportion 
est  suffisante.  — Quant  à la  foudre  elle  s’est  mise  en  mouvement  depuis 
deux  jours.  Hier  soir  elle  dégringolait  prosaïquement  à cent  mètres  d’ici 
sur  quelques  malheureux  eucalyptus.  Au  point  de  vue  esthétique,  le  soir 
surtout,  c’est  splendide.  Les  éclairs  ne  discontinuent  pas,  et  les  gronde- 
ments du  tonnerre  prennent  dans  le  creux  de  nos  rochers  une  intensité  et 
une  profondeur  extraordinaires. 

Ayant  dû  m’absenter  deux  jours,  quand  je  rentrai,  j’appris  qu’un 
voleur  avait  cherché  à pénétrer  dans  la  chapelle.  Mes  aides  avaient  été 
réveillés  par  le  bruit  de  la  porte  que  l’on  déplaçait.  Tout  effrayés  qu’ils 
étaient  eux-mêmes,  ils  avaient  mis  en  fuite  le  voleur  plus  effrayé  qu’eux. 

Vu  les  circonstances  et  les  interrogations  faites,  je  suis  persuadé  que 
le  voleur  n’est  autre  qu’un  de  mes  travailleurs.  Eux  seuls  pouvaient 
savoir  ce  que  j’avais  laissé  ce  jour-là  dans  la  chapelle.  Il  n’y  avait  guère 
qu’eux  aussi  qui  pouvaient  savoir  que  je  venais  de  m’absenter.  Aussi 
dans  un  kabary  général,  leur  ai-je  déclaré  qu’il  y avait  parmi  eux  un 
brigand,  et  que  j’invitais  le  drôle  à ne  pas  s’y  frotter  une  deuxième  fois. 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


99 


24  octobre. 

La  persécution  religieuse  est  à l’horizon  et  se  rapproche  de  plus  en 
plus.  Différents  bruits  circulent  qui  ne  sont  rien  moins  que  rassurants. 
Les  journaux  de  la  colonie  protestent,  mais  à quoi  servent  les  protes- 
tations? Si  on  nous  frappe,  et  si  l’on  nous  chasse  en  gardant  les  étran- 
gers, l’influence  française  baissera  singulièrement.  Et  pourtant  nous 
n’avons  pas  besoin  de  cela  pour  être  dans  le  pétrin. 

25  octobre. 

Depuis  longtemps  le  désir  de  voir  Tandrokazo  et  ses  habitants 
mijotait  en  moi.  Ce  que  j’avais  entendu  dire  des  plantations,  des  vignes, 
des  pêchers,  des  cerisiers,  de  toutes  les  richesses  de  l’endroit,  était  bien 
fait  pour  m’allécher.  Un  premier  essai  de  visite  avait  manqué.  Le  temps, 
les  constructions,  et  « quelque  brin  de  fièvre  aussi  s’en  mêlant  », 
m’avaient  empêché  de  connaître  la  huitième  merveille  de  ce  pays-ci. 
Mais  voici  que  de  ce  district  un  fiangonana,  celui  de  Maneva,  est  détaché 
pour  m’être  confié.  Il  devient  nécessaire  d'aller  régler  les  questions 
d’héritage  et  de  recueillir  de  vive  voix  les  renseignements  indispensables. 

Donc,  par  un  beau  matin,  Trésor  et  son  cavalier  prenaient  une 
direction  toute  nouvelle,  celle  du  Sud-Est.  Trésor  semblait  poser  à 
chaque  pas,  des  points  d’interrogation  multipliés.  « Ah!  ça,  se  disait-il, 
sans  doute  mon  maître  perd  la  tête  ! Nous  a-t-on  jamais  vu  errer  dans  ces 
contrées?...  il  se  trompe.  » Il  faut  vous  dire  que  mon  animal  a une 
mémoire  prodigieuse  et  une  connaissance  des  chemins  absolument 
merveilleuse.  Si,  comme  cela  peut  arriver,  je  me  laisse  aller  à la  rêverie 
en  passant  près  d’un  poste,  mon  dada  ne  manquera  pas  d’enfiler  de  lui- 
même  la  direction  convenable. 

Me  voici  arrivé  dans  ma  seconde  capitale. 

Maneva , après  tout,  ne  manque  pas  de  charmes.  Sa  petite  maison- 
nette blanchie  à la  chaux,  son  modeste  fiangonana  abrite  de  grands  lilas 
en  fleurs,  son  tokotany  (terrain)  planté  d’eucalyptus  et  de  bibassiers  aux 
feuilles  lancéolées,  tout  cela  vous  a un  petit  air  de  presbytère  rural,  qui 
ne  déplaît  pas.  La  maison  n’a  pas  d’étage.  11  y a un  semblant  de 
grenier,  quartier  réservé  aux  rats.  Mes  appartements  se  composent  d’une 
salle  unique  où  je  lirai,  prierai,  mangerai,  dormirai,  et  surtout  recevrai 
sans  fin  de  sempiternels  visiteurs. 

Pour  aujourd’hui,  je  n’ai  que  le  temps  de  jeter  un  coup  d’œil  de 
propriétaire  satisfait  sur  l’ensemble,  donner  une  bonne  parole  au  maître 
d’école  qui  me  reçoit  aimablement,  et  aiguiller  Trésor  de  plus  en  plus 
désorienté  vers  l’horizon  sud-sud-est. 


ÎOO 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


On  sort  de  Maneva  en  grimpant  à la  montagne  voisine,  en  haut  de 
laquelle,  suivant  l’ancien  usage,  nichait  jadis  l’ancienne  ville.  A mesure 
que  l’on  s’élève,  les  hameaux  se  font  plus  rares.  A droite  du  sentier,  tout 
à coup  j’aperçois  un  tombeau  en  construction.  Quoi  détonnant?  L’éton- 
nant, c’est  que  ce  tombeau  n’est  pas  constitué  comme  presque  tous  les 
autres,  de  pierres  plus  ou  moins  plates  entassées  en  quadrilatère  plus  ou 
moins  élevé.  Celui-ci  est  bâti  en  belles  pierres  parfaitement  taillées.  Et  ce 
fait  qui,  en  France,  m’aurait  laissé  tout  à fait  indifférent,  me  jeta  presque 
dans  la  stupeur.  En  haut  de  ce  rocher  sauvage,  je  venais  de  découvrir  un 
artiste.  Il  était-là.  Je  l’interrogeai.  Il  me  répondit  avec  la  modestie  d’un 
homme  qui  se  sent  admiré;  de  mon  côté  j'avais  comme  une  apparition 
lointaine  et  radieuse  d’un  autel  en  pierres  taillées  pour  mon  futur  sanc- 
tuaire de  Notre-Dame.  Châteaux  en  Espagne,  peut-être! 

La  civilisation  et  la  vie  s’éteignirent  pour  moi  près  de  ce  tombeau. 
Dès  lors,  pendant  plus  d’une  heure,  nous  sommes  dans  le  désert.  Le 
sentier  s’en  va  capricieux  et  désordonné  à travers  les  mamelons  dénudés 
et  les  ravins  encombrés  de  broussailles.  De  temps  en  temps,  rompant  la 
monotonie,  un  ruisselet  s’en  vient  en  chantonnant  à ma  rencontre.  Il 
saute!  nous  le  sautons!  C’est  la  seule  distraction  du  chemin,  partout 
l’herbe  jaunie  et  desséchée,  plaquée  çà  et  là  de  larges  taches  noirâtres, 
suite  des  grandes  flambées  du  soir. 

On  éprouve  une  certaine  jouissance  au  sortir  de  cette  solitude 
naturelle,  c’est  une  dégringolade  qui  nous  attend,  mais  l’immense  vallée 
avec  ses  nombreux  hameaux,  ses  chapelles  clairsemées,  ses  quelques 
touffes  de  verdure,  a plus  d’attraits  que  le  désert.  Nous  cherchons  des 
yeux  Tandrokazo.  Ah!  bien  oui,  pas  encore  visible.  Il  faudra  traverser 
la  plaine,  « pratiquer  une  nouvelle  ascension  »,  et  escalader  le  fameux 
Midongy  qui  dresse  là-bas  ses  énormes  cornes.  Voilà  ce  qu’on  nous 
apprend  très  obligeamment  à la  première  case  que  nous  abordons. 

C’est  encore  loin  en  ligne  droite,  mais  combien  plus  en  suivant  la 
route!  Cette  impertinente  ne  s’imagine-t-elle  pas  d’épouser  successivement 
les  moindres  contours  de  la  montagne!  Quelle  polygamie!  Résignons- 
nous  à la  suivre  pourtant,  si  nous  ne  voulons  pas  nous  casser  la  jambe 
dans  les  rochers,  ou  nous  embourber  dans  les  rizières.  Cest  que, 
lorsqu’on  s'embourbe  ici,  c’est  sérieux. 

Le  cheval  a encore  ici  le  don  d’émerveiller  les  moutards.  Ce  sont 
des  cris  de  frayeur  et  de  joie.  Les  plus  audacieux  s’approchent,  mais 
pour  se  sauver  rapidement  et  s’abriter  prudemment  derrière  les  épines 
d'un  buisson  ou  le  lamba  de  la  maman. 

Dans  ces  rizières  quel  tapage  et  quels  cris!  Un  grand  troupeau  de 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


ÎOI 


bœufs  patauge  et  repatauge,  pourchassé,  excité  et  contenu  en  même 
temps,  sur  un  petit  espace,  par  une  troupe  de  vrais  diables  noirs  qui 
sautent,  frappent  et  hurlent  comme  des  forcenés.  Le  but  de  cette  opéra- 
tion, c’est  de  réduire  la  terre  bêchée  et  couverte  d’eau  en  une  boue  bien 
délayée.  Comme  leurs  bêtes,  les  gens  sont  dans  un  état  indescriptible, 
d’autant  plus  hideux  quelquefois,  qu’ils  s’imaginent,  sans  doute  pour 
mieux  effrayer  leurs  bœufs,  de  se  hérisser  d’accoutrements  herbacés  et 
grotesques.  L’un  d’eux,  phénomène  singulier,  est  devenu  presque  blanc, 
simplement,  parce  qu’après  s’être  bien  barbouillé  de  boue  dans  la 
rizière,  il  vient  de  s’oublier  quelques  instants  en  plein  soleil. 

La  plaine  franchie,  il  nous  reste  le  Midongy  à digérer.  Ce  n’est  pas 
un  petit  morceau.  Mes  décas  reprennent  courage  dans  un  bain  de  pieds. 
Je  me  rafraîchis  sur  ma  selle,  dans  un  bain  d’espérance,  car  il  commence 
à faire  chaud.  Et  silencieux,  nous  nous  remettons  à grimper.  Une  demi- 
heure  de  cet  exercice,  persévérant  ment  continué,  nous  amène  au  sommet. 
Le  plateau,  à cet  endroit,  n’est  pas  large,  nous  sommes  vite  sur  l’autre 
versant,  et  sans  dire  gare,  subito,  là-bas,  très  au  fond,  Tandrokazo  nous 
apparaît  dans  toute  sa  splendeur. 

Pour  un  joli  coup  d’œil,  c’est  un  joli  coup  d’œil.  Une  photographie 
même  ne  vous  en  donnerait  qu’une  idée  incomplète,  car  les  charmes  du 
tableau,  ce  sont  surtout  les  couleurs  et  les  lointains.  L’église,  toute 
blanche,  avec  son  toit  de  tuiles  rouges,  se  détache  merveilleusement  sur 
le  fond  vert  du  petit  bois  voisin.  Autour  de  l’église,  des  huttes  en  bois 
gris,  des  maisons  en  terre  rougeâtre,  de  jolis  fouillis  d'arbustes,  des 
rangées  de  vignes  parfaitement  alignées,  une  longue  ceinture  d’eucalyptus 
pointus,  piqués  à intervalles  bien  réguliers,  qui  montent  la  garde  autour 
des  champs  de  manioc.  Plus  près  serpente  entre  les  rizières  la  rivière 
étincelant  sous  les  rayons  du  plein  soleil.  Enfin,  à nos  côtés,  plantés  en 
vedettes,  couronnés  de  verdure,  deux  ou  trois  hameaux  pittoresquement 
perchés  au  flanc  de  la  grande  montagne  noire.  — Voilà  Tandrokazo. 

L’église  est  grande,  peinte  dans  les  parties  principales,  avec  large 
tribune  et  minuscule  harmonium.  Le  chœur  serait  convenable,  si  la 
voûte  était  finie. 

Derrière,  il  y a une  foule  de  dépendances  pour  les  ouvriers,  pour  les 
poules,  pour  les  lapins  et  pour  un  certain  nombre  d’autres  bêtes  de 
l’arche  de  Noé;  il  y a un  bois  fort  agréable  ; il  y a une  fontaine  dont  l’eau 
est  amenée  par  un  canal  couvert,  de  plusieurs  centaines  de  mètres  de 
longueur.  Le  missionnaire  de  l’endroit  était  même  en  train  de  capter  une 
seconde  source  plus  éloignée  pour  augmenter  le  débit  de  sa  fontaine. 

Dans  le  jardin  il  y a de  tout;  mais  la  vigne  a la  première  et  belle 


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CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


place.  Disposée  en  étages,  arrosée  par  des  canaux,  ouverts  ou  fermés  à 
volonté  d’un  coup  de  bêche,  étagée  de  treillis  soigneusement  montés,  elle 
était,  au  moment  de  ma  visite,  déjà  chargée  de  grappes  en  miniature. 
Le  potager  lui-même  n’est  pas  à dédaigner.  Réalité  et  promesses  sérieuses 
de  choux,  oignons,  carottes,  radis,  salades,  navets,  etc.  Qui  saura  ce 
qu’il  a fallu  de  soins,  de  patience,  de  travail,  pour  arriver  à ces  résultats? 
Soins,  travail  et  patience  qui  ne  sont  pas  perdus,  puisqu’ils  créent  sur 
place  quelques  ressources  à la  mission,  et  ne  sont  pas  sans  donner  un  peu 
plus  de  goût  au  travail,  un  peu  plus  de  civilisation  à nos  pauvres 
indigènes  trop  disposés  à ne  rien  voir  en  dehors  de  leurs  bœufs  et  leurs 
rizières. 

Tout  contre  la  propriété  se  trouve  accolé  une  sorte  de  petit  village. 
Là,  beaucoup  de  huttes  sont  en  bois,  grâce  au  voisinage  de  la  forêt.  Le 
chef  de  mille  se  fait  construire  une  énorme  maison  qui  écrase  de  toute 
sa  hauteur  son  ancienne  cabane.  Le  chef  de  cinq  cents  aménage  un  vaste 
grenier  à riz.  Il  paraît  que  ces  messieurs  veulent  se  mettre  bien. 

Le  cuisinier  de  céans,  Félix,  c’est  son  nom,  mériterait  de  faire  for- 
tune. Ma  cuisine  à moi  oscille  invariablement  du  poulet  bouilli  au  porc 
non  moins  bouilli,  du  riz  au  lait  aux  pommes  de  terre  frites,  des  œufs 
sur  le  plat  à l’omelette  la  plus  vulgaire.  Ici,  les  poulets  sont  rôtis  et  même 
désossés,  les  petits  pois  sont  cuits  (ce  que  je  n’ai  pas  encore  vu  chez  moi), 
les  côtelettes  sont  pannées,  et  les  sauces  parfaitement  tournées.  Séduit 
par  cet  ensemble,  j’ai  vite  insinué  à mes  aides  de  prendre  des  leçons  d’art 
culinaire  pendant  leur  trop  court  séjour  à Tandrokazo.  Ils  m’ont  écouté, 
à preuve  le  poulet  qu’ils  m’ont  servi  dimanche  dernier.  Ils  en  avaient 
enlevé  les  os,  c’est  positif,  mais  j’ai  trouvé  à la  place  quelques  bonnes 
épines  de  cactus.  Je  me  suis  consolé  en  pensant  au  chirurgien  qui  avait 
quelquefois  la  distraction  d’oublier  ses  instruments  dans  le  ventre 
recousu  de  ses  opérés. 

Le  lendemain  matin,  on  rendit  visite  aux  travaux  de  canalisation 
récemment  entrepris.  Pour  ces  travaux,  les  Malgaches  ont  un  véritable 
instinct  qui  tient  du  prodige.  Là  où  nos  géomètres  et  arpenteurs  se  four- 
voieraient avec  toutes  leurs  lunettes  et  leurs  viseurs,  l’indigène  ne  se 
trompe  pas,  il  vous  conduit  l’eau  en  pente  douce  à travers  tous  les 
obstacles,  en  côtoyant  toutes  les  ondulations,  depuis  la  source  jusqu’au 
point  d’arrivée,  sans  erreur.  Le  Malgache  sent  à la  marche  si  le  terrain 
monte  ou  descend  si  peu  que  ce  soit. 

3o  octobre. 

Tombons  comme  un  boulet  sur  deux  ou  trois  écoles.  Dare,  dare, 
au  passage,  cinq  minutes  d’arrêt!  appel  des  présents  et  des  absents!  Un 


INSTALLATIONS  ET  PROGRES. 


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peu  partout,  je  dois  l’avouer,  les  absences  sont  nombreuses.  Faut-il  se 
fâcher?  Non.  Rappelons-nous  que  nous  sommes  au  moment  psycho- 
logique du  repiquage  du  riz.  Peu  d’ouvriers  pour  les  travaux,  peu 
d’enfants  pour  les  classes.  L’année  prochaine,  j’aurai  bien  soin  d’attendre 
ce  moment-là  pour  donner  les  vacances. 

D’Ambohijanakova,  point  terminus  de  ma  promenade,  je  pique  droit 
sur  la  plus  haute  montagne  de  ce  pays.  J’en  sue  encore  et  j’ai  récolté  au 
sommet  une  vigoureuse  résolution  de  ne  plus  recommencer.  Une 
ascension  de  quelque  quatre  cents  mètres,  juste  au  moment  de  la  belle 
chaleur,  cela  méritait  un  peu  de  fièvre  comme  salaire.  La  bonne  Provi- 
dence me  l’a  épargnée. 

itr  novembre. 

Un  de  mes  maîtres  d’école  me  prévient  que  X...  et  Y...  désirent  se 
marier.  Excellente  pensée.  « Amène-les-moi  »,  lui  dis-je. 

Or,  en  débouchant  sur  la  grand'rue,  j’aperçois  tout  pimpants,  roses 
et  bleus  sur  toutes  les  coutures,  peignés  de  frais,  et  gentils  comme  des 
cœurs,  tous  les  paroissiens  du  poste  où  il  était  question  de  mariage. 
Hum!  Qu’est-ceci?  — Un  certain  petit  bonhomme,  élève  des  Frères, 
était  au  milieu  du  groupe.  — « Pourquoi  es-tu  ici?  — Je  suis  venu, 
m’avoue-t-il  ingénument,  pour  le  mariage.  » 

Et  j’apprends  que  tous  ces  gens  en  grande  toilette  sont  venus  pour  le 
mariage  qui  doit  se  faire  aujourd’hui  : X...  est  soldat,  il  a demandé  une 
permission,  il  est  pressé,  les  écritures  sont  faites  devant  le  gouvernement. 
Bref,  le  Père,  pensent-ils,  n’a  qu’à  s’exécuter. 

Le  Père  ne  put  s’empêcher  de  leur  dire  qu’ils  avaient  tous  perdu  la 
tête.  Un  mariage  ne  se  bâcle  pas  en  un  jour. 

« Vous  êtes,  leur  dis-je,  dans  la  condition  de  tous  les  autres  chrétiens. 
Je  vous  examinerai,  et  vous  attendrez  le  temps  prescrit.  » 

Ce  fut  le  signal  de  nouveaux  discours.  « Mais  X...  va  être  envoyé 
fort  loin!  il  est  soldat,  etc.  — Suffit  ! je  ne  puis  pas  faire  un  mariage  avant 
que  toutes  les  formalités  soient  remplies.  » 

Je  comprends  que  l’infortuné  pioupiou  a dû  rentrer  au  quartier 
penaud  et  vexé,  sans  sa  promise.  Mais  ceci  prouve  comment,  avec  la 
meilleure  volonté  du  monde,  on  peut  se  mettre  à dos  tout  un  clan, 
grâce  à la  naïveté  des  uns  et  à la  sottise  des  autres.  Au  fond  ce  qu’ils 
voulaient  tous,  c’était  enlever  la  position  d’assaut.  Cela  devait  néces- 
sairement échouer. 


. 104 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


20  novembre. 

Représentez-vous,  comme  dit  Bossuet,  une  salle  de  4 mètres  de  large 
sur  5 de  long  : dans  un  coin  une  table  chargée  de  papiers,  logée  contre 
une  étagère,  chargée  elle-même  de  livres  et  de  cahiers;  au  centre,  une 
autre  table  chargée  de  crayons  et  d’ardoises;  derrière  la  première  table, 
votre  serviteur  qui  griffonne,  et  autour  de  la  seconde,  sept  ou  huit  bons 
jeunes  gens  qui  étudient  de  leur  mieux  simultanément  et  à haute  voix,  la 
table  de  multiplication  ou  le  verbe  être , et  vous  aurez  une  légère  idée 
de  la  situation  et  de  la  facilité  avec  laquelle  je  puis  surveiller  la  liaison 
de  mes  idées  et  la  correction  de  mes  phrases...  Ceci  dit  pour  m’excuser 
un  peu  de  mes  divagations  et  de  l’absence  des  points  et  virgules... 

En  attendant  que  j’aie  un  instituteur  breveté,  un  jeune  normalien 
fait  l’intérim,  et  aide  mon  maître  d’école.  J’attends  les  réponses  du  gou- 
vernement, à qui  j’ai  communiqué  mon  projet  de  classe  supérieure.  Dès 
que  j’aurai  l’approbation  et  le  maître  breveté,  je  marcherai  hardiment  de 
l’avant.  Vous  jugez  l’effet  produit  sur  les  Talatains,  avides  d’instruction. 
Pour  me  tirer  d’affaire  pécuniairement,  comme  il  reste  à organiser  ici 
une  quantité  de  travaux  d’aménagement,  d’organisation,  de  plantation, 
je  les  réserve  à mes  petits  hommes.  En  travaillant  trois  heures  par  jour, 
ils  gagnent  environ  i5  centimes.  Sur  ce  salaire,  je  retiens  9 ou  10 
centimes  pour  leur  nourriture  et  leur  entretien.  Restent  cependant  encore 
à ma  charge  pas  mal  de  petits  frais,  sans  compter  le  traitement  du  futur 
breveté  qui  sera  nécessairement  élevé.  Je  dois  m’attendre  pour  ce  dernier 
à un  salaire  de  20  à 3o  francs  par  mois.  Il  y aura  en  outre  des  dépenses 
d’installation.  Je  sonnerai  à la  porte  des  subventions  gouvernementales; 

• U* 

je  crierai  misère  sur  tous  les  toits,  et  surtout  j’appellerai  à mon  secours 
le  bon  saint  Joseph,  jadis  directeur  d’école  professionnelle  au  pays  de 
Nazareth. 

Notre  école,  si  elle  marche  bien,  sera  un  stimulant  perpétuel  pour 
tous  les  élèves  intelligents  et  zélés  de  toutes  les  écoles.  A chaque  demande 
d’admission  (et  elles  pleuvent)  je  réponds  invariablement  : « Si  tu  es  zélé  ! 
si  tu  sais!  si  tu  apprends  bien  le  catéchisme,  la  lecture  et  la  division!  » 
Car  j’ai  remarqué  que  la  division  était  la  pierre  d’achoppement  pour  tous 
mes  bambins.  Et  les  voilà  repartis  chez  eux  avec  cette  idée  bien  ancrée, 
qu’il  faut  étudier  dur  et  ferme. 

Je  suis  obligé  de  supprimer  deux  centres  de  réunion;  un  troisième 
est  menacé  du  même  sort!  La  raison?  toujours  la  même  : supprimer  les 
dépenses  qui  ne  sont  pas  absolument  indispensables  pour  fortifier  les 
positions  qui  en  valent  la  peine.  N’empêche,  cela  fait  mal  au  cœur. 


5 


Chez  les  Betsiléos. 


Normalienrres  pilant  du  riz. 


Les  Sœurs  enseignant  à broder 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


107 


Voilà  trois  groupes  désormais  sans  école,  sans  instituteur  et  probablement 
sans  réunion  du  dimanche.  Sera-ce  pour  les  protestants  ou  pour  le  diable? 

Tandis  que  j’écris,  mes  élèves  baragouinent  le  français  auprès  de 
moi.  Leur  professeur  s’échine  à leur  faire  prononcer,  sans  plus  de  respect 
humain,  le  mot  (. shocking !)  « cochon.  » Et  pendant  un  quart  d’heure 
mes  oreilles  tintent  de  toutes  les  formes  que  peut  prendre  dans  la  bouche 
d’un  Malgache  le  nom  de  ce  joli  petit  animal  : cojon,  coson,  goson , 
cossion.  Grave  difficulté  en  effet  que  le  ch.  Ce  qui  sort  de  leur  gosier  c’est 
un  intermédiaire  indéfinissable  qui  n’est  ni  5 ni  ch.  Autre  obstacle  non 
moins  difficile  à franchir,  ce  sont  les  u.  J’entends  toujours  appeler  mon 
célèbre  Jules  : Ziles.  Devant  le  /,  c’est  la  pleine  déroute.  Je  crois  qu’il 
faut  renoncer  à la  prononciation  exacte. 

A propos  de  Jules,  savez-vous  qu’il  est  revenu  pour  la  troisième  fois? 
La  faim  chasse  le  loup  des  bois,  et  ramène  Jules  au  bercail  hospitalier. 
Nous  l’avions  bien  prévu.  Sa  blouse  a plus  de  trous  que  de  fils,  son 
lamba  devenu  gris  s’effiloche  au  nord  et  au  sud,  et  je  crois  que  son 
estomac  s’est  creusé  de  l’est  à l’ouest  dans  toute  la  longueur.  Aussi  est-il 
rentré  pour  chercher  du  riz  au  bout  de  sa  bêche  sur  le  terrain  de  Talata. 

J’oublie  cependant  un  détail.  Il  s’est  présenté  avec  un  antique  mais 
immense  panama , qui  ajoute  à ses  avantages.  Ses  bonnes  grosses  lèvres 
sont  presque  seules  à sortir  de  dessous  ce  pavillon  ambulant.  Comme  il 
se  tient  droit,  à l’instar  d’une  perche,  et  qu’il  n’est  pas  plus  gros  que  de 
raison,  il  me  fait  l’effet  d’un  gros  champignon  qui  se  déplace  lentement. 

25  novembre. 

Nous  avons  reçu  la  visite  du  Résident. 

Dès  six  heures  et  demie  j’achevais  mon  déjeuner,  quand  on 
m’annonce  que  son  escorte  est  en  vue.  Dévalant  de  la  colline  voisine,  un 
flot  de  bourjanes  emportait  avec  une  vitesse  étonnante  trois  filanjanes.  Je 
monte  à cheval,  et  nous  partons  à leur  rencontre.  Avec  moi  se  trouvaient 
tous  les  gros  bonnets  de  la  localité.  Un  chœur  de  chanteuses  martelait  en 
cadence  un  de  ces  chants  betsiléos  de  bienvenue  qui  peuvent  se  prolonger 
pendant  toute  une  journée,  sans  grands  frais  de  musique.  A l’approche 
des  autorités,  je  quitte  Trésor , le  Résident  a l’amabilité  de  descendre  de 
filanjane  et,  simplement,  sans  dépenses  extraordinaires  de  politesse,  nous 
prenons  tous  à pied,  la  route  qui  conduit  à mes  constructions.  Chemin 
faisant,  l’on  cause  cordialement.  Notre  visiteur  connaît  parfaitement  le 
pays  et  les  habitants.  Il  jette  un  coup  d’œil  sur  les  différents  bâtiments, 
car  il  est  très  pressé  et  nous  redescendons  ensemble  vers  la  ville. 

Ah!  les  jolis  paysages!  et  les  belles  couleurs!  éteintes  ou  noyées  dans 

CHEZ  LES  BETSILÉOS..  7 


io8 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


les  brumes  de  l’hiver,  elles  commencent  à renaître.  L’avenue  de  Talata 
est  propre  comme  un  sou  neuf;  les  habitants  ont  mis  leurs  beaux  habits 
et  drapé  leurs  blancs  lambas.  Ça  et  là  se  détache  une  matrone  en  robe 
rose,  un  enfant  en  blouse  écarlate.  Le  soleil  déjà  éclatant,  mais  encore 
fortement  incliné  sur  l’horizon,  détaille,  en  les  ombrant  largement,  les 
moindres  reliefs  des  maisons,  les  moindres  plis  des  vêtements.  Les 
groupes  sont  dispersés  gracieusement  et  irrégulièrement  sur  les  deux  côtés 
du  chemin.  L’effet  d’ensemble  est  ravissant,  si  séduisant  que  M.  le 
Résident  ne  put  s’empêcher  de  dire  et  de  redire  que  la  ville  était  très 
coquette,  fort  propre  et  bien  entretenue. 

3o  novembre. 

En  ce  pays  les  écoles  comme  les  maisons  ne  sont  guère  sûres  du 
lendemain.  La  constance  est  une  vertu  encore  ignorée  des  bâtisses  et  des 
individus.  Cependant,  actuellement,  c’est  visible,  il  y a une  école  à 
Taiata,  une  école  qui  sera  supérieure,  si  Dieu  lui  prête  vie,  et  qui,  pour 
le  moment,  compte  une  douzaine  d’élèves  triés  sur  le  volet,  choisis 
parmi  la  fine  fleur  des  petits  pois  scolaires  environnants.  Nous  sommes 
allés  les  récolter,  Trésor  et  moi,  dans  tout  le  district,  un  par  un,  s’il  vous 
plaît.  La  proposition  de  venir  à Talata,  pour  y apprendrefle  français,  le 
calcul  et  les  sciences  transcendentales,  fut  accueillie  partout  avec  enthou- 
siasme. C’était  à qui  solliciterait  la  faveur  d’être  reçu.  Beau  mouvement! 
Quelles  en  seront  les  réelles  conséquences?  C’est  ce  que  je  suis  encore  en 
train  de  me  demander. 

Donc,  au  jour  convenu,  mes  brebis  choisies  se  présentent.  Accueil 
paternel  et  aussi  aimable  que  possible.  Le  professeur,  le  règlement,  le 
riz,  tout  est  prêt.  Un  solennel  premier  coup  de  cloche!  et  Ton  commence. 
Les  deux  premières  journées  furent  une  aurore  perpétuelle.  On  ne  ren- 
contrait, plantés  sur  les  talus,  juchés  dans  les  embrasures  des  fenêtres, 
ou  accroupis  contre  un  mur,  qu’écoliers  rabâchant  avec  un  zèle  extraor- 
dinaire leurs  premières  leçons  de  français  et  de  calcul.  Sur  ce,  tout 
bourgeonnant  moi-même  d’espérance,  je  fais  une  courte  absence.  Au 
retour,  selon  mon  habitude  et  suivant  le  conseil  de  Molière,  je  me  pré- 
parais à toutes  les  misères,  à une  quinzaine  de  difficultés  et  à une  cin- 
quantaine de  kabarys.  Gela  n’alla  pas  si  loin,  mais  j’appris  que  deux  de 
mes  moineaux  avaient  quitté  la  cage  dorée  où  on  leur  apprenait  à 
roucouler,  et  il  ne  fallut  pas  un  long  examen  pour  deviner  que  les  autres 
avaient  déjà  une  patte  en  l’air  et  l’aile  à demi  déployée. 

Il  fallait  à tout  prix  couper  court  à pareille  désertion.  Je  résolus 
donc  d’être  impitoyable.  Ordre  est  donné  à deux  de  mes  aides  d’aller  à 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


1°9 


ia  poursuite  des  fugitifs  et  de  leur  tenir  le  petit  discours  suivant  : « Le 
Père  vous  ordonne  de  revenir.  Si  vous  refusez  de  rentrer  comme  écoliers, 
le  Père  exige  que  vous  veniez'  du  moins  comme  manœuvres.  Vous 
travaillerez  trois  jours  pour  payer  le  riz  que  vous  avez  digéré,  les  livres 
que  vous  avez  gâtés,  et  le  professeur  que  l’on  a fait  venir  exprès  pour 
vous...  sinon  gare  à vous.  » Suivent  quelques  menaces  selon  les  âges  et 
les  individus. 

L'objurgation  produisit  son  effet.  Au  retour  des  fugitifs,  grand 
kabary , réitérant  les  mêmes  menaces  à l’adresse  des  futurs  délinquants  : 
« D’ailleurs,  ajoutai-je,  pourquoi  vous  sauver  sans  dire  gare?  Si  vous  êtes 
tristes,  si  vous  avez  quelque  motif  sérieux  de  partir,  venez  causer  avec 
moi  et  nous  arrangerons  le  tout  pour  le  mieux.  Z’avez  compris?  — Oui.  » 
Hum!  hum!  on  verra. 

Aujourd’hui,  billet  d’un  troisième.  « Pas  apprivoisé!  » Pourquoi? 
Impossible  d’en  dénicher  la  raison.  L’un  des  précédents  ne  s’était -il  pas 
sauvé,  parce  qu’il  avait  rêvé  que  sa  mère  était  malade?  Nos  Betsiléos  ont 
souvent  des  idées  singulières  à propos  de  rêves.  Je  me  contentai  donc  de 
répondre  à l’auteur  du  billet  que  rien  ne  pressait,  qu’en  tous  cas,  il  ne 
pouvait  être  reçu  maintenant  à l’école  normale,  et  que  de  plus  il  n’y 
avait  pas  de  raison  pour  qu’il  pût  s’habituer  davantage  à la  normale 
puisque  nous  avons  ici  le  même  règlement.  « Tu  as  saisi?  — Oui.  » 

Compris  ou  pas  compris,  je  tiendrai  ferme  et  me  suis  promis  d’être 
presque  cruel  envers  mes  écoliers  déserteurs.  Si  vous  saviez  quelles 
misères  ces  échappées  et  ces  fuites  incessantes  causent  dans  toutes  les 
grandes  écoles!  Les  classes  sont  démontées,  l’enseignement  avance  cahin- 
caha,  on  piétine  sur  place,  bref  on  obtient  en  fait  de  travail  et  de  succès 
le  quart  de  ce  que  l’on  aurait  avec  une  classe  régulièrement  suivie.  Serai- 
je  plus  heureux  que  d’autres  et  pourrai-je  former  un  noyau  d’élèves 
sérieux  et  constants?  C’est  ce  que  le  bon  Dieu  sait  et  ce  que  l’avenir 
nous  dira  petit  à petit. 

ier  décembre. 

Le  gros  événement,  le  clou  de  cette  journée  pourtant  déjà  si  hérissée 
d’aventures  piquantes,  ce  fut  le  combat  homérique  et  prolongé  de  messire 
Trésor  avec  la  jument  du  pasteur  protestant  anglais.  Comment  celui-là 
s’est-il  échappé  des  mains  de  son  conducteur,  et  comment  celle-ci  l’a-t-elle 
rejoint?  peu  importe!  Toujours  est-il  que  j’étais  à ma  table,  me  reposant 
des  émotions  précédentes,  lorsque  j’entends  tout  à coup  un  bruit  confus 
de  voix.  Qu’y  a-t-il?  Je  mets  le  nez  à la  porte  et  je  vois  nos  deux  animaux 
se  jetant  l’un  sur  l’autre,  hennissant,  ruant,  piaffant,  se  dressant  de  toute 


! ÎO 


CHEZ  LES  BETSÏLÉOS. 


leur  hauteur,  bondissant  par-dessus  tout,  et  tenant  à distance  respec- 
tueuse une  foule  déjà  considérable.  J’essaie  d’empoigner  ma  bête.  Juste 
le  temps  d’esquiver  une  maîtresse  ruade.  Je  ne  m’y  suis  pas  frotté  une 
seconde  fois. 

Justement  M.  le  Pasteur  en  personne  montait  l’avenue.  Je  m’avance; 
nous  nous  saluons  ; on  se  serre  la  main  ; et  je  l’invite,  puisqu’il  est  près 
de  la  maison,  à venir  attendre  le  résultat  de  la  poursuite.  « Nous  ne 
pouvons  décemment  courir  à travers  champs.  On  est  allé  chercher  une 
grande  corde;  venez  vous  reposer  chez  moi.  » Le  pauvre  pasteur  fut-il 
estomaqué  de  ma  proposition?  il  ne  sut  que  me  répondre  : « Merci,  » 
et  il  continua  à suivre  du  regard  et  des  jambes  la  course  échevelée  de 
nos  deux  bidets.  Ceux-ci  ne  se  firent  pas  faute  de  rendre  visite  aux  quatre 
points  cardinaux.  Une  manœuvre  habile  mit  pourtant  fin  au  combat  et  à 
la  poursuite.  On  me  ramena  en  grand  cortège  mon  animal  pas  trop 
endommagé. 

2 décembre. 

Dans  ma  petite  promenade  du  soir,  j’ai  assisté  à la  confection  des 
cuillers  en  bois  si  en  usage  dans  ce  pays.  Un  groupe  de  Tanales  s’était 
arrêté  pour  le  dîner  et  deux  d’entre  eux  étaient  en  train  de  confectionner 
leur  couvert.  Cela  se  fabrique  très  sommairement  et  très  habilement  avec 
une  hache  et  un  vieux  couteau.  Le  premier  opérateur  saisit  une  bûche  et 
l’équarrit.  Peu  à peu  dans  le  morceau  de  bois  informe  se  taille  une  tête, 
une  collerette,  un  corps,  une  jambe.  C’est  encore  grossier,  mais  le  second 
avec  son  couteau,  conduit  l’ustensile  jusqu’aux  confins  du  domaine  de 
Fart.  Tout  est  fini  en  un  quart  d’heure  ou  une  demi-heure  au  plus. 

4 décembre. 

Je  me  trouve  ici,  comme  Notre-Seigneur  en  Judée,  en  face  de  deux 
catégories  d’hommes  bien  distinctes.  Les  uns,  et  grâce  à Dieu,  c’est  la 
majorité,  ne  demandent  qu’à  vivre  en  paix  avec  moi.  A ceux-là  je  ferai 
tout  le  bien  possible.  Les  autres,  en  petit  nombre,  appartiennent  à la 
classe  de  ces  oiseaux  nocturnes  que  blesse  la  lumière.  Ceux  que  je  cherche 
à gagner,  ce  ne  sont  pas  tant  ces  marchands  sans  conviction,  qui  n’ont 
d’autre  souci  que  d’amasser  de  l’argent,  et  qui  viendraient  à moi  si  je 
pouvais  et  si  je  voulais  les  acheter;  mais  ces  pauvres  petits  enfants, 
engagés  dans  les  chemins  de  l’erreur,  sans  connaissance  et  sans  respon- 
sabilité. Nous  sommes  déjà  bons  amis.  Lorsque  je  passe,  ils  me 
saluent  gentiment,  et  c’est  à qui  répétera  : « Bonjour,  mon  Père.  » Et 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


1 I 1 


les  parents  de  dire  : « Ce  sont  vos  enfants.  » A quoi  je  réponds  moitié 
souriant,  moitié  triste  : « Pas  encore.  » Sous-entendu  bien  compris  de 
tous,  qui  finira,  avec  la  grâce  de  Dieu,  par  produire  son  effet. 

5 décembre. 

Il  y a quelques  jours,  je  recevais  aussi,  non  pas  un  gros  personnage, 
mais  un  honnête  soldat  devenu  colon,  forgeron  de  son  métier,  cultivateur 
par  occasion  et  implanté  pour  la  vie  dans  le  terrain  malgache.  Dans  son 
jeune  temps,  il  fut  apprenti  chez  la  mère  du  R.  P.  Supérieur  de  la 
mission.  Gibelin,  c’est  le  nom  de  mon  soldat,  a gardé  de  sa  patronne  un 
souvenir  attendri  : « Le  dimanche,  me  raconte-t-il,  elle  m’appelait  et  me 
glissait  une  pièce  blanche  pour  que  je  pusse  m’amuser  avec  mes  cama- 
rades. » Bref,  l’apprenti  devint  ouvrier  habile,  puis  s’engagea,  courut  le 
Tonkin  et  la  Chine,  et  s’en  vint  finir  sa  carrière  à Madagascar. 

Comme  tous  ses  semblables,  il  aurait  pu,  il  aurait  dû  faire  fortune, 
mais...  mais,  on  avait  des  vignes  dans  la  Camargue...  merveilleuses!... 
mais,  mais...  la  fortune,  les  vignes,  tout  a coulé  sous  les  ondées  de  l’exis- 
tence. Gibelin,  pourtant,  n’est  pas  pauvre,  car  il  a trente-six  cordes  à son 
arc.  Pour  le  moment,  il  fournit  de  viande  l’administration,  soigne  ses 
vaches  et  ses  arbres,  parcourt  les  marchés  en  quête  de  bonnes  occasions, 
bricole  des  jougs  pour  attelage,  raccommode  les  voitures,  et  fabrique 
merveilleusement  les  saucissons. 

Dans  le  résumé  qu’il  voulut  bien  me  donner  de  sa  vie  aventureuse, 
se  glisse  le  récit  de  la  prise  de  Tananarive  par  Gibelin  en  personne.  Le 
général  Duchesne,  le  général  de  Torcy,  tous  les  gros  bonnets  passeront 
désormais  au  second  plan  dans  les  histoires  véridiques  et  impartiales. 
Voici  la  narration  authentique  de  ce  brillant  fait  d’armes  : 

« Nous  arrivons  en  vue  de  l’Observatoire.  L’ennemi  y avait  logé  de 
l’artillerie.  A plusieurs  reprises  on  lance  à l’assaut  de  la  position  les 
tirailleurs  sakalaves.  Ils  sont  obligés  de  rebrousser  chemin.  Ce  que 
voyant,  le  lieutenant  s’adresse  aux  Européens.  A vous  maintenant!  Nous 
étions  six  ou  sept.  N’importe,  on  grimpe,  on  rampe,  on  bondit,  l’ennemi 
décampe,  les  canons  sont  pris.  Naturellement  nous  les  retournons  contre 
l’adversaire.  Déception!  Les  percuteurs  sont  faussés.  Heureusement,  je 
les  redresse  rapidement.  Les  obus  sont  prêts.  Une...  deux...  Boum... 
Fracas  épouvantable  en  ville...  Tananarive  hisse  le  pavillon  blanc, 
Tananarive  est  prise.  » 

Qui  nous  parlera  encore,  après  ce  récit,  des  combinaisons  savantes 
de  l’état-major?  Celui  qui  a tout  fait,  c’est  celui  qui  redresse  les  chevilles 


1 12 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


des  canons...  c’est  Gibelin!  Après  tout,  pourquoi  ne  serait-ce  pas  vrai? 

Les  colons  européens  à Madagascar  sont  si  peu  nombreux  que  c’est 
pour  eux  une  vraie  jouissance  de  parler  avec  abandon  à un  ami,  et  quelles 
que  soient  leurs  convictions  religieuses  ils  sentent  bien  que  le  missionnaire 
est  leur  seul  et  véritable  ami. 

10  décembre 

Malgré  les  menaces  perpétuelles  d’un  vilain  ciel  chargé  de  grosses 
nuées  bombées  et  grisâtres,  la  distribution  des  prix  chez  les  Frères  a pu 
se  faire  suivant  toutes  les  rubriques,  dans  la  cour  de  l’école,  en  partie 
recouverte  d’une  immense  toile  de  tente. 

Lorsque  j’arrive,  une  demi-heure  avant  l’ouverture  du  rideau  (car  il 
faut  vous  dire  qu’il  y a une  scène,  des  décors  et  un  rideau),  donc,  lorsque 
j’arrive  pour  grimer  de  moustaches  noires  les  figures  déjà  sombres  de 
nos  acteurs,  la  cour  des  Chers  Frères  représente  exactement  une  four- 
milière en  pleine  activité.  Quatre  cents  enfants,  de  tout  âge  et  de  toutes 
tailles,  se  croisent,  se  bousculent,  dans  un  fouillis  inexprimable.  Les 
bancs  des  classes  passent  par  la  porte,  sautent  par  les  fenêtres  et  s’en 
viennent  en  sarabande  échevelée  s’installer  provisoirement  dans  un 
magnifique  désordre,  en  attendant  que  l’œil  et  la  main  du  Cher  Frère 
Directeur  s’en  viennent  mettre  l’ordre  et  la  lumière  dans  ce  chaos.  Fina- 
lement le  tout  se  désenchevêtre  peu  à peu,  des  chaises,  voire  même  quel- 
ques fauteuils  empruntés  attendent  les  autorités,  et  les  innombrables 
moutards  finissent  par  se  grouper  autour  de  leurs  professeurs  respectifs. 

Les  Sœurs  arrivent  avec  leurs  deux  cents  filles  et  fillettes;  les  invités 
pénètrent  un  à un  dans  le  sanctuaire  (car  on  a eu  soin  d’installer  à la  porte 
un  tourniquet  à quatre  branches  qui  ne  livre  passage  qu’à  une  seule  per- 
sonne à la  fois).  Ces  Messieurs  les  commerçants,  les  officiers  et  autres 
gros  personnages,  sont  reçus  à la  grande  porte.  Vers  9 heures,  tout  le 
monde  est  à son  poste.  Frère  Jérôme  a son  bâton  en  main,  son  piston  en 
bouche;  un,  deux,  trois;  pan,  pan,  pan,  et  la  toile  se  lève,  et  la  musique 
entonne  son  premier  morceau. 

Toujours  intéressante  cette  musique,  car  on  est  toujours  un  peu  ému 
en  l’écoutant.  A la  jouissance  de  la  note  présente  se  mêle  toujours  quelque 
crainte  pour  la  note  à venir.  Aurons-nous  un  la  ou  un  canard?  Combien 
d’accidents  à la  clef  et  hors  de  la  clef?  Quelquefois  le  trombone,  ou  ce  qui 
le  remplace,  s’étouffe  dans  un  soupir;  les  gros  cuivres  s’essoufflent  à pour- 
suivre la  petite  flûte;  quelques  heurts,  quelques  bémols  inconscients, 
quelques  contre-temps  involontaires,  mais  somme  toute,  l’ensemble  arrive 
au  port  de  la  dernière  mesure  sans  trop  de  naufrage,  et  le  Frère  Jérôme 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


1 1 3 


peut  être  content  de  ses  artistes.  Lui-même  est  artiste  sur  toute  la  ligne. 
Les  rideaux,  les  coulisses,  le  fond  du  théâtre  sont  son  œuvre.  Sur  le 
rideau,  on  voit,  objet  de  l’admiration  universelle,  une  rue  avec  de 
grandes  maisons  à plusieurs  étages,  au  fond  un  jardin  public,  par-ci, 
par-là  des  personnages,  une  ligne  de  soldats  faisant  l’exercice,  un  monsieur 
poli  qui  salue  une  dame  élégante,  un  autre  monsieur  coiffé  d’un  gibus 
exagéré,  un  chien,  une  voiture  à deux  chevaux  et,  — merveille  des 
merveilles,  — un  chemin  de  fer,  qui  s’en  vient  bon  garçon,  à travers  la 
place  publique,  en  fumant  et  en  soufflant.  Et  nos  Betsiléos  d’ouvrir  les 
yeux  tout  ronds  pour  admirer  ce  chemin  de  fer,  ce  fameux  chemin  de  fer 
dont  on  leur  parle  tant.  La  toile  du  fond  porte  un  superbe  palais  d’un  style 
quelque  peu  flamboyant,  à faire  rêver  un  architecte.  Sur  les  coulisses, 
des  pots  étrusques,  une  cheminée,  des  fleurs,  des  panoplies.  Et  je  ne  mets 
dans  ma  description  aucune  malice,  car  je  trouve  que  le  Cher  Frère 
Jérôme  a fait  quelque  chose  de  très  réussi  au  point  de  vue  du  spectateur. 

D’ailleurs  il  a d’autres  cordes  à son  arc  que  sa  musique  et  ses  pin- 
ceaux. Il  empaille,  non  pas  ses  élèves,  qui  ne  sont  pas  des  empaillés,  mais 
tous  les  oiseaux,  toutes  les  bêtes  empaillables  de  la  création.  Le  lapin  qui 
paraîtra  tout  à l’heure,  est  une  de  ses  œuvres.  C’est  lui  encore  qui  a com- 
biné ces  savantes  barbes  rousses,  noires  ou  blanches  qui  décoreront  le 
minois  bronzé  des  personnages  principaux.  Je  n’en  finirais  pas  d’énumérer 
tous  ses  talents. 

Pendant  le  temps  que  nous  divaguons  sur  le  compte  du  directeur, 
l’orchestre  a déroulé  toutes  ses  harmonies,  le  coup  de  baguette  et  le 
coup  de  gosier  de  la  dernière  note  ont  été  donnés  avec  entrain,  la  toile 
se  lève... 

Les  prix!  gentille  déclamation  par  une  bande  de  gamins  épanouis 
qui,  suivant  l’habitude  innée  chez  tous  leurs  semblables,  déclanchent 
automatiquement  leurs  gestes  anguleux  et  gauchement  charmants.  C’est 
convenu;  on  a dit  qu’il  fallait  montrer  son  cœur  à tel  endroit  : le 
moment  venu,  toutes  les  petites  mains  font  un  arc  de  cercle  qui  s’en  vient 
aboutir  approximativement  aux  environs  de  l’estomac,  ou  au  beau  milieu 
de  la  ceinture. 

Après  le  panégyrique,  la  réalité!  Prix  de  la  7e  classe.  Les  élèves 
reçoivent  une  enveloppe.  A l’intérieur,  le  précieux  papier  qui  leur  donne 
droit  à certaine  petite  somme  ou  à certains  livres  classiques  plus  coûteux. 
Il  en  sera  de  même  pour  toutes  les  classes.  Je  crois  que  le  lauréat  de  la 
ire  classe  le  mieux  servi,  a atteint  ses  7 fr.  5o.  Or,  il  était  bourré  de 
premiers  prix.  Les  moins  bien  partagés  recevaient  pour  la  valeur  de  1 ou 
2 francs.  Vous  voyez  qu'il  n’y  a pas  d’excès.  Beaucoup  de  ces  prix  sont 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


i 14 

dûs  à la  générosité  des  colons  ou  autres  Européens  de  Fianarantsoa. 

Puis  six  ou  sept  petits  Européens  montent  sur  l’estrade.  Dialogue 
enfantin  où,  comme  il  convient,  « la  vertu  est  récompensée  et  le 
vice  puni.  » 

Admirons  encore,  durant  l’intermède,  les  musiciens,  les  joues  gonflées, 
les  pieds  qui  marquent  la  mesure,  le  corps  qui  se  ba’ance  au  gré  de  l’har- 
monie, les  fronts  presque  rougis  par  l’effort;  et  certain  lamba  remarquable 
où  se  trouve  peinte  au  naturel  l’idylle  fleurie  de  quelque  Philémon  et 
Baucis.  Son  heureux  possesseur  s’époumonne  à fournir  sa  quote-part  de 
notes  cuivrées  et  retentissantes. 

Voici  mieux  : du  tragique.  Sérafino  le  bandit.  Le  fond  de  la  pièce, 
c’est  une  vendetta , le  théâtre  de  l’action,  naturellement,  en  Corse.  La 
femme  a été  tuée,  un  fils  blessé  et  tenu  en  captivité,  le  père  veut  se 
venger.  Son  petit  garçon,  bon  comme  un  cœur,  pieux  comme  un  ange, 
intervient;  les  circonstances  le  favorisent,  le  père  pardonne,  le  fils  aîné 
est  retrouvé,  le  brigand  se  convertit,  et  le  spectateur  est  satisfait.  Evidem- 
ment les  trois  unités  de  MM.  Aristote  et  Boileau  n’ont  rien  à voir  dans 
le  drame.  Le  premier  acte  est  un  peu  long,  le  deuxième  un  peu  court, 
en  un  quart  d’heure  nous  avons  été  menés  de  5 heures  du  matin,  lorsque 
M.  le  Curé  doit  dire  sa  messe,  jusqu’à  8 heures  du  soir,  moment  convenu 
pour  l’embuscade.  Seuls  sans  doute  s’en  sont  aperçus  les  malheureux 
puristes  qui  comme  votre  serviteur  ont  passé  « la  fleur  de  leur  jeunesse  » 
(expression  de  mon  caporal)  à sécher  sur  les  bancs  de  l’école.  Tant  pis 
pour  eux,  et  tant  mieux  pour  tous  les  braves  spectateurs  blancs  ou  noirs 
qui  ont  goûté  sans  mélange  le  jeu  et  la  musique  de  nos  artistes.  Il  faut  se 
rappeler  que  ce  sont  des  enfants  qui  jouent  dans  une  langue  étrangère. 
L’aisance  avec  laquelle  ils  débitent  leurs  pages  de  français  peut  faire 
oublier  un  instant  la  peine  qu’ont  dû  se  donner  leurs  maîtres  pour  les 
amener  à cette  facilité  et  à cette  assurance.  Réflexion  faite,  on  reste 
émerveillé,  et  l’on  a le  droit  de  s’étonner  de  certaines  paroles  de  person- 
nages considérables  qui  semblent  vraiment  par  trop  oublier  ce  que  la 
mission  catholique  et  en  particulier  les  Chers  Frères  ont  fait  pour  le  déve- 
loppement de  la  langue  française  en  ce  pays.  Et  à ceux  qui  l’oublient,  on 
est  tenté  de  demander  chez  qui  et  à qui  ils  vont  demander  leurs  compta- 
bles, leurs  employés  et  leurs  interprètes. 

i3  décembre. 

De  l’eau,  de  l’eau,  de  l’eau,  en  haut,  en  bas,  au  milieu,  à droite,  à 
gauche,  dans  mes  souliers,  dans  mes  poches,  sur  mon  pauvre  chapeau 
melon,  sur  mon  pauvre  Trésor , dont  la  crinière  se  coagule  en  dents  de 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


1 1 5 


scie  et  la  queue  en  immense  pinceau  d’aquarelle.  Voilà  toute  ma  visite  à 
Antsaboka,  poste  du  sud  le  plus  éloigné,  le  moins  bien  monté  pour  me 
recevoir. 

A peine  étions-nous  partis  qu’il  pleut.  Impossible  d’aborder  la  mon- 
tagne. Arrêt  à Maneva.  Nuit  à Maneva.  Le  lendemain  matin,  dimanche, 
départ,  brouillard;  arrivée  : menaces  de  pluie;  réunion  : pluie  et  fièvre. 
Où  loger?  rien  en  dehors  de  la  case-chapelle.  Où  mettre  Trésor? 

' Le  soir,  tandis  que  je  confesse,  la  pluie  fait  rage  au-dessus  et  finit 
par  passer  au  dedans  sous  forme  de  gouttières  monstrueuses  qui  arrosent 
confesseur  et  pénitent.  La  partie  ouest  de  la  chapelle  est  une  cascade  et 
un  étang.  Sur  ce,  on  me  signale  un  malade  à visiter  à un  kilomètre. 
Entre  deux  bordées  nous  partons,  nous  revenons  en  pleine  ondée.  Heu- 
reux puncho  (imperméable)  qui  m’a  sérieusement  protégé  le  thorax  tout  en 
recueillant  des  ruisselets  à destination  de  mes  chaussures,  lesquelles  sont 
remplies  jusqu’au  dernier  œillet  de  lacet.  Quand  on  a des  pantoufles  et 
des  bas  de  rechange,  on  peut  encore  réparer  le  désastre,  mais  rien  n’est 
là  pour  dessécher  les  étangs  intérieurs  de  la  case.  Force  m’est  de  passer 
la  nuit  avec  eux. 

L’inondation  m’attendait  au  retour.  « Oh!  le  joli  petit  ruisseau, 
quelques  herbes  jaunettes  qui  se  laissent  incliner  et  relever  doucement  au 
fil  de  l’eau  claire,  un  frais  tapis  de  gazon  au  point  de  départ  et  au  quai 
d’arrivée.  Voyons,  Trésor,  pas  de  bêtises,  aie  pas  peur,  pas  profond, 
d’autres  ont  passé.  » Trésor  ne  dit  pas  mot  à ce  beau  discours  et  n’en 
pense  pas...  plus,  Pourtant  il  se  défie.  L’obéissance  due  aux  éperons 
l’emporte,  hélas!  pas  loin.  Trésor  est  dans  l’eau;  ses  longues  jambes 
grêles  sont  dans  la  boue  et  tous  les  deux  nous  sommes  dans  le  pétrin.  Il 
enfonce;  nous  enfonçons  jusqu’à  la  selle.  Au  lieu  d’aborder  sur  l’autre 
rive,  Trésor  cherche  une  issue  dans  le  cours  d’eau  et,  pour  comble 
d’infortune,  met  dans  l’étrier,  que  mon  pied  venait  de  quitter,  son  sabot 
sud-sud-est.  « Hercule!  Hercule!  à mon  aide!...  » Hercule,  c’est  mon 
suivant,  qui  d’ailleurs  avait  passé  avant  moi.  A nous  deux  nous  parvenons 
à hisser  Trésor  hors  de  l’eau,  nous  dégageons  sa  malheureuse  jambe  de 
l’étrier  et  nous  nous  mettons  en  devoir  de  nettoyer  à fond  la  pauvre  bête 
au  sortir  de  ce  bain  forcé.  La  route  se  continue  dans  l’humidité  et  au 
milieu  des  rochers,  sans  autre  nouvelle  émotion  qu’une  descente  presque 
à pic  du  haut  d’une  montagne;  mais  Trésor  est  habitué  à ce  genre  de 
dégringolades  et  j’ai  fait  de  mon  côté  comme  si  je  l’étais.  Pas  d’autre 
conséquence  qu’un  léger  rhume  de  cerveau  éteint  ou  épongé  au  bout  de 
deux  jours.  Trésor  a attrapé  un  petit  rhumatisme  qu’il  a eu,  depuis,  la 
bonne  idée  de  laisser  sur  la  route. 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


1 16 


Entre  nous,  ne  trouvez-vous  pas  que  je  devrais  faire  arranger  le  toit 
d’Antsaboka  et  faire  construire  une  niche  quelconque  pour  le  Père  et  son 
cheval?  11  ne  serait  besoin  que  de  quelques  pièces  de  5 francs.  Encore 
faut-il  les  avoir. 

L’école  de  Talata  va  bien.  On  ne  se  sauve  plus.  En  attendant  le 
professeur,  je  fais  la  classe  et  j’enseigne  ba,  be,  bi,  bo,  bu.  J’ai  confec- 
tionné avec  une  grosse  poupée  privée  du  bras  gauche,  un  Enfant-Jésus 
ravissant,  habillé  de  jolies  gazes  et  dentelles  envoyées  par  le  Pensionnat 
de  X...  La  crèche  sera  garnie  de  clinquant  et  autres  merveilles  envoyées 
aussi  de  France.  Je  compte  sur  une  extase  universelle. 

5 janvier  1904. 

Dociles  en  apparence  et  en  réalité,  et  pourtant  extrêmement  délicats 
à manier,  tels  sont  nos  Betsiléos.  Jetterai-je  pour  cela  la  pierre  à mes 
paroissiens?  Mon  Dieu!  non;  le  peuple  de  ce  pays  est  trqp  récemment 
entré  dans  la  civilisation  et  dans  le  christianisme  pour  en  avoir  pris 
toutes  les  délicatesses.  Peut-on  demander  le  désintéressement  complet  et 
la  pauvreté  volontaire  à des  âmes  qui  en  sont  encore  à Va,  b , c,  des  dix 
commandements?  Nous  sommes  exposés  à les  juger  trop  vite  et  par 
conséquent  à les  mal  juger.  Il  peut  y avoir  pour  eux  de  l’héroïsme  là  où 
nous  ne  voyons  qu’une  conduite  raisonnable.  Pour  moi,  je  trouve  un 
véritable  mérite  et  un  vrai  dévoûment  chez  certains,  spécialement  chez 
ces  brevetés  qui  se  refusent  encore  à nous  abandonner  et  se  résignent  à 
20  francs  de  salaire  mensuel,  lorsqu’à  côté,  dans  les  écoles  officielles  ou 
aux  emplois  du  gouvernement,  ils  peuvent  gagner  3o,  40,  80  francs 
par  mois. 

Voilà,  pour  le  dire  en  passant,  une  des  grandes  inquiétudes  que 
donne  la  petitesse  de  notre  budget.  Sans  écoles,  que  de  bien  détruit! 
Gomment  avancer? 

24  janvier. 

L’un  de  mes  Talatains  répond  à mes  avances  qu’il  regrette  de  ne 
pouvoir  envoyer  ses  enfants  à l’école  catholique  parce  qu’il  n’a  que  des 
filles.  Ce  fut  un  trait  de  lumière,  et  le  sort  de  mon  ancienne  chapelle 
maintenant  abandonnée  fut  soudain  fixé  dans  ma  pensée.  Deux  jours 
après  je  proclamai  : « Gens  de  Talata  qui  m’écoutez,  sachez  que  j’ai 
» l’intention  d’ouvrir  pour  vos  demoiselles  un  ouvroir,  c’est-à-dire  un 
» atelier  où  l’on  enseignera  la  couture  et  autres  travaux  propres  aux 
» dames.  » La  proposition  est  claire.  Je  m’attends  à des  réponses  qui  le 


'INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


11? 


seront  beaucoup  moins.  Qu’importe?  la  religion  finira  par  triompher  ici. 
Qui  sait  si  Notre-Dame  de  Boulogne  ne  me  ménage  pas  mes  premiers 
baptêmes  de  convertis  pour  l’inauguration  de  son  sanctuaire?  On  y songe, 
à ce  nouveau  sanctuaire.  Nous  discutons  les  plans  et  les  dimensions. 
Grâce  à quelques  avances,  nous  allons  pouvoir  préparer  la  charpente. 
Y aura-t-il  un  clocher?  deux  clochers?  Pourquoi  pas  un  modeste 
transept?  toutes  graves  questions  qu’il  faut  élucider  avant  le  retour  de  la 
saison  des  travaux. 

En  attendant,  nous  plantons  quelques  milliers  d’arbres  qui  ont  l’air 
de  vouloir  reprendre.  Mes  petits  pensionnaires  montrent  le  même  zèle  à 
creuser  des  trous  qu’à  approfondir  les  difficultés  de  l’arithmétique. 

4 février. 

Voulez-vous  le  bilan  artistique  et  poético-descriptif  du  pays  Betsiléo 
en  ce  dernier  mois  de  janvier?  Un  ciel  obstinément  gris,  marbré  de 
nuages  foncés  qui  traînent  aux  flancs  des  montagnes  leur  rideau  à peine 
translucide  de  brouillards  effilochés  ; un  paysage  terne,  sans  nuances  et 
sans  lumière,  planté  de  rochers  humides  et  miroitant  de  la  dernière 
pluie,  plaqué  irrégulièrement  de  brousse  encore  roussâtre  et  de  verdures 
aux  tons  salis;  dans  la  vallée,  le  Mandranofotsy  qui  roule  des  eaux 
jaunâtres  et  couvre  plus  ou  moins,  suivant  les  ondées,  les  rizières  en 
herbe,  laissant  émerger  çà  et  là  aux  jours  de  déluge  quelques  buissons 
d’arbustes  sombres  ou  quelque  mamelon  plus  élevé;  voilà  toufce  qu’il 
nous  a été  donné,  sinon  d’admirer,  du  moins  de  contempler  matin  et  soir 
sans  interruption. 

De  l’avis  de  tous,  l’année  est  exceptionnellement  désagréable  et 
pluvieuse.  Le  soleil  semble  se  mettre  en  grève  perpétuelle.  C’est  à peine 
si  l’orage  parle  de  temps  en  temps  le  soir,  mais  par  contre  la  pluie  ne  dis- 
continue pas  et  nous  procure  avec  les  inondations  la  délicieuse  surprise 
d’éboulements  inattendus.  Les  maisons  ont  tenu  bon  : ce  sont  surtout  les 
talus,  les  chemins,  les  digues,  les  ponts  qui  ont  dû  payer  leur  écot.  Les 
talus  sont  descendus  dans  les  chemins,  les  chemins  dans  les  ravins,  les 
digues  se  sont  éboulées  dans  les  marais,  et  les  ponts,  suivant  leur  vieille 
habitude,  s’en  sont  allés  à la  dérive,  sans  doute  pour  regagner  leur  pays 
natal,  les  forêts  dont  ils  étaient  sortis. 

Le  malheur  pour  les  ponts  en  particulier,  c’est  que  le  déménagement 
a lieu  subito,  sans  dire  gare.  Mon  pauvre  Trésor  en  sait  maintenant 
quelque  chose.  Il  a senti  tout  à coup  le  deuxième  pont  céder  sous  son 
poids,  ses  jambes  de  derrière  s’enfoncer  dans  le  vide  et  se  river  ensuite 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


1 18 


énergiquement  aux  clous  des  planches  brisées.  Le  supplice  dura  assez 
longtemps.  Les  gens  s’assemblent,  mais  ne  savent  comment  extraire  de 
là,  sans  le  blesser,  l’infortuné  cheval.  On  m’appelle,  j’y  cours  avec  toute 
ma  colonie,  les  uns  portant  des  scies,  un  marteau,  les  autres  des  planches, 
d’autres  leur  ingéniosité  et  leur  bonne  volonté.  J’étais  de  ces  derniers. 
Quand  nous  arrivâmes,  la  tragédie  était  finie.  Trésor  était  délivré,  une 
partie  du  pont  était  en  hachis;  en  somme  mes  braves  Malgaches  avaient 
sérieusement  et  adroitement  travaillé,  car  la  bête  sortait  de  la  trappe 
honnêtement  écorchée,  mais  sans  blessure  grave  et  sans  fracture.  Elle 
aurait  pu  y rester. 

De  la  plaine  on  passe  à la  montagne.  Si  la  pluie  est  récente,  quelle 
jolie  patinoire  pour  le  Bucéphale  qui  piétine  sur  place  et  pour  l’Alexandre 
qui  avec  ses  souliers  européens  se  livre  à la  gymnastique  désespérante  du 
toutou  vanneur  enfermé  dans  un  tambour l Est-ce  tout?  Non,  il  y a les 
descentes  : c’est  encore  pis  que  les  montées.  Il  y a les  rizières.  Oh!  ces 
rizières!  Pendant  que  le  cheval  s’embourbe,  le  missionnaire,  faute 
d’autre  issue,  se  risque  sur  les  minuscules  talus  qui  séparent  les  différents 
étages  inondés.  Vous  voyez  d’ici  cet  équilibre  instable  sur  des  mottes  de 
terre  de  quinze  centimètres  de  large,  aux  trois  quarts  immergées,  quand 
elles  ne  sont  pas  complètement  couvertes  d’eau.  Trente  à quarante  mètres 
de  cet  exercice  avec  l’espoir  toujours  probable  d’un  plongeon,  et  cela 
quelques  minutes  avant  d’arriver  au  point  terminus , au  poste  où  l'on 
doit  dans  une  demi-heure  réunir  son  monde  et  célébrer  la  sainte  Messe! 

Avec  les  ondées  qui  détrempent  les  bagages,  les  caisses,  le  cheval  et 
le  voyageur,  il  y a les  rencontres  de  troupeaux.  Il  y a Messire  Tonnerre 
dont  la  grosse  voix  et  les  éclats  sont  plutôt  désagréables*  lorsqu’on  fait  sa 
rencontre  au  sommet  de  quelque  montagne.  Ceux  que  la  nécessité  a 
amenés  à une  entrevue  solitaire  avec  lui  en  sont  revenus  avec  la  chair  de 
poule,  et  des  récits  à faire  frémir. 

8 février. 

Jusqu’ici  je  suis  enchanté  de  mes  écoliers,  de  leurs  professeurs  et  de 
leur  surveillant.  Age  d’or  qui  durera  toujours,  s’il  plaît  à Dieu.  Si 
j’acceptais  tous  les  candidats,  les  présences  atteindraient  bientôt  la 
cinquantaine,  voire  la  centaine.  Actuellement  vingt  sera  le  grand 
maximum  des  pensionnaires  proprement  dits.  Il  y a des  limites  à tout, 
surtout  aux  ressources.  Grâce  aux  générosités  de  nos  amis  de  France,  je 
suis  cependant  tranquille  pour  un  avenir  de  plusieurs  mois. 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


lig 


i5  février. 

Sont-ce  de  vraies  histoires  de  brigands,  des  promenades  de  fantômes 
ou  de  simples  escapades  de  chats  en  vacances?  C’est  ce  que  l’on  ne  saura 
guère  avant  le  jugement  dernier.  Pour  le  moment,  je  me  contenterai  de 
vous  raconter  les  faits  sans  chercher  à y voir  plus  clair  qu’il  ne  convient 
puisque  ça  s’est  passé  pendant  l’obscurité  des  nuits. 

Je  dois  m’attendre,  lorsque  je  m’absente  un  jour  ou  deux,  à recueillir 
au  retour  une  demi-douzaine  de  nouvelles  désagréables.  C’est  une  loi 
générale.  Donc,  revenant  de  voyage,  ma  première  question  au  débar- 
quement, après  les  profondes  salutations  d’usage,  fut  : « Quoi  de  neuf?  » 
C’était  déjà  ce  qu’on  demandait  en  grec  du  temps  de  Démosthène. 
Réponse  : « Les  voleurs  sont  venus.  — Ah!  et  puis?  — Ils  sont  entrés 
dans  la  cour,  ont  essayé  de  pénétrer  dans  la  chapelle  et,  ayant  été  aperçus, 
ils  se  sont  sauvés.  L’un  portait  des  pierres,  évidemment  pour  se  défendre. 
— Qu’ont-ils  enlevé?  — Rien.  — Conclusion  : mes  amis,  fermez  bien 
toutes  les  portes,  surtout  quand  je  n’y  suis  pas.  >* 

« Quand  je  n’y  suis  pas!  » j’étais  bien  fier.  Le  jeudi  soir,  moi  présent, 
moi  rentré,  ces  messieurs  sont  revenus,  ont  traversé  la  cour,  pénétré  dans 
la  seconde  enceinte  réservée  et  ont  poussé  leur  pointe  et  leur  audace 
jusqu’à  la  porte  qui  fait  face  au  dortoir  des  élèves.  Parvenus  là,  ils  se  sont 
mis  à manœuvrer  la  gâchette,  à bousculer  la  porte  pour  la  forcer.  Mes 
pauvres  décas1  blanchissaient  de  peur  en  entendant  ce  tapage  et  trem- 
blaient encore  le  lendemain  en  me  redisant  l’aventure.  La  porte  ne 
cédant  pas  et  les  décas  se  décidant  à remuer,  le  voleur  se  retira,  revint 
par  le  même  chemin,  et  n’ayant  pu  venir  à bout  de  la  porte,  s’en  prit  à 
la  fenêtre  extérieure  garnie  d’un  volet  qu’il  s’amusa  quelque  temps 
à secouer. 

J’avoue  entre  nous  que  ces  histoires  de  brigands  me  laissent  parfai- 
tement tranquille,  mais  terriblement  rêveur.  A-t-on  jamais  vu  un  voleur 
s’amuser  ainsi  à faire  du  branle-bas  et  choisir  pour  cela  le  quartier  le  plus 
éloigné  de  la  sortie  et  le  plus  habité  de  la  maison?  Je  sais  bien  qu’il 
n’avait  guère  à choisir  et  qu’il  risquait  beaucoup  plus  en  tâtant  direc- 
tement de  mon  côté,  mais  tout  de  même  sont-ce  là  des  mœurs  de 
professionnels? 

Au  narré  de  cette  seconde  tentative,  je  résolus  de  surveiller  la  place 
pendant  la  nuit  suivante.  Ma  fenêtre  en  conséquence  reste  entrouverte 
et  les  portes  sont  barricadées  soigneusement.  A dix  heures,  je  dormais  du 
sommeil  de  l’innocence,  quand  tout  à coup  la  cloche  de  la  chapelle  se 


120 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


met  à tinter.  Une!  en  bas  du  lit;  deux!  à la  fenêtre.  Rien,  rien  de  rien, 
pas  de  vent,  pas  une  ombre,  portes  toutes  closes.  Je  descends,  le  revolver 
en  main.  Il  y a un  demi-clair  de  lune.  Je  parcours  l’emplacement  : rien 
de  dérangé.  Pas  de  berlue,  car  je  ne  suis  pas  le  seul  à avoir  entendu. 
Finalement  je  me  réfugie  dans  ^hypothèse  d’un  gros  oiseau  de  nuit  qui 
sera  venu  agiter  maladroitement  la  cloche  ou  d’un  gros  chat  qui  en 
sautant  en  aura  remué  la  corde.  Si  c’est  affaire  de  sorcellerie,  car  la 
sorcellerie  par  ici  n’est  pas  chose  inconnue,  nous  y mettrons  ordre. 

Le  lendemain,  Trésor  piquait  une  tête  au  travers  d’un  pont.  Déci- 
dément c’est  un  sort.  Tous  les  diables  du  pays  nous  en  veulent.  Nous 
leur  opposerons  les  médailles  de  saint  Benoît.  Quoi  qu’il  en  soit,  la  nuit 
suivante  fut  parfaitement  calme. 

18  février. 

En  fait  de  diables  et  de  revenants,  il  n’y  a eu  selon  toute  vraisem- 
blance qu’un  vilain  hibou  dont  je  viens  de  terminer  brusquement  l’exis- 
tence, et  quelques  vilains  drôles  dont  la  distraction,  paraît-il,  est  d’aller 
faire  du  bruit  pendant  la  nuit  dans  les  hameaux  des  environs.  Un  de  leurs 
tours  consiste  à lâcher  les  bœufs  hors  de  leur  parc.  Pauvres  malheureux, 
qui  se  vengent  comme  ils  peuvent  de  leur  misère. 

20  février. 

Un  de  ces  derniers  soirs  j’étais  occupé  fort  paisiblement  à achever 
mon  repas,  lorsque  j’entendis  tout  près  de  moi,  derrière  le  mur,  une 
symphonie  inattendue.  Plus  agréable  et  plus  douce  au  cœur  que  les 
fanfares  éclatantes  qui  égaient  les  dîners  officiels,  elle  s’élevait  dans  le 
silence  avec  cette  allure  de  mélancolie  plaintive  et  traînante  qui  accom- 
pagne presque  tous  les  chants  malgaches.  J’écoutai.  C’était  un  cantique  à 
la  Sainte  Vierge.  Je  me  gardai  bien  de  l’interrompre,  et  pendant  quelques 
minutes  je  jouis  de  la  délicieuse  sérénade  qui  m’était  offerte. 

Qu’était-ce  donc?  Simplement  mes  petits  hommes  qui  ayant  aperçu 
une  table  récemment  apportée  pour  la  classe  et  déposée  contre  le  mur, 
n’avaient  pu  résister  à l’honnête  tentation  de  venir  s’y  percher  comme  des 
moineaux  et  d’y  chanter  comme  des  rossignols.  Les  plus  jeunes  faisaient 
la  partie  haute,  les  autres  l’accompagnement. 

Et  si  vous  aviez  été  là,  vous  auriez  pu  entrevoir  à travers  les  brumes 
de  la  nuit  commençante  une  série  de  formes  blanches  de  plus  en  plus 
indécises,  soutenues  entre  ciel  et  terre  par  des  supports  déjà  rendus  invi- 

(1)  Les  décas  sont  les  aides-de-camp  ou  hommes  de  confiance  du  missionnaire. 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


121 


si  blés  ; à faire  croire  que  pour  nous  compenser  des  diables,  une  volée 
d’anges  était  venue  s’ébattre  parmi  nous. 

Dans  la  maison  des  professeurs  on  chante  aussi.  Çe  sont  deux  chœurs 
qui  se  font  écho  dans  le  calme  du  crépuscule.  En  haut,  les  étoiles;  autour 
de  nous  les  ombres  s’agrandissant;  du  fond  de  la  vallée  des  bruits 
intermittents  et  variés  qui  s’éteignent  avec  les  derniers  feux.  Avouez  que 
les  soirées  de  Talata  ne  sont  pas  dépourvues  entièrement  de  poésie, 
d’exotisme  et  surtout  de  consolations  pour  le  missionnaire. 

Une  chose  encore  que  la  France  a désapprise  ; un  spectacle  qui  ne  se 
voit  plus  guère  que  dans  le  célèbre  tableau  de  Millet  se  renouvelle  ici  tous 
les  jours.  U Angélus  sonne  : où  qu’il  soit  et  quoi  qu’il  fasse,  mon  petit 
peuple  s’arrête,  se  jette  à genoux  et  récite  dévotement  la  prière  à Marie. 

21  février. 

A quoi  tient  le  sort  des  empires?  Ces  jours-ci  je  faisais  tracer  la  limite 
de  la  propriété  : l’on  vient  me  prévenir  que  certain  Talatain  est  furieux. 
On  lui  abîme  son  manioc,  dit-il,  et  il  veut  empêcher  les  ouvriers  d’exécuter 
le  travail.  Sur  place,  je  reconnais  que  l’homme  n’était  pas  entièrement 
dans  son  tort.  Mes  travailleurs  avaient  élargi  quelque  peu  la  ligne  de 
démarcation  au  détriment  d’une  douzaine  de  pieds  du  susdit  manioc. 
Néanmoins  comme  au  fond  le  dommage  était  nul  et  que  le  citoyen  avait 
plutôt  cherché  noise  que  justice,  je  jugeai  la  dispute  inutile  et  déclarai  au 
plaignant  qu’il  aurait  dû  s’adresser  directement  à moi.  Il  se  calma  et 
regagna  ses  pénates.  / 

Or  trois  ou  quatre  jours  après,  ne  voilà-t-ii  pas  que  son  serin  d’enfant 
s’enfonce  en  jouant  un  énorme  haricot  au  fond  de  la  narine  droite.  Toutes 
les  tentatives  pour  l’extraire  n’aboutirent  qua  faire  pénétrer  plus  avant 
le  gênant  locataire.  De  là,  inquiétude  maternelle  et  paternelle  et,  faute  de 
mieux  ou  de  pis  (je  veux  dire  de  docteur),  on  s’adresse  au  missionnaire. 
Le  bambin  est  porté  à mon  domicile  et  couché  sur  une  table.  Le  haricot 
est  si  bien  engagé  que  rien  n’en  est  visible  extérieurement.  Les  pinces  sont 
jugées  trop  grosses  pour  travailler  au  fond  de  ce  puits  minuscule.  J’en 
appelle  aux  aiguilles  et  de  fait  l’aiguille  pique  l’intrus  et  le  ramène 
victorieusement  à la  lumière.  Nous  fûmes  tous  alors  épouvantés  de 
l’énormité  introduite  et  sortie.  Du  coup  le  papa  et  la  maman,  toute  la 
famille  se  précipite  sur  moi  pour  me  prendre  la  main,  cette  main  libéra- 
trice! Protestations  de  reconnaissance,  de  dévoûment,  d’affection  filiale! 
« Vous  êtes  notre  père  et  notre  mère.  Nous  ferons  baptiser  cet  enfant.  » 
Je  laissai  passer  l’avalanche  en  m’abritant  derrière  une  modestie  de 


/ 


122 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


docteur  satisfait.  Une  jambe  artistement  coupée  ne  m’aurait  pas  procuré 
plus  de  gloire  et  plus  de  délices  que  ce  nez  soulagé.  Au  fond,  je  pensais 
surtout  que  si  le  bon  Dieu  le  veut,  un  simple  haricot  est  assez  fort  pour 
renverser  toutes  les  barrières,  tous  les  remparts  du  diable  et  de  ses  erreurs. 

29  février. 

Laissez-moi  vous  tracer  un  portrait  contemporain,  où  la  fantaisie 
n’enlève  rien  à la  vérité. 

Quelle  est  la  date  de  sa  naissance?  Tout  le  monde  l’ignore.  Son  père 
et  sa  mère  seraient  bien  en  peine  de  me  l’apprendre  et  lui  plus  que 
personne  est  incapable  de  me  le  dire.  D’ailleurs  l’état-civil  n’a  pas  encore 
dressé  ici  ses  listes  réglementaires.  Il  est  encore  dans  la  fleur  de  sa 
jeunesse  malgré  ses  moustaches  précoces.  Son  teint  est  plutôt  blanc,  ce 
qui  vous  étonnera  de  la  part  d’un  indigène  de  Madagascar.  Ses  petits 
yeux  pétillants  de  malice  sont  gris  vert;  son  nez,  ni  aquilin,  ni  grec,  ni 
juif,  ni  américain  rentrerait  plutôt,  d’après  Y Almanach  Hachette , dans  la 
catégorie  des  nez  raplatis  charitables  et  sympathiques,  indices  de  qualités 
médiocres  et  de  prosaïsme  intellectuel.  Enjoué  par  constitution,  farceur 
par  prédominance  des  humeurs  folichonnes,  son  tempérament  câlin  et 
flatteur  aurait  une  tendance  marquée  à l’hypocrisie  si  l’éducation  ne 
venait  le  redresser.  Pour  le  moment  le  défaut  le  plus  saillant  de  l’indi- 
vidu, celui  de  tous  les  estomacs  encore  jeunes,  serait  la  gourmandise. 
Avec  quelle  intonation  de  voix,  avec  quelle  intensité  de  supplication  ne 
prononce-t-il  pas  le  mot  fatidique  de  toutes  les  jeunes  convoitises  : « Oméo 
(prononcez  ouméoü)  : donne-moi-îe  ! » lorsqu’il  se  voit  en  présence  d’un 
bon  morceau.  Car  il  parle!  vous  avez  dû  vous  en  douter  quand  je  vous  ai 
avoué  qu’il  était  en  âge  de  porter  moustaches.  Il  parle  malgache,  vous  le 
saviez  puisque  je  vous  ai  dit  qu’il  était  indigène.  Il  parle  même  fort  bien 
et  surtout  fort  à propos  lorsqu’il  s’agit  de  faire  chorus  avec  un  appétit 
juvénile  qui  crie  constamment  famine.  Il  parle,  mais  comme  beaucoup 
de  mes  élèves  des  classes  rurales  (j’excepte  l’école  supérieure  de  céans) 
il  ne  sait  pas  lire,  encore  moins  sait-il  écrire  et  beaucoup  moins  compter, 
ce  qui  ne  l’empêche  pas  de  professer  que  deux  douceurs  valent  mieux 
qu’une.  Bref  c’est  mon  ami,  j’allais  dire  mon  intime.  Quand  je  dîne,  il 
est  le  seul  qui  ait  le  droit  d’assister  au  festin.  Il  va  jusqu’à  y participer,  ses 
instances  sont  si  pressantes,  ses  appels  si  multipliés  que  je  ne  puis 
m’empêcher  de  m’arracher  les  morceaux  de  la  bouche  pour  les  partager 
avec  lui.  Il  a le  droit  d’assister  à tous  les  conseils,  de  siéger  à toutes  les 
assises,  de  présider  à toutes  les  discussions.  Gomme  le  confident  dans  la 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


123 


tragédie  classique,  son  rôle  est  d’entendre  tous  les  a parte  et  de  surprendre 
tous  les  monologues.  Il  fait  tiers  dans  tontes  les  confidences.  Il  peut 
écouter  les  secrets  d’Etat,  voir  même  les  secrets  de  conscience,  car  je  suis 
sûr  de  sa  discrétion  et  de  son  silence,  et  nul  ne  se  fait  scrupule  de  tout 
dire  devant  lui. 

Que  vous  dirai-je  encore  pour  vous  inspirer  à l’égard  de  cette  honnête 
personne  la  plus  haute  estime?  Au  moment  des  grandes  solitudes  il  est  là 
pour  me  distraire,  au  moment  des  grandes  difficultés  il  est  là  pour  me 
faire  sourire  par  ses  gentillesses  et  ses  escapades.  Il  ne  lui  manque  pour 
être  parfait  que  la  raison,  car  celui  dont  j’ai  tracé  le  portrait  fidèle  c’est... 
Ta/ata,  mon  petit  chat! 

Grands  dieux!  est-il  permis  de  plaisanter  de  la  sorte,  de  se  jouer  de 
son  lecteur  pendant  une  page  et  de  le  berner  avec  le  portrait  d’un  chat, 
d’un  vulgaire  matou?  Un  missionnaire  qui  parle  de  son  minet  tout 
comme  ferait  une  vieille  m iss  d’outre-M .anche!  N’a-t-il  donc  rien  d’autre 
à nous  raconter?  point  de  traits  édifiants  à nous  narrer,  point  de  con- 
quêtes à nous  apprendre? 

Doucement,  doucement,  rappelez-vous  — sans  comparaison  — la 
colombe  de  saint  Jean,  les  oiseaux  de  Messire  saint  François,  et  les  fleurs 
de  saint  Ignace.  Les  traits  édifiants  ne  manquent  pas  ; il  manque  souvent 
de  les  connaître;  les  conquêtes  se  font  peu  à peu;  et,  entre  deux  à-coups, 
deux  escarmouches,  le  grenadier  de  l’Empire  se  retournait  du  côté  du 
havresac  où  dormait  sa  miche  de  pain  et  où  perchait  parfois  le  minet  du 
régiment. 

D’ailleurs  rassurez-vous;  personnellement  Talata  m’absorbe  fort 
peu  : « j’ai  bien  d’autres  chats  à fouetter;  » mais  si  je  l’ai  introduit  dans 
le  cadre  de  mes  paysages  malgaches  et  talatains,  c’est  que  son  rôle  n’est 
pas  médiocre.  C’est  l’amusement  du  Père  et  des  enfants,  des  enfants  sur- 
tout parce  qu’ils  aiment  ce  qui  leur  ressemble,  du  Père  parce  qu’il  amuse 
les  enfants  et  en  attendant  que  quelque  âme  compatissante  gratifie  mon 
petit  peuple  de  boules  en  bois  ou  de  belles  billes  en  verre,  Talata  se  laisse 
rouler  par  tous,  provoquant  par  ses  sauts  et  ses  voltiges  des  éclats  de 
franche  gaieté,  bousculé  sans  trop  d’opposition,  taquiné  sans  trop  d’effa- 
rouchement, brimé  sans  trop  de  rancune.  Les  ongles  gentiment  rengainés 
dans  leur  fourreau  d’hermine  n’ont  jamais  égratigné  personne.  Talata  en 
un  mot,  c’est  pour  mes  moutards  une  sympathie,  presque  une  affection. 
Que  je  m’absente  pour  trois  ou  quatre  jours,  le  minet  sera  recueilli, 
choyé,  régalé. 

Enfin  pour  dernière  excuse  de  mon  verbiage,  sachez  que  Talata  a 
des  destinées  bien  précises  qui  finiront  tôt  ou  tard  par  se  dégager  du 

CHEZ  LES  BETSILÉOS.  8 


124 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


brouillard  matinal  de  l’adolescence.  En  bon  prince  je  dois  pourvoir  à 
la  subsistance  de  mes  sujets  ; or,  la  subsistance  « nécessaire  et  suffisante  » 
de  mon  peuple  c’est  le  riz.  Et  les  ennemis  du  riz  « c’est  les  rats  » et  les 
souris.  Qui  nous  en  gardera?  Talata!  A lui  entière  juridiction  sur  le 
peuple  des  voleurs,  à lui  le  pouvoir  exécutif,  droit  de  vie  et  de  mort. 
Sentinelle,  gendarme  et  ministre,  voilà  son  avenir.  Vous  voyez  que  je  ne 
plaisante  pas. 

Pendant  que  je  divague  ainsi  sur  ton  compte,  mon  pauvre  Talata  ! 
bien  repu  des  débris  d’üne  carcasse  de  poulet,  les  yeux  en  boutonnière, 
le  corps  en  boule,  une  patte  enfouie  et  l’autre  à l’abandon,  la  queue  en 
croissant  et  le  museau  rose  appuyé  tout  chaud  contre  ton  cœur,  tu  dors 
pacifiquement  sur  un  vieux  linge,  en  haut  d’une  caisse  en  fer  blanc!... 
Dors,  minet,  mais  ne  me  vole  plus  le  dîner  de  mes  enfants,  comme  il  y 
a deux  jours.  Si  tu  t’en  souviens,  une  bonne  râclée  s’en  suivit  et  d’indi- 
gestion, de  remords  ou  de  douleur,  tu  fus  malade  pendant  vingt-quatre 
heures. 

10  mars. 

J’en  ai  tant  à vous  raconter  que  je  ne  sais  plus  par  quel  bout  com- 
mencer. Talata,  les  marchands,  les  Anglais,  les  païens,  les  brigands,  les 
Norvégiens,  mes  écoliers,  mes  bons  chrétiens,  les  réunions,  les  examens, 
les  plantations  et  les  trente-six  projets  qui  mijotent,  plans  d’églises  et  de 
clochers  et  organisations  d’écoles,  tout  cela  fait  au  fond  de  ma  cervelle 
quelque  chose  comme  l’affreux  méli-mélo  de  notre  raisin  piétiné  actuelle- 
ment dans  notre  pressoir  par  une  demi-douzaine  de  pieds  malgaches. 

Revenons  d’abord  à nos  brigands. 

Ce  n’est  pas  seulement  à Talata  que  ces  Messieurs  avaient  rendu 
leurs  visites  intempestives  et  nocturnes.  Ambondrona  se  lamentait. 
Andakana  était  aux  abois.  La  femme  de  mon  maître  d’école  en  cette  der- 
nière localité  avait  déjà  déguerpi  du  terrain  de  la  mission  pour  se  réfu- 
gier au  centre  du  village.  Son  mari  tenait  encore  bon,  mais...  pour 
combien  de  temps?  Bref,  sentant  son  courage  défaillir,  il  vint  réclamer 
du  renfort  : « On  est  encore  venu  la  nuit  dernière,  me  dit-il,  il  y a eu 
grand  branle-bas  à la  porte  de  la  chapelle  ; on  a essayé  de  forcer  l’entrée 
et  voici  comme  pièce  à conviction  la  clef...  que  fai  brisée,  parce  que  le 
lendemain  matin,  lorsque  j’ai  voulu  entrer  dans  la  maison,  j’ai  trouvé  la 
serrure  obstruée.  » 

Poursuivons  l’enquête  : « Les  brigands  reviennent-ils  souvent?  — 
Oui,  presque  toutes  les  nuits.  — Vers  quelle  heure?  — Vers  neuf  ou  dix 
heures,  lorsque  tout  le  monde  est  endormi.  — Qu’est-ce  qu’ils  font?  — - 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


125 


Ils  frappent  aux  portes,  aux  fenêtres,  lâchent  les  bœufs.  — Et  les  habi- 
tants du  village?  — Ils  ont  peur.  — Que  faire?  — Je  ne  sais  pas.  — Eh 
bien  voilà.  Ne  dis  rien  à personne,  pas  même  ici.  Vers  sept  heures  tu 
viendras  me  prendre,  nous  partirons  dès  qu’il  fera  nuit,  silencieusement, 
armés  de  bâtons  et  de  fusils,  ei  j’irai  monter  la  garde.  Surtout  discrétion 
absolue!  b Mon  homme  promet  et  en  attendant  l’heure  convenue  pour 
l’expédition  je  continue  â enfiler  les  perles  multicolores  de  mes  occupa- 
tions quotidiennes.  Je  fourbis  revolver  et  mousqueton,  je  remplis  le 
récipient  de  ma  lanterne  sourde,  je  glisse  dans  mes  doublures  deux  car- 
touches chargées  de  gros  sel,  dans  mes  poches  quelques  doigts  de  chocolat 
pour  arc-bouîér  mon  courage  et  mon  estomac,  un  livre  de  lecture  pour 
distraire  les  loisirs  de  la  veillée,  et  dès  que  Messire  Phébus  s’est  encapu- 
chonné de  nuages  et  d’obscurité,  mon  maître  d’école,  un  de  mes  décas  à 
qui  j’avais  posé  la  question  préalable  : « Rodrigue,  as-tu  du  cœur?  »,  et 
votre  serviteur,  nous  nous  glissons  comme  trois  ombres  vers  le  village 
encore  teinté  de  rouge  et  pointillé  de  quelques  lumières.  Sur  ce,  n’ayons 
pas  peur.  N’ayez  pas  peur  non  plus.  Je  tiens  à vous  prévenir  charitable- 
ment dès  le  début  du  récit  de  cette  campagne,  que  je  ne  suis  pas  mort,  et 
que  tout  le  monde  en  est  sorti  sain  et  sauf,  même  les  brigands. 

Nous  allons  donc  à travers  la  brousse.  Le  sentier  est  presque  plus 
visible  qu’en  plein  jour  : il  produit  l’effet  d’une  longue  fente  sombre  irré- 
gulière, tranchant  par  son  noir  foncé  sur  la  teinte  gris  verdâtre  des 
grandes  touffes  d’herbe.  C’est  comme  une  espèce  de  rail  creux  où  nous 
circulons  à la  manière  des  funiculaires.  Mes  gros  souliers  d'Européen 
sont  les  seuls  à taire  du  tapage  dans  le  silence  du  soir,  et  si  je  veux  arriver 
tout  à l’heure  incognito  jusqu’au  lieu  de  l’embuscade,  il  conviendra  d'y 
mettre  une  légère  sourdine. 

Dans  la  première  partie  du  trajet,  il  est  encore  permis  d’échanger 
quelques  réflexions  à mi-voix.  La  parole  au  milieu  de  cette  nature  assou- 
pie ou  endormie  rend  un  son  mat  et  étouffé.  Les  précautions  que  nous 
prenons  pour  passer  inaperçus  près  des  hameaux  nous  donnent  vraiment 
à nous-mêmes  des  allures  de  brigands  ou  de  conspirateurs.  Phébé,  de 
temps  à autre,  se  permet  d’écarter  doucement  son  rideau  de  nuées  pour 
jeter  un  regard  discret  sur  notre  marche.  Mais  bientôt  elle  le  referme  et 
se  voile  modestement  pour  ne  pas  nous  trahir.  Elle  a compris... 

Arrive  l’instant  critique,  le  passage  de  la  rivière.  La  pirogue,  de  con- 
nivence avec  nos  ennemis,  s’est  collée  à la  rive  opposée.  Un  de  mes 
hommes  se  dévoue  pour  passer  à gué,  et  ramener  l’embarcation  vers  le 
gros  de  la  troupe.  Etrange  et  presque  émouvante  sensation.  La  silhouette 
blanche  s’enfonce  dans  la  nuit,  disparaît  tout  à fait,  et  bientôt  à cinquante 


126 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


mètres,  du  côté  de  la  rivière  que  l’on  distingue  à peine  à un  léger  reflet, 
on  entend  un  clapotement  réitéré.  Le  clapotement  cesse,  et  à nos  pieds 
s’en  vient  aborder  une  barque  semblant  couler  silencieusement  sur  l’eau 
qui  coule  plus  silencieuse  encore.  Y descendre,  passer  sur  l’autre  bord, 
escalader  le  talus,  fut  l’affaire  d’une  minute.  Dès  lors,  toutes  les  précau- 
tions sont  prises  pour  ne  rien  laisser  trahir  de  notre  présence.  Je  marche 
sur  la  fine  pointe  des  pieds,  mes  hommes  retiennent  leur  souffle  : 
défense  d’éternuer  ou  de  tousser,  car  nous  approchons  d’Andakana. 
Evidemment  nul  ne  se  doute  de  notre  passage.  Nous  voici  à la  chapelle. 
La  clef  grince  un  peu.  « Bonsoir,  mes  deux  compagnons,  dormez  bien... 
On  veille.  » 

Mon  premier  soin,  une  fois  seul,  fut  d’installer  mon  lit  de  camp.  Je 
n’avais  nullement  l’intention  de  donner  sept  ou  huit  heures  de  mon 
existence,  et  surtout  de  mes  nuits,  à messieurs  les  rôdeurs,  et,  ceci  fait,  je 
passe  aux  informations.  Le  nord  et  l’ouest  font  les  morts.  Seuls,  les 
grands  eucalyptus  y gémissent  de  temps  en  temps  leurs  plaintes  métal- 
liques au  passage  du  vent.  A l’est  et  au  sud,  c’est  Andakana,  qui  jase,  ou 
qui  module  ses  cantilènes  rythmées.  Ce  sont  comme  des  récitatifs  à 
mélodie  indéfinissable.  Le  soliste  s’en  va  courant  à travers  une  légende 
quelconque  de  son  invention,  et  le  chœur  le  suit,  le  rattrape  dans  une 
suite  de  crescendo,  de  piano,  de  forte , où  il  fait  revenir  indéfiniment,  en 
guise  de  refrain,  une  ou  deux  phrases  qui  sans  doute  résument  l’idée 
générale  de  tout  le  morceau.  Figurez-vous  un  ténor  léger  voltigeant  de 
trilles  en  trilles,  et  accompagné  mélancoliquement  de  deux  ou  trois 
accords  d’harmonium  soutenus,  renforcés,  ou  ondulés.  Quelle  jouissance 
à cette  heure  et  dans  ce  cadre,  que  cette  sérénade  exotique  ! Aux  trois 
quarts  renversé  dans  les  bras  enlacés  d’un  arbre,  attendant  les  brigands, 
ayant  pour  vis-à-vis  un  firmament  de  plus  en  plus  profond  et  piqué  de 
jolis  points  d'argent,  n’ayant  rien  enfin  pour  me  distraire,  ni  du  côté  de 
mes  voisins  les  buissons  qui  frémissent  à peine,  ni  du  côté  des  préoc- 
cupations que  j’ai  eu  grand  soin  de  laisser  au  passage  de  la  rivière,  quelle 
occasion  de  chasse  à courre  pour  une  imagination  qui  ne  demande 
qu’à  chevaucher  dans  les  taillis  de  la  fantaisie  et  les  grandes  futaies  de 
l’impression!... 

Peu  à peu  cependant  les  lumières  des  villages  s’éteignent.  Çà  et  là  à 
de  grands  intervalles  circule  quelque  torche  enflammée.  (Les  rues  ici 
n’ont  pas  de  réverbères  et  ont  force  casse-cou  : il  est  bon  de  s’éclairer 
pour  rentrer  chez  soi).  Quelques  appels  d’une  maison  à l’autre,  quelques 
cris  de  bébé  que  sa  maman  réveille  en  se  couchant  à ses  côtés,  un  bruit 
de  porte  qu’on  ferme,  un  craquement  de  fenêtre  qu’on  assujettit,  puis  le 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


127 


grand  silence  des  hommes  et  des  choses  humaines...  L’avenir,  le  pays, 
les  échos,  tout  est  désormais...  aux  voleurs  et  aux  chiens!... 

Aux  chiens!  Oui!  Ils  sont  deux  ou  trois  tout  au  plus,  mais  quel 
vacarme!  Et  puis  il  faut  croire  que  ces  coquins-là  sont  en  liberté,  car 
leurs  aboiements  multipliés  se  rapprochent  d’une  façon  qui  commence  à 
m’inquiéter  pour  mes  mollets.  Des  voleurs!  passe  encore;  mais  tenir 
tête  à deux  ou  trois  molosses  enragés  ou  en  train  de  le  devenir...  Un 
aboiement  parti  à quelques  mètres  de  mon  observatoire  mit  par  terre  le 
romantisme  et  la  poésie,  et  en  fuite  l’amateur  de  sensations  exotiques... 
Je  rétrogradai  en  tirailleur  sur  un  rang,  pied  à pied,  et  faisant  « face 
féroce  » (expression  italienne)  à l’ennemi.  Celui-ci  heureusement  s’en  tint 
à sa  première  manifestation,  et  je  rentrai  sans  encombre. 

Une  fois  la  porte  consciencieusement  fermée,  l’allumette  craquée,  la 
lanterne  allumée,  je  retrouvai  toutes  mes  énergies.  J’oubliai  même  l’émo- 
tion que  m’avait  donnée  au  milieu  de  ma  contemplation  certain  gros 
oiseau  nocturne  passant  à portée  de  mes  cheveux.  Ah!  maintenant,  ils 
pouvaient  venir,  ces  brigands!  je  les  attendais!... 

Ou  plutôt  non,  je  ne  les  attendais  pas,  car  il  était  près  de  onze  heures 
et  le  sommeil  s’en  vint  tout  doucettement,  éteignant  à la  fois  les  rayons 
de  ma  lanterne  et  le  Rayon  de  Monlaur,  dont  j’avais  pensé  charmer  ces 
heures  de  veille.  La  nuit  fut  des  plus  pacifiques,  et  dame  Nature  se 
réveilla  avec  la  paix  tranquille  d’une  bonne  conscience.  Vers  les  cinq 
heures  du  matin  je  regagnai  mes  pénates,  parfaitement  fier  des  exploits 
que  j’aurais  pu  accomplir,  imbibé  d’une  satisfaction  profonde  et  légitime, 
et  surtout  trempé  jusqu’aux  tibias  par  la  rosée  que  les  herbes,  hautes 
comme  nos  blés  d’Europe,  avaient  déchargée  dans  mes  bottes  tout  le  long 
du  chemin. 

L’expédition  eut  pourtant  son  résultat.  Les  amateurs  de  tapage  et  de 
mauvaises  plaisanteries  apprirent  par  la  Renommée  aux  cent  bouches 
que  le  Père  s’était  mis  en  embuscade,  et  qu’il  n’avait  pas  juré,  malgré 
son  insuccès,  de  ne  pas  revenir...  Depuis  lors  tout  est  tranquille. 

19  mars.  — Fête  de  Saint  Joseph. 

Quatre-vingt-dix  baptêmes  ce  matin,  dont  86  d’adultes,  voilà  le  bou- 
quet de  fête  de  saint  Joseph.  Que  ce  soit  aussi  le  vôtre,  chers  bienfaiteurs 
connus  ou  inconnus,  car  enfin,  toutes  vos  générosités  n’ont  pas  d’autre 
but  que  de  nous  aider  à multiplier  en  ce  pays  les  enfants  du  bon  Dieu. 
Dans  deux  jours,  j’espère  bien  en  passant  du  côté  de  Maneva,  recueillir 
au  moins  une  aussi  belle  moisson.  Et  ne  croyez  pas  que  ces  baptêmes  se 


î 28 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


fassent  ex  abrupto,  saris  avis  préalable,  sans  préparation  sérieuse.  Nous 
sortons  de  retraite,  d’une  retraite  de  trois  jours,  s’il  vous  plaît,  d’une 
retraite  complète,  en  grand  süeace.  Pas  de  récréation.  Pour  tout  repos 
et  pour  toute  distraction,  la  préparation  des  deux  repas,  faite,  elle  aussi, 
sans  mot  dire.  Avouez  que  ce  n’est  pas  demander  un  petit  sacrifice  à 
toutes  ces  petites  et  grandes  langues  que  de  les  forcer  à se  tenir  coi  pen- 
dant trois  fois  vingt-quatre  heures.  Dire  que  l’une  ou  l’autre  n’ait  pas 
faibli  dans  quelques  rencontres,  que  telle  ou  telle  (chez  les  dames  surtout  !) 
n’ait  pas  prononcé  involontairement  quelques  sons  articulés  et  compré- 
hensibles, ce  serait  exagérer  ; mais  je  puis  vous  assurer  que  ces  acci- 
dents-là ont  été  fort  rares  et  que  personnellement  je  ne  me  suis  aperçu 
d’aucune  infraction  grave  à cet  article  du  règlement.  A tel  point  que, 
sortant  le  premier  soir  de  la  maison  pour  aller  faire  mon  petit  tour 
d’inspection,  je  fus  tout  ébahi  de  me  trouver  en  face  d’un  immense  feu  et 
d’une  douzaine  d’ombres  muettes  qui  attendaient  impatiemment  la  cuis- 
son du  riz.  Séparé  de  mon  monde  par  la  simple  cloison  de  ma  porte,  je 
n’avais  rien  entendu.  En  poursuivant  mon  chemin,  je  découvris  succes- 
sivement, aussi  affairés  mais  aussi  silencieux,  les  différents  groupes  de 
mes  retraitants. 

Les  voyez-vous  d’ici  ces  bons  jeunes  gens,  mes  graves  pères  de 
famille,  accroupis  en  cercle  autour  de  leur  grande  marmite  en  terre?  Ils 
attisent  le  feu  à graqd  renfort  d’herbes  sèches.  La  flamme1  s’en  va  capri- 
cieuse et  bondissante,  léchant  et  dépassant  de  tous  côtés  la  demi-sphère 
noirâtre  où  frissonne  déjà  l’épaisse  bouillie  de  riz.  Tout  autour,  les 
murailles,  les  buissons  ou  les  talus  apparaissent  et  disparaissent  au  gré 
des  lueurs  inégales  du  foyer.  Quand  le  dîner  est  à point  — et  nos  Mal- 
gaches connaissent  l’instant  critique,  — un  coup  de  main  ou  de  pied 
disperse  le  combustible  et  réduit  la  flamme.  De  la  grande  marmite  cha- 
cun extrait,  pour  le  transporter  dans  sa  petite  assiette  en  terre,  la  portion 
exacte  qui  lui  revient.  Du  feu  on  ne  conserve  que  ce  qu’il  faut  pour 
brûler  les  résidus  et  nettoyer  les  ustensiles;  et  dans  une  obscurité  presque 
complète  on  distingue  à peine  les  allées  et  venues  de  la  cuiller  en  bois 
qui  porte  la  pitance  à sa  destination.  C'est  le  campement  militaire  moins 
les  faisceaux,  moins  les  sacs,  moins  les  ustensiles,  moins  tous  ces  enjoli- 
vements de  la  civilisation  qui  ajoutent  au  confortable,  mais  qui  retirent 
au  pittoresque. 

' Ah!  du  pittoresque,  en  ai-je  été  servi  dans  cette  fameuse  nuit  passée 
dans  un  hameau,  hors  de  chez  moi!  Un  soir,  après  une  journée  bien 
chargée,  je  fus  prévenu  qu’on  me  demandait  pour  une  malade  du  côté  de 
Soaindrana.  Je  donnai  Tordre  de  seller  Trésor.  Trésor  a l’avantage  de  ne 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


129 


s émouvoir  de  rien  et  de  ne  me  demander  raison  de  rien.  On  i’amène,  il 
me  regarde  de  ses  deux  gros  yeux  mélancoliques,  je  lui  jette  en  l’enfour- 
chant un  sourire  d'amitié,  un  léger  coup  d’éperon  d’encouragement,  et 
nous' suivons  nos  guides.  L estomac,  le  pistolet  et  la  lanterne  sont  au 
cran  desûreté.  Nous  reviendrons  aujourd’hui  ou  demain  selon  la  licence 
que  nous  donneront  le  malade,  la  rivière,  îes  ponts  démolis  et  les  fossés. 

La  première  demi-heure  n’eut  rien  d’émofionnant.  Phébus  clignait 
encore  de  l’œil  au-dessus  du  gros  rocher  de  Langela.  On  voyait  encore 
assez  pour  suivre  une  grand’ route.  Mais  vint  le  moment  où  nous  per- 
dîmes à la  fois  la  grand’route  et  la  lumière  du  jour.  Nous  eûmes  bien 
garde  d’imiter  le  singe  de  Florian  et  de  ne  point  allumer  notre  lanterne. 
Hélas,  la  pauvre  lanterne,  borgne  de  sa  nature,  devint  aveugle  par  mau- 
vaise volonté  ou  par  mauvaise  constitution.  Je  dois  à la  justice  de  décla- 
rer qu’elle  vient  d'un  bazar  un  peu  juif,  qu’elle  est  déjà  endommagée 
dans  son  appareil  de  fermeture  et  qu’il  faisait  ce  soir-là  un  bon  vent  de 
deuxième  classe.  Bref  plus  de  soleil,  pas  de  chemin,  plus  de  lanterne  et 
pas  encore  de  lime.  Trésor  heureusement  trouve  moyen  de  s’y  recon- 
naître et  de  suivre  à peu  près  mes  compagnons  jusqu’au  moment  où 
brusquement  il  s’arrête  et  refuse  obstinément  d’aller  plus  avant. 

La  cause  de  cet  arrêt  n’était  ni  plus  ni  moins  qu’une  gentille  petite 
mare  que  ses  yeux  de  « larynx  » (comme  disait  mon  caporal)  venaient 
de  découvrir  à ses  pieds.  Nous  étions  à quelques  pas  d’un  hameau.  Dans 
notre  détresse,  nous  hélons  les  habitants  déjà  profondément  endormis. 
Bientôt  un  brait  de  broussailles  se  rapproche  de  nous  et  à nos  yeux 
éblouis  apparaissent  nos  sauveurs. 

Iis  portent  en  guise  de  torches  de  véritables  bottes  de  foin  desséché. 
Cela  flambe  superbement  et  dans  cette  nuit  couleur  d’encre  vous 
jette  de  tous  côtés  des  ombres  ou  des  reflets  désordonnés  et  fantastiques. 
Ainsi  éclairés,  nous  continuons  notre  route  jusqu’à  la  rivière.  La  pirogue 
est  détachée  et  nous  passons  feu  à bâbord,  feu  â tribord.  O poésie,  où 
vas-tu  te  nicher?  Dans  un  tronc  d’arbre  creusé  qui  glisse  sur  l’eau  et  dans 
deux  paquets  d’herbe  sèche  qui  brûlent  en  pétillant  et  en  semant  partout 
leurs  flammèches  éphémères. 

Au  village  la  malade  m’attend.  Je  la  visite,  la  prépare  à tout  événe- 
ment, puis  je  songe  au  coucher.  Le  retour?  pour  demain.  On  trouve  une 
masure  abandonnée  pour  ma  monture  et  on  s’empresse  de  nettoyer  une 
chambre  à mon  intention. 

Je  m’étends  sur  une  natte  et  j’attends  le  sommeil  et  les  visites.  Les 
visites  vinrent  avant  le  sommeil  : une  invasion  ! Mes  jambes  et  mon  dos 
se  transforment  en  voies  stratégiques  où  circulent  des  bataillons  et  des 


i3o 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


armées.  — Gomment  je  finis  par  m’assoupir  et  par  rêver  malgré  les  puces, 
malgré  les  poules,  malgré  les  chats,  malgré  les  rats,  malgré  les  gens  qui 
passent  ici  comme  chez  eux?  c’est  le  secret  des  dieux.  L’aurore  aux 
doigts  de  rose  n’avait  cependant  pas  encore  montré  le  bout  de  son  nez  que 
je  me  promenais  en  long  et  en  large  hors  de  la  case,  attendant  patiem- 
ment le  réveil  de  la  nature  et  de  mon  déca. 

A Talata  même,  les  émotions  sont  d’un  autre  ordre.  Oh!  les  bonnes 
promenades  du  soir  au  clair  de  la  lune  lorsque  tout  mon  petit  royaume 
chante!  On  chante  en  eftet  dans  toutes  les  maisons,  à tous  les  étages  et 
dans  toutes  les  chambres.  Voix  de  mes  écoliers  — encore  jeunes,  — voix 
plus  graves  de  mes  maîtres  d’école,  voix  plus  douces  ou  plus  perçantes  de 
leurs  femmes  et  de  leurs  enfants,  tout  cela  se  croise  ou  se  répond  joyeu- 
sement et  mélancoliquement  à la  fois.  Les  chants  les  plus  populaires  ont 
toujours  plus  ou  moins  quelque  chose  de  plaintif,  mais  il  est  telles  de 
ces  cantilènes,  ainsi  données  le  soir,  qui  font  rêver  du  ciel  et  des  harpes 
angéliques,  tant  en  sont  doux,  simples  et  pleins,  les  accords  et  les  har- 
monies. Après  une  journée  bondée  d’occupations  disparates,  quel  repos 
et  quelle  jouissance  pour  l’oreille,  pour  l’esprit  et  pour  le  cœur  ! Et  tout 
en  suivant  dans  le  silence  du  soir  le  vol  gracieux  de  ces  symphonies, 
savez-vous  à qui  je  songe  surtout?  A vous  tous  qui  êtes  l’origine,  la  cause, 
le  principe  du  bonheur  de  mes  enfants  et  de  mon  bonheur;  à vous,  mes 
chers  bienfaiteurs,  qui  m’avez  permis  de  rassembler  sous  le  même  toit 
tous  ces  oiseaux  du  bon  Dieu. 

Oui,  s’il  y a vingt-deux  petits  moineaux  qui  picorent  le  riz  du  mis- 
sionnaire, la  semence  scientifique  et  la  bonne  graine  d’une  éducation  toute 
chrétienne,  c’est  à ceux  qui  ont  bien  voulu  adopter  mes  petits  Betsiléos  à 
25  francs  qu’ils  le  doivent.  Si  ces  moineaux-là  sont  si  gais,  si  vivants,  si 
pétulants,  c'est  que  leur  cage  est  garnie  de  merveilles  et  remplie  de 
douceurs.  Que  d’heureux  vous  avez  faits  parmi  mes  écoliers,  vous  qui 
m’avez  envoyé  des  images!  On  voit  tant  de  choses  nouvelles  et  extraor- 
dinaires sur  les  images  d’Europe!  Songez  que  d’inconnu  dans  une  simple 
gravure  représentant  un  naufrage!  La  mer?  pas  encore  vue!  un  bateau 
avec  ses  agrès,  sa  machine,  des  personnes  qui  se  noient...  que  d’émo- 
tions!... J’ai  découpé  moi-même  plusieurs  sujets  mécaniques  en  papier  : 
l’un  d’eux  représente  une  vache  qui  remue  la  tête.  Une  vache  euro- 
péenne!... sujet  d’extase  et  de  rassemblement  général!  Une  petite 
machine  à vapeur  qu’on  m’a  envoyée  a eu  le  malheur  de  faire  naufrage 
et  de  laisser  au  fond  de  l’eau  sa  vie  et  son  mouvement.  N’importe, 
que  de  questions  elle  a fait  surgir,  quel  beau  sujet  de  conversation  ! 
D’un  vieil  atlas,  j’ai  extrait  les  cartes  encore  passables,  et  nous  suivons 


6 


Chez  les  Betsiléos. 


Fianarantsoa.  Fête  des  enfants. 


Enterrement  de  la  femme  d’un  chef  à Betafo. 


■ï 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


1 33 


sur  elles,  à distance...  les  grands  événements  actuels  de  cet  univers. 
Sur  mon  pupitre  repose  pacifiquement  une  tortue-bonbonnière.  Quand 
je  la  saisis,  tête,  pattes  et  queue  s’agitent  de  la  manière  la  plus 
naturelle  du  monde.  Aussitôt  les  spectateurs  de  s’étonner.  Tous  y sont 
pris.  Ils  la  croient  vivante...  puisque  ça  remue!  Aussi  stupéfaction  et 
éclats  de  rire  inextinguibles  quand  je  lui  ouvre  le  ventre  pour  en  extraire 
des  pastilles  de  menthe.  — Ai-je  à chasser  poliment  mes  importuns  visi- 
teurs? j’attrape  mon  pistolet  à vent  : « Le  dernier  qui  sort,  je  le  tue!  » — 
On  se  sauve  en  riant  comme  des  fous,  et  je  suis  libre! 

Mon  bénitier,  c’est  un  bougeoir  cassé,  renversé,  élégamment  enca- 
dré, grâce  aux  petites  scies,  de  découpures  en  bois  provenant  de  boîtes  à 
cigares. 

Dans  ma  pauvre  chapelle  toutes  les  ornementations  des  grandes 
fêtes,  tout  le  modeste  décor  des  jours  ordinaires  vient  de  vous.  Les  gazes, 
le  clinquant  ont  fait  une  crèche  superbe  où  reposait  un  Enfant-Jésus, 
autrefois  poupée  de  quelque  enfant  bien  sage,  actuellement  charmant 
bébé  habillé  de  brimborions  de  dentelle.  Aumônes  et  cadeaux,  mes 
grandes  et  petites  gravures  représentant  Notre- Seigneur,  Notre-Dame 
ou  les  scènes  de  l’Evangile!  Que  serais-je  devenu  sans  le  grand  caté- 
chisme en  images  pendant  la  retraite  de  mes  quatre-vingt-dix  baptisés? 
Le  Père  est  fatigué,  les  auditeurs  sont  fatigués  : exhibons  les  tableaux. 
Tout  le  monde  est  sauvé! 

Oui,  bienfait  à la  fois  pour  les  ouailles  et  pour  le  pasteur.  D'ailleurs, 
où  que  j’aille,  où  que  je  regarde,  je  ne  rencontre  et  je  ne  vois  que  déli- 
catesses de  parents,  d’amis,  d’anciens  élèves.  Je  chevauche  sur  le  cadeau 
princier  d’un  de  mes  élèves  qui  m’a  doté  de  la  plus  belle  selle  de  toute  la 
mission.  Si  je  dîne  à la  campagne,  gobelet,  cuiller,  couteau,  fourchette, 
sortent  magiquement  d’un  fourreau  minuscule,  souvenir  d’un  autre 
« ancien  ».  Les  remèdes  pour  fiévreux,  enrhumés,  encoliqués  surgissent 
d’une  charmante  pharmacie  en  cuir,  qui  me  rappelle  sans  cesse  les 
environs  de  W***.  Mon  bréviaire  vient  de  B***.  Ma  quinine  de  R***. 
« Allons,  mon  petit,  avale  ça  : c’est  bon.  » Et  le  moribond  ressuscite.  — 
« J’ai  mal  aux  dents.  — Tu  as  mal  aux  dents?  Courage,  mon  ami,  voici 
du  baume  qui  sort  de  la  pharmacie  du  coin,  tu  sais,  là  où  il  y a de  grosses 
bêtes  qui  servent  de  gargouilles  et  qui  ont  des  dents  de  rhinocéros.  Imite- 
les!  » — Et  les  dents  se  raccommodent.  — Dans  certain  château  gothi- 
que, j’ai  déniché  une  sorte  de  petite  cruche  en  cuivre,  plutôt  romane, 
créée  sans  doute  à l’intention  des  personnes  qui  ont  besoin  d’eau  chaude 
pour  se  raser.  J’en  ai  fait  une  théière  idéale. 

Puis-je  tout  énumérer?  Mon  Dieu,  non.  — Il  me  faudrait  faire  un 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


1 34 

inventaire  complet.  Fusil  qui  tue  les  hérons,  cadeau!  Revolver  qui  fait 
peur  ans  voleurs,  cadeau!  Menuiserie,  pinceaux,  couleurs  : cadeaux! 
.Garnitures  et  linges  d’autel,  cadeaux!  Œuvres  de  charité,  de  délicatesse, 
et  même  quelquefois  œuvres  d’art;  telles  certaine  étole  et  certaine 
pale  magnifiquement  brodées. 

Oh!  je  voudrais  pouvoir  vous  envoyer  autant  de  mercis.  Le  temps 
me  manque,  hélas!  pour  griffonner  ma  reconnaissance  â l’adresse  de 
tous.  Que  le  bon  Dieu  qui  sait  tout  et  qui  peut  tout  supplée  à mon 
impuissance!  De  demander  encore,  point  ne  me  lasserai  pour  deux 
raisons* : i°  parce  que  les  besoins  de  nos  pauvres  chrétiens  sont  immen- 
ses; 20  parce  que  donner  à Madagascar  c’est  donner  à notre  pauvre 
France  qui  devrait,  ici  comme  ailleurs,  comme  chez  elle,  faire  l’œuvre 
de  Dieu!  ; 

10  avril. 

« Grand  musée  européen  ! — Ouvert  tous  les  jours,  et  à toute  heure 
» du  jour.  — Panorama  du  tour  du  monde.  — Costumes  et  maisons  de 
» tous  les  peuples.  — Vues  des  monuments  les  plus  célèbres,  etc.,  etc... 
» L’entrée  est  gratuite.  Le  directeur  et  propriétaire  paye  même  d’un 
» bonbon  les  enfants  qui  ont  été  sages  pendant  la  visite,  et  d’un  sourire 
» aimable  les  grandes  personnes  qui  ne  l’ont  pas  trop  assommé  de  leurs 
» kabarys!  » 

Ce  dernier  mot  vous  dit  assez  que  l’établissement  en  question  a été 
fondé  en  terre  malgache.  J’ajouterai,  pour  préciser  davantage,  que  la 
porte  qui  y donne  accès  c’est  la  porte  même  de  ma  maison,  que  la  salle 
principale  et  unique  c’est  tout  simplement  ma  première  chambre  de 
réception,  et  que  le  directeur  mi-grincheux,  mi-accueillant,  c’est  votre 
serviteur,  heureux  comme  un  roi  d’être  dispensé  par  là  d’une  foule  de 
conversations,  et  reconnaissant  au  superlatif  à.  l’endroit  de  l’excellent 
cœur  qui  s’est  dépouillé  de  ses  images  en  sa  faveur. 

Je  me  suis  posé  un  jour,  à l’occasion  de  je  ne  sais  quelle  foire,  ce 
problème  extrêmement  philosophique  : « Pourquoi  tous  les  enfants  sans 
exception  sont-ils  séduits  et  hypnotisés  par  les  bazars?  » Et  voici  la  con- 
clusion de  mes  réflexions  profondes  : Parce  que,  pour  un  bébé,  le  bazar 
c’est  l’infini.  En  face  d’un  étalage  de  bibelots  qu’il  ne  peut  compter,  le 
bambin  (ou  la  bambine)  qui  comme  toui  les  pauvres  mortels  a soif  d’un 
bonheur  sans  limites,  se  sent  dépassé  dans  ses  rêves  et  dans  ses  désirs 
par  la  multitude  des  objets  exposés.  Comme  mes  Malgaches  sont  sur 
ce  point-là,  et  sur  beaucoup  d’autres,  de  grands  enfants,  j’ai  appliqué  le 
principe  et  cherché  à provoquer  en  eux  cette  extase  enfantine.  Et  main- 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


1 35 


tenant  sont  tapissés  presque  du  haut  en  bas  d’images  et  de  gravures, 
de  photogravures,  de  photographies,  mes  murs  de  l’est,  de  l’ouest,  du 
nord  et  du  midi.  J’en  ai  à droite,  à gauche,  dans  le  dos,  par  devant  sus- 
tout.  Et  maintenant  je  n’ai  plus  si  peur  de  lâcher  le  fameux  mandrosoa 
(entrez)  qui  trop  souvent  en  faisant  ouvrir  la  porte  ouvrait  aussi  les 
écluses  de  discours  sans  fin  et  d’affaires  généralement  désagréables.  On 
entre,  on  cause  un  peu,  mais  presque  aussitôt  on  tomba  en  arrêt  devant 
toutes  les  merveilles.  « Regarde  de  tous  tes  yeux,  regarde,  cher  visiteur  ; 
admire  et  épargne  ma  méchante  cervelle.  Pourvu  que  tu  sortes  content, 
c’est  tout  ce  dont  j’ai  besoin.  Va  même  répéter  de  ci  de  là  qu’il  y a chez 
le  Père  des  choses...  des  choses...  stupéfiantes.  Va  le  dire  à certains 
Talatains  encora  récalcitrants.  Peut-être  à la  fin  se  laisseront-ils  prendre 
à l’appât  et  se  décideront-ils  à venir  me  trouver.  D’ailleurs  j’irai  aussi  le 
leur  faire  savoir.  » 

Et  en  effet,  innocemment,  sans  malice,  je  m’en  vais  au  village, 
cachant  dans  ma  main  une  de  ces  petites  boîtes  à transformations 
extraites  d’un  jeu  de  physique  amusante.  J’avise  un  groupe  de  moutards  : 
« Avez-vous  déjà  vu  cela?  » et  j’exhibe  la  boite.  « Hein!  hein!  (c’est-à- 
dire  : non!)  » Tous  les  yeux  pétillent  à lancer  des  étincelles;  toutes 
les  petites  têtes  sont  en  points  d’interrogation.  « Regardez  bien!  » 
J’ouvre  : Un  œuf  rouge!  — C’est  déjà  merveilleux;  mais  ceî  œuf  rouge 
va  devenir  bleu.  — Je  souffle  : une,  deux,  trois!  — La  transforma- 
tion s’est  opérée  : il  est  bleu.  — Dans  les  prunelles  noires  passent  des 
éclairs  d’inquiétude.  Le  Père  serait-il  sorcier?  — « Attention,  je 
referme!  L’œuf  va  devenir  blanc.  » J’ouvre.  — Pas  du  tout,  il  est  encore 
Heu!  C’est  le  cas  de  garder  le  sang-froid  des  bons  professeurs  de  chimie 
ratant  leur  expérience.  — Je  recommence,  et  grâce  à un  souffle  plus 
énergique,  à un  coup  d’ongle  mieux  appliqué,  le  prodige  finit  par  s’opé- 
rer. Mes  gamins  qui  ont  pressenti  déjà  quelque  fumisterie  se  rassurent,  et 
je  me  retire  au  milieu  des  rires,  des  acclamations  et  des  exclamations  de 
la  galerie.  « Eh  bien,  c’est  extraordinaire,  leur  dis-je  en  me  retournant, 
mais  il  y a beaucoup  d’autres  choses  comme  cela  chez  moi...  Venez 
y voir.  » 

Viendront-ils?...  Oui,  ils  viendront.  Suivant  le  programme  annoncé 
depuis  longtemps,  je  vais  organiser  des  séances  récréatives.  Le  P.  Venance 
Manifatra  me  prêtera  sa  lanterne.  Nous  ferons  des  tours  de  passe-passe; 
on  montrera  les  ombres  chinoises,  grandes  et  petites;  la  petite  machme  à 
vapeur  sifflera  et  soufflera.  Quelqu’un  m’enverra  bien  de  quoi  faire  un 
peu  d’électricité,  de  quoi  donner  quelques  secousses  et  lâcher  quelques 
étincelles j^enfin  nous  émoustillerons  tellement  la  curiosité  de  nos  petits 


1 36 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


voisins  qu’ils  finiront  par  pleurer  jour  et  nuit  afin  d’obtenir  de  leurs 
parents  la  permission  d’aller  voir  chez  le  Père  tout  ce  qu’on  raconte. 

D’ailleurs,  je  le  sens  bien,  l’influence  du  missionnaire  s’accentue  au 
point  de  provoquer  chez  quelques  esprits  hostiles  une  certaine  colère. 
Venu  ici  avec  les  intentions  les  plus  pacifiques,  je  vois  qu’il  faut  me 
résoudre  à rompre  de  vigoureuses  lances  avec  les  pharisiens  de  la  loca- 
lité. Ils  ne  sont  que  cinq  ou  six,  mais  assez  puissants,  assez  redoutés 
pour  tenir  leur  monde  en  respect  et  en  obéissance.  Que  faire?  Voici 
mon  plan  : 

Ces  gros  bonnets  du  clan  opposé  sont  tous  marchands.  Après  maintes 
réflexions,  j’ai  trouvé  l’endroit  faible.  Je  m’en  suis  allé  au  marché  et 
me  suis  enquis  auprès  d’eux  des  prix  des  différentes  marchandises. 
Puis,  rentré  dans  ma  chambre,  j’ai  aligné  mes  chiffres  : tant  pour  la 
patente,  tant  pour  le  transport,  tant  pour  les  aléas,  tant  pour  les  béné- 
fices. Ah!  mes  amis,  si  vous  ne  voulez  pas  conclure  avec  moi  un  accord 
favorisant  à la  fois  et  le  commerce  et  les  acheteurs,  je  me  mets  du  côté 
des  acheteurs  et  vous  oblige  à réduire  vos  bénéfices  exagérés.  — Com- 
ment cela?  En  fondant  une  maison  de  vente  catholique  où  l’on  se  con- 
tentera d’un  gain  raisonnable.  Je  choisirai  un  homme  de  confiance, 
surveillerai  les  achats  et  les  ventes,  faciliterai  les  transports  ; et  rien  ne 
nous  sera  plus  aisé  que  de  contraindre  ces  messieurs,  ou  à plier  bagage, 
ou  à diminuer  leurs  prix.  Personnellement,  je  me  tiendrai  hors  du 
commerce,  je  n’y  gagnerai  pas  un  liard,  mais  mes  bons  campagnards  ne 
seront  plus  à la  merci  de  ces  oiseaux  de  proie. 

Oiseaux  de  proie  n’est  pas  trop  dire.  Ce  soir  même,  j’avais  à juger  un 
différend.  On  avait  prêté  5 francs  à une  personne;  un  de  mes  maîtres 
d’école  s’était  porté  garant  pour  elle.  Quatre  mois  s’écoulent.  Le  prêteur 
réclame.  Dans  l’impossibilité  de  payer,  les  endettés  offrent  en  payement 
une  rizière,  et  je  suis  prié  d’assister  en  témoin  à la  transaction.  Quelque 
chose  me  semblait  suspect  : une  rizière  pour  cinq  francs  de  dettes  ! Et 
avant  même  d’avoir  interrogé,  la  lumière  se  faisait  subitement  dans  mon 
esprit  : « Combien  d’intérêts?  demandai-je  à mes  interlocuteurs.  — En 
tout  pour  quatre  mois,  sept  francs,  me  répondent-ils.  — Sept  francs 
d’intérêts  en  quatre  mois  pour  un  capital  de  cinq  francs  ! Voilà  qui  est 
par  trop  fort!  — C’est  la  coutume.  — Coutume  ou  non,  puisque  vous 
me  consultez  et  que  vous  êtes  catholiques,  je  vous  déclare  que  je 
n’approuve  pas  pareil  taux.  Et  si  vous  voulez  m’en  croire,  l’emprunteur 
payera  ses  cinq  francs  aujourd’hui  avec  un  intérêt  convenable  et  l'affaire 
sera  réglée.  D’ailleurs  où  sont  les  papiers?  » On  me  présente  une  feuille 
où  il  n’est  nullement  question  d’intérêts.  — De  ce  côté-là,  simple  enga- 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


l3  7 

gement  verbal.  — Raison  de  plus,  et  en  tout  cas  je  n’accepterai  pas  que 
l’on  perde  une  rizière  à l’occaston  d’an  pareil  tripot.  Une  heure  après, 
la  question  était  vidée,  la  piastre  était  payée,  et  mes  protégés  gardaient 
leur  terre. 

Tels  sont  les  procédés  des  financiers  de  ce  pays.  Pressés  par  l’impôt, 
les  malheureux  Betsiléos,  pour  obtenir  l’argent  nécessaire,  subissent 
toutes  les  conditions.  Il  y a des  intérêts  qui  montent  jusqu’à  deux  francs 
cinquante  par  mois  pour  cinq  francs;  le  moins  cher  au  moment  du 
payement  de  l’impôt,  c’est  un  franc  soixante.  A cette  manière  de  trafi- 
quer, on  pourra  donner  comme  excuse  le  risque  couru  par  le  prêteur, 
risque  considérable  avec  des  emprunteurs  aussi  miséreux  que  nos  Betsi- 
léos. Le  risque  n’est  pas  si  gros  qu’il  paraît,  puisqu’il  y a caution  prise  sur 
une  autre  personne  ou  sur  les  terres.  Il  me  vient  à l’idée  d’interroger 
là-dessus  mon  homme  de  confiance  : « Mais  enfin,  lui  dis-je,  cette  rizière 
vaut  peut-être  cinquante  francs;  la  dette  étant  actuellement  de  douze 
francs,  le  prêteur  en  prenant  la  rizière  rémboursera-t-il  la  différence?  — 
Nenni.  Quelle  que  soit  la  valeur  du  terrain,  il  passe  bel  et  bien  tout 
entier  et  sans  indemnité  aux  mains  du  créancier.  » Si  l’usure  existe 
quelque  part,  c’est  bien  ici,  et  je  me  promets  bien  de  la  combattre, 
dussé-je  me  brouiller  avec  tous  les  Juifs  plus  ou  moins  teintés  de 
l’endroit. 

C’est  par  ce  procédé  que  peu  à peu  les  Hovas  redeviennent  les 
maîtres  du  Betsiléo.  Dans  le  sud  ils  profitent  de  même  de  la  misère  des 
habitants  pour  acheter  à bas  prix  leurs  troupeaux  de  bœufs.  Je  com- 
prends mieux  maintenant  la  difficulté  qu’il  y a de  transformer  ces 
individus-là  en  catholiques.  La  confession  serait  un  terrible  embarras 
pour  tous  ces  drôles,  et  ils  sont  plus  à l’aise  avec  le  protestantisme. 

L’autre  obstacle  non  moins  sérieux  à la  conversion  de  certains 
Talatains,  c’est  leur  mariage.  Les  principaux  sont  unis  à des  apostates. 
Et  qui  dit  apostat,  dit,  hélas!  trop  souvent,  inconvertissable.  Telle  de 
ces  dames  qui  paradent  le  dimanche  au  prêche  protestant  en  habits  rose 
clair  ou  bleu  azur  a été  élevée  chez  les  bonnes  Sœurs,  a reçu  le  baptême 
et  a fait  sa  première  communion.  Comment  a-t-elle  failli?  C’est  bien 
simple.  Un  protestant  plus  ou  moins  riche  s’est  mis  un  jour  en  quête  d’un 
beau  parti.  Comme  en  fait  d’éducation  et  d’instruction  il  n’y  a rien  de 
mieux  que  ce  qui  sort  de  chez  les  Sœurs,  il  a regardé  de  ce  côté.  Par  de 
complaisants  intermédiaires  on  s’est  mis  en  relations.  Le  futur  a fait 
miroiter  les  pièces  d’argent  et  les  beaux  lambas;  la  sollicitée,  imitant 
notre  mère  Eve,  s’est  laissée  éblouir.  Pour  se  rassurer,  elle  a fait  aux 
Sœurs,  aux  Pères,  les  plus  beaux  serments.  Ce  n’est  pas  elle  qui  cédera. 


1 38 


CHEZ  LES  BETSÏLÉOS. 


mais  son  époux  qui  se  convertira.  Finalement,  quon  l’ait  crue  ou  pas 
crue,  elle  passe  par  dessus  tout  et  se  marie.  La  concupiscence  de  l’esprit 
achève  ce  qu’a  commencé  la  concupiscence  des  yeux;  je  veux  dire  que 
bientôt,  non  satisfaite  de  sa  haute  position  sociale,  elle  aspire  à se  rendre 
indépendante  du  côté  religieux.  Quelle  achète  une  grosse  Bible,  et  la 
voilà  de  par  le  libre  examen  doctoresse  de  la  loi,  juge  et  interprète  des 
Ecritures,  arbitre  absolu  de  sa  conscience.  Et  un  beau  jour  elle  cède  à 
la  tentation,  elle  prend  sa  place  dans  l’assemblée,  elle  est  protestante.  La 
faire  revenir  sur  ses  pas  sera  bien  difficile  sans  une  grâce  extraordinaire 
de  Dieu,  grâce  que,  la  plupart  du  temps,  elle  ne  mérite  pas. 

i5  avril. 

Talata  vient  d’avoir  son  troisième  concours  de  chant.  Il  s’y  est  mani- 
festé un  progrès  sensible  dans  l’organisation.  Rien  ne  vaut  l’expérience 
pour  réformer,  et  l’expérience  m’avait  appris  que  le  Malgache  comme 
l’élève  a besoin  d'être  discipliné.  Tout  ici  est  à prévoir  dans  les  moindres 
détails,  car  l’initiative  n’existe  guère.  Donc  le  terrain  avait  été  soigneuse- 
ment choisi,  préparé,  nettoyé,  délimité.  Une  série  de  bambous  portait 
en  gros  caractères  le  nom  de  chaque  chrétienté.  Les  vingt-cinq  groupes 
formaient  un  grand  demi-cercle  à égale  distance  du  centre.  Pas  de  jaloux. 
J’avais  de  plus  remarqué  la  dernière  fois  que  certains  chœurs  trop  éloi- 
gnés avaient  été  peu  entendus  et  par  suite  peu  écoutés.  Pour  obvier  à 
cet  inconvénient  capital,  j’avais  fait  élever  au  milieu  de  la  place  un 
tertre.  C'est  là  que  tour  à tour,  à l’appel  de  son  nom,  chaque  groupe  de 
chanteurs  devait  monter  et  exécuter  son  morceau.  En  face  du  demi- 
cercle  et  près  du  monticule,  gravement  assis  sur  mes  bancs  d’école,  se 
tenait  le  corps  des  juges  composé  d’hommes  choisis,  un  par  poste.  Je 
présidais,  ayant  pour  assesseurs  mes  deux  chefs  de  mille. 

Il  devait  y avoir  trois  tours  : le  premier  éliminait  les  tout  à fait 
insuffisants,  le  troisième  déterminait  la  préséance  parmi  les  quatre 
chœurs  survivants,  mais  au  second  avait  lieu  l’hécatombe  décisive.  Le 
premier  tour  était  réservé  aux  chants  religieux;  le  second  à un  chant 
malgache;  et  encore  un  chant  religieux  au  troisième. 

Le  lundi  de  Pâques,  vers  neuf  heures,  les  processions  commencent, 
les  files  blanches  glissent  rapidement  le  long  des  pentes  et  rayonnent 
toutes  vers  Talata.  A dix  heures  et  demie,  la  lutte  s’engage.  A mesure 
que  les  chrétientés  se  succèdent  sur  le  monticule  central,  je  compte  les 
chanteurs.  Calcul  instructif.  Telle  chrétienté  m’apparaît  bien  réduite  que 
je  croyais  encore  en  pleine  vigueur,  telle  autre  me  donne  l’agréable  sur- 


INSTALLATIONS  ET  PROGRÈS. 


1 3g 

prise  de  nombreuses  présences.  Pour  les  Malgaches,  ces  réunions  sont 
un  concours;  pour  moi,  une  revue. 

A deux  heures  Talaîa  sortait  triomphant  de  îa  lice  : « Soyez  tous 
contents,  leur  dis-je,  car  vous  êtes  tous  vainqueurs,  puisque  les  élèves  de 
Talata  viennent  de  toutes  les  chrétientés.  » 


V 


Constructions  et  Inspections. 


Talata,  juin  1904. 

Les  principaux  de  îa  bande  hérétique  en  sont  à crier  grâce  : « Nous 
ne  demandons  pas  mieux  que  de  nous  entendre  avec  le  Père,  disent-ils, 
mais  qu’il  se  taise!  qu’il  laisse  la  question  religion  de  côté,  sauf  chez  lui 
dans  les  conversations  particulières.  » Les  bons  apôtres!  Il  m’est  facile 
de  leur  opposer  la  Sainte  Ecriture  racontant  les  prédications  continuelles 
de  Notre-Seigneur  sur  les  places  publiques,  la  parole  de  saint  Pierre 
sortant  du  tribunal  : 1 Nous  ne  pouvons  pas  ne  pas  parler,  etc,...  » 
Personne  ne  m’empêchera  de  vous  dire  que  vous  êtes  dans  l’erreur,  que 
la  religion  protestante  est  ridicule!  Oui,  ridicule!  Que  signifie  ce  partage 
récemment  opéré?  Des  gens  qui  étaient  Anglais,  du  jour  au  lendemain 
sont  devenus  Norvégiens.  Avant,  deux  sacrements,  maintenant  trois! 
Ridicule  ! et  je  leur  raconte  cet  apologue  : 

Quand  les  Pères  auront  leur  réunion,  voici  le  petit  discours  qu’y 
prononcera  le  P.  Supérieur  : « Mes  Révérends  Pères,  jusqu’ici  nous 
avons  fait  fausse  route.  Un  seul  programme,  une  seule  croyance  pour 
tous  les  districts,  ce  n’est  pas  pratique.  Il  faut  proportionner  la  foi  à 
l’importance  de  la  localité.  Aussi  désormais  Fianarantsoa  gardera  les  sept 
sacrements  parce  que  c’est  une  grande  ville  ; Ambalavao,  six  parce  que 
c’est  un  pays  assez  important;  Ambohimahasoa  peut  se  contenter  de  cinq 
jusqu’à  nouvel  ordre;  à Vohimarina,  un  ou  deux  au  plus  ; à Tandrokazo, 
trois;  à Talata,  quatre  pour  en  avoir  un  peu  plus  que  les  protestants  qui 
y résident.  » 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


L’apologue  produit  son  effet  : on  rit,  et  mes  auditeurs  comprennent 
que  ce  qui  serait  grotesque  chez  les  Pères  l’est  tout  autant  chez  ces 
Messieurs  du  libre  examen. 

Les  comparaisons  et  les  apologues  ont  d’ailleurs  toujours  grand 
succès.  Vous  dites  que  les  catholiques  sont  gênés  par  toutes  sortes  de  pra- 
tiques? — Réponse  : « Coupez  les  ailes  à un  oiseau,  enlevez-lui  toutes  ces 
plumes  qui  le  chargent,  il  sera  bien  plus  léger  qu’auparavant ! Mais 
volera-t-il?  » — A mes  maçons  : « Les  briques  cuites  qui  ont  une  voix 
d’homme,  mauvaises;  celles  ont  une  voix  de  demoiselle,  bonnes!  » — - 
A mes  ouvriers  : « Quand  vous  dormez  à l’ouvrage,  vous  endormez  votre 
argent  et  le  jour  de  la  paye,  si  votre  argent  dort,  il  ne  vous  entendra  pas.  » 
Grands  enfants  auprès  desquels  on  apprécie  cette  formation  du  professorat 
par  laquelle  a passé  le  religieux  de  la  Compagnie  de  Jésus.  Dans  la  con- 
duite de  nos  Malgaches  les  difficultés  sont  analogues  à celles  que  l’on 
trouve  dans  la  direction  d’une  classe,  ou  d’une  division,  car  ce  sont  des 
enfants  par  l’inconstance,  par  la  mollesse,  par  l’imagination,  par  la 
susceptibilité,  par  la  naïveté  et  même  par  la  simplicité. 

2 juillet. 

Voulez-vous  parcourir  les  trois  ou  quatre  chantiers  de  mes  construc- 
tions? Vous  tracer  l’historique  détaillé  de  la  construction  de  ma  basilique 
sera  le  meilleur  moyen  de  prendre  sur  le  vif  les  procédés,  méthodes  et 
difficultés  de  l’art  de  bâtir  en  ce  pays.  Comme  partout,  il  y a dans  toute 
bâtisse  la  question  argent,  la  question  matériaux,  la  question  salaire,  la 
question  plan  et  la  question  exécution,  avec  quelques  bonnes  petites  demi- 
douzaines  de  questionculettes  secondaires  qui  sont  de  la  première  impor- 
tance : outils,  surveillance,  contrats,  etc. 

La  question  pécuniaire  a été  réglée  en  grande  partie  par  la  générosité 
de  bienfaiteurs. 

La  question  matériaux  est  peu  difficile  à trancher  pour  les  monu- 
ments de  débit  courant,  chapelles  ou  maisons  : de  la  terre  à brique  qu’on 
trouve  partout;  de  l’eau  qu’on  doit  chercher  quelquefois  fort  loin,  des 
bois  ronds  et  des  bois  carrés,  de  l’herbe,  et  nous  voilà  en  mesure  d’élever 
les  quatre  murs  réglementaires  surmontés  du  toit  en  chaume  non  moins 
réglementaire. 

Pour  une  cathédrale  comme  la  nôtre,  si  l’on  n’a  pas  de  pierres,  il 
faut  au  moins  des  briques  cuites.  Or,  briques  cuites  et  embarras  de  toute 
espèce  sont  synonymes.  Pourquoi?  Parce  que  pour  cuire  les  briques  on 
a besoin  de  spécialistes,  on  a besoin  aussi  de  terre  glaise  et  de  beaucoup 
de  prudence.  Vous  me  demanderez  ce  que  vient  faire  de  particulier  dame 

CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


9 


142 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


prudence  en  cette  occurrence.  Ecoutez.  Vous  choisissez  votre  maître  bri- 
quetier  parmi  les  hommes  les  plus  candides  de  la  création;  vous  lui 
extirpez  des  promesses  de  fidélité,  l’assurance  d’un  dévoûment  inconfu- 
sible;  il  vous  garantit  10  ou  20,000  briques  livrées  à temps  voulu,  et  pour 
conclure  vous  lui  avancez  i5o  francs,  puis  i5o  autres,  et  au  bout  de  deux 
mois,  trop  heureux  serez-vous  si  votre  homme  ne  s’est  pas  sauvé,  ou  n’est 
pas  tombé  malade  ou  n’a  pas  perdu  ses  ouvriers  sur  les  grand’routes, 
enfin  si  vous  retirez  de  vos  3oo  francs  5 00  ou  1,000  briques  d’intérêt 
toutes  les  six  semaines. 

J’avais  dû  m’absenter  quelques  jours.  A mon  retour,  je  trouvai  mon 
monde  prêt  à se  mettre  en  grève.  De  briques  faites,  point.  Aussitôt  je 
convoque  les  deux  directeurs  du  chantier,  et  je  descends  sur  le  terrain  de 
la  briqueterie. 

“ Mes  bons  amis,  vous  voulez  vous  mettre  en  grève?  fort  bien.  Tout 
à fait  libres,  dès  demain  vous  serez  remplacés.  » 

Puis  demi  tour  sur  les  talons,  un  petit  air  fredonné  gaîment  pour 
affirmer  la  paix  parfaite  de  mon  âme.  Depuis  lors,  sagesse  exemplaire  et 
docilité  absolue! 

Grâce  à ces  escarmouches,  nous  sommes  en  possession  de  4,000  bri- 
ques cuites  et  en  espérance  de  3o  ou  40,000  à brève  échéance.  Mes  deux 
briquetiers  poussés  l’épée  dans  les  reins  ont  mobilisé  toutes  leurs  familles 
pour  les  aider,  et  se  brûlent  presque  les  doigts  à vouloir  retirer  leurs  bri- 
ques encore  chaudes. 

4 juillet. 

Je  viens  de  mettre  en  terre  la  minuscule  dépouille  d’un  petit  ange.  Le 
pauvre  bébé,  né  il  y a huit  jours,  était  heureusement  condamné  à ne  pas 
vivre  longtemps  en  ce  bas  monde.  Je  l’ai  ondoyé  par  précaution,  et  ce 
matin  il  est  allé  rejoindre  ses  frères  du  Paradis.  Nous  avons  orné  son 
petit  cercueil  de  tentures  blanches,  de  dentelles,  de  couronnes  de  roses 
blanches,  et  nous  avons  creusé  sa  fosse  pas  loin  de  l’église.  Nous  allons 
arranger  ce  qui  sera  désormais  notre  cimetière.  Avec  deux  arbres  coupés, 
je  ferai  une  grande  croix  qui  dominera  les  tombes,  et  peu  à peu,  je 
l’espère,  pénétreront  chez  nos  Malgaches  les  saintes  coutumes  des  funé- 
railles chrétiennes. 

Or  ce  sera  commencer  ici  œuvre  essentiellement  apostolique.  Beau- 
coup des  superstitions  encore  en  usage  reposent  sur  le  culte  des  morts. 
Les  pires  pratiques  païennes  se  font  surtout  aux  enterrements  : folies  de 
dépenses  pour  achat  de  lambas,  immolations  de  bœufs,  orgies  et  baccha- 
nales nocturnes.  Le  peuple  betsiléo  semble  se  reprendre,  dans  sa  misère» 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


143 


aux  superstitions  et  aux  insanités  d’autrefois.  La  pauvreté  est  mauvaise 
conseillère.  Nos  malheureux,  ne  sachant  à qui  recourir  dans  leur  détresse, 
se  livrent  à tous  les  sorciers  de  profession  ou  d’occasion. 

22  juillet. 

Par  où  commencerai-je?  par  les  sorciers?  les  brigands?  les  protestants? 
les  constructions?  Tout  cela,  c’est  le  même  diable,  et  puisque  j’ai  nommé 
les  sorciers  en  premier  lieu  parlons  d’abord  de  Béelzébut  et  de  ses  com- 
pères plus  ou  moins  authentiques. 

Donc  il  y a huit  jours  mon  mpiadidi  de  Manéva  m’arrive  par  train 
rapide  dès  neuf  heures  du  matin.  « Qu’est-ce  qu’il  y a de  cassé?  » pensai-je 
intérieurement  en  l’apercevant.  — La  porte  de  la  salle  n’est  pas  fermée, 
je  n ai  pas  encore  eu  le  temps  de  me  consolider  sur  les  quatre  pieds  de 
ma  chaise  et  de  me  réfugier  derrière  le  rempart  de  ma  table  qu’un  flot  de 
paroles  m’inonde  en  un  instant.  Ce  n’est  pas  même  un  flot,  c’est  une  inon- 
dation, c’est  un  déluge...  Il  finit  par  me  raconter  ce  qui  suit  : 

Dans  la  nuit  du  14  juillet,  un  petit  homme  tout  petit,  tout  petit. 

« Oui!  quelle  hauteur?  » il  me  montra  jusqu’à  son  genou.  « Oh!  il  mon- 
tait bien  jusqu’à  la  ceinture?  — Non,  il  était  très  très  petit.  — Soit.  » Eh 
bien  cet  homme  tout  petit  s’est  présenté  dans  les  hameaux,  il  a défoncé 
les  portes  des  maisons  d’un  coup  d’épaule  et  dans  chaque  maison  il  a 
demandé  une  poule  et  un  franc.  « Une  poule  et  un  franc,  vite,  vite,  c’est 
pour  porter  à Fianarantsoa,  une  poule  et  un  franc!  » Il  répétait  précipi- 
tamment ses  demandes,  menaçant  les  gens  s’ils  ne  s’exécutaient  pas 
aussitôt.  La  plupart  ont  cédé,  terrifiés  par  cette  apparation  subite.  Dans 
une  case  on  a fait  mine  de  temporiser;  l’étrange  visiteur  a.  renversé  tout 
le  mobilier.  Ailleurs,  conséquence  autrement  grave,  un  chef  a voulu  lui 
résister.  Le  nain  a bondi  sur  lui  et  sans  autre  forme  de  procès  l’a  étranglé 
après  un  rapide  combat. 

Quand  un  village  avait  été  ainsi  réquisitionné,  l’audacieux  brigand 
passait  au  voisin.  On  prétend  même  qu’il  a osé  se  promener  en  plein  jour 
au  marché.  Déjà  sur  son  compte  courent  des  histoires  fantastiques. 

Evidemment  les  bons  Betsiléos  ne  sont  que  peu  ou  point  persuadés 
qu’ils  n’ont  eu  affaire  qu’à  un  voleur.  La  renommée  et  l’imagination  ont 
travaillé  de  concert  à diminuer  de  plus  en  plus  la  taille  de  cet  être  mysté- 
rieux. Le  dernier  que  j’interrogeais  sur  cette  histoire  lui  donnait  environ 
om,  25  à om,3o  de  haut.  A ma  question  : « Croyez-vous  que  ce  soit  un 
démon?  » ils  se  contentent  de  répondre  par  un  geste  de  doute  et  par  ce 
mot  : « Merveilleux!  » 

Pour  mon  compte,  je  suis  convaincu  qu’il  n’y  a là  qu’une  aventure 


« 


144 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


d’escroc  très  audacieux,  très  fort  quoique  très  petit  (ou  se  faisant  petit). 
Détail  de  signalement  qui  vous  aidera  à le  reconnaître,  s’il  passe  chez 
vous  : il  porte  une  barbe  en  pointe  ! 

Où  le  diable  est  encore  passé  en  imagination,  c’est  chez  moi,  dans 
ma  propriété  de  Talata.  On  a vu  la  nuit  un  homme  descendre  la  grande 
allée  du  jardin,  se  diriger  sur  le  four  à briques,  et  là  malheureusement  les 
récits  s’arrêtent  brusquement.  Sans  doute  il  s’est  livré  à des  incantations 
et  à des  sortilèges  contre  mes  pauvres  briques,.,  le  fait  est  que  4,000  bri- 
ques ne  sont  pas  cuites.  Perdu,  le  travail  de  huit  jours  : arrêtée,  la  cons- 
truction de  l’église.  Quand  je  me  suis  rendu  sur  le  lieu  du  désastre,  j’ai 
trouvé  mon  principal  ouvrier  pleurant  sur  le  bord  de  son  four,  le  calot 
enfoncé  jusqu’aux  yeux,  la  tête  renversée  à la  hauteur  des  genoux.  Encore 
ici,  c’était  merveilleux!  prodigieux! 

« Tes  briques  sont  perdues,  lui  dis-je,  c’est  évident,  mais  à quoi  bon 
te  lamenter?  Veux-tu  savoir  d'où  vient  ce  malheur? C’est  que  tu  as  employé 
dans  la  confection  de  ton  four  de  la  tourbe  insuffisamment  sèche.  La 
tourbe  encore  humide  a d’abord  absorbé  énormément  de  chaleur  pour  se 
sécher,  ce  qui  a empêché  tes  briques  de  cuire,  et  il  s’en  est  dégagé  une 
abominable  fumée  qui  a naturellement  pénétré  l’argile  et  noirci  tout  le 
chargement.  En  fait  de  diable,  il  n’y  a eu  là  que  le  démon  de  la  paresse 
et  celui  de  l’insouciance.  »» 

Je  n’ai  pas  insisté  sur  ce  chapitre,  c’eût  été  écraser  un  homme  déjà 
renversé.  Au  contraire,  je  lui  donnai  maintes  espérances  de  réussite. 

Ces  pauvres  Malgaches  vivent  au  jour  le  jour.  Prévoir  leur  est  chose 
inconnue.  S’il  y a assez  de  tourbe  pour  aujourd’hui  il  ne  se  préoccupent 
pas  de  savoir  si  la  tourbe  sera  prête  pour  demain.  Et  demain  ils  vien- 
dront vous  prier  d’attendre. 

25  juillet. 

Il  y avait  grande  foule  au  marché.  Je  descends  avec  mon  fusil.  Le 
peuple  tout  entier  me  suit  des  yeux...  Un  papang  se  présente.  Le  coup 
part  et  l’oiseau  tombe.  Un  deuxième,  item.  Vous  dire  les  acclamations  de 
la  foule!  Je  me  souvins  fort  à propos  de  l’esclave  qui  se  tenait  derrière  le 
triomphateur  romain  et  abandonnant  mes  trophées,  je  me  retirai  modes- 
tement en  répétant  : « Souviens-toi  que  tu  es  homme...  » 

9 août. 

J’ai  eu  des  nouvelles  du  petit  homme  qui  tuait  les  gens,  volait  les 
poules  et  réclamait  de  l’argent.  L’imagination  populaire  avait  singulière- 
ment travesti  l’histoire.  « Les  gens  que  vous  tuez  se  portent  assez  bien.  » 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


145 

En  somme  il  s’agit  d’un  nain,  qui  a besoin  pour  ne  pas  être  exposé  à 
une  curiosité  trop  indiscrète,  ou  à des  persécutions  de  mauvais  goût,  de  la 
protection  du  gouvernement.  Il  paraît  d’ailleurs  qu’il  n’a  pas  le  caractère 
facile  et  qu’il  est  doué  d'une  force  peu  commune.  Et  dans  tout  cela,  pas 
l’ombre  ni  la  queue  d’un  diable. 

20  août. 

Mas  maîtres  d’école  déménagent!  au  sens  propre  du  mot,  c’est-à-dire 
a*  ? inaugurent  leur  nouvelle  maison.  Oh!  un  bijou  de  maison,  un  petit 
char-d’œuvre.  Songez  donc  : pas  une  ouverture  à l’Est,  pas  même  un  trou 
de  souris.  Au  rez-de-chaussée,  exhaussé  de  ora,5o  au-dessus  du  sol,  deux 
chambres  délicieuses  en  plein  Ouest  avec  portes  et  fenêtres  calfeutrées. 
Au  premier  étage,  deux  autres  chambres  non  moins  réussies,  pas  trop 
hautes,  pas  trop  basses,  chaudes,  aérées,  confortables,  éclairées  par  deux 
mignonnes  ouvertures  au  nord  et  au  midi,  toit  bien  rembourré  de  chaume 
épais,  murs  larges  de  deux  briques  jusqu’au  sommet,  le  tout  pour 
210  francs. 

Or,  quand  j’interroge  les  gens  de  Talata  sur  le  prix  auquel  ils  estiment 
cette  maison,  c’est  toujours  de  3oo  à 400  francs  qu’ils  me  parlent!  Con- 
clusion : Je  viens  de  gagner  i5o  francs.  — Hum!  hum!  Voilà  un  gain 
qui  ne  m’enrichit  guère. 

Pour  en  revenir  au  déménagement  de  nos  maîtres,  j’ai  voulu  prendre 
une  idée  de  ces  déménagements  malgaches.  On  me  l’avait  annoncé  pour 
ce  matin.  J’ai  trouvé  moyen  d’arriver  trop  tard,  quoique  cela  se  passât  à 
ma  porte.  C’était  fini;  le  feu  flambait  déjà  au  premier  étage,  les  nattes 
étaient  étalées  en  bas,  Madame  préparait  le  fricot  et  Bébé  pleurait,  sans 
doute  à cause  du  changement  d’air  trop  subit.  Monsieur  était  en  courses 
pour  affaires.  — Avouez  que  voilà  un  déménagement  rondement  exécuté. 

C’est  que  le  mobilier  n’est  pas  compliqué! 

D’abord  le  vestiaire,  déménage  tout  seul  sur  le  dos  du  déménageant. 
Madame  n’a  rien  à craindre  pour  ses  robes  de  bal,  ses  cartons  à chapeaux, 
ses  étagères  de  bibelots,  sa  vaisselle  de  porcelaine  rose,  ses  flacons  de 
poudre  de  riz  ou  d’eau  de  Cologne.  Pas  plus  de  précaution  à prendre 
pour  les  hauts-de-forme  ou  les  faux-cols  de  Monsieur,  car  tout  cela  est 
inconnu.  — La  literie  prend  bien  deux  minutes  de  transport  quand  elle 
existe.  J’ai  aperçu  quatre  pieds  et  deux  rallonges  avec  un  matelas  raplati  : 
ce  doit  être  ça.  La  batterie  de  cuisine  trônait  aux  environs  : une  grande 
marmite,  trois  ou  quatre  assiettes  en  terre  et  autant  de  cuillers  en  bois; 
comme  bibliothèque,  trois  livres;  comme  cave,  sept  bouteilles  de  toute 
forme,  de  toute  taille,  de  tout  calibre,  de  toute  provenance,  vides  ou 


146 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


remplies  d’eau  claire.  — Par  extraordinaire,  j’ai  noté  une  petite  table 
outrageusement  bancale  : symbole  évident  delà  haute  dignité  et  de  l’impor- 
tance de  celui  qui  possède  un  meuble  si  rare. 

Au  fond  nos  braves  gens  ne  sont-ils  pas  heureux  de  se  satisfaire  à si 
bon  compte?  Mettez  cette  chambrette  en  face  des  salons  d’Europe.  Ici, 
pour  tout  ornement,  un  crucifix  et  une  image,  et  là-bas!  N’y  aurait-il  pas 
à faire  passer  un  peu  du  trop-plein  de  là-bas  jusque  par  ici?  A votre  bon 
cœur  d’établir  quelques  vases  communiquants. 

Oui,  au  fond  nos  Malgaches  seraient  heureux  si  la  propreté  pré- 
sidait à l’installation  et  à l'entretien  de  leurs  domiciles.  Peut-être  pour- 
rait-on leur  souhaiter  un  peu  plus  de  literie  et  un  peu  plus  de  vestiaire  : 
ce  qu’ils  ont  est  par  trop  primitif  : mais  surtout  s’ils  pouvaient  devenir 
propres! 

Il  y,  a des  progrès  chez  beaucoup  sous  ce  rapport;  nous  sommes 
encore  loin  cependant  de  la  juste  mesure.  Aussi  avons-nous  une  épidémie 
intense  de  gale  par  tout  le  pays.  Inutile  de  vous  donner  des  détails  sur  cette 
vilaine  « affection  »;  mes  hommes  en  sont  parfois  atteints  au  point  de  ne 
pouvoir  plus  se  remuer.  — « Montre-moi  ton  bras,  » disais-je  constam- 
ment à chacun  de  mes  élèves,  quand  je  les  rencontrais.  — Qu’aperce- 
vais-je? un  membre  rongé,  couvert  de  boutons  jaune  blanc,  de  croûtes 
de  toute  apparence.  Ce  que  j’ai  bataillé,  ce  que  je  dois  encore  lutter,  non 
pour  éteindre,  mais  pour  arrêter  l’envahissement  de  cette  nouvelle  plaie 
d’Egypte!  Discours,  menaces,  remèdes  énergiques,  inspection.  — Et  ils 
ne  veulent  pas  comprendre  que  ce  n’est  pas  une  maladie,  mais  une  mal- 
propreté dont  on  doit  se  débarrasser  : « Paresse,  paresse!  leur  criai-je  à 
tue-tête.  Celui  qui  ne  guérira  pas  d’ici  à huit  jours,  c’est  un  paresseux.  Si 
c’est  un  paresseux  il  ne  doit  pas  rester  ici  ! »>  Ce  qu’entendant,  mes  grandsi 
et  petits  moutards  vont  se  jeter  à l’eau,  s’imbiber  de  sublimé,  secouer  leurs 
pattes  et  leurs  nattes  et  nettoyer  leurs  habits.  — Beau  zèle  qui  durera 
autant  qu’un  feu  de  paille.  Nouvelles  inspections,  nouvelles  injonctions, 
nouvelle  contrition,  nouvelles  ablutions,  et  ainsi  de  suite. 

C’est  l’occasion  de  compléter  ce  que  j’ai  déjà  dit  du  caractère  Betsiléo. 
Bon,  docile,  simple,  franc,  capable  d’intelligence,  gai  par  tempérament, 
mais  insouciant,  imprévoyant  et  inconstant.  Caractère  d’enfant  qui  dépense 
au  jour  le  jour  son  petit  pécule,  tout  surpris  de  n’avoir  rien  à l’époque  de 
l’impôt;  d’enfant  qui  veut  « oui  » aujourd’hui,  « non  » demain,  oui  et  non 
à la  fois  après-demain;  d’enfant  déjà  grandelet  qui  commence  à se  défier 
des  nouveaux  venus  et  à connaître  les  réserves  de  la  timidité  ; d’enfanî 
susceptible  qui  se  froisse  d’une  vétille  et  en  particulier  des  reproches  trop 
publics;  d’écoiier  enfin  qui  travaille  dans  la  mesure  où  on  le  fait  travailler. 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


«47 


Mais  comme  l’enfant  aussi,  il  se  donne  à qui  l’aime  franchement  et  se 
laisse  conduire  par  une  main  qu’il  sent  forte  et  loyale. 

Le  Hova  est  d’une  autre  trempe.  11  a l’initiative  personnelle,  l’instinct 
du  commandement,  la  pratique  des  affaires,  plus  de  forme  dans  les  rap- 
ports, plus  d’habileté  dans  les  procédés.  Par  contre,  s’il  n’est  pas  chrétien  et 
bon  chrétien,  que  de  ruses!  que  de  sous-entendus  ! que  de  petites  et  grosses 
canailleries,  que  de  juiveries!  Le  gain,  l’argent,  le  commerce,  les  prêts  à 
gros  intérêts  sous  cautions  monstrueuses!  C’est  toute  sa  vie  avec  la  poudre 
aux  yeux,  les  exhibitions  de  toilette  ou  de  richesses  qui  souvent  ne  lui 
appartiennent  pas,  car  il  est  rongé  de  dettes.  Il  bâtira  des  tombeaux 
somptueux  qui  lui  coûteront  des  sommes  folles,  il  élèvera  des  maisons 
qu’il  ne  pourra  achever.  A l’occasion  d’un  fête  ou  d’un  enterrement  on 
fera  des  hécatombes  de  bœufs,  on  dépensera  l’argent  de  plusieurs  mois... 
pour  la  pose.  Il  y a un  grand  fond  d’orgueil  dans  la  race,  que  peut  seule 
corriger  l’humilité  chrétienne  et  que  ne  fait  qu’accroître  le  libre  examen  du 
protestantisme.  — Voilà  pourquoi  tant  de  Hovas  sont  encore  protestants, 
pourquoi  ils  sont  si  facilement  protestants.  Ajouter  à leurs  titres  ceux  d’inter- 
prète des  Ecritures  et  de  prêcheurs  aux  assemblées,  quoi  de  plus  tentant! 

Mais  le  Hova  foncièrement  catholique  est  un  trésor.  Il  y a eu,  et 
grâce  à Dieu  il  y a encore  de  vraies  perles,  la  gloire  de  l’église  malgache 
et  de  ses  missionnaires.  Bons,  ils  sont  supérieurement  bons. 

21  août. 

Après  les  briques,  ma  seconde  préoccupation  de  première  grandeur, 
ce  sont  les  bois.  Heureux  ceux  qui  sont  voisins  d’une  forêt,  surtout  aux 
temps  où  l’on  pouvait  s’attribuer  les  grands  arbres  à son  aise  et  en  toute 
liberté!  Des  règlements,  d’ailleurs  fort  sages,  sont  venus  mettre  un  terme 
aux  déprédations  et  dévastations  maladroites.  — A Taiata,  malheureuse- 
ment, je  suis  sous  le  rapport  du  bois  dans  la  situation  la  plus  déplorable, 
puisque  je  dois  les  prendre  à Fianarantsoa,  et  ajouter  ainsi  au  prix  du 
marché  celui  du  transport.  Pour  deux  planches,  passe  encore;  mais  quand 
il  faut  compter  par  centaines,  presque  par  mille,  la  dépense  prend  des 
proportions  gigantesques. 

Il  n’y  a qu’à  se  résigner.  Du  reste,  le  gros  souci  n’est  pas  tant  du 
côté  du  prix  des  bois  que  dans  l’aléa  de  leur  arrivage.  — On  peut  être 
pressé,  très  pressé,  ceux  qui  vous  les  coupent  là-bas  dans  l’Est,  ou  ceux, 
qui  les  transportent,  ou  ceux  qui  vous  les  livrent,  semblent  avoir  une 
éternité  devant  eux.  Aussi  Dieu  sait  quelle  vie  je  fais  dès  maintenant  pour 
assurer  l’avenir  de  mon  toit.  Arriver  aux  pluies  sans  toit,  c’est  dans  ce 


148 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


pays  une  grosse  imprudence,  souvent  suivie  d’un  grand  désastre.  Il  se 
produit  dans  ces  murs  en  terre  des  fissures  inguérissables,  de  méchantes 
crevasses  impénitentes,  de  perfides  cavernes  invisibles  qui,  un  beau  jour, 
au  bout  d’un  an,  de  quelques  mois  ou  de  quelques  jours,  provoquent  une 
dégringolade  inattendue. 

Au  jardin,  nos  choux  progressent,  les  choux-fleurs  prennent  de 
l’ampleur,  les  carottes  sont  splendides.  Trésor  travaille  activement  à 
l’amélioration  du  sol  par  les  ^ g.  aïs  naturels  : nous  brûlons  les  herbes 
pour  avoir  des  cendres  : • gr«^.s  chimiques  ; nous  collectionnons  tous  les 
vieux  os  de  poulets  et  de  porcs  jusqu’ici  abandonnés  aux  « chiens  dévo- 
rants » : engrais  phosphatés!  Quelle  fumure,  quelle  culture  et  quelle  riche 
nature!  Ma  vigne  se  prépare  à faire  une  concurrence  acharnée  aux  cham- 
pagnes de  première  marque. 

Mais  en  voilà-z-assez,  comme  dit  la  chanson.  Mon  encrier  mousse 
encore  des  histoires  sans  fin.  Mettons  le  bouchon  et  comprimons  le  noir 
liquide  qui  ne  s’est  déjà  que  trop  répandu  en  arabesques  sur  le  papier. 

La  suite  au  prochain  numéro  ! 

2 septembre. 

Je  vous  annonçais  triomphalement  la  clôture  de  mes  aventures  bri- 
quetières.  Erreur,  profonde  erreur,  totale  erreur,  lamentable  erreur  et 
plus  lamentable  histoire. 

Il  me  restait  à expérimenter  le  four  chargé  de  tourbe  qui  n’est  pas  de 
la  tourbe,  et  le  four  chargé  dont  ne  se  charge  plus  celui  qui  en  est  chargé. 
Traduisons  en  français  : le  four  en  marche  qu’abandonne  subitement  son 
gardien. .. 

Mon  homme  donc  s’envient  audacieusement  avant-hier  me  demander 
sa  paye  pour  services  exceptionnels.  Il  tombait  bien.  Ne  venait-il  pas  de 
me  « rater  » d’un  seul  coup  3,5oo  briques  sur  4,000?  Je  me  voyais  obligé 
de  réenfourner  ces  3,5oo  : perte  de  tourbe,  perte  de  travail,  etc...  Jugez 
si  j étais  disposé  à débourser.  Cependant,  avec  un  calme  et  un  froid  de 
— 180  Réaumur  je  lui  réponds  que  je  suis  à sa  disposition  pour  faire  son 
compte.  Le  total  fini,  je  lui  déclare  qu’il  se  trouve  encore  à son  avoir  très 
négatif  5 fr.  5o  de  dettes.  Vous  voyez  d’ici  l’effet  produit  par  cette  conclu- 
sion inattendue.  Mon  solliciteur  essaye  quelques  objections  que  je  tranche 
radicalement  par  une  fin  catégorique  de  non  recevoir.  Discours  superflus, 
kabarys  perdus,  c’est  5 fr.  5o  que  tu  me  dois  sur  les  3oo  francs  déjà  reçus. 
Et  encore  dans  ma  bonté  d’âme  exorbitante  te  compté-je  comme  rece- 
vables des  milliers  de  briques  qui  ne  valaient  pas  le  moindre  fragment  de 
la  queue  du  diable  (que  je  tire  de  plus  en  plus,  soit  dit  entre  parenthèses). 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


149 


Le  lendemain  de  ce  joyeux  entretien,  mon  citoyen  setait  éclipsé,  me 
laissant  modestement  la  haute  direction  du  four,  des  briques  qui  cuisaient, 
des  briques  à cuire,  des  briques-  à faire.  Il  fallait  bien  en  prendre  mon 
parti,  et,  jusqu’à  remplacement  du  fugitif,  me  charger  de  diriger  une 
espèce  de  cuisson  à laquelle  je  ne  m’entendais  pas  plus  qu’à  tout  autre 
genre  de  cuisine. 

9 septembre. 

Voilà  huit  jours  que  je  fais  des  briques.  Ce  n’est  pas  une  sinécure, 
surtout  lorsque  cela  s’ajoute  aux  affaires  courantes  du  district,  aux  trois 
constructions  en  train,  aux  examens  des  futurs  conôrmands,  et  à cent 
autres  occupations  de  tout  style.  Vous  dirai-je  par  quelles  alternatives 
d’espérance  et  de  désespoir  j’ai  passé  pendant  que,  perché  au  sommet  du 
four,  je  suivais  anxieusement  la  marche  progressive  du  feu?  Maintenant 
que  j’ai  pu  de  visu  et  pour  y avoir  mis  la  main,  étudier  à fond  la  question, 
je  vous  décrirai  la  manière  primitive  dont  on  procède  ici,  au  moins  à la 
campagne,  pour  cuire  les  briques. 

D’abord  on  choisit  la  place  du  four  à portée  d’une  rizière  ou  d’un 
terrain  marécageux  riche  en  terre  glaise  et  en  tourbe.  Puis  on  bâtit  une 
muraille  elliptique  divisée  à l’intérieur  en  deux  ou  trois  compartiments; 
chaque  compartiment  a deux  ou  trois  trous  à la  base  pour  mettre  le  feu 
au  combustible.  Les  préparatifs  sont  achevés,  il  reste  à opérer. 

Une  ou  deux  escouades  d’hommes  moulent  les  briques  pendant  que 
d’autres  extraient  la  tourbe.  Par  un  temps  suffisamment  sec  les  briques 
sont  sèches  en  quinze  jours;  la  tourbe  peut  être  prête  en  beaucoup  moins 
de  temps,  surtout  si,  comme  nous,  pour  activer  le  séchage,  on  a recours 
aux  procédés  perfectionnés.  Lorsqu’on  a des  mois  devant  soi,  on  se  con- 
tente en  effet  de  couper  la  tourbe  en  blocs  assez  épais;  mais  dès  que  je  me 
suis  aperçu  que  je  risquais  d’être  pris  par  les  pluies  avant  d’avoir  achevé 
mon  église,  je  résolus  d’activer  le  mouvement  par  tous  les  moyens  pos- 
sibles. — J’appelle  mes  élèves,  mes  professeurs,  mes  aides-de-camp, 
mes  dix  doigts,  et  tous  avec  rage  nous  éventrons,  nous  torturons,  nous 
retournons,  nous  déchirons  cette  malheureuse  tourbe;  nous  la  réduisons 
presque  en  miettes.  Si  le  soleil  vient  nous  aider,  en  quatre  jours  nous 
sommes  vainqueurs.  Mais  ce  n’est  que  grâce  à tous  ces  artifices  que  nous 
arrivons  à charger  une  fois  par  semaine. 

Autres  petites  surprises  ou  agréments  des  constructions  en  ce  pays.  — 
Depuis  quinze  jours,  mon  vieux  maçon  a disparu.  Pourquoi?  Le  pauvre 
diable  est  rongé  de  gale,  et  il  en  sera  quitte  Dieu  sait  quand!  Un  jeune 
maçon,  bon  ouvrier,  très  zélé,  me  promet  et  me  jure  fidélité  jusqu’au 


i5o 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


paratonnerre  inclusivement.  Certain  lundi  on  ne  le  voit  pas  revenir; 
mardi,  mercredi...  la  semaine  se  passe.  « Anne,  ma  sœur  Anne,  l’as-tu  vu 
sur  la  route  du  Sud?  — Nenni,  il  n’y  est  point  encore...  Il  ne  reviendra 
pas.  — Pourquoi?  Mystère!  » Un  autre  tousse,  et  demande  la  permission 
d’aller  se  soigner.  — Un  autre  a une  fluxion;  un  autre  enterre  l’arrière- 
petit-neveu  du  gendre  de  sa  cousine  germaine  ; autant  de  raisons  pour 
lâcher  pied  et  déserter  nos  murailles. 

Hier,  nouveau  plaisir  : Les  bois  arrivent  pour  le  plancher,  trop 
courts  de  om5o.  Oh  ! la  la  ! 

Et  dites-vous  que  c’est  juste,  absolument  juste  à ces  moments  d’exas- 
pération profonde  ou  de  pétrin  absolu  qu’il  se  trouve  quelque  bon  petit 
ou  grand  Malgache  qui  vient  vous  aborder  et  vous  demander  un  cahier 
de  deux  sous  ou  un  vermifuge  : « Oui,  mon  fils,  viens  que  je  te  donne 
ton  papier  ou  ta  santonine.  » On  y va,  on  referme  l’armoire,  et  le  bon 
enfant  de  reprendre  pacifiquement  : « S’il  vous  plaît,  un  chapelet  ! — 
Eh!  que  ne  le  disais-tu  plus  tôt?  » s’exclame-t-on  intérieurement!  Ne 
pouvais-tu  demander  tout  à la  fois  pendant  que  l’armoire  était  ouverte? 
Il  ne  faut  pas  trop  s’étonner,  si  avec  cela  les  nerfs  sont  quelquefois  tendus 
comme  des  cordes  de  violoncelles. 

10  septembre. 

Pendant  que  se  griffonnent  à la  hâte  les  dernières  nouvelles  de 
la  dernière  quinzaine,  mon  petit  monde  écolier  s’en  va  suivant  l’usage 
à la  cascade  voisine  pour  laver  son  linge.  Un  mot  sur  cette  cérémonie 
hebdomadaire. 

Mettons  d’abord  en  principe  que  la  plupart  de  nos  Malgaches  des 
campagnes  n’ont  pas  d’habits  de  rechange.  — Le  vestiaire  personnel  se 
compose  généralement  d’un  lamba,  d’un  akanjo  ou  d’un  salaka.  Sont  déjà 
des  richards  ceux  qui  possèdent  à la  fois  akanjo  et  salaka.  Le  salaka , est 
une  longue  bande  de  toile,  qui  en  se  contournant  plusieurs  fois  autour  de 
la  ceinture  et  des  jambes,  remplace  approximativement  le  caleçon; 
Y akanjo  est  une  sorte  de  blouse  descendant  jusqu’aux  genoux  ; le  lamba 
est  cette  fameuse  toile  carrée  dans  laquelle  se  drapent  si  bien  hommes  et 
femmes,  grands  et  petits. 

Quand  on  lave  ses  habits,  on  s’y  prend  à plusieurs  fois  ; voilà  pour- 
quoi la  journée  entière  n’est  pas  de  trop.  Chacun  de  mes  écoliers  reçoit  le 
matin  son  morceau  de  savon  d’un  sou  (encore  27  sous  par  semaine  qui 
vont  à l’eau).  Arrivés  à la  cascade,  les  uns  et  les  autres  choisissent  leur 
coin  de  grosse  pierre  depuis  longtemps  polie  par  la  rivière,  et  bientôt  com- 
mence la  grande  bataille  du  savon  noir  et  de  la  saleté  accumulée  pendant 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


1 5 1 


toute  une  semaine.  — On  ne  bat  pas  le  linge,  mais  on  vous  l’empoigne 
fortement  par  un  coin  et  on  en  fouette  vigoureusement  le  rocher.  — ■ 
Le  système  a le  grave  inconvénient  d’user  précipitamment  la  pauvre  toile 
plus  ou  moins  frelatée  que  vendent  à nos  gens  les  fabricants  d’Europe. 

Et  cependant,  ô merveille!  mes  moutards  partis  le  matin  couverts 
de  vilains  torchons,  me  reviendront  sous  les  rayons  empourprés  du  soleil 
de  quatre  heures  éblouissants  de  blancheur  presque  immaculée. 

L’opération,  très  facile  par  un  beau  temps  bien  chaud,  offre  quelque 
difficulté  aux  vilains  jours.  Alors,  nos  Malgaches  usent  d’artifice  pour 
sécher  leur  linge.  Un  jour,  n’en  aperçois-je  pas  un  accroupi  en  haut  d’un 
rocher  la  tête  entre  les  jambes  et  1’... arrière  en  vis-à-vis  parfaitement 
orienté  vers  master  Phébus?  C’était,  paraît-il,  sa  manière  d’utiliser,  pour 
sécher  le  lamba  qui  l’enveloppait,  toutes  les  calories  d’un  maigre  soleil 
d’hiver.  Un  autre,  les  deux  bras  étendus,  offrait  son  lamba  humide  aux 
froides  bouffées  de  vent  qui  passaient  sur  la  plaine. 

Les  plus  fortunés  ont  donc  seuls  la  ressource  de  pouvoir  attendre  en 
changeant  de  linge.  Il  y a encore  un  autre  moyen  : c’est  de  remplacer 
momentanément  leur  habits  par  n’importe  quoi.  Et  c’est  ce  qui  arrive 
souvent.  Alors,  tout  est  bon.  Vous  voyez  de  graves  professeurs  de  l'Ecole 
Normale,  des  Messieurs  huppés,  enveloppés  des  pieds  à la  tête  d’une 
couverture  grise  provenant  de  leur  literie,  et  d’autres  qui  ont  passé 
autour  du  cou  en  guise  de  pèlerine  une  des  jupes  de  leur  femme... 

Notre’école  va  aussi  bien  que  possible. 

Nos  jardins  s’étendent  et  se  multiplient;  tous  s’y  mettent  avec  un  zèle 
incroyable.  Aussi  ai-je  parfois  de  délicieuses  saynètes  comme  celle-ci. 

C’est  le  soir;  sur  la  table,  une  petite  lampe  à pétrole  qui  suinte,  trois 
chats  qui  ronronnent,  le  Père  qui  achève  les  restes  de  son  poulet.  — 
Toc,  toc.  Un  mouvement  intérieur  d’impatience,  car  le  moment  du  repas 
est  sacré.  — Toc , toc.  — « Entrez.  » Et  derrière  moi,  jusqu’à  moi, 
s’avance  un  de  mes  bons  enfants  à figure  souriante,  portant  caché  dans, 
sa  corbeille  je  ne  sais  quel  mystère.  — « Qu’y  a-t-il?...  » Pas  de  réponse 
mais  la  corbeille  s’ouvre,  la  bouche  déjà  dilatée  se  dilate  en  un  plus  large 
sourire,  et  l’on  m’exhibe  trois  jolis  coeurs  de  choux.  « D’où  cela?  — De 
mon  jardin.  — Pour  qui?  — Pour  vous.  — Merci,  merci  ! C’est  bien;  je 
suis  content,  très  content.  » 

Et  c’est  vrai,  je  suis  content  : i°  du  zèle  de  mes  enfants  ; 2°  de  leurs 
cœurs  de  choux;  3°  et  surtout  de  leur  bon  cœur. 

3o  septembre. 

Pour  connaître  la  mission,  il  ne  suffit  pas  de  se  rendre  compte  du 


l52 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


matériel,  de  ce  quon  pourrait  appeler  son  corps,  mais  aussi  de  sa  vie 
intérieure,  de  son  âme. 

Vous  comprendrez  que  je  n’aie  à faire  ni  l’éloge,  ni  la  critique  des 
missionnaires.  Tout  ce  que  je  puis  dire,  c’est  que,  malgré  leur  petit 
nombre  et  leurs  faibles  ressources,  tous  ont  mené  ici  pour  la  cause  de 
Dieu  une  campagne  vigot|reuse  et  sur  beaucoup  de  points  triomphante,  j 

Les  adhérents,  les  catéchumènes,  les  baptisés  augmentent  en  nombre  1 
tous  les  jours,  voilà  le  fait. 

Ce  que  je  puis  dire  encore,  c’est  que  sans  contredire  aux  descriptions 
plus  ou  moins  poétiques  que  je  vous  ai  adressées,  le  travail  de  l’apôtre  de 
Madagascar  rencontre  encore  plus  d’obstacles  que  d’encouragements, 
plus  d’épines  que  de  fleurs.  La  solitude  morale,  le  contact  perpétuel 
avec  des  gens  grossiers,  surtout  dans  les  campagnes;  les  courses 
par  tous  les  temps  et  par  tous  les  chemins,  l’administration  absorbante 
et  fatigante  des  sacrements,  les  mille  et  une  petites  affaires  délicates 
à traiter,  la  patience  inaltérable  qu’il  faut  conserver,  malgré  l’apathie 
et  l’insouciance  d’un  peuple  qui  n’est  jamais  pressé  et  qui  ne  comprend 
pas  qu’on  puisse  l’être,  les  retours  offensifs  des  superstitions  et  des 
mœurs  païennes  si  difficiles  à déraciner;  le  changement  continuel  d’habi- 
tation, les  désagréments  multiples  de  ces  demeures  à peine  installées  où 
pullulent  les  incommodités  de  toute  sorte  et  les  insectes  de  toute  pro- 
venance, un  régime  peu  régulier  à la  merci  des  circonstances,  la  fièvre 
enfin  qui  tombe  sur  lui  sans  dire  gare,  qui  peut  d’un  moment  à l’autre  le 
réduire  à l’impuissance,  sinon  à l’extrémité  s’il  n’y  prend  garde,  et  qui  en 
tous  cas  complète  l’influence  anémiante  d’un  surmenage  continuel,  voilà 
en  résumé  pour  le  missionnaire  de  Madagascar  des  occasions  sans  fin  et 
sans  nombre  d’accroître  ses  mérites  et  d’attirer  sur  ses  chrétiens  les 
grâces  du  ciel. 

Si  la  loi  est  générale,  si  le  salut  des  âmes  s’obtient  par  la  prière  et  la 
souffrance,  il  est  bien  permis  de  croire  e.  de  dire,  en  admirant  les  mer- 
veilles opérées  avant  nous,  qu’il  y a eu  de  la  part  de  ceux  qui  ont  obtenu 
ce  résultat  une  ample  dépense  d’abnégation,  de  dévoûment  et  de  sacrifice. 

Y a-t-il  vraiment  dans  nos  chrétiens  un  principe  solide  de  vie  chré- 
tienne? ou  bien  est-il  exact,  comme  certains  journalistes  et  voyageurs 
superficiels  aiment  à le  répéter,  que  le  Malgache  porte  sa  religion  comme 
une  simple  étiquette  de  convenance  qui  se  décollera  à la  moindre  averse 
et  que  l’on  remplace  à la  moindre  occasion? 

Cette  appréciation  désobligeante  prouve  tout  simplement  le  peu  de 
fond  de  ces  écrivains.  Ils  sont  de  la  race  de  cet  explorateur  qui  ayant 
traversé  un  village  et  n’ayant  rencontré  sur  sa  route  qu’un  caniche  frisé  et 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


1 53 


une  femme  à cheveux  roux,  écrivit  sérieusement  : « Ici  tous  les  chiens 
sont  frisés  et  toutes  les  dames  d’un  blond  hardi.  » 

Que  le  Betsiléo,  peuple  enfant,  n’ait  pas  la  constance  et  l’énergie  qui 
distinguent,  dit-on , les  races  anglo-saxonnes,  c’est  évident.  Qu’il  y ait  eu, 
qu’il  y ait  un  certain  nombre  d’ opportunistes , au  mauvais  sens  du  mot, 
toujours  prêts  à se  ranger  du  côté  du  plus  fort  et  à se  mettre  du  parti  le 
plus  en  faveur  : protestants  avec  les  Anglais,  quand  ils  sont  tout-puissants, 
catholiques  avec  les  Français  après  la  victoire,  on  ne  peut  le  nier.  Où  ne 
voit-on  pas  semblable  phénomène? 

Mais  ceux  que  la  peur  ou  l’intérêt  ont  amenés  dans  nos  églises  n’ont 
pas  eu  besoin  de  persévérer  dans  leur  hypocrisie.  Ils  ont  pu  vite  s’aper- 
cevoir que  leur  ferveur  simulée  n’avait  pas  grande  utilité  pour  leur 
avancement. 

Dire  que  nos  catholiques  sont  des  catholiques  pour  la  forme,  des 
catholiques  de  commande  qui  lâcheront  pied  à la  première  alarme,  c’est 
aller  contre  les  faits  d’aujourd’hui  et  l’expérience  du  passé.  Les  faits 
d’aujourd’hui  : je  veux  dire  la  pratique  si  difficile  pour  eux  de  la  vie 
chrétienne,  la  fréquentation  des  sacrements,  leur  empressement  à assister 
aux  réunions,  à se  faire  instruire,  et  spécialement  leur  sainte  avidité  de 
la  confession.  Ajoutez  le  germe  d’une  certaine  générosité  chrétienne  qui 
commence  à aller  jusqu’à  se  dépouiller,  pour  aider  le  missionnaire,  de 
quelques-uns  de  ces  pauvres  petits  sous,  amassés  avec  tant  de  peine  au 
fond  de  leur  misérable  bourse. 

Et  puis,  dans  les  deux  guerres  de  Madagascar  avec  la  France,  nos 
catholiques  n’ont-ils  pas  montré  qu’il  n’était  pas  si  facile  qu’on  veut  bien 
le  dire,  de  leur  faire  tourner  casaque  et  de  les  enrégimenter  sous  d’autres 
drapeaux?  N’a-t-on  pas  vu  des  pauvres  lépreux  forcément  abandonnés 
par  le  Père  exilé,  refuser  les  secours  de  l’hérésie,  si  le  ministre  anglais 
voulait  par  là  obtenir  d’eux  une  apostasie?  Le  ministre  eut  d’ailleurs  la 
générosité  de  venir  à leur  aide,  tout  en  respectant  leur  liberté.  Et  cette 
Union  Catholique  qui  maintint  si  bien  toutes  choses  en  ordre  que  les 
Pères  en  rentrant  n’eurent  qu’à  poursuivre  leur  œuvre,  comme  s’ils 
n’avaient  jamais  été  obligés  de  s’absenter! 

Enfin  distinguons  entre  chrétiens  de  deux  ou  trois  générations,  chré- 
tiens simplement  convertis  dans  leur  enfance  et  chrétiens  tout  récemment 
baptisés.  Il  ne  faut  pas  exiger  des  derniers  la  foi  et  la  ferveur  des  deux 
autres  catégories.  La  vie  païenne  ne  cède  pas  la  place  tout  d’un  coup  et 
radicalement  au  christianisme,  les  mœurs  ne  s’épurent  pas  du  jour  au 
lendemain  chez  un  peuple  tout  sens,  tout  chair  et  tout  imagination.  La 
grâce,  les  sacrements,  le  travail  de  la  piété  sur  plusieurs  générations 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


154 

successives  peuvent  seuls  amener  une  transformation  complète;  et  à en 
juger  par  les  progrès  déjà  accomplis  en  peu  d’années,  il  est  à croire  que 
les  Malgaches  mettront  moins  de  temps  à devenir  bons  chrétiens,  que 
n’en  ont  mis  nos  sauvages  aïeux,  baptisés  jadis  par  saint  Remi. 

La  conclusion,  c’est  qu’il  faut,  et  au  plus  vite,  que  l’influence  chré- 
tienne pénètre  la  masse  de  ce  bon  peuple  naturellement  religieux,  afin 
que  l’athéisme,  envahissant  ici  comme  partout,  rencontre  dans  les  âmes, 
non  pas  des  préjugés  païens  trop  faciles  à transformer  en  pur  néant,  mais 
l’énergie,  invincible  avec  le  secours  du  ciel,  d’une  conscience  vraiment 
catholique  et  fortement  ancrée  dans  l’amour  de  Dieu  et  la  pratique  de 
tous  ses  devoirs. 

4 octobre. 

Trésor  me  ramenait  piano  piano  de  quelque  poste  du  sud,  quand  de 
fort  loin  j’aperçois  sur  mon  terrain  un  énorme  troupeau  de  bœufs.  « Oh! 
oh  ! qu’est  ceci?  Allons  faire  la  police  de  ce  côté.  Personne  que  je  sache 
n’a  demandé  et  obtenu  un  billet  de  faveur  pour  brouter  mes  foins  dans 
ces  pacages.  » 

D’aussi  loin  qu’ils  m’aperçurent,  gardiens  et  troupeau  s’enfuirent 
précipitamment.  Ils  se  sentaient  en  faute.  Je  tombe  avec  ma  bête,  non 
pas  au  milieu  des  bœufs,  mais  d’une  foule  considérable  rassemblée  pour 
les  funérailles  d’un  gros  personnage.  Intérieurement  tout  ce  monde  se 
promet  de  faire  gorge  chaude  de  ma  déconvenue,  J’ai  affaire  à une  majo- 
rité païenne  ou  protestante.  De  fait,  lorsque  je  questionne  les  uns  et  les 
autres  sur  le  propriétaire  du  troupeau,  chacun  s’empresse  de  me 
répondre  : « Je  ne  sais  pas.  — Cependant,  vous  êtes  tous  du  pays,  vous 
devez  savoir  le  nom  du  gardien.  — Non,  nous  ne  le  connaissons  pas.  » 
s;  Mais  voici  deux  ou  trois  catholiques,  dont  un  maître  d’école.  Je  les 
apostrophe  : « Allons,  mes  braves,  n’ayez  pas  peur,  je  prends  tout  sous 
mon  bonnet.  Attrapez  une  baguette;  à deux  cents  pas  de  nous  voici  deux 
charmants  petits  veaux;  conduisez -les- moi  habilement  et  subtilement 
jusqu’à  Taîata.  » '''.-'oÿy'ç- 

Mon  plan  était  des  plus  élémentaires  : une  fois  maître  des  deux 
bestioles,  je  forçais  leur  possesseur,  non  à me  payer  quelque  impôt, 
mais  à me  déclarer  promptement  le  nom  du  propriétaire  de  la  famille 
entière.  Pour  drôle,  c’était  drôle.  Mes  acolytes  tenaient  la  droite  et  la 
gauche,  poussant  devant  eux  les  otages.  Avec  Trésor  je  gardais  le  centre 
et  je  coupais  la  retraite.  Qui  fut  penaud?  ce  furent  les  gens  au  troupeau. 
Le  soir,  une  ambassade  se  présentait  pour  faire  amende  honorable.  Les 
veaux  furent  restitués  ; l'incident  était  clos,' 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


1 5 5 


6 octobre. 

Voici  un  baptême  qu’il  faut  que  je  vous  raconte.  J’ai  eu  trop  de  mal, 
malgré  le  sérieux  de  la  cérémonie,  à ne  pas  rire  ; le  raconter  me  soula- 
gera de  l’effort  que  j’ai  fait. 

Donc  ce  matin,  entre  deux  inspections  de  briques,  je  reçois  la  visite 
d’un  groupe  venant  de  Ranomanara.  Depuis  peu  j’y  ai  rétabli  la  petite 
école  catholique.  Quelques  moutards  s’y  réunissent.  Or  ce  sont  trois  de 
ces  bambins  qui  venaient  se  présenter  pour  le  baptême  : six  ans,  cinq 
ans  et  quatre  ans,  garanties  sérieuses  du  côté  des  parents,  je  pouvais 
procéder  sur-le-champ.  \ -Id-  : 

J’aligne  mes  trois  innocents,  je  les  arc-boute  d’un  parrain  et  d’une 
marraine,  et  nous  commençons  la  cérémonie.  Pendant  la  première 
moitié,  rien  de  spécial.  Louis,  Paul  et  Marie  restent  paisibles,  roulant 
leurs  yeux  noirs  de  tout  côté,  mais  tiennent  bouche  absolument  close. 
Nous  passons  aux  interrogations.  « Renoncez-vous  à Satan?  — J’y 
renonce,  » répondent  parrain  et  marraine.  « J’y  renonce,  » reprend 
aussitôt  sans  hésiter  mon  catéchumène.  Par  trois  fois  le  « J’y  renonce  » 
enfantin  fit  écho  aux  « J’y  renonce  » de  ses  tenants-lieu.  Mais  où  cela  se 
gâta,  ce  fut  à l’interrogatoire  suivant  : « Croyez-vous  à Dieu  le  Père?  — 
J’y  crois,  » dit  le  parrain  ; mais  le  bambin,  continuant  la  série  commencée 
tout  à l’heure,  et  n’y  mettant  que  plus  d’entrain  : « J’y  renonce,  » 
s’écrie-t-il.  « Croyez-vous  au  Fils?  — J’y  crois,  dit  l’un.  — J’y  renonce, 
répond  l’autre.  — Au  Saint-Esprit?  — J’y  crois.  — J’y  renonce.  — Enfin, 
désirez-vous  le  baptême?  — J’y  renonce,  » proclame  de  plus  en  plus 
résolument  mon  bonhomme.  Qu’aurait  fait  un  docteur  en  Sorbonne 
devant  un  refus  aussi  formel?  Je  n’ai  pas  eu  le  temps  d’aller  chercher  ma 
Théologie  morale  et  j’ai  baptisé  le  bébé  qui  renonçait  si  formellement  et 
si  explicitement  au  Père,  au  Fils,  au  Saint-Esprit  et  au...  baptême.  Et 
malgré  toutes  ses  apostasies,  mon  petit  Louis  est  sorti  de  la  chapelle 
enfant  du  bon  Dieu,  blanc  comme  neige,  au  moins  à l’intérieur,  et  dans 
toutes  les  conditions  voulues  pour  recevoir  une  médaille  et  un  bonbon. 

8 octobre. 

I 

Mgr  Cazet  est  venu  donner  la  confirmation.  Comme  de  juste,  Talata 
s’est  mis  en  quatre  pour  bien  recevoir  son  évêque.  Je  laissai  l’organisation 
des  présentations,  saluts,  compliments  et  cadeaux  à mes  gens,  qui  sont 
plus  capables  que  moi  de  régler  les  choses  suivant  les  usages  du  pays. 
J’avais  d’ailleurs  assez  pour  ma  part  à préparer  les  quatre-vingt-trois  con- 


1 56 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


firmands  et  à diriger  la  construction  des  arcs  de  triomphe  et  autres 
ornementations.  Faute  de  verdure  (nos  arbres  ont  io  à 20  centimètres  de 
haut)  nous  décorons  l’emplacement  avec  les  bottes  de  chaumes  qu’ont 
apportées  pour  le  toit  mes  élèves  des  environs.  La  première  porte, 
style  roman,  était  donc  confectionnée  en  bottes  de  paille;  la  deuxième, 
haute  de  6 ou  7 mètres,  était  un  entrelacs  de  bambous  style  gothique.  Sur 
les  bords  des  chemins,  une  armée  d’autres  bottes  de  foin  montaient  la 
garde  piquées  de  longs  bambous  agrémentés  eux-mêmes  de  petits  dra- 
peaux. C’était  suffisamment  original.  Toutes  les  richesses  venues  de 
France,  dentelles,  rideaux,  banderoles,  fleurs  artificielles,  furent  mises 
à contribution.  Pour  remplacer  le  toit  encore  absent  et  garantir  les 
têtes,  on  tendit  de  grandes  pièces  de  toile  et  sous  cet  abri  improvisé,  je 
célébrai  la  sainte  Messe.  La  moitié  des  gens  ne  trouvèrent  pas  de  place 
dans  la  nouvelle  église,  c’est  dire  qu’il  y avait  foule  et  que  ma  basilique 
n’est  nullement  de  dimensions  exagérées. 

Je  me  demande  si  certains  de  mes  lecteurs  ne  s’étonnent  pas  parfois 
peut-être  de  l’allure  quelque  peu  superficielle  de  mon  Journal.  On  attend 
d’un  missionnaire  des  détails  sur  ses  œuvres,  sur  ses  travaux  spirituels. 
Je  me  crois  obligé  de  m’excuser  de  ne  pas  avoir  servi  plus  souvent 
la  nourriture  édifiante  de  quelques  beaux  traits  ou  exemples  de  vertu. 
Le  fait  est  que  je  suis  depuis  mon  arrivée  ici  plongé  dans  la  matière, 
ou  pour  mieux  préciser,  dans  le  mortier  jusqu’au  cou,  du  matin  jusqu’au 
soir.  J’ai  dû  m’installer  et  traiter  la  question  pot-au-feu,  j’ai  dû  m’accli- 
mater au  pays,  à la  langue,  à mon  cheval  ; prendre  contact  avec  les 
habitants  et  leurs  habitudes. 

De  plus,  je  l’avoue  sans  détour,  ne  vous  figurez  pas  la  vie  vraiment 
« missionnaire  » d’après  ce  que  je  vous  raconte.  Je  suis  un  sédentaire,  un 
paresseux. 

En  contant  Taîata,  je  ne  conte  pas  « fleurette  »,  car  j’ai  bien 
l’intention  de  dire  toujours  vrai,  mais  je  ne  décris  du  grand  jardin  de  la 
Mission  que  la  plus  petite  et  la  plus  modeste  fleur. 

Me  voilà  loin  de  Monseigneur  et  de  la  Confirmation.  Revenons-y. 

La  cérémonie  succéda  à la  messe.  Monseigneur  posa  quelques  inter- 
rogations sur  le  catéchisme,  et  paria  avec  force  pendant  près  d’une  demi- 
heure.  Il  insista  particulièrement  sur  un  mal  trop  commun  parmi  tous 
nos  Malgaches  : la  piété  de  surface  et  de  pures  pratiques  extérieures.  On 
prie  parce  que  c’est  l’usage,  du  bout  des  lèvres;  on  communie  pour  faire 
comme  les  autres,  etc.  La  religion,  affaire  de  mode,  de  convenance. 
Reproche  trop  fondé  chez  beaucoup  de  nos  ouailles  encore  si  novices 
dans  la  foi. 


7 


Chez  les  Betsiléos, 


Enfants  travaillant  à la  construction  de  l'école  de  Talata. 


En  pousse-pousse 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


l5g 


Vers  deux  heures  la  fête  se  clôturait.  En  masse  et  en  chœur,  nous 
escortions  Sa  Grandeur  jusqu’à  la  sortie  de  la  propriété.  Mes  bons  chré- 
tiens, étant  en  veine  de  chant,  me  demandèrent  la  permission  de 
continuer,  ce  qui  leur  fut  libéralement  accordé. 

i3  octobre. 

i 

Quelle  belle  journée  ! Comme  les  bons  Anges  ont  dû  se  réjouir  en 
voyant  à Talata  maçons,  ouvriers,  instituteurs,  élèves,  femmes,  enfants, 
fillettes,  s’unir  dans  une  même  pensée  de  foi  et  offrir  gratuitement  leur 
journée  de  travail  pour  l’achèvement  de  l’église  de  Notre-Dame!  J’avais 
simplement  insinué  mon  regret  de  ne  pas  voir  les  grandes  personnes  con- 
tribuer personnellement  à la  construction.  Et  voici  ce  qu’ils  ont  imaginé 
à eux  seuls,  ce  qu’ils  mettent  généreusement  et  joyeusement  à exécution. 
Tous  les  maîtres  du  district  se  chargent  de  remplacer  les  manœuvres 
pendant  un  jour.  Ces  derniers,  devenus  libres,  vont  chercher  les  bois  de 
la  charpente.  Mais  les  ouvriers  eux-mêmes  n’ont  pas  voulu  être  en  reste 
de  générosité,  et  je  les  vois  se  présenter  à moi  après  avoir  déposé  leur 
charge  et  me  déclarer  qu’ils  ne  réclament  pour  aujourd’hui  aucun  salaire. 

Spectacle  touchant.  Les  plus  audacieux,  quoique  pas  très  assurés, 
ont  grimpé  en  haut  des  murs  et  administrent  libéralement  le  mortier  aux 
briques  nouvellement  posées.  D'autres  moins  hardis  se  perchent  à mi- 
hauteur  sur  les  échafaudages  et  reçoivent  au  vol  les  matériaux.  En  bas 
c’est  une  fourmilière  de  petites  têtes,  de  petits  bras,  de  petites  mains  qui 
portent,  qui  rangent  et  qui  présentent.  Mes  benjamins  se  démènent 
comme  de  beaux  petits  diables  autour  du  tas  de  briques,  François  (7  ans), 
Paul  (10  ans),  Hélène  (6  ans),  poussent  en  zig-zag  les  brouettes  légèrement 
désorientées,  ou  campent  bravement  sur  leur  front  une  charge  propor- 
tionnée à la  vigueur  naissante  de  leurs  muscles  enfantins.  Ou  rit,  on 
babille,  on  plaisante,  tout  en  travaillant  pour  de  bon. 

22  octobre. 

Le  « petit  coco  des  familles  » (c’est  le  nom  que  porte  la  boîte)  me 
rend  des  services  extraordinaires,  savoir  : de  couper  la  fièvre  et 
d’économiser  mon  vin. 

Et  d’abord  qu’est-ce  que  la  fièvre?  La  fièvre  étant  par  nature  une 
maladie  indéfinissable,  je  11’essaierai  pas  de  vous  la  définir.  Les 
symptômes  précurseurs  qui  m’avertissent  de  sa  prochaine  arrivée  sont, 
pour  moi  du  moins  : i°  une  surexcitation  anormale,  20  une  humeur 
massacrante,  3°  un  resserrement  frontal  et  occipital,  40  enfin  une  soif 
léonine.  C’est  à cette  dernière  que  je  m’en  prends  dès  le  principe.  Elle 

CHEZ  LES  BETSILEOS. 


IO 


i6o 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


vaincue,  le  reste  se  dissipe  et  la  fièvre  est  en  déroute.  Lors  donc  que  je 
me  sens  assiégé,  j’administre  au  microbe  assiégeant  par  la  meurtrière  de 
mon  estomac  quatre  ou  cinq  grands  verres  d’eau  légèrement  cocotisée. 
C’est  radical  pour  la  majeure  partie  des  cas.  Une  demi-heure  après,  l’accès 
s’est  dilué,  évaporé,  évanoui.  Donc  merci  pour  le  « petit  coco  » envoyé 
par  des  mains  amies. 

Cette  fièvre  est  une  épidémie  bien  mystérieuse.  L’an  dernier  les 
malades  atteints  se  plaignaient  généralement  de  maux  de  ventre  et  de 
douleurs  de  poitrine.  Cette  année  on  ne  parle  plus  de  poitrine,  les 
entrailles  seules  sont  en  déconfiture.  Je  recommande  surtout  à mes 
« clients  » de  s’abstenir  de  ces  énormes  pâtées  de  riz  qui  les  étouffent  et 
abiment  ces  pauvres  entrailles  trop  faibles  pour  recevoir  pareille  charge. 
« Prenez  des  œufs,  prenez  des  œufs.  » Les  gens  commencent  à nous 
écouter.  Ils  meurent  un  peu  moins  vite  ou  même  ne  meurent  pas  du 
tout,  ce  qui  est  un  résultat! 

23  octobre. 

Voici  un  mariage  démoli  depuis  trois  ans  et  qui  a pu  être  raccom- 
modé en  trois  quarts  d’heure,  quitte  à se  démolir  ensuite  dans  trois  fois 
cinq  minutes.  Le  mari  est  un  brave  homme  de  chrétien  qui  a dû  être 
jadis  dans  l’enseignement  car  il  parle  comme  un  livre,  la  femme  n’est  pas 
baptisée  et  elle  porte  pour  le  moment  la  chevelure  ébouriffée  des  femmes 
en  deuil.  Avec  cela  des  habits  pas  propres  et  un  petit  air  de  mégère.  Je 
trouve  qu’il  faut  à mon  chrétien  un  certain  courage  pour  la  réclamer 
comme  épouse.  Bref  les  voilà  tous  deux  à mon  tribunal.  Deux  hommes 
importants  les  accompagnent.  Les  messieurs  s’asseyent  sur  le  banc,  la 
dame  s’accroupit  dans  un  coin.  Mon  mpiadidy  me  sert  d’assesseur;  la 
séance  est  ouverte.  En  quelques  mots  j’expose  à la  fugitive  les  raisons  de 
revenir  chez  son  mari  et  je  la  laisse  à son  tour  exposer  ses  griefs  et  ses 
réclamations.  Il  y a au  fond  de  la  querelle  une  question  d’argent.  La 
femme  a fait  des  dettes  et  veut  bien  rentrer  dans  le  droit  chemin  si  son 
mari  consent  à les  payer.  Madame  a l’air  de  prétendre  même  qu’il  doit 
les  payer.  Protestations  de  l’incriminé.  Naturellement,  je  me  trouve  en 
présence  d’usure  renforcée.  Il  s’agissait  de  quelque  chose  comme  12  ou 
i5  francs  transformés  en  45  francs  par  l’art  prestidigitatif  des  prêteurs  de 
ce  pays.  L’aurore  d’une  solution  lumineuse  commença  dès  lors  à poindre. 
« Qui  t’a  prêté  l’argent?  dis-je  à la  femme.  — Un  tel.  — Bien.  As-tu  une 
rizière?  — Oui.  — Ecoute-moi  bien  maintenant.  Ou  tu  rentreras  avec  ton 
mari,  ou  tu  ne  rentreras  pas.  (C’est  ce  que  les  dialecticiens  appellent 
l’argument  cornu).  Si  tu  rentres  avec  ton  mari,  je  vous  aiderai  l’un  et 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


l6l 


l’autre  à payer  cette  dette  en  exigeant  du  prêteur  une  diminution 
d’intérêts.  Si  tu  t’obstines  à t’en  séparer,  j’écris  à celui  qui  t’a  prêté  l’argent 
et  je  lui  dis  de  te  faire  payer  dès  maintenant.  Réfléchis  et  choisis.  » La 
femme  sort  un  instant  avec  les  deux  notables  qui  l’avaient  accompagnée. 
Deux  minutes  après,  elle  apportait  son  consentement  et  promettait  de 
retourner  auprès  de  son  époux.  Après  ces  trois  ans  de  séparation  sans 
nuages  ne  comptons  pas  trop  sur  une  nouvelle  lune  de  miel. 

10  novembre. 

Grâce  à ^protection  de  Notre-Dame,  nous  arrivons  enfin  au  faîte 
de  notre  église.  Il  s’agissait  de  diriger  les  opérations  délicates  de  la  char- 
pente. Ne  vous  moquez  pas  des  pauvres  gens  qui  montent  ici  leurs 
fermes  à renfort  de  bras.  Nous  n’avons  pas  de  chèvres,  pas  de  grues,  pas 
de  moutons,  pas  de  béliers,  qui  rendent  la  besogne  si  facile  en  France. 
Pour  toutes  machines  élévatoires  : deux  échelles,  deux  cordes  et  une 
trentaine  de  bras,  dirigés  (?)  par  une  quinzaine  de  têtes  betsiléotes.  11  a 
fallu  s’ingénier.  Le  Frère  architecte  a donc  commencé  par  dresser  un 
immense  chevalet  entre  les  deux  murailles.  Avec  les  futurs  bois  de  la 
toiture  il  a confectionné  un  plancher  reposant  sur  les  murs  et  le  chevalet  ; 
ses  hommes  ont  ajusté  les  morceaux  et,  oh!  hisse!  dressons  la  ferme. 
Grands  dieux,  quels  cris!  quel  tapage!  Tout  le  monde  parle,  commande, 
dirige.  Alîez-vous-en  haranguer  cette  troupe  frénétique,  allez  les  faire 
taire!  Peine  perdue.  L’habileté  du  directeur  consiste  à ne  pas  perdre 
patience,  à attendre  paisiblement  que  les  gosiers  soient  fatigués  et  à jeter 
aux  rares  instants  de  trêve  les  commandements  nécessaires.  Le  dressage 
de  la  première  ferme  fut  un  événement  émouvant.  A la  seconde,  chacun, 
connaissant  mieux  sa  besogne,  fut  plus  économe  d’efforts  inutiles  et  de 
tapage  assourdissant.  La  sixième  et  dernière  a été  posée  hier. 

Songez  que  chacune  se  compose  de  quatre  grandes  pièces  de  6 mètres, 
et  de  cinq  ou  six  autres  pièces  de  raccord  de  notable  épaisseur,  le 
tout  ayant  une  envergure  de  8 mètres  et  une  hauteur  totale  de  6 mètres. 
Songez  ensuite  que  l’opération  se  fait  à 7 mètres  en  l’air  sur  un  croisillon 
de  planches  fortement  à claire-voie  et  surtout,  comme  je  vous  le  disais, 
que  les  instruments  font  totalement  défaut  : des  hommes,  les  uns 
poussent  avec  des  planches,  d’autres  font  levier  avec  de  gros  bois,  en 
haut  on  tire  avec  la  corde  et  la  majorité  travaille  avec  ses  reins  et  avec 
ses  muscles.  Qu’un  glissement  se  produise,  que  l’un  ou  l’autre  perde  pied, 
et  la  ferme  à moitié  élevée  retombe  sur  ses  porteurs.  J’ai  fait  invoquer 
les  bons  Anges  et  en  fait  d’accident  nous  n’avons  eu  qu’une  foulure  et 
t deux  éraflures  sans  importance. 


1Ô2 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Le  travailleur  qui  s’est  foulé  le  pied  est  un  excellent  père  de  famille, 
récemment  baptisé,  qui  était  venu  m’offrir  ses  services  afin  de  gagner 
l’argent  de  son  impôt.  Malgré  ses  neuf  enfants  encore  jeunes  (l’aîné  a i3 
ou  14  ans)  on  n’a  pas  pu  le  faire  exonérer.  Sa  chute  le  mettait  pour 
longtemps  dans  l’impossibilité  de  travailler.  Il  rentra  chez  lui  et  ne 
reparut  plus.  Un  jour  cependant  on  vint  me  dire  qu’on  voulait  encore  le 
forcer  à payer.  Je  fis  répondre  qu’on  eût  à le  laisser  en  repos  : son 
argent  est  chez  le  Père,  c’est  au  Père  qu’il  faut  le  demander.  On  n’insista 
pas.  Personne  ne  pouvait  contraindre  un  blessé  à un  travail  impossible. 
Une  seconde  fois,  un  peu  plus  tard,  on  revint  à la  charge.  « Paye  la 
moitié,  lui  dit-on,  et  tu  seras  quitte  du  reste.  » Je  fis  faire  la  même 
réponse  : « Cette  affaire  me  regarde,  venez  me  trouver.  » Finalement  le 
gouvernement  délivra  ce  brave  homme  de  toutes  les  importunités  et  le 
déclara  libre  de  l’impôt  pour  cette  année. 

12  novembre. 

De  plus  en  plus  je  me  convaincs  que  nos  districts  ont  trop  d’étendue 
et  que  nos  postes  sont  trop  nombreux.  On  perd  en  profondeur  ce  qu’on 
semble  gagner  en  surface.  Le  missionnaire  se  démène,  se  tue  à parcourir 
des  soixantaines  de  villages.  Il  passe  en  courant,  visite  en  courant,  baptise 
presque  au  galop;  il  vient  aujourd’hui  et  reparaîtra  dans  trois  mois  ou 
dans  un  an.  Aussi  suis-je  disposé  et  vais-je  commencer  dès  maintenant  à 
supprimer  les  postes  ou  trop  rapprochés  ou  trop  indifférents.  Deux  ont 
déjà  reçu  le  coup  de  grâce.  Quatre  autres  subiront  sous  peu  le  même  sort. 
C’est  dur  pour  le  missionnaire.  Tout  le  monde  s’écrie  : « Mais  tout  ce 
monde-îà  va  passer  aux  protestants!  » A quoi  je  réponds  par  des  paroles 
d'indifférence  plus  affectée  que  réelle.  Evidemment  il  y aura  des  pertes. 
Si  peu  que  l’on  obtienne  dans  un  poste,  il  y a toujours  un  certain  résultat, 
mais  ces  mm  ces  résultats  ne  sont-ils  pas  à sacrifier  pour  le  bien  supérieur 
de  tout  un  district?  Et  puis,  avouons-le  sans  ambages,  les  ressources  ne 
sont  pas  égales  aux  besoins  et  il  ne  nous  appartient  pas  de  tenter  la 
Providence. 

Je  demande  à mes  amis  et  lecteurs  de  réfléchir  à ce  qu’il  y a de  cruel 
pour  le  missionnaire  à faire  de  pareilles  exécutions;  et  cela  non  seule- 
ment au  point  de  vue  chrétien,  mais  même  au  point  de  vue  purement 
français.  Supprimer  à Madagascar  le  missionnaire  catholique,  ce  serait 
donner  libre  carrière  et  prépondérance  aux  étrangers.  Presque  partout, 
en  face  de  la  chapelle  catholique,  se  dresse,  parfois  presque  abandonné, 
le  temple  protestant.  Il  y a là  quatre  ou  cinq  personnages  retenus  par  le 
salaire,  et  qui  attendent.  Ils  attendent  quoi?  le  jour  où  l’on  fera,  disparaître 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


i63 


le  rival  et  où  ils  pourront  redevenir  les  maîtres  parce  qu’ils  seront  seuls. 
Qu’on  ferme  les  chapelles,  et  le  lendemain  l’Anglais  a la  clef  de  toutes 
les  positions. 

Un  aveu  a été  fait  : « Pendant  quelques  années  encore  nous  avons 
besoin  de  missions,3  » a-t-on  dit.  Dans  quelques  années  on  espère  avoir 
mis  sur  un  pied  suffisant  les  écoles  officielles,  et  ce  jour-là  nous  serons 
sans  doute  invités  à nous  renfermer  dans  les  strictes  limites  de  nos 
fonctions  paroissiales. 

Voilà  pourquoi,  depuis  deux  ou  trois  ans  surtout,  le  gouvernement 
pousse  avec  activité  l’élaboration  de  ses  programmes  et  l’organisation  de 
ses  écoles  neutres.  Le  but  en  est  le  même  qu’en  France.  Gomme  en 
France,  il  y a des  hésitations  et  des  tâtonnements.  Les  règlements  se 
succèdent  assez  disparates.  Après  avoir  poussé  le  Malgache  vers  l’ins- 
truction à outrance,  on  sent  la  nécessité  de  se  décharger  d’une  multitude 
de  déclassés  encombrant  déjà  les  bureaux  et  les  administrations.  Le  mot 
d’ordre  est  en  faveur  de  l’instruction  professionnelle.  « Formons  des 
agriculteurs,  des  menuisiers,  des  forgerons,  des  maçons.  » Les  écoles 
ont  été  lancées  sur  cette  nouvelle  piste.  Qui  aspire  au  titre  d’école 
primaire  reconnue,  ou  d’école  régionale,  doit  avoir  son  atelier  ou  son 
jardin  ou  les  deux  à la  fois,  et  l’enseignement  ne  comporte  plus  qu’une 
heure  quotidienne  de  classe  contre  six  ou  sept  de  travaux  manuels. 

Voulok  ainsi  fondre  la  masse  des  élèves  dans  le  triple  moule  du 
forgeron,  du  menuisier  ou  du  jardinier,  n’est-ce  pas  une  utopie?  Et 
pourtant,  n’est-ce  pas  ce  que  l’on  cherche,  lorsqu’on  impose  des  travaux 
de  ferblanterie,  de  rabotage  et  de  culture  à tous  les  élèves,  à toutes  les 
écoles,  à tous  les  programmes? 

Quoiqu’il  en  soit,  si  l’on  ne  cherche  qu’à  inspirer  le  goût  du  travail 
à nos  Betsiléos,  on  a raison.  Pour  ma  faible  part  et  dans  la  modeste 
sphère  de  mon  influence,  je  pousse  énergiquement  mes  gens  à la  culture 
et  aux  travafix  de  toute  espèce.  Mon  intention  est  de  faire  profiter  de  mon 
jardin  et  de  l’enseignement  horticole  non  seulement  les  pensionnaires 
mais  encore  tous  les  élèves  zélés  des  postes  circonvoisins. 

18  novembre,  8 heures  du  soir. 

Le  tonnerre  gronde  au-dessus  de  nous,  nous  suintons  l’humidité 
chaude  et  l’électricité  par  tous  les  pores,  c’est  bien  le  moment  de  dire 
ce  qu’est  un  orage  à Madagascar. 


(1)  Note  sur  une  mission  laïque  française. 


164 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


La  journée  a été  lourdement  tiède,  puis  lourdement  brûlante.  Peu 
à peu  l’atmosphère  se  charge  de  vapeurs,  la  campagne  s’enveloppe  de 
buées  de  moins  en  moins  transparentes,  et  sur  le  fond  du  paysage  les 
dentelures  des  rochers,  les  crêtes  des  montagnes  se  fondent  de  plus  en 
plus  dans  un  brouillard  bleuâtre.  L’air  devient  embrasé  et  suffocant.  Vers 
les  3 heures  une  avant-garde  de  nuages  gris-roux  commence  à nous 
mitrailler  de  menue  grêle.  Naturellement  débandade  générale  parmi  mes 
travailleurs.  On  dégringole  à la  hâte  du  toit  inachevé  pour  se  mettre  à 
l’abri  des  projectiles  cinglants.  Nos  Malgaches  n’ayant  souvent  ni  chapeau, 
ni  pantalon,  se  sentent  à la  merci  de  l’adversaire.  Ce  n’est  heureusement 
qu’une  première  alerte  suivie  d’une  trêve.  Vers  les  6 heures  arrivent  la 
cavalerie  et  tout  le  corps  d’armée  des  gros  nuages  électriques.  La 
première  attaque  est  encore  indécise  et  mal  limitée.  Ce  sont  d’immenses 
effluves  qui  mettent  en  incandescence  momentanée  le  ciel  tout  entier 
jusqu’à  fleur  de  terre.  Les  grondements  qui  les  accompagnent  sont 
sourds,  mats,  et  imprécis.  A 6 heures  1/2,  la  vraie  bataille  commence, 
tout  prend  une  forme  nette  et  définie,  le  brouillard  fait  place  aux  énormes 
flaques  d’eau  qui  dévalent  en  torrents;  à l’éclair  vague  et  illimité 
succèdent  les  zébrures  violentes  et  franchement  dessinées  sur  un  fond  de 
ciel  de  plus  en  plus  opaque. 

Dix  minutes  après,  c’est  la  décharge  électrique  dans  toute  sa  splen- 
deur. Coup  sur  coup,  les  éclairs  se  suivent  en  trémolos  flamboyants  ou 
en  éclats  formidables.  Pendant  quelques  minutes,  nous  sentons  la  foudre 
au-dessus  de  nos  têtes.  Elle  frappe  à droite,  à gauche.  A ce  moment-là, 
nous  chantons  justement  le  cantique  à la  Sainte  Vierge  qui  parle  des 
menaces  et  des  foudres  du  démon  écartées  par  la  main  de  Notre-Dame. 
C’est  plus  que  jamais  de  circonstance.  Deux  fois,  trois  fois  la  lumière  et 
le  bruit  se  confondent  avec  le  crépitement  caractérisque  des  éclats  qui 
foudroient  les  environs.  Notre  paratonnerre  n’a  qu’à  se  bien  tenir  et  à 
bien  fonctionner.  De  fait,  la  colline  est  enveloppée,  envahie  par  l’orage, 
et  l’orage  qui  n’est  peut-être  pas  à cent  mètres  au-dessus  de  nous,  passe 
sans  nous  frapper.  Vers  7 heures,  une  deuxième  ligne  d’assaillants 
s’avance  sur  nous.  L’église  semble  apparaître  et  s’évanouir  constamment 
au  milieu  de  flamboiements  fantastiques.  Ce  sont  de  véritables  bains  de 
lumière  fulgurante  et  éblouissante  où  nous  sommes  plongés,  tandis  que 
là-haut  roulent  presque  sans  interruption  les  sourds  grondements  réper- 
cutés par  les  échos  de  la  vallée. 

Lorsque  enfin  après  une  heure  et  demie  de  plein  déchaînement, 
l’orage  semble  s’écarter,  je  me  risque  à sortir  de  mon  trou  et  à aller  con- 
templer de  loin  sa  promenade  étincelante.  Maintenant  l’admiration  peut 


I 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS.  1 65 


se  déployer  à l’aise,  et  sans  craindre  pour  nous-mêmes,  j’admire  à 
l’horizon  le  feu  d’artifice  féerique  des  éclairs  qui  sillonnent  la  nue  pro- 
fonde. L’un  d’eux  se  développe  tout  à coup  en  trois  branches  parfaitement 
distinctes,  véritable  fourche  lumineuse  à triple  pointe  de  feu. 

Peu  à peu  cependant  le  calme  se  fit,  la  chanson  des  gouttes  d’eau 
sur  les  tuiles  se  tut,  les  gouttières  seules  continuèrent  à taquiner  les 
flaques  d’eau;  à la  lueur  de  ma  lanterne  je  donne  quelques  coups  de  bêche 
pour  canaliser  les  endroits  par  trop  marécageux,  et  je  me  retire  au  milieu 
de  ce  calme,profond  qui  suit  ordinairement  les  grandes  tempêtes. 

21  novembre. 

J’entre  dans  ma  six  centième  omelette  (depuis  18  mois).  Ça  me 
fait  vieux. 

Mais  parmi  mes  six  cents  omelettes,  je  dois  avouer  que  la  variété  n’a 
pas  manqué. 

J’ai  eu  : l’omelette  simplement  desséchée,  l’omelette  carton-plâtre  ou 
semelle  de  soulier,  l’omelette  non  battue,  et  par  suite  marbrée  de  jaunes 
et  de  blancs  juxtaposés,  l’omelette  sans  sel,  au  sel,  ou  avec  trop  de  sel, 
l’omelette  aux  oignons  et  au  citron,  l’omelette  à la  graisse  rance,  l’omelette 
aux  pommes  de  terre,  l’omelette  sucrée  au  rhum,  l'omelette  archire- 
froidie,  etc.,  et  surtout  sous  toutes  ses  formes  l’omelette  ratée. 

En  somme,  l’omelette  avec  le  poulet  et  le  porc  a continué  à faire  les 
frais  de  mes  festins  journaliers,  la  base  de  mon  « alimentation  saine  et 
fortifiante  »,  comme  disent  les  prospectus. 

Pour  les  légumes,  hors  d’œuvre,  entremets,  j’ai  passé  par  plusieurs 
crises  : la  crise  des  sauterelles  qui  a duré  deux  semaines;  la  crise  des 
pommes  de  terre  frites  qui  a duré  près  d’un  an;  la  crise  des  choux-fleurs 
qui  s’est  prolongée  pendant  quinze  jours,  et  je  sors  à peine  d’une  crise 
féroce  de  choux  pommés  dont  les  premiers  accès  datent  à peu  près  du 
mois  de  juillet. 

Depuis  une  huitaine,  mon  assiette  s’est  mise  à bourgeonner  de  petits 
pois.  Hélas!  il  est  à craindre  que  cela  ne  dure  pas.  Heureusement,  ledait 
est  rentré  en  scène.  Les  dames  cornues  des  environs  se  remettent  à tra- 
vailler pour  le  presbytère.  Pendant  la  saison  sèche,  pas  de  lait  à espérer, 
malgré  toutes  les  batailles,  tous  les  discours,  toutes  les  promesses.  Pour- 
quoi? Parce  que,  en  ce  pays  comme  ailleurs,  il  est  impossible  d’avoir  du 
lait  sans  eau. 


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1 66 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


25  novembre. 

EUe  ne  manque  pas  d’intérêt,  f expédition  que  je  viens  de  faire  à 
Ambalavao.  Ce  qui  m’y  attirait,  c’était  uniquement  cet  infatigable  mission- 
naire qu’est  le  P.  Del  mont.1  Je  le  connaissais  depuis  longtemps,  mais  je 
voulais  le  voir  dans  son  cadre,  sur  son  fond  de  paysage  apostolique,  c’est- 
à-dire  dans  ses  œuvres  et  au  milieu  de  ses  chrétiens.  C’est  pourquoi  un 
matin,  accompagné  de  quatre  hommes  comme  le  caporal  classique,  je  mis 
le  cap  dans  la  direction  du  sud. 

L’impression  que  l’on  éprouve  en  suivant  les  méandres  de  la  vallée, 
c’est  un  mélange  de  monotonie  et  d’exaspération.  Ah  çà!  en  sortirons- 
nous?  Allons,  patience!  encore  un  tournant  et  nous  y sommes.  Oui,  nous 
y sommes!  à quoi?  à un  nouveau  tournant.  Comme  pour  les  tournants 
de  l'histoire,  çà  n’en  finit  pas.  Ce  n’est  qu’après  deux  heures  de  danse 
serpentine  à travers  les  sinuosités  de  la  gorge,  que  l’on  arrive  au  fameux 
col  qui  sépare  la  région  Fianaresque  de  la  plaine  d’Ambalavao. 

Il  y a bel  âge  alors  que  j’ai  planté  là  mon  escorte.  Pour  en  finir  plus 
tôt  avec  l’interminable  vallée,  j’avais  pressé  le  pas.  Mea  compagnons, 
plus  philosophes,  l’avaient  ralenti  et  même  arrêté  pendant  quelque  temps 
pour  reprendre  courage.  Parmi  les  gens  qui  avalent  un  verre  d’huile  de 
ricin,  il  y aura  toujours  deux  catégories  : les  uns  absorbent  vite  et  tout 
d’un  coup,  les  autres  prennent  un  bonbon  entre  deux  gorgées.  Qui  a 
raison?  C’est  à discuter. 

" Je  débouchais  donc  seul,  solitaire  et  majestueux  au  sommet  du  col, 
lorsque  je  m’y  trouvai  face  à face  avec  un  bataillon  de  travailleurs. 
Quelque  cent  ou  deux  cents  corvéables  s'acharnent  à faire  descendre 
encore  d’un  cran  la  route  dans  la  brèche  déjà  ouverte  entre  les  deux 
montagnes.  Avec  un  peu  de  patience  et  quelques  centaines  d’années,  nous 
aurons  un  passage  à niveau  absolument  horizontal. 

Da  là  on  peut  pointer  exactement  le  lieu  et  place  d’Ambalavao.  La 
tour  carrée  avec  son  petit  chapeau  en  pointe  émerge  d’un  bouquet 
d’eucalyptus,  et  tout  autour  les  maisons  en  terre  se  pressent  comme  les 
moutons  autour  de  la  houlette  du  pasteur.  Le  P.  Dalmont  est  de  retour 
d’une  lointaine  expédition. 

Je  lui  demandai  l’autorisation  d’assister  à ses  audiences.  Je  m’installai 
dans  une  espèce  de  de  fauteuil  et  voilà  ce  que  je  vis  et  entendis  en  un 
rien  de  temps  : quatorze  espèces  d’entrevues  de  style  et  sujet  différents. 

(1)  Le  P.  Delmont,  qui  ne  comptait  jamais  avec  ses  forces,  est  mort  en. 
mai  1908,  âgé  de  56  ans. 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


167 

C’est  d’abord  la  visite  de  pure  curiosité.  Il  s’agit  de  dévisager  le 
nouveau  venu.  Pure  curiosité,  ai-je  dit;  pas  tout  à fait,  il  y a toujours 
une  arrière-pensée  de  menu  cadeau  : s’il  vous  plaît,  une  image,  un 
chapelet,  etc.  Sans  refuser  catégoriquement,  on  n’accorde  pas.  C’est  le 
« demain  on  donne  à boire  et  à manger  gratis  »,  assaisonné  de  multiples 
variantes. 

Secundo  : Un  Môsieur.  Il  s’assied,  on  cause  de  choses  et  d’autres.  Il 
n’est  pas  d’usage  en  effet. d’aborder  ex  abrupto  le  sujet  important.  Ce  n’est 
qu’après  avoir  épuisé  la  série  des  lieux  communs  qu’on  se  croit  le  droit 
d’exposer  sa  requête.  Donc  le  Môsieur  cause.  Au  moment  où  nous 
pensons  qu’il  va  fermer  les  guillemets,  un  « S’il  vous  plaît  » nous  rappelle 
à l’ordre.  — Quoi?  — Eh  bien  voilà,  et  sans  plus  de  discours  le  visiteur 
se...  déculotte.  Il  en  a une  puisque,  je  vous  l’ai  dit,  c’est  un  Môsieur.  Il 
ôte  son  pantalon  et  expose  à la  fin  sa  jambe  et  sa  demande  : « C’est  enflé, 
donnez-moi  un  remède.  » Le  Père  va  chercher  son  pinceau,  sa  teinture 
d’iode,  et  badigeonne.  — Et  de  deux! 

Tertio  ; Un  pauvre  petit,  les  lèvres  horriblement  fendues  en  affreux 
bec  de  lièvre  qui  laisse  voir  jusqu’au  haut  des  gencives,  vient  demander 
sa  pitance.  Après  une  semonce  paternelle  sur  la  paresse,  il  reçoit 
son  dîner. 

Quarto  : L’enfant  s’en  va,  quatre  ou  cinq  autres  le  remplacent.  On 
les  a pris  pour  les  faire  payer,  et  pourtant  ils  ne  sont  pas  encore  sur  les 
rôles.  Pour  l’un,  l’argent  est  versé,  mais  on  voudrait  le  ravoir;  les  autres 
n’ont  pas  encore  payé.  Affaire  à éclaircir  avec  l'administration.  Petit 
kabary  qui  va  en  engendrer  une  douzaine  d’autres. 

Quinto  : Nous  montons  en  grade.  Un  maître  d’école  demande  congé 
pour  aller  visiter  sa  famille.  Or  nous  sortons  des  vacances.  Cest  un  de 
ces  cas  exaspérants  comme  on  en  rencontre  tant.  On  se  tient  : « Mon 
fils,  tu  me  dis  cela  aujourd’hui  et  tu  sors  de  vacances.  Pendant  un  mois 
tu  étais  libre!  » L’autre  baisse  la  tête  avec  un  air  de  dire  : « Cest  vrai, 
mais  je  n’y  ai  pas  pensé.  » 

Sexto  : Encore  un  maître.  Celui-là  aussi  n’a  pas  pensé  à payer  ses 
piastres  ou  à travailler  pour  les  gagner.  Mais  il  a pensé  à la  miséricorde 
du  Père  qui  certainement  lui  avancera  20  francs  en  le  voyant  dans 
l’embarras!  Et  à toutes  les  lamentations  il  faut  opposer  une  patience  et 
un  refus  indémontables. 

Septimo  : Je  voudrais  me  confesser.  — On  va  à l’église. 

Octavo  : En  rentrant  l’on  trouve  à la  porte  deux  paires  de  bébés. 
L’une  des  matrones  qui  accompagne  réclame  l’image  de  son  patron.  Et 
le  Père,  contenant  les  bouillonnements  d’une  impatience  plus  que 


/ 


1 68  CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


justifiée,  lâche  son  bréviaire  pour  aller  à la  découverte  d’un  portrait  de 
saint  Polycarpe  ou  de  saint  Exupère!  Recherche  d’ailleurs  parfaitement 
inutile  ! 

Nono  : Les  extrêmes  se  touchent.  Les  enfants  sont  remplacés  par 
une  vieille  d’un  aspect  indéfinissable  et  d’un  âge  indéfini.  Elle  a les  vieux 
usages  dans  toute  leur  authenticité.  Sur  le  plancher,  elle  racoquille  ses 
jambes  parcheminées,  s’assied  silencieuse  et  compte,  corïime  dans  les 
grands  morceaux  de  musique,  une  bonne  douzaine  de  mesures  pour  rien. 
Le  silence  pourrait  s’éterniser  si  le  Père  n’intervenait.  « Qu’y  a-t-il, 
Madame?  » La  vieille  lève  son  regard,  et  sur  le  globe  porcelaine  mat  de 
ses  yeux  éteints  rouie  une  prunelle  suppliante.  Ce  quelle  veut,  c’est  clair  : 
un  secours  pour  prolonger  sa  chétive  existence. 

Après  elle,  un  voyageur  qui  vient  de  l’Imérina,  et  qui  éprouve 
l’intense  besoin  de  connaître,  et  surtout  de  se  faire  connaître  ; — une 
demande  de  scapulaire;  — une  discussion  sur  un  texte  d’écriture  sainte  ; — 
un  autre  miséreux  qui  a manqué  la  distribution  hebdomadaire  ; — enfin 
un  mpiadidy  qui  vient  prendre  des  renseignements  pour  l’enterrement 
d’un  enfant. 

Et  il  faut  avoir  réponse  à tout,  tête  à tout,  et  surtout  patience  en  tout. 

Ce  même  soir  se  célébrait  en  grande  pompe  un  mariage  protestant. 
Le  temple  et  l’église  sont  distants  d’une  vingtaine  de  mètres.  J’assistai  au 
défilé  : le  cortège  était  brillant.  Ces  MM.  les  Anglais  savent  mettre  la 
main  sur  le  « beau  monde  ».  Pourtant,  de  ce  beau  monde  je  puis  cons- 
tater que  le  missionnaire  catholique  avait  aussi  sa  belle  part. 

J’eus  l’honneur  le  lendemain  dimanche  de  célébrer  la  messe  de 
paroisse.  La  grande  église  est  bien  garnie.  C’est  là  que  j’eus  l’occasion 
d’entendre  et  d’apprécier  l’éloquence  du  fameux  Paul.  — Qu’est-ce 
que  Paul? 

Par  l’unique  sermon  que  j’ai  entendu  de  lui;  je  ne  puis  le  juger 
qu’incomplètement.  J’ai  senti  en  lui  un  orateur,  improvisateur.  Comme 
le  pigeon  voyageur,  il  tournoie  sur  place  pendant  quelque  temps  jusqu’à 
ce  qu’il  ait  trouvé  sa  voie,  sa  direction,  ou  mieux  sa  veine  d'éloquence  et 
de  développement.  La  première  partie  de  son  discours  était  à bâtons 
rompus.  Paul  tâtonnait,  cherchait...  Enfin  il  a trouvé  son  mot;  le  voilà 
lancé  et  il  ne  s’arrêtera  plus  jusqu’à  sa  péroraison.  Les  mouvements  pathé- 
tiques, les  métaphores,  les  apostrophes  se  déploient,  voltigent,  éclatent 
autour  de  l’idée  maîtresse.  Le  jeu,  Faction,  la  voix,  sont  à la  hauteur  de 
l’éloquence.  L’excellent  homme  sue  à grosses  gouttes  et  s’éponge  à tour 
de  bras.  Ses  auditeurs  l’écoutent  subjugués  et  acceptent  de  sa  bouche  les 
allusions  les  plus  mordantes  et  les  reproches  les  plus  cinglants.  Il  est  des 


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CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS.  169 

rares  qui  peuvent  parier  librement  parce  qu’ils  ont  le  courage  de  ne  pas 
vivre  trop  librement. 

Le  lendemain  je  l’entendais  expliquer  le  catéchisme.  « Peut-on  servir 
à la  fois  les  idoles  et  le  bon  Dieu?  — Non,  — Pas  plus  qu’on  ne  peut 
mêler  l’amer  avec  le  sucré.  Le  bon  Dieu,  c’est  le  sucre;  les  idoles,  le 
diable,  c’est  l’amer.  Vous  avez  compris?  — Oui,  tout  à fait,  s’écrie  en 
chœur  son  auditoire.  » 

Paul,  Benoît,  Germaine,  Pierre  l’aveugle,  types  admirables  de  ces 
auxiliaires  qui  s’associent  aux  missionnaires  pour  avancer  l’œuvre  de 
Dieu;  types  de  dévoûment  et  d’abnégation.  Ce  sont  eux  qui,  pendant  la 
guerre,  ont  maintenu  intactes  les  chrétientés  menacées  par  l’hérésie  et 
forcément  abandonnées  par  leurs  pasteurs.  Et  ce  ne  sont  pas  des  merce- 
naires. Ils  donnent  leurs  temps,  leur  cœur  et...  leur  argent.  En  fait  de 
générosité  et  de  foi,  ils  n’ont  rien  à envier  aux  meilleurs  de  France.  Que 
Notre-Seigneur  le  leur  rende  et  les  bénisse! 

Il  fallut  céder  au  désir  de  ces  Messieurs  et  ces  Dames,  qui  tenaient 
à se  faire  photographier,  et  ce  ne  fut  pas  une  mince  besogne  que  de  les 
réunir,  ces  Dames  surtout.  Dans  une  circonstance  aussi  solennelle, 
presque  unique  en  ce  pays,  des  hésitations  entre  la  robe  rose  et  la  robe 
vert  d’eau  sont  compréhensibles.  Donc,  rien  détonnant  que  l’appareil  et 
le  photographe  soient  restés  sur  pied  pendant  près  d’une  heure  d’attente  ! 

Enfin,  les  matrones  sont  groupées.  Ne  bougeons  plus.  Une,  deux... 
trois.  Justement  le  centre  s’agite  en  la  personne  d’une  présidente  ou  vice- 
présidente.  Tant  pis  pour  le  centre;  Madame  passera  à la  postérité  sous 
forme  de  tourbillon  vital. 

Les  Messieurs  sont  plus  faciles  à ranger  et  à croquer.  Pour  décider  le 
vénérable  curé  d’Ambalavao  à siéger  parmi  ses  ouailles,  il  me  fallut 
recourir  à un  argument  menaçant  : « Si  vous  n’y  êtes  pas,  comment 
saura-t-on  que  vos  gens  sont  catholiques?  » Il  se  résigna,  mais  trouva 
moyen  d’enfouir  sa  modestie  sous  son  chapeau.  c 

Le  soir,  je  m’en  allai  faire  un  tour  dans  la  ville.  La  belle  soirée  et  la 
douce  promenade!  Il  me  semblait  être  transporté  dans  une  de  nos  bonnes 
et  chrétiennes  campagnes  de  France.  Autour  du  clocher  de  la  paroisse, 
groupées  çà  et  là  dans  des  nids  de  verdure,  les  maisonnettes  presque 
silencieuses  s’égayent  du  léger  bruit  des  rires  et  des  conversations.  Chacun 
est  chez  soi  ou  sur  le  pas  de  la  porte,  jouissant  paisiblement  des  dernières 
heures  d’un  beau  jour.  J’entre  en  passant  chez  un  bon  chrétien  qui 
m’invite  à causer.  Dans  la  chambrette  encombrée  de  bibelots,  j’aperçois 
des  images,  des  statuettes,  un  lit  à garniture  presque  luxueuse.  Sur  la 
table,  la  machine  à coudre  se  repose,  elle  aussi,  du  travail  de  la  semaine. 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


170 

Mon  brave  interlocuteur  est  tailleur  de  son  métier  et,  paraît -il,  le  métier 
n’est  pas  mauvais.  Nous  causons  de  religion.  Je  sens  que  les  catholiques 
d’Ambalavao  sont  fiers...  fiers  de  leur  missionnaire,  fiers  de  leur  orga- 
nisation et  de  leurs  œuvres. 

Je  reprends  paisiblement  le  chemin  du  presbytère,  tandis  que  le 
soleil  couchant  de  ses  derniers  rayons  caresse  le  sommet  des  grands 
eucalyptus,  et  que  dans  la  pénombre  d’un  crépuscule  transparent,  la 
petite  ville  continue  à jouir  de  son  repos.  Les  cris  joyeux  des  enfants 
jettent  leurs  notes  claires  au  milieu  du  fifrillis  étouffé  des  feuilles  qu’agite 
doucement  le  souffle  léger  de  la  brise  du  soir. 

La  table  est  servie.  Le  Père  congédie  ses  derniers  visiteurs  par  la 
formule  de  circonstance  : « J’ai  un  hôte  et  vous  savez  qu’il  faut  honorer 
les  hôtes.  » On  n’a  rien  à répliquer  et  l’on  se  retire.  Cest  l’heure  du  tête- 
à-tête  fraternel  où  je  tâche  de  compléter  par  mes  interrogations  ce  que 
mes  yeux  n’auront  guère  le  temps  de  voir.  Je  recueille  ainsi  des  renseigne- 
ments sur  les  deux  congrégations,  leurs  réunions  mensuelles,  leur  trésor 
des  pauvres,  etc.,  sur  les  retraites  de  trois  jours  dans  les  postes  éloi- 
gnés, sur  les  incendies,  sur  les  aventures,  difficultés  de  toutes  sortes  que 
depuis  17 ans  de  séjour  a subies  sans  défaillir  le  vaillant  curé  delà  paroisse. 
Outre  la  ville  avec  ses  1200  chrétiens,  il  a plus  de  100  postes  à diriger. 

Le  P.  Del  mont  multiplie  surtout  les  retraites  et  en  tire  d’excellents 
résultats.  Pendant  trois  jours,  le  missionnaire  s’installe  dans  un  poste 
plus  central.  Les  villages  environnants  y confluent,  et  durant  trois 
matinées  et  trois  après-midi,  c’est  une  succession  ininterrompue  d’exer- 
cices aussi  variés  et  aussi  vivants  que  possible  : chapelet,  catéchisme,  vie 
des  saints,  autres  lectures,  prédication,  chemin  de  croix,  examen  de 
conscience.  Le  tout  s’achève  par  un  nettoyage  général  au  confessionnal. 
Ce  n’est  pas  le  plus  facile  ni  le  plus  agréable  de  la  besogne,  et  combien 
de  missionnaires,  à l’approche  de  ces  longues  heures  de  confessions,  se 
sentent  saisis  d’une  crainte  très  compréhensible.  Dût-on  se  prendre  par 
les  épaules,  on  ira;  car  c’est  là  que  se  fait  le  gros  du  travail,  et  l’élabo- 
ration lente,  patiente  et  progressive  des  futures  générations  de  chrétiens. 

En  visitant  d’autres  missionnaires,  nous  aurions  l’occasion  d’étudier 
d’autres  systèmes  et  d’autres  manières  de  faire.  Le  fond  reste  le  même, 
la  méthode  seule  est  différente...  en  apparence.  Variété  dans  l’unité. 

L’école  d’Ambalavao  est  grandement,  clairement  installée  dans 
1 ancien  transept  de  l’ancienne  chapelle.  Elle  compte  un  certain  nombre 
de  pensionnaires.  Ce  petit  pensionnat  a déjà  fourni  au  district  une  grande 
partie  de  ses  maîtres  d’école.  Les  plus  avancés  passent  chez  les  Frères  ou1 
à la  Normale  pour  y décrocher  le  brevet  : et  ils  y réussissent. 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


I?1 

Après  avoir  ainsi  rapidement  croqué  l’ensemble  des  œuvres  du  curé 
d’Ambalavao,  me  permettrai-je  de  le  croquer  à son  tour?  Pas  grand, 
plutôt  petit;  vivant  comme  quatre,  ardent  et  presque  impétueux,  le  cœur 
à fleur  de  poitrine,  les  deux  yeux  brillants  comme  escarboucles  au  fond 
de  leurs  cavités  ombragées;  toujours  prêt  à la  parole,  à l’action,  à la 
guerre  même,  s'il  s’agit  de  défendre  une  bonnne  cause;  vrai  type  de 
missionnaire  infatigable  qui  sur  les  24  heures  de  la  journée  en  consacre 
plus  des  trois  quarts  à prêcher,  à confesser,  à chevaucher,  à travailler,  à 
souffrir  et  à prier.  Où  et  quand  dame  nature  trouve-t-elle  son  compte? 
c’est  ce  que  je  n’ai  pas  été  à même  de  découvrir. 

26  novembre. 

D’Ambalavao  il  est  facile  de  passer  à Ambohimandroso.  Sur  sa 
colline  escarpée  que  contourne  une  belle  rivière,  avec  ses  étages  de 
maisons  superposées,  ses  sentiers  presque  à pic  qui  montent  en  escaliers 
jusqu’au  Rova  (ancienne  enceinte  fortifiée),  Ambohimandroso  a cent  fois 
plus  de  coup  d’œil  que  le  moderne  Ambalavao.  La  grimpée  se  fait  comme 
dans  toutes  les  vieilles  villes  par  sauts  inégaux  de  galets  à galets.  Ces 
grosses  pierres  plantées  profondément  dans  l’argile  sont  seules  capables 
de  résister  aux  torrents  qui  déboulent  de  là-haut  aux  jours  d’inondation 
et  de  conserver  aux  ruelles  une  apparence  de  voie  de  communication. 

Trésor  n’est  pas  cheval,  j’allais  dire  homme!  à s’effrayer  pour  si 
peu;  les  cailloux  pointus  lui  sont  plus  favorables  que  les  talus  glissants, 
d’ailleurs  la  culbute,  si  elle  se  produisait,  aurait  des  résultats  autrement 
désagréables  et  contondants  qu’une  pirouette  dans  les  rizières.  Cette  pers- 
pective nous  rend  circonspects  l’un  et  l’autre. 

L’emplacement  de  la  mission  a autant  de  surfaces  verticales  que 
d’horizontales,  c’est-à-dire,  qu”il  est  en  gradins.  On  peut  au  moins 
cultiver  le  pissenlit  sur  le  talus  à pic  qui  descend  d’une  marche  à l'autre. 
Autant  de  gagné!  A l’étage  supérieur  : la  maison  du  Père;  en  dessous, 
l’église;  en  dessous  encore,  l’école;  plus  bas,  un  jardin.  Voilà  pour  la 
situation  physique. 

La  situation  religieuse  est  loin  d’être  aussi  brillante  qu’à  Ambalavao. 
Ces  Messieurs  les  Anglais  sont  installés  ici  sur  un  grand  pied.  Deux 
pasteurs  européens  y résident.  Cela  rend  extrêmement  difficile  la  tâche 
du  missionnaire  catholique. 

Le  P.  Faure  profite  de  quelques  instants  libres  avant  le  repas  pour 
me  montrer  les  curiosités  de  la  cité. 

Le  Rova  est  occupé  par  le  marché.  Quelques  vieux  arbres  y 
tordent  leurs  troncs  noueux.  La  vue  s’étend  fort  loin  sur  la  plaine 


172 


CHEZ  LES  B ETS I LEGS. 


immense  et  vient  se  heurter  à des  blocs  granitiques  monstrueux  d’aspect 
étrange  et  diabolique.  Formes  bizarres,  d’énormes  rochers  hachés, 
sabrés,  taillés  dans  tous  les  sens.  L’un  d’eux  est  coupé  de  fentes  prodi- 
gieuses. Un  jour,  paraît-il,  des  Betsiléos  poursuivis  jusque-là  par  leurs 
ennemis  se  précipitèrent  ou  furent  précipités  du  haut  de  la  roche» 
Inutile  d’ajouter  que  nul  n’en  échappa. 

Fermant  l’horizon,  se  profile  la  grande  muraille  des  crêtes  du  sud. 
J’aperçois  çà.et  là  le  toit  modeste  des  chapelles  catholiques. 

Nous  revenons  au  presbytère  par  les  ruelles  rocailleuses  et  la 
verdure.  On  s’arrête  de  temps  en  temps  à la  porte  de  quelque  bon 
phrétien.  Pierre,  Jacques,  Cécile,  Marie-Rose,  etc.,  sont  invités  à revêtir 
leurs  beaux  atours,  à se  passer  le  peigne  ou  la  main  dans  les  cheveux  et  à 
se  rendre  en  face  de  l’appareil  du  Père  étranger.  L’invitation  est  reçue 
avec  enthousiasme;  les  yeux  noirs  pétillent  à lancer  des  étincelles. 
Quelle  a du  être  ensuite  leur  déception!  J’ai  eu  le  plus  grand  malheur  qui 
puisse  arriver  à un  photographe.  J’ai  repris  un  châssis  déjà  tiré  et  perdu 
par  le  fait  même  quatre  photographies.  Quand  je  révélai  les  clichés, 
rochers,  arbres,  église,  vêtements  blancs  et  minois  foncés  n’étaient  plus 
qu’un  « horrible  mélange.  » 

Et  pourtant  ce  ne  sont  pas  les  forces  qui  me  manquaient  pour  y voir 
clair  alors,  après  le  festin  soigné  que  me  servit  mon  hôte.  Cuisiniers  de 
Taîata,  quand  me  tremperez-vous  une  soupe  comme  la  soupe  d’Ambohi- 
mandroso?  Cuisiniers  de  Talata,  quand  me  servirez-vous  des  haricots 
fondants  comme  les  haricots  d’Ambohimandroso?  Cuisiniers  de  Talata, 
quand  cuirez-vous  votre  viande  comme  on  la  cuit  à Ambohimandroso  ?: 
Et  ce  café  exécuté  suivant  les  meilleurs  principes!  Cuisiniers  de  Taîata, 
si  vous  continuez  à me  massacrer  comme  vous  le  faites,  je  viendrai 
chercher  ici  un  refuge  contre  votre  cuisine  et  vos  empoisonnements.  Et 
si  mes  rhumatismes  me  reprennent,  j’aurai  encore  un  autre  motif  de 
revenir  faire  une  saison  à Ambohimandroso.  L’électrothérapie  s’y 
pratique  sérieusement  et  efficacement.  Le  P.  Faure  me  raconta  en  effet, 
comment  certain  soir,  tandis  qu’il  se  promenait  le  long  de  sa  maison,  la 
foudre  s’imagina  de  venir  frapper  l’un  des  pignons  de  son  toit.  La 
secousse  fut  brusque  et  salutaire.  « Depuis  ce  coup-là,  me  dit  le  Père,  j’ai 
été  délivré  d’une  forte  oppression  de  poitrine  dont  je  souffrais  depuis 
longtemps.  » Je  lui  ai  proposé  de  faire  de  la  réclame  pour  l’établissement  : 
Electrothérapie,  guérisons  instantanées,  radicales,  merveilleuses.  Avis 
aux  amateurs.  Opération  probable  pendant  la  saison  des  pluies,  sur  le 
soir,  grande  liberté,  pas  d’heure  fixe,  etc.,  etc.  / 

Mais  il  faut  rentrer  à Talata.  Pour  éviter  les  coups  de  chaleur  nous 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


O 

173 


partirons  dès  ce  soir  et  voyagerons  pendant  la  nuit.  La  caravane  s’équipe, 
Trésor  me  jette  un  coup  d’œil  inquiet  et  résigné  et  nous  partons 
enveloppés  des  rayons  d’argent  de  la  lune  déjà  haute.  Insensiblement, 
nous  nous  engageons  dans  la  montagne.  La  lune  est  au  zénith  et  sa 
lumière  blanche  fait  saillir  les  aspérités  de  la  route  par  des  ombres 
raccourcies  et  nettes.  A notre  gauche  se  dresse  une  muraille  d’argile  ou 
de  granit  Irrégulière  et  tourmentée,  tantôt  s’avançant  en  promontoires 
rocheux  qui  semblent  menacer  le  voyageur  de  leurs  masses  puissantes, 
tantôt  se  retirant  en  vallons  ondulés  où  l’on  perçoit  vaguement  la  chanson 
inlassable  de  la  source  cachée  dans  les  buissons.  A droite,  des  creux  plus 
ou  moins  accentués,  des  profondeurs  plus  ou  moins  sombres  qui  varient 
depuis  le  simple  fossé  jusqu’au  précipice  de  cent  ou  deux  cents  mètres.  A 
mesure  que  nous  montons,  les  saillies  deviennent  plus  abruptes,  les 
masses  plus  énormes,  les  ravins  plus  à pic,  le  paysage  plus  solitaire,  plus 
sauvage,  plus  poétique  et...  la  route  plus  fatigante. 

Grâce  à deux  ou  trois  haltes,  nous  achevâmes  le  voyage  sans 
encombre  et  sans  pertes.  Talata  nous  revit  avec  l’aurore,  rompus,  moulus, 
fourbus,  mais  au  complet. 

26  décembre. 

La  fête  de  Noël  s’est  bien  passée.  Affluence  comme  aux  plus  beaux 
jours.  Grand  concours  de  chant  suivi  de  jeux  qui  ont  mis  en  liesse  cette 
population  de  grands  enfants.  Nous  avons,  tiré  sur  la  corde,  joué  au 
colin-maillard,  avalé  des  fils!  Ce  dernier  match  a eu  un  succès  fou 
d’hilarité  désordonnée.  Rien  de  drolatique  comme  les  contorsions  faciales 
des  rivaux.  La  gymnastique  des  grosses  lèvres  déjà  proéminentes  par 
nature  et  devenues  saillantes  au  superlatif,  était  effrénée. 

Colin-maillard  à deux  (l’un  des  aveugles  agitant  sa  sonnette  conti- 
nuellement) n’a  pas  moins  de  succès.  Si  le  terrain  est  bien  plat,  sans 
casse-cou,  sans  obstacles,  le  spectacle  est  vraiment  réjouissant.  Les  spec- 
tateurs forment  une  immense  haie  élastique  sur  laquelle  les  deux  joueurs 
viennent  rebondir  comme  des  balles.  Donc  pas  de  danger,  pas  de  crainte. 
Aussi,  eu  est-il  qui  malgré  leur  cécité  momentanée  bondissent  comme  des 
chats,  courent  comme  des  fous  et  roulent  par  terre  comme  des  boules. 
Lancés  à toute  vitesse,  nos  deux  joueurs  passent,  repassent  l’un  près  de 
l’autre  sans  se  toucher,  malgré  les  deux  bras  tendus  toujours  en  quête. 
La  sonnette  retentit  à l’Ouest  : d’un  bond  le  poursuivant  s’y  est  précipité, 
puis  à l’Est,  puis  au  Sud,  et  la  poursuite  continue  affolée  jusqu’à  ce  que 
tout  à coup  tout  se  termine  dans  une  bousculade  homérique. 

Pour  moi,  la  partie  la  plus  intéressante  du  spectacle  est  du  côté  des 


174 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


spectateurs,  d’abord  parce  que  je  jouis  de  la  joie  de  mes  grands  moutards, 
ensuite  parce  que  dans  leurs  faces  épanouies,  dans  leurs  gestes,  leur 
mimique,  leurs  exclamations,  il  y a tout  un  monde  de  tragédies  ou  de 
comédies  en  réduction. 

Regardez-moi  ce  bon  type  de  vieux  bonhomme  coiffé  de  son  casque 
rond  en  paille  tressée.  Quand  il  vient  me  raconter  ses  histoires  en  style  et 
patois  betsiiéos,  je  n’y  comprends  pas  un  traître  mot,  mais  cela  ne 
m’empêche  pas  d’approuver  de  toutes  mes  forces.  Pendant  qu’il  est 
béatement  en  contemplation  devant  les  groupes  de  chanteurs  qui 
s’égosillent,  je  m’amuse  à le  croquer  sur  mon  carnet,  à la  grande  joie  des 
autorités  qui  m’entourent.  On  chuchote,  on  s’agite  si  bien  que  le  vieux 
sort  de  son  extase  et  commence  à soupçonner  quelque  mystification.  Je 
détourne  son  attention  en  lui  criant  : « Eh  bien  ! à nous  deux  maintenant, 
nous  allons  concourir.  » Cette  idée  baroque  du  Père  concourant  pour  la 
chanson  avec  cette  antiquité  betsiléote  provoque  un  redoublement  d’hila- 
rité à laquelle  l’apostrophé  prend  sa  large  part,  tout  en  multipliant  les 
signes  de  dénégation.  « Pourtant,  continuai-je,  tu  es  encore  « bleu  quant 
à la  voix  » ( manga  fao  avoir  une  belle  voix).  » L’entourage  est  secoué 
par  de  nouveaux  spasmes  hilarants  et  le  vieux  lui-même  a des  soubre- 
sauts convulsifs  provoqués  par  la  dilatation  de  la  rate. 

Les  chanteurs  se  succèdent.  En  voici  un,  grand  chapeau  en  pointe 
sur  la  tête  et  bouteille  en  main.  Qu’pst  ceci?  du  rhum?  de  l’absinthe? 
Point  du  tout.  Mon  homme  porte  sa  bouteille  d’eau  bénite!  A ses  pieds 
une  fillette  a la  tête  cerclée  d’une  chaînette  de  fer  qui  a peut-être  servi 
en  Europe  à attacher  Médor.  Ici  la  chaîne  de  Médor  s’est  transformée 
en  couronne  et  la  petite  est  très  fière  de  sa  parure,  beaucoup  plus 
fi  ère  que  Médor,  sans  doute.  Une  autre  est  coiffée  d’un  chapeau  « rouge 
aveuglant;  » une  autre  est  vêtue  de  roses...  Oh  ! photographie!  photogra- 
phie qui  grisailles  tout,  qui  prosaïses  tout,  qui  noircis  tout,  qui  salis  tout, 
quand  pourras-tu  reproduire  l’arc-en-ciel  du  firmament  et  l’arc-en-ciel 
non  moins  chatoyant  d’une  foule  Malgache?  Riches  Européens  que  vous 
êtes,  comme  vous  êtes  enfoncés  au  point  de  vue  esthétique  par  ces  pauvres 
Malgaches  drapés  de  haillons  et  vêtus  de  couleurs! 

18  janvier  igo5. 

Le  programme  du  mois  comporte  la  visite  de  tous  mes  postes.  Entre 
autres  recommandations  aux  maîtres,  j’ai  insisté  sur  la  division  des  classes. 
Trop  souvent  les  élèves  grands  et  petits  sont  mêlés  dans  un  chaos  parfait, 
le  maître  nasille  une  question  de  catéchisme,  les  élèves  hurlent  à leur 
tour  et  cela  dure  deux  ou  trois  heures.  Conséquence  : peu  de  progrès 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


i?5 


et  peu  d’entrain.  J’ai  donc  dû  être  formel  sur  le  point  de  la  séparation  des 
classes.  Joignant  l’exemple  au  précepte,  je  me  suis  mis  en  devoir  d’appren- 
dre les  lettres  à la  troisième  catégorie.  Ce  fut  la  partie  comique. 

« Première  condition,  mes  enfants,  pour  que  ça  entre  : il  faut  crier 
et  crier  très  fort  a bi  di  (il  n’y  pas  de  c).  » J’indique  les  lettres  avec  mon 
bâton.  Avec  du  temps  et  des  encouragements,  j’arrive  à faire  pousser  des 
cris  effrayants.  N’importe!  l’ardeur  croît  avec  les  beuglements.  Mes  mio- 
ches sont  enchantés.  Les  parents  sont  dans  la  jubilation.  O bonnes  leçons 
des  Sœurs,  je  ne  vous  ai  pas  oubliées  et  vous  voyez  si  j’en  profite  ! Au  bout 
d’un  quart  d’heure,  mes  moineaux  n’avaient  plus  de  voix,  mais  savaient 
leurs  lettres. 

La  leçon  de  lecture  terminée,  ce  fut  le  tour  de  la  leçon  de  chant.  Je 
coupe  le  couplet  d’un  geste  énergique.  « Attention!  Vous  les  fillettes,  vous 
chantez  comme  des  canards  coin,  coin,  coin  (et  j’imite,  à leur  grande 
liesse,  leurs  nasillements  exagérés).  Vous,  les  garçons,  vous  imitez  les 
chiens  sauvages  oua,  oua,  oua  »,  et,  aboyant,  ma  voix  râcîe  les  arrière- 
cavités  des  dernières  profondeurs  de  ma  gorge.  Comme  à la  Chambre  des 
députés  « on  rit  ».  Allons,  recommençons. 

20  janvier. 

Ces  visites  aux  pauvres  écoles  de  campagne,  elles  ont  leur  charme  et 
leur  mélancolie.  La  joie  de  voir  ce  cher  petit  monde  auquel  on  veut  tant 
de  bien,  est  souvent  mêlée  d’amertume  et  de  tristesse.  Et  plus  d’une  fois, 
accroupi  au  fond  de  la  salle,  sur  la  caisse  à livres  qui  sert  de  siège,  écou- 
tant à moitié  le  cantique  qui  précède  ordinairement  l’examen,  les  yeux 
perdus  dans  le  carré  du  paysage  qui  se  détache  par  delà  la  porte  ouverte, 
je  rêve  des  choses  d’ici  ou  des  choses  de  bien  loin.  Je  revois  là-bas  dans  le 
lointain,  dans  le  passé,  mes  élèves,  et  je  compare.  Ecoliers  chrétiens  de 
France  (autrefois  du  moins)  si  favorisés,  ayant  à profusion  les  grâces  de 
l’éducation  et  les  jouissances  du  bien-être,  si  vous  pouviez  faire  un  tour, 
une  visite  d’un  instant  parmi  nos  pauvres  petits  Malgaches!  Pauvres,  oui, 
de  tous  les  dons  que  vous  avez  reçus  si  largement  : à peine  de  quoi  se 
couvrir,  peu  de  riz’ou  de  manioc  comme  nourriture  et,  surtout,  au  milieu 
des  tentations  sans  nombre,  la  privation  presque  complète  des  grâces  de 
préservation  dont  tout  le  monde  là-bas  vous  entoure.  Et  pourtant  leurs 
grands  yeux  noirs  si  limpides  où  a passé  la  fraîcheur  des  eaux  du  baptême, 
le  sourire  qui  anime  leur  bonne  figure  disent  assez  qu’eux  aussi,  les  enfants 
du  bon  Dieu,  ne  demandent  qu’à  rester  les  enfants  purs  de  la  Vierge  sans 
tache.  Malheureusement  l’âge,  les  tentations,  les  mauvais  exemples,  les 
scandales  sans  nombre  qui  les  assiègent  viendront  trop  tôt  ternir  cette 


CHEZ  LES  BETÏÏILEOS. 


Il 


176 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


innocence  encore  inconsciente.  Voilà  la  pensée  qui  assombrit  l’esprit,  le 
regard  et  le  cœur.  Vous  à qui  il  a été  tant  donné,  il  vous  sera  beaucoup 
demandé  ; mais  Dieu  sera  moins  sévère  si  vous  avez  su  partager  avec  de 
moins  favorisés  les  dons  de  la  grâce  et  de  la  nature  que  la  Providence 
vous  a si  libéralement  prodigués. 

Le  cantique  touche  à sa  fin.  Je  sors  de  mon  rêve.  Mes  yeux  quittent 
le  fond  du  ciel  bleu  qui  se  découpe  sur  la  crête  des  montagnes  lointaines, 
repassent  le  long  du  toit  de  chaume  d’où  pendent  les  brindilles  noircies 
par  le  temps,  glissent  sur  la  muraille  nue  et  retombent  enfin  sur  le  groupe 
des  enfants  qui  m’observent  attentifs  et  silencieux.  Je  leur  souris,  ils  sou- 
rient, nous  sourions,  l’examen  commence. 

28  janvier. 

Nous  touchons,  comme  on  dit  en  style  relevé,  à une  heure  décisive, 
qui  fera  époque  dans  l’histoire  de  Talata.  Serons-nous  école  supérieure, 
ou  devrons-nous  nous  résigner  au  titre  modeste  d’école  primaire  tout  juste 
reconnue? 

La  demande  d’approbation  gouvernementale  pour  un e Ecole  régionale 
industrielle  avait  été  déposée  par  moi  et  transmise  à la  direction  de  l’ensei- 
gnement. Grande  audace,  en  ces  temps  difficiles,  que  de  prétendre,  à la 
campagne,  à un  titre  d’Ecole  régionale.  L’impression,  je  l’avoue,  avait 
été  généralement  sceptique  à l’égard  du  succès. 

De  fait,  il  faut  croire  que  M.  l’Inspecteur  jugea  le  cas  grave  et  urgent 
l’examen,  car  au  reçu  de  la  demande  d’autorisation,  il  bondit  sur  sa  chaise, 
sauta  sur  son  füanjane  et  se  présenta  subito,  aussi  inattendu  qu’un  billet 
de  cent  francs  en  temps  de  disette.  J’étais  loin  de  songer  à pareille  visite. 

Bourgeoisement  chaussé  de  pantoufles  parce  que  mes  chaussures  au 
séchage  se  remettaient  des  dernières  pluies,  légèrement  saupoudré  de 
poussière  et  constellé  de  boue,  les  mains  fortement  défraichies  par  un 
exercice  de  bêchage  de  plusieurs  heures,  je  surveillais  et  dirigeais  prosaï- 
quement la  plantation  de  mes  arbres.  Il  était  4 h.  1/2  environ;  or  depuis 
midi  je  n’avais  cessé  d’être  sur  le  terrain  pour  nettoyer,  biner,  sarcler, 
ratisser.  Et  voilà  que  subitement  la  situation  se  corsait  d’une  inspection 
en  règle.  Je  me  secoue  vigoureusement,  je  me  compose  un  maintien  aussi 
aimable  que  calme,  et  je  m’en  vais  d’un  pas  modeste  et  digne  au-devant 
de  mon  hôte  inattendu. 

Il  n’y  a en  nous  abordant,  M.  l’Inspecteur  et  moi,  aucune  glace  à 
rompre,  nous  nous  connaissions  depuis  longtemps.  Il  m’explique  ce  qui 
l’amène  à cette  heure  insolite,  me  demande  l’hospitalité  pour  la  nuit  que 
je  m’empresse  de  lui  octroyer  et  m’annonce  que  demain  matin  sera  faite 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


177 


l’inspection  qui  doit  décider  de  notre  sort.  La  soirée  fut  charmante  et  se 
prolongea  hors  des  limites  accoutumées.  Ce  n’est  pas  tous  les  jours  que 
l’on  a avec  qui  discuter  et  avec  qui  causer.  M.  l’Inspecteur  est  grand 
liseur,  et  sait  énormément  de  choses,  ce  qui  nous  permet  de  conduire  la 
conversation  presque  sur  tous  les  terrains  de  la  philosophie,  de  l’histoire, 
de  la  théologie,  de  la  pédagogie.  Après  maintes  passes  toujours  courtoises 
sur  les  sujets  les  plus  délicats,  chacun  s’en  fut  coucher.  Je  ne  dirai  pas 
que  je  dormis  paisiblement.  La  journée  du  lendemain  était  si  grosse! 

Le  vendredi  27  janvier,  jour  à jamais  mémorable,  à 7 h.  1/2, 
M.  l’Inspecteur  faisait  son  entrée  solennelle  dans  la  classe.  Les  bancs  et 
les  tables  étaient  soigneusement  alignés,  mes  moineaux  gravement  assis 
sur  leur  perchoir  scolaire,  les  livres  irréprochablement  empilés,  les 
cahiers  manifestement  ouverts  sur  une  belle  dictée,  les  tableaux  de  système 
métrique,  la  carte  de  Madagascar  exactement  piqués  sur  une  muraille 
presque  blanche,  le  canon,  la  machine  à vapeur,  la  petite  bibliothèque 
suffisamment  mis  en  évidence  pour  attirer  les  regards;  bref  le  coup  d’œil 
d’ensemble  dans  la  lumière  aoondante  des  cinq  fenêtres  grandes  ouvertes 
était  plutôt  flatteur.  La  première  impression  fut  bonne  et  M.  l’Inspecteur 
ne  put  s’empêcher  de  remarquer  que  nous  étions  bien  installés. 

La  dictée  française  fut  un  succès.  Joseph,  Louis,  Eloi,  Benjamin 
passèrent  tour  à tour  sous  l’œil  inquisiteur  de  plus  en  plus  éclairé  de 
bienveillance  et  d’intérêt  sympathique.  Evidemment  notre  visiteur  ne 
s’attendait  pas  à cela.  « Vous  les  avez  singulièrement  dégrossis  »,  me  dit-il. 

A vrai  dire,  ces  paroles  louangeuses  ne  me  reviennent  guère,  car  je 
n’ai  guère  eu  le  temps  de  me  mêler  directement  aux  classes;  tout  l’hon- 
neur en  revient  à mon  excellent  instituteur. 

Après  la  dictée,  lecture  française  avec  traduction  malgache.  Le  sort 
tombe  sur  deux  honnêtesgarçons  qui  s’en  tirent  au-delà  de  toute  espérance. 

Plus  sérieuses  furent  les  difficultés  de  l’arithmétique.  « Ils  ont  encore 
des  progrès  à faire  pour  les  problèmes,  »>  m’insinua  l’Inspecteur.  Je  rn’en 
doutais  facilement.  On  passa  au  dessin.  Le  bon  Dieu  m’avait  bien  inspiré 
de  commencer  il  y a deux  semaines  ces  leçons  de  dessin.  Je  leur  avais 
enseigné  le  carré,  la  manière  de  le  diviser  pour  obtenir  des  croix,  des 
étoiles,  etc.,  et  c’était  justement  un  carré  qu’on  leur  donnait  à dessiner,  à 
savoir  le  tableau  noir  sur  son  chevalet.  Beaucoup  s’en  tirèrent  honorable- 
ment. Quelques-uns  donnèrent  des  chefs-d'œuvre  de  fantaisie.  N’importe, 
le  total  était  bon,  l’inspection  favorable  et  M.  l’Inspecteur  nous  laissa 
d’abord  sur  le  mot  plaisant  en  dessinant  lui-même  un  canard  au  grand 
amusement  de  mes  enfants,  puis  sur  le  mot  réconfortant  : « C’est  une 
œuvre  belle  et  pratique  que  vous  avez  entreprise  ici.  Vos  élèves  sont  bien 


i78 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


' formés  et  ont  un  air  éveillé  que  je  suis  loin  de  rencontrer  souvent.  » 

Nous  passons  ensuite  un  instant  à la  menuiserie  encore  en  formation. 
Il  nous  a été  impossible  d’aller  plus  vite,  car  nous  ne  faisons  que  sortir  à 
peine  de  nos  constructions. 

« Je  comprends  fort  bien,  me  dit  M.  l’Inspecteur,  vous  aviez  tout  a 
faire  à la  fois.  Votre  demande  d’Ecole  régionale  sera  transmise  à 
Tananarive.  » 

J’allai  annoncer  la  bonne  nouvelle  à mes  enfants  : « Remercions  bien 
le  bon  Dieu,  car  de  cette  visite  dépendait  le  sort  de  l’école  et  la  possibilité 
pour  moi  de  garder  la  plupart  d’entre  vous.  » Ainsi,  malgré  tous  les 
retards  apportés  par  l’aménagement  des  nouvelles  maisons,  malgré 
l’influence  désastreuse  des  trois  mois  de  disette  pécuniaire,  malgré 
l’inattendu  de  la  visite,  malgré  les  dispositions  exigeantes  des  programmes, 
nous  avons  été  trouvés  suffisamment  prêts.  Deo  grattas. 


29  janvier. 

A l’instant  même  je  reçois  une  ambassade.  Trois  de  mes  petits 
hommes  avancent  d’un  pas  hésitant.  Evidemment  on  se  consulte  sur  le 
choix  de  l’orateur  et  sur  le  texte  du  discours.  Enfin  il  faut  croire  que  tout 
est  bien  réglé  : les  mines  sont  souriantes,  les  grands  yeux  noirs  brillants 
comme  cristal,  et  mon  petit  Joseph  s’approche  : « Mon  Père,  voulez-vous 
nous  donner  des  billes,  s’il  vous  plaît?  » Le  français  est  ici,  com  me  dans  la 
diplomatie  des  cours,  le  langage  officiel  et  reconnu.  Aussitôt  j’ai  couru 
vers  la  provision,  elle  est  bien  maigre  et  ce  qui  reste  mérite-t-il  vraiment 
le  nom  de  billes?  J’extrais  de  la  boîte  quatre  des  moins  difformes  et  voilà 
mon  petit  monde  heureux.  Un  seul  moment  de  perplexité  : Le  Père  a 
donné  quatre  billes  pour  trois.  La  division  exacte  n’est  pas  facile,  mais  la 
charité  trouvera  bien  moyen  d’arriver  au  commun  diviseur.  Et  l’on  s’en 
va,  après  avoir  prosterné  à mes  pieds  un  grand  merci. 

Ne  pensez-vous  pas  que  ce  ne  soit  pas  un  mince  profit  que  d’enlever 
à ces  pauvres  âmes,  abandonnées  dans  leurs  hameaux  à toutes  les  tenta- 
tions et  à tous  les  mauvais  entraînements,  presque  toutes  les  occasions  de 
se  livrer  au  mal!  Voilà  des  enfants  qui,  grâce  au  règlement,  grâce  à la 
surveillance  dévouée  de  leurs  maîtres,  grâce  aux  études,  grâce  aux  jeux, 
s’initient  à une  vie  toute  nouvelle  de  travail  et  de  prière.  Si  je  tenais  tant 
à la  reconnaissance  officielle  de  mon  école,  c’était  pour  avoir  la  liberté  de 
les  former  sans  être  obligé,  comme  la  loi  l’exige  ou  l’exigera  bientôt,  de  les 
lâcher  à quatorze  ans,  c’est-à-dire  à l’âge  le  plus  important  et  le  plus 
critique. 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


1?9 


3 1 janvier. 

Dans  ses  lettres  comme  dans  son  éloquence  le  Malgache  aime  à 
délayer  la  pensée  dans  un  flot  de  paroles,  à répéter  la  même  idée  sous 
plusieurs  formes.  Exemple  : 

« A MON  RÉVÉREND  PÈRE  DüBOIS.  — MON  CHER  PÈRE, 

« D’abord  je  vous  fais  connaître  ceci,  s’il  vous  plaît,  notre  cher  Père. 
Au  sujet  des  élèves  qui  ont  subi  l’examen,  les  filles  se  plaignent  ici  à Annpa- 
simbe  de  n’avoir  pas  obtenu  de  récompense,  pas  même  une,  et  cela  les 
rend  tristes,  et  je  vous  fais  connaître  cela,  s’il  vous  plaît,  car  cette  plainte 
des  filles  m’ennuie. 

» Et  voici  encore  une  chose,  s’il  vous  plaît  : je  demande  d’inter- 
rompre un  peu  l’enseignement  pendant  deux  mois,  car  j’ai  une  dette  qui 
me  gêne  et  je  ne  vois  pas  comment  arranger  l’affaire.  En  cela  j’ai  tort,  et 
je  vous  demande  la  permission  si  cela  peut  se  faire,  cher  Père,  et  je  vous 
demande  la  permission  de  chercher  cet  argent,  etc.  » 

Je  m’arrête,  il  y en  a encore  long  dans  ce  style,  et  ce  que  j’en  ai  cité 
vous  donne  une  idée  suffisante  de  la  redondance  des  écrivains  et  des  ora- 
teurs, Tout  Malgache,  a-t-on  dit,  peut  discourir  à n’importe  quel  moment, 
sur  n’importe  quel  sujet  et  aussi  longtemps  que  l’on  voudra.  Il  y a du 
vrai  en  ce  sens  que  la  timidité  les  étouffe  rarement,  mais  il  faut  convenir 
que  la  méthode  du  développement  est  d’une  simplicité  qui  touche  souvent 
à l’enfantillage. 

ier  procédé.  On  affirme  indéfiniment  que  la  phrase  qui  précède  est 
vraie  : « La  messe  est  un  sacrifice,  — oui  véritablement,  la  messe  est  un 
sacrifice  et  parce  que  c’est  un  sacrifice  nous  devons  en  avoir  une  haute 
idée.  » (Extrait  du  sermon  de  mon  maître  d’école,  quatrième  dimanche 
après  l’Epiphanie). 

2e  procédé.  On  répète  le  discours  de  celui  qui  a précédé.  « C’est  une 
parole  tout  à fait  vraie  que  celle  que  vous  a dite  notre  Père,  à savoir 
que  les  coutumes  mauvaises  nuisent  au  corps  et  à l’âme,  qu’il  faut 
s’y  opposer  de  toutes  manières,  que...  que...;  » tout  mon  discours 
y passe. 

Cela  me  sert  d’excellente  leçon  de  malgache,  car  naturellement  mes 
aimables  postopinants  ont  soin  de  remettre  sur  pied  mes  phrases  bancales 
ou  boiteuses. 

3e  procédé.  On  allonge  la  phrase  : i°  par  des  adverbes  et  des  super- 
latifs : « Nous  sommes  contents,  très  contents  ; » 20  par  des  formules  de 


i8o 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


politesse  intercalées  à propos  et  hors  de  propos,  et  adressées  à tour  de  rôle 
à chacun  des  auditeurs  : « Merci  à mon  Révérend  Père,  merci  au  mpia- 
didy,  » etc.;  3°  par  des  réflexions  morales. 

Moyennant  ce  que  l’on  appellerait  irrévérencieusement  ces  ficelles 
oratoires,  il  n’est  pas  trop  difficile  à nos  orateurs  d’allonger  leur  texte  et 
de  pérorer  pendant  une  demi-heure  sans  avoir  dit  grand’chose. 

Tout  le  monde  peut  parler,  tout  le  monde  parle;  il  ne  s’ensuit  pas 
que  tout  le  monde  sache  parler  clair,  juste,  net  et  éloquent.  Nous  avons 
pourtant  de  véritables  improvisateurs  à tempérament,  à phrases  et  à 
métaphores  oratoires  auxquels  il  ne  manque  que  la  réflexion,  le  travail  et 
la  culture  pour  arriver  à de  magnifiques  résultats.  Et  si  à tout  cela  ils 
savaient  ajouter  de  ne  point  s’écouter  eux-mêmes,  de  ne  point  se  bercer 
de  leurs  périodes  et  de  leur  voix,  de  ne  point  se  griser  de  leur  succès, 
quelle  belle  floraison  de  Démosthènes  chez  ce  peuple  qui  ne  cesse  de  faire 
des  kabarys  du  matin  au  soir! 

Ampasimbe,  1er  février. 

Grands  progrès  malgré  la  situation  difficile.  Nous  sommes  à Ampa- 
simbe en  plein  canton  protestant.  Or,  ici,  en  pleine  lutte,  qui  n'avance 
pas  recule.  Je  reste  là  pendant  plus  de  deux  heures  à examiner,  caté- 
chiser, enseigner  l’alphabet,  baptiser. 

Rentré  à Talata  après  midi,  pour  récompenser  mes  enfants  de  leur 
brillant  examen,  je  repars  et  les  entraîne  du  côté  d’Andakana.  Là,  mes 
prédécesseurs  ont  laissé  un  petit  jardin  avec  vigne  et  surtout  force  pêchers. 
On  y a déjà  pratiqué  mainte  cueillette,  mais  les  pêches  survivantes  sont 
encore  en  nombre  respectable.  Donc  massacre  général.  L’extermination, 
vous  le  pensez  bien,  alla  bon  train.  J’avais  donné  un  large  crédit  pour  la 
satisfaction  des  estomacs,  le  reste  devait  être  empilé  dans  les  corbeilles. 
Les  estomacs  furent  rassassiés,  les  corbeilles  remplies  et  il  reste 
encore  assez  de  fruits  pour  donner  joie  et  coliques  à la  gent  écolière  du 
village. 

Le  temps  était  beau  : la  cueillette  finie,  rien  ne  nous  pressait  de  ren- 
trer. On  s'assit  en  demi-cercle  et  on  se  livra  joyeusement  à un  jeu  de 
société  : deviner  par  une  série  d’interrogations  adroites,  auxquelles  on  ne 
peut  que  répondre  oui  ou  non,  où  se  trouve  un  objet  désigné  d’avance  et 
connu  de  toute  la  compagnie  sauf  du  questionneur.  On  pensera  peut-être 
qu’il  fut  besoin  de  longue  séance  pour  former  nos  bambins  aux  subtilités 
de  cet  interrogatoire.  Point  du  tout.  Il  n’y  eut  pas  jusqu’aux  écoliers  qui 
n’arrivassent  à débrouiller  rapidement  les  écheveaux  embrouillés  de  la 
perquisition  et  à mettre  sinon  la  main,  du  moins  le  pied  sur  l’objet  à 


v 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


181 


retrouver.  C’est  ce  qui  arriva  à mon  brave  Jean-de-Dieu.  Par  une  série 
de  questions  circonstancielles  de  lieu  : au  Sud?  au  Nord?  à l’Est?  à 
l’Ouest?  réitérées  à quatre  ou  cinq  reprises,  il  était  parvenu  à se  planter 
juste  sur  l’allumette  gouvernementale  délicatement  posée  sur  le  sol,  dési- 
gnée comme  but  des  recherches.  S’adressant  à la  galerie,  il  redemande  : 

« Au  Sud?  — Non!  — Au  Nord?  — Non!  — A l’Est?  — Non!  — A 
l’Ouest?  — Non  ! » Voilà  notre  homme  dans  une  perplexité  qui  n’a  d’égale 
que  la  joie  exubérante  des  spectateurs,  Il  inspecte  le  firmament.  On  rit. 
Il  considère  sa  personne,  on  rit  plus  fort;  ses  pieds,  on  éclate.  Sa  mine 
effarouchée,  inquiète,  presque  ahurie,  réjouit  le  cercle  au  suprême  degré. 
Il  agite  une  motte  de  terre  qui  il  y a une  minute  abritait  à moitié  le  corps 
du  délit.  On  délire.  Grands  enfants!  grands  enfants!  Dire  qu’il  y a là  de 
graves  pères  de  familles,  et  ce  ne  sont  pas  eux  qui  rient  le  moins  fort. 
Grands  enfants,  mais  qu’on  est  heureux  de  rendre  heureux...  et  à si  bon 
compte,  et  comme  il  serait  à souhaiter  de  pouvoir  remplacer  les  récréa- 
tions malsaines,  dont  ils  se  gavent  ailleurs  par  ces  réunions  saines  et 
joyeuses!  — Enfin  le  bon  Jean  écarte  ses  talons  et  l’allumette  apparaît 
enfin  à ses  yeux  émerveillés  et  ravis.  Son  ardeur  fut  si  grande  à 
la  ramasser  qu’il  faillit  l’enflammer...  heureusement  elle  était  digne 
de  la  régie. 

Sur  le  chemin  du  retour  on  passe  la  rivière  lentement,  si  lentement 
qu’entre  les  deux  rives,  on  a le  temps  de  prendre  un  bain.  « Mais  vous 
ne  m’avez  pas  demandé  la  permission  de  prendre  un  bain,  petits 
malheureux  »,  pourrais-je  m’écrier.  « Oh!  mon  Père,  me  répondraient- 
ils,  nous  ne  nous  baignons  pas,  nous  traversons.  » Je  ne  dis  rien.  Les 
maîtres  sont  là,  tout  se  passera  bien.  Légèrement  en  retard,  la  bande 
d’écoliers  rentra  et  clôtura  par  de  monumentales  parties  de  billes  une  si 
belle  après-midi. 

Le  soir,  on  vint  quêter  chez  moi  un  peu  de  sel  pour  le  souper.  Signe 
que  le  repas  lui  aussi  se  ressent  de  l’allégresse  commune  et  qu’on  a déniché 
quelque  petit  supplément  de  viande  ou  de  légumes.  « Allons,  Joseph, 
ouvre  tes  deux  mains  et  ne  laisse  rien  tomber  en  route.  » 

Le  tableau  de  la  journée  serait  incomplet  si  je  n’ajoutais  qu’avant 
mon  départ  pour  Ampasimbe,  j’avais  eu  une  grave  entrevue  avec  un 
ancien  évangéliste  anglais  qui  demande  à s’instruire.  Il  est  passé  chez 
nous  depuis  quelques  dimanches  et  il  désirerait  causer  religion  avec  moi. 
Je  lui  prête  une  Explication  du  catéchisme  et  lui  dis  de  revenir  aussi  sou- 
vent qu’il  voudra. 


182 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


5 février. 

Quelques  jours  plus  tard,  j’étais  appelé  auprès  d’un  mourant.  C’était 
un  ancien  maître  decole  qui  pour  se  dégager  de  son  premier  mariage 
n’avait  pas  trouvé  de  meilleurmoyen  que  de  passer  aux  Norwégiens  plus 
coulants  sur  ce  chapitre  que  l'Eglise  catholique.  Depuis  un  an  il  s’est  senti 
atteint  par  la  maladie  au  point  de  ne  pouvoir  plus  travailler.  Cela  le  fit 
réfléchir,  il  réclame  le  missionnaire,  non  sans  avoir  auparavant  congédié 
sa  compagne  illégit  me.  Excellentes  dispositions.  Le  pauvre  homme  me 
reçoit  avec  joie,  malgré  ses  souffrances  essaie  de  se  soulever  sur  son  lit 
pour  s’agenouiller,  se  confesse  et  reçoit  l’Extrême-Onction  dans  les  dispo- 
sitions de  repentir  les  plus  touchantes.  Quand  les  cérémonies  furent 
achevées,  il  me  remercie  à plusieurs  reprises.  Voilà  le  deuxième  cas  de  ce 
genre.  Confirmation  par  les  faits  du  dicton  : Le  protestantisme  est  bon 
pour  vivre,  mais  difficile  quand  il  faut  mourir. 

12  février. 

Avez-vous  déjà,  perdu  au  fond  d’une  gorge  de  montagne,  réfugié 
dans  une  maisonnette  en  terre  couverte  de  vieux  chaume,  entendu  au 
clair  des  étoiles,  des  mélodies  douces  et  plaintives  accompagnées  par  le 
lointain  mugissement  des  cascades  et  exécutées  uniquement  en  votre  hon- 
neur? Non,  n’est-ce  pas,  cela  vous  manque;  cela  me  manquait  encore 
hier,  mais  ne  me  manquera  plus  désormais. 

Toute  l’après-midi  s’était  passée  en  longs  entretiens.  Durant  ce  temps, 
l’orage  éclate;  puis  il  s’éloigne  de  nous,  dans  le  fond  de  la  vallée,  sous 
forme  de  long  bourrelet  noir  qu’illuminent  par  intervalles  des  éclairs 
diffus  et  qui  tire  derrière  lui,  semblable  à une  traînée  de  gaz  striée  de 
raies  sombres,  un  immense  rideau  de  pluie  blafard.  Au-dessus  de  nos 
têtes,  à travers  les  déchirures  de  l’arrière-garde  disloquée,  des  gros  nuages 
déchiquetés  par  la  brise  du  soir,  le  ciel  réapparaît,  encore  panaché  de 
lueurs  violettes  et  rosées  du  côté  du  couchant.  Sur  le  bleu  du  firmament 
déjà  foncé  par  le  crépuscule,  commencent  à perler  les  étoiles  au  scintille- 
ment clair;  les  grands  rochers  marbrés  de  vert  et  de  noir  ont  par  endroits 
des  reflets  de  miroir  ou  des  éclats  d’acier.  Sur  le  bord  du  sentier  détrempé 
qui  garde  profonde  l’empreinte  des  pas  glissants,  les  frêles  graminées 
inclinent  leurs  panaches  alourdis  de  grappes  cristallines.  Dans  une  petite 
mare  bourbeuse  ressuscitée  par  l’averse,  quelques  canards  s’ébattent 
joyeusement,  ragaillardis  par  la  fraîcheur  des  premières  ombres,  tandis 
que  sur  le  chaume  noirci  par  le  temps,  les  gouttelettes  retardataires  glis-" 
sant  par  saccades  le  long  des  fétus,  s’en  viennent  se  grouper,  se  gonfler. 


....  .... 


8 


Chez  les'  Beisiléos. 


Bœufs  à bosse  ou  zébus  malgaches. 


Le  Père^Beyzym  et  ses^lépreux. 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


1 85 


s’allonger  pour  s’abattre  enfin  avec  un  son  bref  et  métallique  au  pied  du 
mur  rouge  assombri  par  l’humidité. 

Bientôt  les  dernières  clartés  s’affaiblissent,  les  hameaux,  les  rizières, 
les  champs,  les  bosquets  s’effacent,  les  détails,  les  couleurs,  la  vie,  le  mou- 
vement s’ensevelissent  dans  l’uniformité  terne  et  sombre  de  la  nuit  qui 
tombe  rapidement.  Je  me  mets  en  devoir  de  compléter  la  réfection  spiri- 
tuelle et  corporelle  que  les  conversations  m’ont  empêché  de  mener  à 
bonne  fin.  Je  suis  assis  sur  le  bord  de  mon  lit  de  camp,  ma  caisse  à prc 
visions  sert  de  table,  une  bougie  momentanément  ramollie  à sa  b. - se  et 
plantée  sur  un  coin  de  la  caisse  sert  de  luminaire,  les  reliefs  du  dîner  sont 
là  : une  cuisse  de  poulet  désespérément  coriace,  quelques  doigts  de  cho- 
colat, du  pain  et  de  l’eau  à discrétion  et  une  demi-bouteille  de  vin  Betsiléo 
qui  n’est  pas  encore  vieux  et  à qui  on  ne  laissera  pas  le  temps  de  vieillir. 
Les  livres  sont  un  peu  plus  loin,  le  chapelet  est  à mon  côté.  Refaisons- 
nous  et  reposons-nous. 

Espoir  bientôt  déçu!  Toc , toc.  « Qui  est  là?  — Nous  venons  pour 
un  malade.^ — Bien  ouvrez.  » Et  dans  la  demi-obscurité,  j’aperçois  par 
l’embrasure  de  la  porte  deux  ombres  qui  se  penchent  pour  m’interpeller. 
C’est  un  enfant  pris  par  la  fièvre  et  pour  qui  on  vient  chercher  des 
remèdes.  Mon  office  se  réduit  donc  pour  l'instant  à fournir  le  remède 
opportun,  à donner  quelques  sages  conseils  et  à promettre  ma  visite  pour 
le  lendemain.  Mes  gens  s’en  vont  satisfaits.  Je  referme  la  porte,  repousse 
le  loquet  et  reviens  à mes  occupations  personnelles. 

Une  demi-heure.  — Toc , toc.  « Qui  vive?  » Bon,  cette  fois,  ce  n’est 
qu’un  de  mes  décas  qui  a eu  la  malencontreuse  distraction  d'oublier  chez 
moi  une  de  ses  fournitures  plus  ou  moins  classiques. 

Une  demi-heure  encore  : je  songe  déjà  à m’horizontaliser  sur  les  tré- 
teaux et  le  châssis  qui  constituent  mon  sommier  simili-élastique...  Toc , 
toc , toc.  — Oh!  les  braves  gens!  murmurai-je  avec  une  mélancolique 
impatience  : « Qui  est  là?  — C’est  moi.  — Qui?  toi  ! — Germaine,  Rosalie, 
Marie-Louise,  etc.  — Eh  bien  que  me  veut-on?  — Nous  venons  pour 
chanter.  - — Pour  chanter,  j’en  suis  fort  aise.  — Oui  pour  chanter,  pour 
faire  plaisir  au  Père.  — Oh  ! alors,  si  c’est  pour  faire  plaisir  au  Père,  ça 
doit  me  faire  plaisir!  » Je  surgis  énergiquement  de  ma  position  à moitié 
relâchée,  remets  un  peu  d’ordre  dans  le  négligé  déjà  un  peu  nocturne  de 
la.  situation,  et  je  reçois  dans  ma  case  les  membres  distingués  de  la 
chorale  d’Ambohibolamena  (premier  prix  au  dernier  concours  général 
de  l’Est). 

Les  hommes  s’accroupissent  taciturnes  à mes  pieds,  les  femmes  se 
rangent  en  demi-cercle  auprès  de  la  muraille,  et  sur  ce,  commence  une 


1 86 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


sérénade  ravissante  comme  jamais  je  n’en  ouïs  de  mon  existence.  Oh!  je 
ne  regrettais  plus  d’avoir  été  dérangé! 

Par  la  porte  mi-ouverte,  la  grande  cascade  donnait  sa  partie  de  basse 
et  fournissait  au  chœur  de  voix  féminines  l’ampleur  qui  lui  manquait. 
Les  femmes  en  effet  seules  chantaient,  mais  leurs  notes  si  souvent  guttu- 
rales ou  nasillardes,  étaient  ce  soir-là  douces  jusqu’au  moelleux  ; simples 
comme  la  belle  nature  et  par  moments  plaintives  comme  des  sanglots. 
Les  deux  parties  soprano  et  alto  parfaitement  harmonisées,  parfaitement 
unies  dans  cette  mesure  impeccable  qu’ont  par  instinct  les  Malgaches,  me 
servirent  des  cantiques  délicieux  de  mélodie  et  de  piété.  Entre  deux 
chants,  il  semblait  que  le  bruissement  des  feuilles,  le  murmure  argentin 
des  ruisselets  et  le  lourd  grondement  du  torrent  voulussent  donner  en 
sourdine  les  motifs  de  sortie  et  d’introduction. 

Tout  ici-bas  doit  avoir  une  fin.  Je  congédiai  la  chorale,  mais  pendant 
longtemps  encore  la  poésie  de  ce  dernier  cantique  du  soir  continuera  à 
chanter  au  fond  de  mon  cœur.  Qu’il  y a de  douces  et  pures  jouissances 
dans  les  œuvres  les  plus  simples  du  bon  Dieu,  dans  les  coins  les  plus 
perdus  et  les  plus  sauvages  de  notre  pauvre  terre  et  que  l’on  est  heureux 
de  trouver  parmi  les  plus  déshérités  de  ce  monde  tant  d’harmonies,  tant 
de  simplicité  et  tant  de  véritable  affection  ! Oui,  braves  chrétiens,  au  fond 
de  vos  montagnes,  dans  la  case  noircie  au  toit  de  paille,  vous  avez  voulu 
faire  plaisir  au  Père  et  vous  avez  réussi. 

Le  lendemain  matin,  j’organisai  la  caravane  de  départ,  non  sans 
quelque  appréhension.  Dans  quel  état  trouverons-nous  les  sentiers?  Que 
sera  devenu  le  gué  que  nous  avons  traversé  tant  bien  que  mal  avant-hier? 
Nous  descendons  la  première  côte  non  sans  quelques  glissades.  Trésor 
pointe  du  sabot  dans  la  glaise  ramollie  et  se  maintient  dans  un  équilibre 
presque  constant.  Quelques  endroits  délicats  sont  franchis  sans  encombres 
et  nous  nous  retrouvons  enfin  au  passage  scabreux. 

Pour  rejoindre  le  gué,  si  gué  il  y a encore,  car  il  est  évident  que  l’eau 
a sensiblement  monté.  Trésor  dut  s’engager  sur  l’étroit  talus  qui  borde 
une  rizière.  Nous  connaissons  ça.  C’est  sur  le  talus  de  rizières  que  se  sont 
opérées  toutes  les  culbutes  historiques,  c’est  aux  talus  de  rizières  que  je 
dois  d’avoir  appris  à connaître  les  embourbements  magistraux,  c’est 
encore  un  talus  de  rizière  qui  va  m’apprendre  ce  que  c’est  que  de  prendre 
un  bain  forcé  et,  sinon  attendu,  du  moins  inespéré. 

J’engage  aux  oreilles  de  Trésor  un  colloque  ou  plutôt  un  soliloque 
encourageant  : « As  pas  peur  ! pourtant,  regarde  bien  le  bout  de  tes 
pieds!  pas  de  dis...  (ire  glissade)...  traction.  Avançons!...  doucement! 
Encore  un  peu!  ça  z’y  est...  » Oui,  ça  z’y  est  tout  à fait,  le  pied  nord 


CONSTRUCTIONS  ET  INSPECTIONS. 


187 


glisse,  le  pied  sud  suit,  le  pied  est  fléchit  et  finit  par  céder  avec  le  pied 
ouest,  et  avant  que  j’aie  eu  le  temps  de  me  reconnaître,  je  me  trouve  avec 
les  quatre  points  cardinaux  bel  et  bien  dans  la  rivière  et  à un  endroit  où 
l’absence  de  gué  ne  fait  aucun  doute.  Le  cheval  commence  à boire  et 
renifle,  les  fontes  malgré  leur  couvercle  boivent  et  se  remplissent,  la  selle 
boit,  mes  souliers  ont  déjà  trop  bu  et  la  moitié  de  mon  individu  se  met 
en  devoir  de  s’humecter  consciencieusement.  Cependant,  en  ce  péril,  si 
nous  avons  perdu  pied,  nous  n’avons  pas,  Trésor  et  moi,  perdu  la  tête.  Je 
garde  mes  positions  ébranlées  et  submergées,  et  mon  dada  transformé  en 
dauphin  se  dirige  intelligemment  vers  l’autre  bord.  Nous  y émergeons 
l’un  et  l’autre  sous  les  regards  curieux  de  la  foule  des  chrétiens  accourus 
pour  nous  recevoir.  Mes  compagnons  me  rejoignent.  Trésor  se  secoue.  Je 
tords  ma  soutane,  enfile  d’autres  bas  et  pantoufles,  et  me  rends  à la  cha- 
pelle pour  dire  la  messe.  L’aventure  ne  me  rapporta  même  pas  un 
méchant  petit  rhume. 

34  février. 

Nous  inaugurons  le  travail  à la  menuiserie.  Elle  est  installée  très 
modestement.  Nous  avons  construit  des  établis...  primitifs,  avec  des 
assemblages...  rudimentaires,  et  mes  artistes  s’exercent  au  maniement  de 
la  scie. 

Après  trois  mois  de  lutte  quotidienne,  je  suis  arrivé  à aménager 
presque  convenablement  le  jardin-école.  Nos  Betsiléos  ont  une  puissance 
de  résistance  passive  vraiment  prodigieuse.  Oui,  depuis  trois  mois  se  sont 
succédé  les  discours,  les  semonces,  les  menaces,  les  ultimatums  et  tout  cela 
s’est  aplati  contre  l’apathie  de  mes  pourtant  braves  gens.  Du  coup,  j’ai 
failli  tout  briser,  on  a boudé,  on  a fait  mine  « de  dénouer  son  tablier  », 
c’est-à-dire  de  donner  sa  démission  Avec  la  grâce  du  bon  Dieu,  tout 
s’est  arrangé  à l’amiable,  les  récalcitrants  se  sont  amendés,  le  jardin  s’est 
plus  transformé  en  huit  jours  que  pendant  les  trois  mois  qui  avaient 
précédé.  Ai-je  obtenu  ce  que  je  désirais?  Pas  encore.  Les  choux,  les 
malheureux  choux  ne  sont  pas  repiqués,  et  si  je  n’interviens  pas  une  fois 
de  plus,  nous  n’aurons  pas  de  légumes  avant  la  Saint-Jean. 

La  situation  du  missionnaire  est  un  peu  celle  d’un  musicien  à qui  on 
demanderait  d’appuyer  sur  toutes  les  notes  d’un  piano  avec  ses  dix  doigts, 
ou  mieux  encore  d’un  garçon  de  cave  qui  aurait  à boucher  avec  ses  deux 
mains  les  mille  et  une  fuites  d’un  vieux  tonneau.  C’est  la  croix  du  mission- 
naire au  pays  Betsiléo.  Tout,  à chaque  instant,  retombe  sur  lui,  avec  les 
moindres  détails,  et  il  n’a  personne  sur  qui  se  reposer  entièrement  ou  se 
décharger  d’une  seule  de  ses  multiples  occupations. 


Difficultés  et  joies. 


18  mars  1905. 


Dernièrement  la  petite  fille  d’un  de  mes  meilleurs  chrétiens  se  noyait 
en  jouant  sur  le  bord  de  la  rivière.  Voici,  sans  retouche,  le  récit  de 
l'accident  tel  que  me  l’a  écrit  mon  petit  Paul  Ratsimingo,  élève  des  Frères. 


« Mercredi  il  y avait  une  triste  nouvelle  ; c’est  la  petite  hile  de  Joseph 
qui  était  noyée. 

» Le  matin,  le  petit  bauvier  ht  sortir  ses  bœufs  pour  les  conduire  à la 
campagne;  la  petite  hile  le  suivit  mais  le  pauvre  bouvier  avait  pas 
l’apperçut  (sic).  Ses  parents  qui  étaient  dans  la  maison  crurent  quelle  était 
allée  avec  le  bouvier. 

» L’heure  du  déjeuner  arriva;  la  mère  interrogea  à la  hile  qui  était 
restée  à la  maison;  celle-ci  répondit  quelle  était  allée  à la  campagne.  La 
mère  appela  le  bouvier;  celui-ci  dit  quelle  n’était  pas  avec  lui.  « Comment 
donc?  elle  t’a  suivi  ce  matin  et  tu  dis  quelle  n’était  pas  avec  toi  ! » 

» La  femme  revint  à la  maison  en  s’étonnant  et  dit  à son  mari  : 
« Hélas!  nous  avons  perdu  notre  petite  hile.  — Par  exemple!  » Alors 
tous  deux  prévinrent  les  gens  de  la  ville.  Aussitôt  tout  le  monde  sortit  de 
leurs  cases  et  se  mettèrent  à chercher  la  hile  autour  de  la  ville  et  ne  la 
trouvèrent  pas.  C’était  de  là  qu’ils  eurent  la  pensée  : probablement 
quelle  était  tombée  dans  l’eau.  Alors  ils  poussèrent  des  cris.  « Sauvez! 
sauvez!  nous  avons  perdu  notre  petite  hile  dans  l’eau.  » Les  gens  se 
pressèrent  en  entendant  ce  cri  tristant.  En  arrivant,  les  hommes  se 
plongèrent  à la  rivière  pour  la  chercher  et  ne  la  virent  qu’après  deux 
ournées  entières.  » 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


189 

Je  n’ai  rien  retranché  à ce  récit,  pas  même  les  barbarismes  et  les 
fautes  d’orthographe,  bien  excusables  chez  un  enfant  de  quinze  ans 
maniant  une  langue  étrangère.  Je  n’ai  rien  à y ajouter.  C’est  une  narra- 
tion à la  Joinville.  Elle  n’en  est  pas  plus  mal. 

L’enterrement  s’est  fait  chrétiennement,  ce  qui  n'est  pas  un  mince 
mérite.  Nos  malheureux  Betsiîéos  semblent  repris  de  folie  païenne.  Il 
faut  dire  aussi  que  les  suppôts  du  diable  redoublent  de  rage  et  d’activité. 

25  mars. 

Elles  étaient  là  à m’attendre  depuis  plusieurs  jours,  dormant  paisi- 
blement derrière  la  porte  grise  de  ma  chambrette,  comme  deux  vieilles 
amies,  deux  vieilles  connaissances,  quand  j’eus  enfin  l’occasion  de  passer 
par  la  capitale,  de  grimper  jusqu’à  mon  chez-moi  citadin.  Donc  elles 
étaient  là,  l’une  presque  énorme,  l’autre  de  moindre  taille,  mais  toutes 
deux  trapues  et  rebondies,  toutes  deux  légèrement  salies  et  déhanchées 
par  les  aventures  d’un  long  voyage.  La  première,  paraît-il,  venait  de 
Belgique;  l’autre  du  pays  natal  et  de  la  maison  paternelle.  Pour  me 
rendre  visite,  elles  avaient  fait  des  lieues  de  chemin  de  fer,  des  milles  et 
des  milles  de  bateau,  affronté  les  ardeurs  de  la  mer  Rouge,  subi  le  roulis 
perpétuel  de  l’océan  Indien,  essuyé  toutes  les  avanies  et  les  indiscrétions 
de  deux  ou  trois  douanes,  enduré  les  angoisses  et  les  cahots  effrayants  de 
plusieurs  transbordements,  enfin  traversé  les  précipices  et  accepté  les 
averses  invraisemblables  de  la  route  de  Mananjary. 

Déjà  rien  qu’à  les  voir  avec  leur  mine  écorniflée,  leurs  blessures, 
leurs  entorses  et  leurs  érafîements,  mon  imagination,  entraînée  de  par 
delà  des  mers,  revoyait  d’autres  mondes  et  d’autres  cieux. 

Mais  ce  fut  encore  bien  une  autre  envolée  de  souvenirs,  quand  je  me 
mis  à interroger  et  à sonder  mes  deux  aimables  visiteuses,  quand  peu  à 
peu  par  douce  violence,  je  me  mis  à leur  arracher  un  par  un  leurs 
intéressants  mystères. 

J’abordai  d’abord  la  petite...  caisse;  car  il  s’agit  de  caisses.  Oh!  ce 
quelle  me  raconta!  Je  ne  dirai  pas  tout;  ce  seraient  des  années  d’histoire 
familiale,  et  trop  personnelle.  J’y  retrouvais  des  épisodes  d’enfance  depuis 
longtemps  oubliés,  des  souvenirs  d’êtres  aimés  et  déjà  disparus,  des  fêtes 
intimes  dont  depuis  longtemps  j’avais  perdu  la  mémoire  et  qui  derrière 
un  bibelot,  derrière  un  jouet,  derrière  une  broche,  un  pendant  d’oreilles, 
un  ruban,  un  brassard,  se  réveillaient  tout  à coup  et  revivaient  comme 
par  enchantement  avec  une  intensité  prodigieuse.  Les  voici  donc,  ces 
petites  maisonnettes  de  mes  anciennes  crèches  de  Noël,  les  petits  chalets 
suisses,  les  minuscules  rochers,  les  imperceptibles  brebis  accompagnées 


igo 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


d’un  chien  non  moins  microscopique!  C’était  devant  ce  musée  qu’autrefois 
l’on  récitait  ses  prières  au  petit  Jésus  rose  en  sucre  ou  en  cire,  qui,  lui, 
s’est  fondu  depuis  longtemps,  avant  même  d’avoir  à affronter  les  chaleurs 
des  tropiques.  Sur  les  modestes  candélabres  en  étain  on  enfilait  les  petites 
bougies  rouges,  bleues,  jaunes  ou  vertes,  tournées  en  torsades  comme  des 
colonnes  de  baldaquin.  Tout  cela,  après  avoir  fait  le  ravissement  de  nos 
yeux  enfantins,  va  mettre  en  extase  les  regards  émerveillés  de  nos  petits 
Malgaches. 

Plus  d’une  fois  cette  première  conversation  s’interrompit  de  longues 
et  douches  échappées  au  pays  d’antan.  Sans  mélancolie!  croyez-le  bien, 
sans  même  une  pointe  de  tristesse.  A quoi  bon?  de  ces  souvenirs  la 
plupart  se  sont  évanouis  pour  ne  jamais  revivre  autrement  que  dans  le 
cœur  ou  dans  le  ciel.  Mais  l’on  sent  à se  les  rappeler  combien  est  grande 
la  distance  parcourue,  combien  nombreux  les  vides  déjà  ouverts  autour 
de  soi,  combien  de  plus  en  plus  il  est  nécessaire  de  se  rattacher  à Celui 
qui  ne  passe  pas,  qui  n’oublie  pas  et  qui  nous  rendra  tout  en  un  jour  et 
pour  l’éternité. 

De  la  petite  caisse  je  passai  à la  « grosse  caisse.  » Il  était  prudent  de 
ménager  les  transitions  et  d’aller  crescendo  dans  les  émotions  et  les 
plaisirs.  Le  déballage  en  fut  une  œuvre  de  longue  haleine  et  dura  presque 
aussi  longtemps  que  le  défilé  des  animaux  au  sortir  de  l’arche  de  Noé. 

Accroupi  sur  mes  talons,  la  barbe  flottant  au-dessus  du  gouffre  béant, 
je  plongeais  et  replongeais  une  main  avide  dans  cet  entassement  de  choses 
inconnues  qui  provoquaient  à chaque  instant  de  nouvelles  surprises.  Et 
il  en  sortait!  il  en  sortait  toujours!  Bientôt  le  plancher  de  la  chambre  fut 
envahi  au  nord,  au  sud,  à l’est  et  à l’ouest,  sous  le  lit,  sur  le  lit,  sur  les 
rayons,  sur  la  table,  sur  les  chaises,  sur  les  dossiers  des  chaises,  dans  les 
tiroirs,  partout  où  il  y avait  une  apparence  de  surface  plane,  les  régi- 
ments de  joujoux  prenaient  leurs  quartiers  et  s’alignaient  dans  toutes  les 
positions. 

Voici  d’abord  un  bataillon  de  jolies  trompettes  à la  conque  coloriée 
or  et  rouge,  à la  blanche  embouchure  d’ivoire.  Il  y en  a pour  toute  une 
armée.  Du  coup  me  voilà  transporté  à trente  années  en  arrière  en  plein 
milieu  de  la  grande  foire  de  Pâques,  « amusement  des  enfants,  désespoir 
des  parents  »,  aux  beaux  jours  où  nous  allions  triomphalement,  jetant 
aux  oreilles  abasourdies  de  nos  père  et  mère,  la  claironnée  infatigable  de 
nos  turlututus  éclatants.  Par  une  association  d’idées  bien  légitime,  la  foire 
aux  polichinelles  me  ramenait  à la  foire  aux  bonbons,  aux  pommes  de 
terre  frites,  au  nougat  de  Montélimar,  et  il  me  revenait,  au  fond  de  mon 
vieux  gosier,  une  saveur  lointaine  de  pain  d’épice. 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


191 


Après  les  trompettes  surgirent  d’autres  instruments  de  fanfare,  plus 
savants,  ceux-là.  Certains  donnent  quatre  notes,  accord  parfait,  sur 
lesquels  du  premier  coup  mes  artistes  se  mettront  à jouer  des  airs 
de  clairon. 

La  troupe  suit  généralement  la  musique.  Elle  m’apparut  sous  forme 
de  robustes  soldats  en  carton  pâte,  habillés  de  bleu  profond,  de  jaune 
intense  et  de  rouge  vif,  vigoureusement  campés  sur  des  pieds  démesurés  : 
cuirassiers  à mine  rébarbative,  chasseurs  à moustaches  audacieuses  qui 
tiennent  leurs  deux  talons  énergiquement  rejoints  suivant  les  principes. 
Nous  allons  pouvoir  jouer  aux  soldats!  Oh!  grands  dieux!  les  luttes 
homériques  et  les  savantes  batailles  d’autrefois!  Quels  massacres!  quelles 
hécatombes  dans  les  deux  armées  couchées  par  terre  en  quelques  minutes 
sous  la  mitraille  de  petits  pois  achetés  tout  exprès  à l’épicerie  d’en  face! 
Pour  faire  contraste  à ces  pensers  guerriers  se  présentent  deux  poupées 
aux  yeux  bleu  pâle  et  aux  robes  blanches.  Elles  ont  été  soigneusement 
tamponnées  d’images  d’Epinal.  C’est  instructif  et  pratique.  En  dira  du 
mal  qui  voudra,  de  ces  célèbres  images,  mais  vraiment  c’est  manquer  à 
toutes  les  lois  de  la  reconnaissance  que  de  les  dénigrer.  Que  de  joyeux 
moments  n’avons-nous  pas  tous  passés  en  leur  compagnie  ! 

Certain  professeur  de  littérature,  homme  fort  ingénieux,  qui  avait 
inventé  les  trottoirs  roulants  bien  avant  l’Exposition  de  1900,  et  qui 
enseignait  le  grec  au  moyen  de  cadrans  à sonneries-  électriques,  n’avait 
rien  trouvé  de  mieux  pour  inculquer  les  principes  de  la  narration  à ses 
élèves  que  les  images  d’Epinal.  « La  narration,  leur  disait-il,  est  une 
suite  de  tableaux.  » Et  il  développait  ce  thème  avec  images  d’Epinal  à 
l’appui,  ce  qui  ne  laissait  pas  que  de  produire  des  fruits  sensibles  à 
l’examen  du  baccalauréat.  La  méthode,  n’étant  pas  brevetée,  est  encore 
à la  disposition  de  tout  le  monde. 

Et  les  merveilles  sortaient  toujours!  Des  éventails  japonais,  des 
albums,  tout  un  stock  d’images  pieuses  dont  plusieurs  me  révèlent  les 
noms  de  petites  bienfaitrices. 

Telle  a fait  généreusement  le  sacrifice  de  son  miroir  maroquiné  en 
faveur  d’une  petite  Malgache  qui,  pas  plus  quelle  évidemment,  ne  songera 
à s’y  mirer  par  coquetterie. 

Le  Journal  de  la  Poupée  modèle  va  nous  offrir  des  exercices  de 
découpures  très  intéressants;  les  gravures  du  Noël  vont  tapisser  mes 
murailles  nues.  Les  statuettes  de  Notre-Dame  seront  les  récompenses  des 
grands  jours,  les  lanternes  vénitiennes  vont  nous  permettre  des  illumi- 
nations absolument  inédites  pour  la  contrée.  J’ai  maintenant  plus  de 
porte-monnaie  que  de  pièces  de  cent  sous,  mais  si  je  ne  trouve  pas  de 


192 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


quoi  les  remplir,  je  saurai  où  les  placer,  et  telle  ou  telle  de  mes  princesses 
à lamba  rose  sera  enchantée  d’y  loger  ses  cinquante  centimes  d’économies 
trimestrielles. 

Que  d’heureux  nous  allons  faire  avec  cette  caisse!  Et  faire  des 
heureux,  c’est  faire  ici  doublement  l’œuvre  du  bon  Dieu,  car  d’abord 
l’aumône  du  bonheur  est  une  aumône  assez  rare  en  ce  bas  monde; 
ensuite  et  surtout,  j’espère  par  elle  attirer  peu  à peu:,  une  foule  de  petites 
âmes,  encore  récalcitrantes,  dans  l’école  catholique  de  Talata. 

Ce  pauvre  Talata,  qui  ne  compte,  guère  que  3 à 400  habitants,  n’est-il 
pas  affligé  de  quatre  écoles  : officielle,  anglaise,  norvégienne  et  catho- 
lique! C’est  au  moins  deux  de  trop.  Jusqu’ici  les  Anglais  tenaient  le  haut 
du  pavé.  Il  n’en  est  déjà  plus  ainsi.  Ma  petite  classe  inférieure  est  passée 
de  i5  à 60  enfants,  ce  qui,  avec  le  pensionnat,  nous  porte  à près  de 
100  élèves. 

Mes  petits  voisins  hérétiques  grillent  de  venir  contempler  toutes  nos 
merveilles.  Les  parents  les  retiennent  encore.  Aidez-nous  si  bien  et  surtout 
priez  tant  pour  eux,  qu’ils  finissent  par  emporter  d’assaut  la  permission 
qu’on  leur  refuse.  Ce  jour-là  vos  jouets  et  plus  encore  les  sacrifices  que 
vous  avez  faits  en  nous  les  envoyant,  auront  porté  leurs  fruits. 

3i  mars. 

Les  derniers  jours  de  mars  ont  été  employés  à pousser  une  recon- 
naissance dans  l’est.  Le  point  terminus  de  ces  chevauchées  devait  être 
Fenoarivo.  L’aborder  n’est  pas  facile.  Parmi  les  obstacles  à franchir  dans 
nos  excursions,  les  uns  sont  extrêmement  désagréables  mais  surmon- 
tables, les  autres  sont  plutôt  réjouissants  et  pittoresques,  d’autres  sont 
hygiéniques,  mais  il  en  est  enfin  qui  vous  rendent  d’un  perplexe  à faire 
reculer  les  plus  audacieux. 

Parmi  les  désagréables,  comptons  d’abord  les  embourbements  et  les 
enlisements  dans  les  rizières.  Pas  de  passage,  sinon  sur  une  étroite 
chaussée  de  terre  glaise  : le  cheval  perd  pied,  glisse  à droite  ou  à gauche 
et  s’enfonce  dans  une  boue  gluante.  C’est  désagréable,  mais  on  en  sort. 

Parmi  les  situations  pittoresques,  signalons  les  ascensions  à 5o  degrés, 
les  descentes  à pic,  les  passages  à gué  faciles,  les  passages  en  pirogue,  les 
transbordements  à dos  d’homme.  Ce  sont  ces  situations  qu’on  photo- 
graphie et  qu’on  aime  à envoyer  à ses  amis.  Rien  d’effrayant  dans  le 
tableau  : de  la  fraîcheur,  de  la  verdure,  de  l’inattendu  et  du  poétique. 

Hygiéniques,  les  bains  par  en  haut  et  par  en  bas  : deux  heures  de 
pluie  ou  un  plongeon  ; kneippage  à dose  variée,  douche  à jets  multiples 
servie  abondamment  par  les  grands  arrosoirs  du  bon  Dieu.  Il  y a à 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES.  193 

prendre  des  précautions  pour  ne  pas  se  refroidir,  mais  au  fond,  cela 
remplace  tous  les  établissements  hydrothérapiques  du  monde  civilisé. 

Enfin  certains  obstacles  sont  presque  infranchissables,  non  pas  tant 
pour  l’homme  que  pour  le  cheval,  qui  risque  d’y  laisser  une  partie  de  son 
épiderme,  comme  les  ponts  en  déconfiture,  ou  les  petits  cours  d’eau 
encaissés  entre  des  rochers.  Mettez-vous  pour  un  instant  à la  place  de  ma 
monture  et  plantez-vous  avec  elle  sur  le  bord  escarpé  d’une  jolie  rivière 
qui  susurre  doucement  deux  mètres  plus  bas  sur  un  lit  de  cailloux,  puis 
demandez-vous  comment  vous  pourrez  faire  pour  passer  sur  l’autre  rive, 
de  même  structure,  mais  située  à 3 ou  4 mètres  de  là.  Si  nous  sortions 
d’un  cirque,  mon  cheval  et  moi,  nous  aurions  quelques  chances  d’aboutir, 
mais  notre  éducation  commune  n’a  pas  été  poussée  jusqu’à  la  voltige. 
J’entends  l’objection  : « Faites  un  crochet!  passez  à droite  ou  à gauche.  » 
O Européens  à illusions!  vous  en  êtes  encore  à la  définition  de  la  ligne 
droite  qui  dit  qu’elle  est  le  plus  court  chemin  d’un  point  à un  autre, 
supposant  par  conséquent  qu’il  existe  une  foule  de  chemins  moins  courts, 
mais  praticables.  Ici  la  ligne  droite,  c’est  souvent  l 'unique  chemin  d’un 
point  à un  autre,  à condition  qu’il  y ait  un  pont. 

Chez  vous,  Européens  gâtés  par  l’abondance  des  commodités,  si  on 
coupe  la  route  nationale,  vous  prenez  la  départementale,  ou  la  vicinale. 
Nous  n’en  sommes  pas  là.  En  fait  de  route,  nous  ne  connaissons  guère 
que  le  sentier  zigzagant,  rocailleux,  glissant,  raviné. 

Comment  on  sort  de  là?  J’oserai  dire  que  je  l’ignore,  tout  en  en  étant 
sorti  plusieurs  fois.  Voici  pourtant  quelques  petites  explications  du 
mystère. 

En  certains  cas,  on  quitte  son  cheval  et  on  le  livre  à l’inspiration 
malgache  de  ses  compagnons.  Eux  et  lui  pataugent  dans  toutes  les  fon- 
drières et  réapparaissent  plus  loin  crottés  comme  des  barbets.  Pendant 
ce  temps  le  cavalier  se  déchausse,  se  .^trousse,  dégringole,  saute  de  galet 
en  galet,  opère  un  rétablissement  sur  l’autre  bord,  se  décrotte,  se  rechausse 
et  reprend  sa  route  sur  son  cheval  constellé  ou  marbré  de  terre  glaise. 

D’autres  fois,  à mi-côte,  on  aperçoit  un  renflement  de  terrain.  Les 
éperons  fonctionnent.  Trésor , après  cinq  ou  six  reculades,  cède  à la 
violence  et  se  laisse  glisser  sur  le  promontoire.  Le  point  d’appui  est 
trouvé,  et,  comme  disait  Archimède  : « Donnez-moi  un  point  d’appui  et  je 
soulèverai  le  monde.  » 

Sur  l’autre  rive,  on  a quelque  chance  de  trouver  un  côté  plus  abor- 
dable. On  livre  l’assaut.  Trésor  se  pique  au  jeu,  bondit  comme  un  cerf, 
et  d’un  coup  de  reins  se  hisse  sur  une  arête  qui  tient  bon  (comme  le  pont 
de  Jules  Verne  dans  le  Tour  du  monde ) autant  de  secondes  qu’il  faut 

CHEZ  LES  BETSILÉOS.  12 


( 


PRO  APÛSTOLIS 
TU  RNHOUT 


194 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


pour  le  passage  du  train.  Si  l’assaut  manque,  on  prend  un  bain  et,  n’ayant 
plus  rien  à perdre,  on  met  pied  « à l’eau  » pour  extirper  son  destrier  du 
bas-fond  où  il  risque  de  s’enliser. 

Nous  voilà  loin  de  Fenoarivo.  — Pas  du  tout;  car  le  chemin  de 
Fenoarivo  a le  pittoresque  avantage  d’offrir  deux  de  ces  situations 
émouvantes,  je  veux  dire  d’être  coupé  de  deux  petits  ruisseaux. 

Heureusement  les  eaux  étaient  basses.  On  passa  d’après  la  première 
méthode  : Trésor  d’un  côté,  moi  de  l'autre,  sans  gymnastique.  Je  trouvai 
les  chrétiens  rassemblés  autour  de  la  petite  chapelle.  Les  enfants 
s’avancent  à ma  rencontre,  le  bataillon  sacré  des  chefs  de  famille  se  tient 
massé  en  arrière.  Pourquoi  pas  à l’intérieur  de  la  chapelle?  Parce  que  le 
toit  y est  descendu  tout  entier  d’une  façon  peu  banale  et  occupe  toute  la 
nef.  C’est  l’arête  faîtière  qui  s’est  rompue  juste  au  milieu  et  le  toit,  divisé  en 
quatre  parties  égales,  constitue  maintenant  une  pyramide  quadrangulaire 
renversée,  quelque  chose  comme  un  entonnoir  de  pluviomètre. 

Tout  en  répondant  aussi  aimablement  que  possible  aux  saluts  de  mes 
chrétiens,  je  songe  mélancoliquement  aux  conséquences  inattendues  de 
cette  transformation.  Nous  serons  donc  encore  obligés  d’avoir  recours 
aux  crédits  supplémentaires! 

Aussitôt  se  tient  un  kabary,  et  c’est  un  chef  de  5oo  qui  ouvre  les 
écluses  oratoires.  Il  parle,  il  parle  et  s’écoute  beaucoup  plus  que  je  ne 
l’écoute  moi-même.  En  style  plus  concis,  je  pose  les  deux  problèmes  à 
résoudre  : 

i°  Voulez-vous  que  l’on  reconstruise  le  poste  et  quel  secours  appor- 
terez-vous à cette  construction? 

2°  Faut-il  le  déplacer  et  où  le  transférer? 

A la  première  question  on  répond  après  délibération  : que  les  temps 
sont  durs,  que  le  gouvernement  demande  de  l’argent,  que...  que...  enfin 
que  tout  au  plus  sur  12,000  briques  on  peut  s’engager  à en  fournir  1,000! 
C’est  toujours  l’orateur  de  la  bande  qui  me  sert  ces  roucoulades.  Le  zèle 
de  la  maison  de  Dieu  ne  le  brûle  guère.  Il  semble  ne  tenir  à l’église  que 
pour  la  parade.  En  présence  de  pareilles  dispositions,  je  crus  devoir 
interrompre  : « Tout  cela,  dis-je,  est  connu,  on  sait  que  chez  les  Betsiléos 
il  n’y  a pas  beaucoup  d’argent.  Mais  je  ne  demande  pas  un  sou.  Voici 
simplement  mes  propositions  : 

i°  Vous  vous  chargerez  du  nivellement  du  terrain. 

2°  Sur  12,000  briques  vous  en  fournirez  6,000. 

3°  Les  élèves  apporteront  le  chaume  pour  le  toit.  » 

Ce  chiffre  de  6,000  briques  souleva  les  protestations  de  notre  Détnos- 
thène.  O11  se  retire  de  l’Ag'ornpour  délibérer.  Le  maître  d’école  et  un  bon 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


ig5 

chrétien  du  nom  de  Joseph  restaient  à mes  côtés.  « Allez  vite,  leur  dis-je, 
prendre  part  au  conseil  et  sachez  que  c’est  à vous  que  revient  le  rôle  de 
diriger  la  discussion.  Dites  à ces  discoureurs  que  c’est  à prendre  ou  à 
laisser  et  que  le  traité  ne  peut  être  conclu  qu’aux  conditions  énoncées.  » 
On  comprit  et  on  revint  bien  vite  me  dire  que  c’était  réglé. 

La  bonne  entente  ainsi  établie,  on  se  leva  pour  choisir  le  nouvel 
emplacement,  simple  dérangement  de  quelques  mètres,  dans  le  but  de 
mettre  la  construction  à l’abri  du  terrible  vent  d’est. 

Et  là-dessus,  retour  à Talata.  Le  déjeuner  du  matin  était  depuis 
longtemps  en  pleine  banqueroute. 

12  avril. 

Je  viens  de  découvrir  les  œufs  à la  coque  et  j’ai  trouvé  que  ma 
découverte  était  merveilleuse.  Ce  genre  de  coction  est  pratique,  sain,  peu 
coûteux,  admirablement  proportionné  à ma  science  culinaire,  et  aura 
l’immense  avantage  de  me  soustraire  de  temps  à autre  à toutes  les 
fricassées  graisseuses  où  se  complaît  la  paresse  de  mes  marmitons. 

Vous  allez  me  trouver  délicat.  Mon  Dieu,  peut-être.  Si  je  vous  parle 
de  ces  détails,  c’est  pour  vous  montrer  comment  peu  à peu  le  mission- 
naire novice  fabrique  par  morceaux  sa  petite  expérience.  Au  commence- 
ment on  dit  : « Le  dîner,  le  souper,  détails  secondaires,  on  s’en  tirera 
toujours...  comme  dans  les  excursions  passagères  et  pittoresques  où  l’on 
faisait  sauter  la  queue  de  la  poêle  sur  les  dunes  du  pays  boulonnais.  » 
Illusion  : ce  qui  est  bien  une  fois  en  passant  devient  nuisible  en  se 
répétant. 

« Qui  veut  voyager  loin  ménage  sa  monture.  » Quant  aux  excitants, 
tous  les  docteurs,  tous  les  colons  sérieux  vous  diront  unanimement  : 
Sachez  vous  en  passer.  L’alcool  peut  être  un  excitant  passager  pour  cer- 
tains moments  exceptionnels  où  il  faut  suppléer  à la  vie  physique  momen- 
tanément épuisée  par  une  vie  factice.  Et  pourtant,  même  dans  ces  cas 
désespérés,  il  vaudra  encore  mieux  s’abstenir.  Telle  est  l’opinion  des 
hommes  compétents,  et  les  petites  observations  que  j’ai  pu  faire  autour  de 
moi  ne  font  que  m’y  confirmer. 

Poursuivons  ce  chapitre  hygiène. 

Nous  souffrons  ici  très  souvent  du  froid  et,  chose  remarquable,  nous 
y sommes  plus  sensibles  après  un  ou  deux  ans  de  séjour  qu’aux  premiers 
mois.  Preuve  nouvelle  que  tout  est  relatif  en  ce  bas  monde.  Nous  grelot- 
tons littéralement  à certains  matins  ou  certains  soirs,  et  ces  soirs  et  ces 
matins-là  ne  sont  pas  rares.  Si  le  soleil  donne  au  milieu  du  jour,  il  fait 
chaud,  quelque  jour  que  ce  soit,  d’un  bout  de  l’année  à l'autre;  mais  du 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


196 

moins  pour  mon  propre  compte  je  n’ai  jamais  éprouvé  sous  l’influence  de 
cette  chaleur  l’accablement  et  la  prostration  qui  vous  saisissent  parfois  en 
Europe.  C’est  fort,  c’est  brûlant,  mais  c’est  franc.  Qu’au  contraire  le 
soleil  se  cache,  comme  cela  lui  arrive  pendant  l’hiver,  derrière  un  rideau 
de  brume  qui  ne  s’ouvre  que  par  intervalles  pour  se  refermer  au  plus  vite, 
et  nous  voici  dans  un  bain  d’humidité  froide  et  pénétrante.  Cette  fois, 
c’est  la  franchise  qui  manque  absolument  et  ce  temps-là  ne  ressemble  en 
rien  aux  matinées  claires  ou  aux  soirées  transparentes  de  vos  mois  de 
décembre  où  il  gèle  à pierre  fendre.  Il  ne  pleut  pas,  il  ne  gèle  pas,  il  ne 
fait  pas  sombre,  il  ne  fait  pas  clair  : du  gris,  du  terne,  de  la  brune,  du 
vent  qui  n’est  ni  ouragan,  ni  zéphir,  et  qui  passe  par  saccades  en  poussant 
devant  lui  des  nuées  sans  contours  précis,  sans  commencement  et  sans 
fin,  telle  est  la  mauvaise  saison  au  pays  Betsiléo. 

Aussi  comprendrez-vous  pourquoi  il  n’a  jamais  été  question  de  revê- 
tir la  soutane  blanche  comme  aux  Indes.  Le  camail,  le  manteau  pendant 
le  jour,  les  couvertures  de  laine  pendant  la  nuit,  sont  en  honneur  tout 
comme  en  France. 

14  avril. 

J’aurais  bien  voulu  inviter  un  des  anciens  missionnaires  à donner 
la  retraite  de  mes  premiers  communiants.  Quatre-vingt-un,  le  gâteau  en 
valait  la  peine.  Malheureusement,  mes  voisins  sont  trop  surchargés  pour 
que  je  puisse  décemment  avoir  recours  à eux.  Je  m’en  tire  grâce  à une 
association  de  bonnes  volontés.  Mes  maîtres  d’école  se  partagent  avec 
moi  la  besogne  et  le  bon  Dieu  supplée  aux  déficits  involontaires. 

Le  règlement  d’une  retraite  malgache  ressemble  à s’y  méprendre  à 
tous  les  règlements  de  retraites  populaires.  / 

Et  l’organisation  matérielle?  Oh!  là,  chacun  a un  peu  sa  ma  dère  de 
faire.  Si  nous  étions  riches,  nous  pourrions  attirer  le  monde  er  r arnis- 
sant  vivre  et  couvert;  mais  ne  perdrait-on  pas  en  pureté  d’intention  ce 
que  l’on  gagnerait  en  affluence?  Plusieurs  missionnaires  ont  une  batterie 
de  cuisine  avec  assiettes  en  fer  battu  et  marmite  en  fonte.  C’est  l’idéal  que 
je  voudrais  atteindre  et  que  j’atteindrai  si  quelque  bon  chrétien  de  France 
ou  d’ailleurs  veut  bien  m’y  aider.  Faute  de  mieux,  nous  nous  contentons 
jusqu’ici  d’ustensiles  en  terre  malgré  l’inconvénient  qu’ils  ont  d'être  extrê- 
mement fragiles  et  peu  favorables  à la  propreté. 

Donc,  quand  une  retraite  s’annonce,  la  première  opération  consiste  à 
mobiliser  dix  grandes  marmites  en  terre,  une  centaine  de  calebasses  et  une 
autre  centaine  de  cuillères  en  bois.  Ce  point  prévu,  chacun  de  ces  mes- 
sieurs ou  dames  est  prié  d’apporter  son  riz  et  sa  couchette,  et  chacun  nous 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


197 


arrive  avec  un  rouleau  sur  la  tête  et  un  paquet  sous  le  bras.  Le  paquet, 
c’est  un  petit  sac  de  toile  qui  contient  les  mesures  de  riz  blanc  nécessaires 
pour  les  sept  ou  huit  repas,  le  rouleau  c’est  la  natte  qui,  le  soir  venu, 
étendue  sur  la  terre,  tiendra  lieu  de  sommier  élastique,  de  matelas,  de 
traversin,  d’oreiller,  de  draps,  de  couverture  et  d’édredon.  Toute  l’ingé- 
niosité de  nos  fabricants  d’Europe  n’a  pas  encore  trouvé  moyen  de  loger 
tant  de  commodités  en  un  si  petit  volume. 

Il  est  fort  édifiant  de  voir  les  retraitants  rester  dans  l’église  après  le 
sermon  et  continuer  tranquillement  à réciter  leur  Rosaire.  Pour  les  occu- 
per agréablement.  je  laisse  exposées  les  images  déjà  expliquées.  Ils  regar- 
dent et  ils  admirent  : cela  fait  passer  le  temps. 

Vous  dirai-je  qu’aux  instructions  ils  écoutent  de  leurs  deux  oreilles? 
C’est- possible!  c’est  probable!  mais  sur  ce  point-là,  personne  n’est  en  droit 
de  rien  affirmer.  Un  de  nos  vieux  chrétiens,  très  expérimenté,  disait 
un  jour  à un  missionnaire  : « Mon  Père,  ne  vous  y trompez  pas,  nous 
autres  Malgaches,  quand  on  nous  parle,  nous  avons  l’air  d’écouter  et  la 
plupart  du  temps  nous  n’entendons  même  pas  ce  que  l’on  dit.  » A voir 
leur  attitude,  leurs  yeux  arrondis,  leur  tête  dressée  dans  la  direction  de 
l’orateur,  leur  bouche  ouverte,  on  dirait  qu’ils  boivent  les  paroles.  Voilà 
qui  égare  les  nouveaux  missionnaires;  ils  prêchent  avec  d’autant  plus 
d’entrain  qu’ils  se  croient  écoutés  et  compris.  Illusion.  Les  auditeurs  n’ont 
pas  saisi  un  traître  mot,  mais  ils  ont  le  don  (qui  manque  si  souvent  aux 
acteurs  muets  sur  la  scène)  d’avoir  l’air  de  s’intéresser  étrangement  à ce 
que  l’on  dit. 

8 mai. 

Ce  semestre  qui  finit  s’est  épanoui,  comme  il  convient  en  terrain  sco- 
laire, dans  une  magnifique  floraison  d’examens.  Le  lundi  de  Pâques  étaient 
convoqués  tous  les  savants  de  la  banlieue,  c’est-à-dire  tous  ceux  qui  pou- 
vaient prétendre  à la  première  mention  honorable  « sait  lire  ».  Les  deux 
autres  « écrire  et  compter  »,  viendront  ensuite.  Il  s’en  présenta  270  envi- 
ron; quatre  ou  cinq  seulement  furent  éliminés;  265  (chiffre  exact)  furent 
donc  déclarés  digne  de  récompense. 

Oh!  que  d’heureux  vous  avez  faits  ce  soir-là  vous  tous  qui  m’avez 
envoyé  billes,  images,  chapelets,  jouets  et  même  poupées!  Les  gros  lots 
des  lecteurs  insignes  furent,  il  est  vrai,  des  lambas  et  des  vêtements  (et 
pourquoi  ne  pas  l’avouer  en  passant?  une  petite  provision  de  coupons 
d’indiennes  ou  étoffes  légères  pour  habits  ou  robes  seraient  un  trésor  en 
ces  circonstances);  mais  la  majorité  des  lauréats  vint  puiser  à belles  mains 
noires,  suivant  son  attrait,  qui  une  gravure,  qui  un  chapelet,  qui  une 


CHEZ  LES  BETSILEOS. 


198 

trompette,  qui  une  médaille,  qui  un  crayon,  qui  un  dé,  un  petit  néces- 
saire à coudre,  etc.  — On  en  parlera  longtemps  sous  le  chaume,  et  je 
crois  bien  que  dans  tous  les  hameaux  des  environs,  dans  toutes  les  cases, 
autour  de  la  marmite  où  mijotait  le  riz,  on  s'est  longuement  entretenu  des 
émotions,  des  victoires  et  des  surprises  de  cette  grande  journée.  Quand  on 
pense  qu’il  y avait  même  une  poupée  presque  vivante,  habillée  de  bleu, 
avec  des  yeux  qui  avaient  tout  à fait  l’air  de  voir  ! Elle  fut  tirée  au  sort 
et  sa  destinée  qui  l’avait  fait  naître  en  Belgique  et  de  là  descendre  à 
Madagascar,  l’entraîne  encore  plus  au  sud,  au  poste  le  plus  méridional  de 
mon  district. 

17  mai. 

On  félicitait  un  jour  un  prédicateur  de  ses  sermons.  Lui,  dans  sa 
modeste  et  naïve  simplicité,  de  répondre  aux  éloges  : « Mes  sermons  sont 
bien,  c’est  vrai,  mais  on  ne  sait  pas  ce  qu’ils  me  coûtent.  » En  dirai-je 
autant  de  mon  journal?  Vous  me  dites  qu’il  vous  intéresse  : tant  mieux! 
Surtout  qu’il  vous  intéresse  à mes  petits  Malgaches,  ce  sera  beaucoup 
mieux  et  cela  m’encouragera  à continuer.  Accordez-moi  pourtant  de  diva- 
guer de  temps  en  temps  et  tâchez  de  vous  figurer  au  milieu  de  quel  laby- 
rinthe d’occupations  disparates  je  dois  suivre  le  fil  de  mes  idées  sans  cesse 
rompues. 

Vous  connaissez  les  « Serpents  de  Pharaon  » : on  allume  un  bout,  et 
cela  sort  indéfiniment.  Ainsi  en  esî-il  de  mes  inspirations;  mais  que  de 
fois,  lorsque  je  veux  l’allumer,  je  découvre  qu’il  ne  me  reste  plus  d’allu- 
mettes! Que  de  fois  aussi  on  vient  souffler  dessus!  Ne  vous  figurez  pas  par 
exemple  que  j’ai  pu  écrire  ce  préambule  sans  avoir  été  interrompu... 
Erreur  profonde. 

Voici  un  jeune  et  intéressant  ménage  que  je  ne  connais  ni  d’Eve  ni 
d’Adam  et  qui  vient  me  visiter  avec  l'intention  très  évidente  de  me  causer 
le  plus  sensible  plaisir.  Le  mari  est  maître  à l’école  officielle  de  Maha- 
zony;  la  femme  a été  élevée  chez  les  protestants.  Soyons  aimable!  Elle 
désire  le  baptême  : ce  n’est  pas  le  cas  de  se  montrer  bourru. 

Ah!  vous  qui  demandez  où  est  la  croix  du  missionnaire,  dites-vous 
quelle  est  pour  lui  bien  plus  souvent  dans  les  petites  occasions  de  patience 
ou  de  privation  que  dans  les  actes  d’héroïsme.  On  tombe  à l’eau  deux  ou 
trois  fois  par  an.  Plusieurs  se  permettent  des  chutes  de  cheval  jusqu’à  six 
fois;  mettons  deux  ou  trois  bons  accès  de  fièvre  ; dix  ou  douze  gros  ennuis 
dans  les  six  mois;  mais  ce  qui  revient  pour  tous  à cent,  deux  cents 
reprises  dans  l’espace  de  vingt-quatre  heures  et  depuis  le  ier  janvier  jus- 
qu’au 3i  décembre,  ce  sont  ces  piqûres  mordantes  d’irritation  trop  justi- 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


199 


fiée  au  contact  de  ces  pauvres  natures  à peine  dégrossies...  Si  nous 
vouions  que  nos  gens  marchent,  il  faut  les  porter  un  pas  sur  deux  ; si 
nous  voulons  qu’ils  travaillent,  il  faut  fournir  les  trois  quarts  de  l’énergie 
nécessaire. 

Ceci  soit  dit  pour  expliquer  la  confection  à bâtons  rompus  de  nos 
correspondances.  De  là  à traiter  le  chapitre  annoncé  « des  contradictions 
apparentes  dans  les  lettres  des  missionnaires  »,  il  y a moins  loin  qu’on  ne 
pourrait  le  croire. 

La  première  explication  en  effet  de  certaines  contradictions  légères 
réside  dans  cette  impossibilité  où  nous  nous  trouvons  de  méditer  à loisir 
nos  élucubrations  épistolaires.  Nous  écrivons  en  plein  feu  de  l’action  ou 
sous  la  bise  de  la  défaite;  de  là  dans  le  style,  dans  les  pensées,  des  diffé- 
rences inévitables  de  température  ; on  est  froid  ou  on  est  chaud,  et  la 
plume  s’en  ressent. 

Mais  ce  n’est  pas  de  ces  différences  que  je  songe  surtout  à vous 
parler.  Le  lecteur  sait  facilement  faire  la  part,  dans  un  récit,  de 
l’impression  subie  par  l’auteur.  ïl  s’en  plaint  d’autant  moins  que  généra- 
lement il  la  partage.  Nos  triomphes  apostoliques  sont  aussi  ses  triom- 
phes, puisqu’il  y a contribué  par  ses  aumônes;  nos  tristesses  sont  ses 
tristesses,  car,  enfant  dévoué  de  l’Eglise,  il  ne  peut  que  ressentir  vivement 
ses  échecs. 

Ce  qu’il  s’explique  moins  et  ce  qui  peut-être  en  quelques-uns  suscite 
une  inconsciente  pensée  de  méfiance,  ce  sont,  dans  l’énumération  des  pro- 
grès obtenus,  des  chiffres  peu  concordants  ; dans  l’exposé  des  besoins,  des 
appréciations  pécuniaires  en  désaccord  avec  les  appréciations  d’autres 
missionnaires  ; dans  les  descriptions  du  pays,  des  tableaux  formant  con- 
traste avec  des  tableaux  venant  d’autre  main;  des  dires  contradictoires 
sur  le  climat,  sur  les  habitants,  sur  les  dispositions  du  peuple  vis-à-vis  de 
la  foi;  des  recensements  scolaires  présentant  des  hausses  et  des  baisses  for- 
midables d’une  année  à l’autre;  des  devis  de  constructions  variant  pour 
une  même  œuvre  de  plusieurs  centaines  de  francs,  etc. 

Là-dessus,  il  m’a  semblé  utile  de  vous  donner  quelques  expli- 
cations, et  sans  rédiger  un  traité  en  règle,  de  procéder  par  ordre  d’idées 
difïérentes. 


i°  Le  pays,  sa  fertilité,  son  climat,  sa  population. 

Tout  le  monde  le  répète  : Madagascar  est  la  terre  des  contradictions, 
et  les  philosophes  allemands  y découvriraient  réalisée,  l’identité  du  oui  et 
du  non,  du  moi  et  du  non-moi. 


200 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Noirs,  les  habitants?  — Oui  et  non.  Il  y a toutes  les  teintes,  et  le 
Hova  approche  quelquefois  du  blanc  ou  du  jaune. 

Sauvages?  — Oui  et  non.  Ils  s’assimilent  très  vite  certains  dehors  de 
la  civilisation,  mais  continuent  en  trop  grand  nombre  à se  livrer  aux 
superstitions  et  aux  horreurs  inséparables  de  ces  superstitions. 

Disposés  à se  faire  chrétiens?  — Oui  et  non.  Oui,  s’il  y a quelqu’un 
pour  s’occuper  d’eux  sérieusement.  Non,  si  l’on  ne  peut  les  instruire  et 
les  mener.  Oui,  pour  certains  districts.  Non,  pour  d’autres.  Oui,  dans 
certains  pays  non  évangélisés  et  qui  nous  appellent.  Non.  Dans  d’autres 
J déjà  blasés  par  l’influence  athée  ou  protestante  et  où  les  conversions  ne 
se  produisent  qu’individuellement. 

Rappelez-vous  d’ailleurs  d’une  façon  générale  que  Madagascar  est 
pins  étendu  en  superficie  que  la  France  et  la  Belgique  ensemble,  que  la 
partie  déjà  évangélisée,  la  plus  peuplée  sans  doute,  est  relativement  res- 
treinte, que  même  dans  cette  étroite  portion  du  champ  moissonné  les  mau- 
vaises herbes  du  paganisme  occupent  la  plus  grande  place.  A distance  les 
illusions  peuvent  être  énormes. 

De  la  lecture  de  certains  comptes-rendus,  quelques-uns  n’ont-ils  pas 
conclu  que  le  paganisme  n’existait  plus  dans  la  grande  lie  ? Or,  la  réalité, 
c’est  que  le  dixième  environ  de  la  population,  — 3 ou  400.000  sur 
3.000.000,  — est  chrétien,  catholique  ou  protestant. 

Madagascar  comprend  : des  latitudes  et  des  altitudes  différentes  ; 
des  peuples  absolument  opposés  de  caractères;  des  territoires  entière- 
ment différents  de  climat,  de  fertilité,  de  cultures,  de  productions; 
Et  dans  un  même  peuple,  dans  une  même  contrée,  à quelques  lieues 
de  distance,  des  variétés  de  mœurs,  d’usages,  de  travaux,  de  température 
absolument  surprenantes. 

Ainsi,  Madagascar  est  dans  la  région  des  tropiques,  et  pourtant  nous 
avons  souvent  bien  froid  sur  les  hauts  plateaux.  En  bas,  sur  la  côte,  pal- 
miers et  cocotiers,  toute  la  végétation  de  la  zone  torride  s’en  donne  à 
cœur-joie  de  s’épanouir  et  de  fructifier;  plus  haut,  ils  végètent  ou 
n’existent  pas. 

Le  Hova  est  marchand  avant  tout,  industrieux,  actif  et  entre- 
prenant; le  Betsiléo  n’entend  rien  au  commerce;  il  est  docile,  souple 
et  simple,  mais  manque  totalement  d’initiative.  Autres  les  Tanales, 
leurs  voisins  de  l’Est,  autres  les  Bares  du  Sud,  autres  les  musulmans  de 
la  côte  ouest. 

Que  n’a-t-on  pas  dit  sur  le  café?  Le  café  ne  produit  rien  à Mada- 
gascar; pas  d’avenir,  disent  les  uns.  — Le  café  réussit  merveilleusement  : 
richesse  assurée  à brève  échéance,  proclament  les  autres.  — En  France» 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


201 


les  deux  contradictoires  se  rencontrent  au  point  d’intersection  du  lecteur 
et  celui-ci  oublie  qu’il  a affaire,  non  à une  ligne  unique,  mais  à deux 
lignes  qui  s’écartent  indéfiniment  à la  base.  — Le  café  réussit-il?  — Oui, 
ici;  non,  là-bas.  Oui,  en  telle  terre,  à telle  exposition,  dans  telle  condition 
de  température  et  d’humidité,  etc.;  non,  s’il  est  mal  exposé  et  dans  un 
terrain  médiocre. 

A Tandrokazo,  la  vigne  fait  merveille;  elle  est  nulle  à cent  mètres 
de  là. 

A Talata,  du  haut  de  mon  observatoire,  je  vois  passer  quantité 
d’orages  venant  de  l’ouest  et  qui  s’en  vont  s’égarer  dans  le  nord  ou  dans  le 
sud;  et  Fianarantsoa  pourra  écrire  : orages,  foudre,  grêle;  tandis  que 
Talata  chantera  : ciel  bleu,  lumière,  soleil,  calme  et  béatitude. 

Je  pourrais  multiplier  à l’infini  ces  exemples.  Or,  le  missionnaire 
écrit  d’où  il  est,  avec  le  temps  qu’il  a,  et  n’a  pas  à sa  disposition  la  poste  et 
le  télégraphe  pour  lui  dire  le  temps  qu’il  fait  ailleurs. 

En  voilà  assez,  je  pense.  Que  nos  lecteurs  acceptent  donc  la  plupart 
de  nos  récits  pour  ce  qu’ils  sont,  des  récits  personnels  et  locaux  dont 
sans  doute  on  peut  tirer  quelques  Conclusions  générales,  quelques  aperçus 
sur  la  situation  d'ensemble  de  la  mission,  mais  dont  on  appliquerait  à 
tort  tous  les  détails  à tous  et  à chacun. 

2°  Pour  les  œuvres,  de  même  qu’il  y a des  différenciations  étranges 
d’un  lieu  à l’autre,  de  même  il  se  présente  des  antinomies  bizarres  d’une 
année  à une  autre,  quelquefois  d’un  jour  à l’autre. 

D’abord  un  petit  chapitre  d’histoire  : Après  la  deuxième  guerre  et  la 
conquête  de  File,  nos  Malgaches  avaient  fait  leur  petit  raisonnement  : 
« Les  Français  sont  catholiques;  si  nous  voulons  les  contenter,  devenons 
catholiques.  » Et  quantité  de  protestants,  de  païens,  de  réclamer  instruc- 
tion, médailles,  chapelets;  de  s’entasser  dans  les  églises  devenues  trop 
étroites;  les  uns  d’ailleurs  de  bonne  foi  parce  qu’ils  se  sentaient  délivrés 
de  l’influence  protestante;  la  plupart  par  pure  politique.  On  se  chargea 
bientôt  de  les  détromper.  Le  gouvernement  s’afficha  neutre,  l’illusion 
s’évanouit  et  quantité  de  pseudo-catéchumènes  retournèrent  à leurs  tem- 
ples ou  à leurs  idoles.  On  conserve  cependant  de  cette  époque  d’excel- 
lentes recrues. 

Qui  transporterait  en  ces  temps-ci  les  narrations  des  conquêtes  de  ce 
temps-là,  tomberait  dans  un  anachronisme  monumental.  Qui  rapproche- 
rait la  statistique  de  ces  années-là  avec  les  nôtres,  croirait  à une  reculade 
alors  qu’au  fond  la  Mission  n’a  jamais  cessé  de  progresser. 

Entre  le  total  des  écoles  à telle  date  et  le  total  des  mêmes  écoles  à 


202 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


telle  autre  date,  on  constate  un  écart  négatif  très  sérieux.  S’est-on  livré  à 
une  fantaisie  de  recensement  dans  un  cas  ou  dans  l’autre?  Point  du  tout. 
Il  est  simplement  venu  un  beau  matin  à l’adresse  de  ces  Messieurs  du  gou- 
vernement, un  petit  billet  les  invitant  à racoler  tous  les  enfants  et  à leur 
imposer  l’assistance  à la  classe.  Les  hameaux  se  vident  comme  par  enchan- 
tement ; un  seul  enfant  garde  les  bœufs  là  où  la  veille  il  y en  avait  dix;  les 
écoles  se  remplissent.  Un  peu  plus  tard,  deuxième  billet  ou  simplement 
silence  pendant  plusieurs  mois  : le  zèle  forcé  se  refroidit,  les  écoles  se 
vident.  Tout  dernièrement  nous  recevions  une  nouvelle  décision.  Tous  les 
grands  élèves  doivent  travailler  ; défense  leur  est  intimée  d’étudier  à partir 
de  i3  ou  14  ans.  Et  la  conséquence  immédiate,  c’est  qu’Ici  7 ou  8,  là-bas 
10  et  20  enfants  cessent  tout  à coup  de  fréquenter  l’école.  Multipliez  cette 
soustraction  subite  par  100,  5oo  ou  1.000  postes,  et  le  malheureux  écart 
se  trouvera  plus  que  justifié. 

Autre  fait  significatif  : Madagascar  est  devenue  terre  de  chercheurs 
d’or.  Que  l’un  de  ces  Messieurs  vienne  s’installer  aux  environs  d’un  poste, 
rafle  générale  de  tous  les  travailleurs  grands  et  petits.  On  transporte  ses 
pénates  en  masse  auprès  de  la  mine,  et  trop  souvent  adieu  la  fréquenta- 
tion de  l’église  désormais  trop  éloignée. 

Ajoutez  l’instabilité  des  domiciles  et  la  facilité  prodigieuse  qu’a  le 
Malgache  de  se  déplacer.  De  là  des  hausses  subites,  qui  provoquent  des 
baisses  en  d’autres  endroits. 

Des  statistiques  scolaires  passons  aux  appréciations  différentes  sur  le 
prix  de  revient  des  matériaux,  et  ici  encore  nous  nous  retrouvons  en  face 
d’anomalies  singulières.  Exemple  vécu.  Des  bois  qui  reviennent  à six  ou 
huit  sous  aux  environs  de  la  forêt,  ont  été  jusqu’à  me  coûter  plus  d’un 
franc.  Actuellement  je  les  paie  encore  o fr.  60,  non  compris  le  transport 
jusqu’à  Talata.  Sur  ce  point,  je  suis  l’un  des  plus  mal  partagés.  Dans  les 
pays  où  les  briques  cuites  sont  en  fréquent  usage,  où  les  fours  sont  ins- 
tallés et  les  cuiseurs  expérimentés,  le  mille  sera  coté  10,  12,  au  plus 
i5  francs.  On  me  demande  Ici  25  francs,  Je  n’ai  pu  réduire  la  dépense 
qu’en  prenant  à mon  compte  la  fabrication.  Ici,  on  a 3. 000  briques 
crues  pour  5 francs;  là,  2.000  seulement  pour  le  même  prix;  ici  le  salaire 
des  hommes  est  de  dix  sous  ; là,  de  six  ; ailleurs,  de  huit.  Ici,  zèle  extraor- 
dinaire et  appoint  considérable  apporté  par  les  chrétiens;  là,  indifférence 
à peu  près  complète;  ici,  5o.ooo  briques  offertes  gratis  pro  Deo,  là  un 
maître  d’école  se  fait  payer  jusqu’à  la  dernière  obole  le  peu  de  travail 
qu’on  lui  a demandé. 

Mais  j’en  ai  déjà  trop  dit  et  peut-être  plusieurs  trouveront-ils  que  je 
me  suis  amusé  un  peu  longtemps  à enfoncer  des  portes  ouvertes. 


DIFFICULTES  ET  JOIES. 


203 


5 juin. 

je  vous  ai  déjà  décrit,  trop  souvent  peut-être,  les  beautés  et  les  mer- 
veilles de  nos  soirées  tropicales.  Des  couchers  de  soleil,  je  vous  en  ai  déjà 
servi  plusieurs,  mais  les  matins  clairs,  les  'levers  de  soleil,  les  aurores, 
vous  en  ai-je  déjà  parlé?  Ne  les  ai-je  plutôt  traitées  de  maussades, 
de  froides,  de  brumeuses  et  d’embrouillardées?  Les  observations  de 
mes  dernières  sorties  ne  sont  point  faites  pour  changer  la  résultante  de 
mes  impressions  : les  soirées  sont  ici  généralement  plus  belles  que 
les  matinées,  les  crépuscules  plus  vivants,  plus  suavement  lumineux  que 
les  aurores. 

Dernièrement,  un  samedi  vers  les  cinq  heures  du  soir,  je  m’embar- 
quais sur  Trésor  pour  Maneva  où  devait  se  tenir  la  réunion  générale  du 
lendemain.  A cette  époque  de  l’année  et  à cette  heure-là,  le  soleil  com- 
mence déjà  à s’incliner  profondément  vers  la  grande  montagne  qui 
échancre  l’occident.  Je  descendais  pacifiquement  l’avenue  qui  mène  de 
l’église  au  village.  Le  bruit  des  truelles  actives  de  mes  maçons  égalisant  les 
assises  de  briques,  se  taisait  peu  à peu  dans  l’éloignement.  Les  Talatains 
sur  le  pas  des  portes  devisaient  joyeusement,  les  enfants  formant  groupe, 
accroupis,  debout,  jouaient  aux  billes  avec  entrain  et  de  temps  en  temps 
du  sein  des  bandes  remuantes,  s’échappaient  des  rires  et  des  éclats 
de  voix.  Çà  et  là  des  caravanes  attardées  s’arrêtaient  pour  prendre  gîte  et 
déposaient  leurs  fardeaux  sur  le  seuil  hospitalier,  dans  le  pêle-mêle  accou- 
tumé en  ce  pays.  Quelques  femmes  se  dirigeaient  vers  les  fontaines  pour 
prendre  l’eau  nécessaire  au  repas  du  soir.  Portant  gracieusement  leurs 
cruches  sur  la  tête,  elles  semblaient  glisser  doucement  le  long  des  pentes 
verdoyantes  et  laissaient  onduler  au  gré  de  la  brise  les  plis  sinueux  de 
leur  longue  robe  flottante.  La  chaleur  du  jour  était  tombée  : chacun 
se  sentait  revivre.  Je  passais  rapidement,  répondant  aux  saints  de 
tous.  Bientôt  nous  étions  dans  la  campagne,  prenant  franchement  la 
direction  de  l’Est. 

Derrière  nous,  les  clartés  éblouissantes  du  soleil  s’adoucissaient  de 
plus  en  plus  dans  les  légèretés  bleuâtres  de  buées  imprécises  et  de  vapeurs 
transparentes.  Les  montagnes,  les  rochers  placés  dans  un  faux  jour,  se 
découpaient  vivement  en  silhouettes  noires.  Les  arêtes  gagnaient  en 
netteté  de  profil  ce  que  les  bases  et  les  flancs  perdaiént  en  reliefs  et  en 
détails.  Plus  le  jour  baissait,  plus  les  versants  s’obscurcissaient,  plus  aussi 
s’accentuait  l’intensité  des  dentelures  du  sommet  mises  en  opposition  vio- 
lente sur  un  fond  clair. 


204 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Devant  nous,  à l’orient,  se  produisait  un  (phénomène  assez  curieux. 
Tandis  qu’au-dessus  de  nos  têtes  les  clartés  du  couchant  s’amortissaient  et 
se  diffusaient  au  point  de  s’éteindre  dans  le  bleu  vague  du  firmament, 
elles  se  précisaient  et  semblaient  se  refléter  tout  entières  sur  l’orient  de 
l’horizon  et  donnaient  à s’y  méprendre  l’illusion  d’une  seconde  aurore.  Et 
quelle  richesse  de  couleurs!  Là-bas  une  blancheur  encore  éclatante  illu- 
minée de  rayons  d’or  et  allant  s’adoucissant  progressivement  en  teintes  de 
topaze  et  d’émeraude,  ici  toutes  les  variétés  de  violet,  toutes  les  gammes 
des  nuances  mauves  ou  roses. 

Au  sud,  une  longue  bande  de  nuées  couleur  d’encre  forme  un  archipel 
mouvant  à l’aspect  sans  cesse  renouvelé.  D’autres  nues  plus  sombres 
encore  rappellent  le  teint  gris  et  inégal  d’un  dessin  au  crayon  mal  estompé. 
Autour  de  nous  la  terre  quitte  ses  teintes  chaudes  du  jour  pour  revêtir  les 
tons  mornes  et  indécis  du  soir.  Seuls  se  détachent  encore  le  long  rouleau 
blafard  de  la  route  desséchée  et  les  blanches  saillies  des  rocs  dépouillés  de 
verdure.  Tout  est  calme.  Les  bruits  sont  assourdis  et  pourtant  le  paysage 
est  vivant.  Ici,  c’est  un  troupeau  de  bœufs  qui  en  file  indienne  remonte 
paisiblement  de  la  rizière  où  il  a pâturé  pendant  la  journée,  à la  fosse 
circulaire  qui  lui  sert  de  refuge  durant  la  nuit.  Tout  autour,  deux  ou  trois 
bambins  noirs  à ceinture  blanche  s’agitent  et  circulent  avec  une  véritable 
activité  de  chiens  de  berger.  Plus  loin,  du  fond  d’un  hameau  s’échappe  un 
long  panache  de  fumée  que  la  fraîcheur  du  crépuscüle  retient  abaissé  vers 
la  terre  et  qui  glisse  lentement  sur  la  plaine.  Là-bas,  c’est  une  petite 
lumière  à allure  de  feu-follet  qui  circule  derrière  un  buisson  où  se  cache 
sans  doute  quelque  cabane.  Sur  la  route,  tantôt  un  passant  qui  se  détourne 
à notre  rencontre  pour  nous  livrer  passage  sur  l’étroit  sentier,  tantôt 
quelque  gentille  alouette  au  ventre  gris  clair,  qui  s’en  vient  voleter  ou 
trottiner  devant  nous  à la  distance  de  quelques  pas,  repart  à notre 
approche  pour  aller  se  reposer  un  peu  plus  loin  et  continue  indéfiniment 
son  joyeux  manège. 

Aux  environs  de  Maneva,  sur  un  sommet  solitaire,  auprès  de  vieux 
tombeaux  carrés  et  moussus  et  d’une  grande  pierre  droite  dressée  au 
milieu  des  herbes  qui  l’assiègent,  dans  un  paysage  rendu  de  plus  en  plus 
fantastique  par  l’obscurité  croissante,  un  vieil  arbre  tourmenté  s’échappe 
d’un  tas  de  vieilles  roches  et  tord  en  tous  sens  ses  bras  noueux  presque 
dégarnis.  On  s’attend,  en  passant  là,  à voir  surgir  de  terre  la  bande  des 
djinns,  des  lutins  ou  des  farfadets  et  à assister  à la  ronde  folle  des  petits 
génies  Scandinaves  ou  des  démons  nains  des  contes  de  Bretagne. 
Quelle  jolie  place  pour  un  sabbat,  quel  splendide  décor  pour  une  évoca- 
tion de  sorcières  ! 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


205 


Quand  nous  parvenons  au  but,  en  bas  la  nuit  est  presque  venue,  en 
haut  les  étoiles  sont  presque  toutes  allumées  sur  les  grandes  avenues  du 
firmament,  les  arbres  du  jardin  à peine  distincts  apparaissent  comme  des 
taches  d’ombre  veloutée  de  profondeur  étrange  ! 

Une  heure  après,  pour  compléter  la  poésie  de  cette  soirée  si  calme  et 
si  belle,  sous  un  ciel  étincelant  de  perles  scintillantes,  dans  la  demi- 
transparence  d’une  nuit  sans  lune,  s’élèvent  du  sein  d’un  hameau  voisin 
les  voix  limpides  de  deux  flûtes  champêtres.  Leurs  modulations  à deux 
parties  rapides  et  argentines,  leurs  notes  Anales  plus  traînantes,  plus 
mélancoliques,  s’unissent  délicieusement  aux  derniers  soupirs  de  la  brise 
qui  dans  le  feuillage  frissonnant  murmure  paisiblement  les  dernières  har- 
monies de  la  An  d’un  beau  jour. 

Les  fraîcheurs  du  matin  sont  moins  agréables.  Jugez-en.  A quelques 
jours  de  là,  de  bon  matin,  je  me  rendais  à Andakana.  La  distance  est 
minime,  néanmoins  je  trouvai  moyen  en  moins  d’un  quart  d'heure  d'être 
abondamment  trempé  sur  toute  la  moitié  inférieure  de  mon  individu.  A 
cette  époque,  en  eflet,  la  pluie  vient  par  en  bas.  Les  herbes  en  pleine 
maturité  ont  atteint  des  hauteurs  respectables,  et  de  plus  elles  ont  envahi, 
ou  peu  s’en  faut,  le  sentier  resserré  où  Trésor  et  moi  nous  devons  circuler. 
La  rosée  abondante  déposée  sur  elles  par  les  épais  brouillards  du  matin 
incline  à peine  leur  robuste  tige.  Aussi,  à mesure  que  j’avance,  suis-je 
fouetté,  aspergé,  goupiilonné  de  la  belle  façon.  Il  ne  faut  pas  dix  mètres 
pour  être  ruisselant,  il  n’en  faut  pas  vingt  pour  être  imbibé  malgré  bottes 
et  guêtres.  Joignez-y,  comme  c’est  coutume  pendant  ces  mois  de  l’année, 
un  petit  vent  des  plus  réfrigérants,  des  buées  énormes  de  vapeurs  froides, 
de  brouillards  intenses  qui  vous  enveloppent  sans  cesse,  arrêtant  la  vue  et 
restreignant  les  horizons,  et  vous  avouerez  qu’un  pareil  ensemble  ne  prête 
guère  à l’inspiration.  EnAn,  les  matinées  sont  ou  trop  froides  ou  trop 
brusquement  chaudes.  Dès  que  le  soleil  donne,  il  brûle  ; dès  qu’il  se 
montre,  il  éclaire  d’une  façon  éblouissante  : bref,  il  manque  à nos  matins 
les  nuances,  les  teintes  pâles,  l’air  tiède,  toutes  ces  demi  choses  où  se 
complaisent  le  rêve  et  la  poésie. 

10  juillet. 

Les  Anglais  chercheurs  d’or  s’abattent  sur  le  pays.  On  dit  que  nous 
sommes  riches  à milliards.  A cette  perspective  de  mines,  je  vois  de  très 
grosses  et  désolantes  conséquences.  Combien  de  nos  pauvres  Betsiléos 
vont  aller  s’agenouiller  au  pied  du  veau  israôlitel  Et  puis,  conséquences 
économiques  pas  économiques  du  tout  : les  transports,  la  vie,  les  den- 
rées, les  salaires,  tout  va  augmenter.  Je  remercierai  le  bon  Dieu  si  je  puis 


20Ô 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


finir  mes  travaux  cette  année,  car  qui  sait  ce  qui  nous  attend  l’année 
prochaine? 

v 1 1 juillet. 

J’ai  connu  jadis  certain  professeur  de  philosophie,  l’amabilité  en 
personne,  le  zèle  pour  l’étude  incarné,  que  l’on  rencontrait  armé  perpé- 
tuellement d’un  livre  tout  nouveau  et  d’un  coupe-papier  très  ancien,  et 
que  ses  longues  méditations  transcendentales  avaient  disposé  légèrement 
à la  rêverie,  à l’obésité  et  à l’essoufflement.  Oh  ! rien  d’exagéré  en  ces  trois 
points!  Lorsque,  après  une  promenade,  nous  remontions  la  côte  qui  nous 
ramenait  au  logis,  il  éprouvait  de  temps  à autre  le  besoin  de  faire  une 
pause.  Une  bataille  de  toutous,  la  rencontre  d’une  laitière  sur  son  âne, 
les  zigzags  d’une  carriole  chargée,  les  ébats  de  moineaux  picorant  sur  la 
route,  les  pleurs  ou  les  jeux  d’un  bébé,  tout  lui  en  fournissait  le  prétexte. 
Mais  comme  il  ne  voulait  pas  avoir  l’air  d’obéir  simplement  aux  infirmités 
de  la  nature,  il  s’écriait  en  s’arrêtant  : « Regardez  donc  la  jolie  scène!  » 
Et  ses  sourcils  touffus  s’éclairaient  joyeusement,  sous  ses  lunettes,  du 
reflet  d’un  bon  sourire. 

Quelles  exclamations  et...  quelle  halte,  s’il  avait  vu  hier  mes  trente 
moutards  procéder  vers  les  cinq  heures  du  soir  à leurs  ablutions  désor- 
mais quotidiennes  et  règlementaires  ! Ceci  est  en  effet  un  point  nouveau 
et  à jamais  fixé  sur  l’ordre  du  jour  : A l’exemple  des  marabouts  et 
autres  disciples  du  Prophète,  nos  bambins  seront  tenus  de  s’asperger 
abondamment  de  la  tête  aux  pieds  pendant  un  demi-quart  d’heure0 
Exiger  un  lavage  sérieux  le  matin,  il  n’y  faut  pas  songer  à cette  époque 
de  l’année  : l’eau  est  rare  en  haut  de  la  colline,  et  les  brouillards  du  matin 
sont  si  pénétrants  que  tout  ce  que  l’on  peut  exiger  de  son  monde,  c’est 
qu’il  ne  s’attarde  pas  trop  dans  la  natte  où  il  s’est  enroulé  la  nuit  pour 
avoir  moins  froid.  Une  douche  à cette  heure-là  enfanterait  bronchites 
sur  bronchites. 

Pourtant,  si  l’on  ne  se  lave  pas,  on  n’est  pas  propre  ; si  l’on  n’est  pas 
propre,  on  attrape  la  gale;  si  l’on  a la  gale,  on  devient  propre  à rien.  En 
vertu  du  principe  célèbre  : Mieux  vaut  tard  que  jamais,  je  pensai  donc 
qu’il  valait  mieux  après  tout  se  laver  le  soir  que  de  ne  pas  se  laver  du 
tout,  et  le  moment  choisi  fut  le  dernier  quart  d’heure  des  travaux  de 
l’après-midi.  Nous  avons  inauguré  hier  cet  exercice.  Lambas  et  akanjos 
(tuniques)  sont  enlevés  en  un  tour  de  main,  et  voilà  toute  la  bande  en 
caleçon  qui  s’en  donne  à cœur-joie  d’aspersions  réitérées.  Les  torses 
bronzés  ruissellent  et  miroitent  au  soleil.  Les  cheveux  crépus  se  rabattent 
un  instant  sous  le  jet  liquide  pour  en  ressortir  bientôt,  grâce  aux  frictions 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


207 


énergiques,  plus  embrousaillés  qu’auparavant.  Je  circule  de  groupe  en 
groupe.  « Frottez,  frottez  dur,  il  en  restera  toujours  quelque  chose. 
Attrapez-moi  une  poignée  d’herbe  sèche  et  brossez  ferme...  » Si  j’en  vois 
un  mal  débarbouillé,  je  vais  chercher  l’étrille  de  messire  Trésor...  et  l’on 
brosse,  et  l’on  racle,  et  l’on  gratte,  et  l’on  frotte...  Tels,  dirait  le  bon 
Homère,  une  bande  de  canards  après  des  ébats  joyeux  lissant  et  peignant 
leurs  plumes. 

« Est-ce  fini?  Oui.  Eh  bien!  en  avant,  pas  gymnastique  pendant 
3oo  mètres  jusqu’à  la  maison.  Attention  à la  réaction.  Vous  devez  avoir 
chaud  et  très  chaud  en  arrivant.  Compris?  » 

Quant  au  pauvre  malheureux  qui  s’est  déjà  laissé  prendre  par  la 
gale,  et  qui  a été  l’occasion  de  cette  institution  hydrothérapique,  il  a été 
invité  à se  laver,  à se  soigner  et  à se  passer  de  dîner,  en  vertu  d’un  syllo- 
gisme inattaquable  : Qui  ne  travaille  pas  n’a  pas  besoin  de  dîner;  or  qui  a 
la  gale  ne  travaille  pas;  donc  qui  a la  gale  n’a  pas  besoin  de  dîner. 

Dites  après  cela  que  Talata  ne  donne  pas  une  éducation  complète  et 
pratique. 

Grâce  à Dieu,  l’esprit  des  enfants  est  excellent  et  l’obéissance  aussi 
parfaite  que  possible.  La  piété  surtout  gagne  étonnamment. 

Voici  un  type  des  billets  que  je  reçois  : 

Mon  Révérend  Père, 

Nous  vous  demandons  pardon  de  ce  que  nous  avons  fait  autrefois  : d’avoir 
pris  des  « ablètes  » avant  votre  permission,  nous  venons  aujourd’hui  pour 
redemander  de  prendre  des  « ablètes  » qui  sont  dans  votre  bassin,  s’il  vous  plaît. 

J’ai  eu  la  cruauté  de  refuser...  parce  que  j’ai  presque  vidé  mon  étang, 
les  ablettes  seraient  trop  faciles  à prendre,  et  il  faut  en  garder  pour  la 
graine. 

17  juillet. 

« Chante,  ô déesse,  disait  Homère,  les  hauts  faits  de  maître  Achille, 
fils  de  Pélée.  » 

Comme  il  y a quelque  trois  mille  ans  que  la  Muse  ressasse  aux  géné- 
rations scolaires  les  exploits  de  l’enfant  mortel  de  l’immortelle  Thétis,  je 
me  permets  de  lui  proposer  le  sujet  d’une  autre  épopée  intitulée  : Un 
VOYAGE  A SABOTSY. 

Ce  fut  en  effet  toute  une  épopée  que  ce  voyage.  Rien  n’y  a manqué  : 
le  comique,  le  touchant,  le  tragique  s’y  sont  coudoyés  ou  succédé  avec 


208 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


une  intensité  de  vie  et  de  couleur  pas  banale  du  tout.  En  trois  jours  et 
trois  nuits,  j’ai  expérimenté  personnellement  les  impressions  de  Robinson 
Crusoé,  celles  de  Gulliver,  du  marquis  de  Carabas,  du  Petit  Poucet  et 
des  naufragés  de  la  Méduse. 

Mais  d’abord,  pourquoi  cette  divagation  à Sabotsy.  chez  le  P.  Des- 
midt?  i°  Parce  que  j’avais  devant  moi  trois  fois  vingt-quatre  heures  de 
liberté,  chose  extraordinairement  rare  en  ce  pays.  2°  Parce  qu’il  y avait 
une  éternité  que  j’avais  presque  promis  au  P.  Desmidt  d’aller  tirer 
quelques  clichés  de  ses  merveilles  rocailleuses  ou  architecturales.  3°  Parce 
que  rien  n’instruit  comme  de  voir  les  autres  à l’œuvre  et  sur  place. 

Muni  de  tous  ces  considérants,  je  présentai  ma  « demande  d invita- 
tion » à l’excellent  Père,  une  vieille  connaissance,  qui  naturellement  signa 
la  requête,  la  parapha  et  l’approuva  sur  toute  la  ligne.  Je  me  mis  aussitôt 
en  route. 

Le  temps  était  ce  qu’il  est  presque  habituellement  le  matin  en  ce 
mois  de  juillet.  De  la  chaussée  qui  longe  la  rivière  et  que  nous  suivons 
pendant  près  d’une  heure,  impossible  de  rien  distinguer  sur  la  montagne. 
Les  sommets  et  même  les  pentes  sont  noyés  dans  la  brume.  De  larges  et 
profondes  nuées  tristes  courent  presque  à fleur  de  terre  poussées,  par  un 
vent  froid.  Elles  passent  par  bandes  plus  ou  moins  pressées  et  dans  leurs 
intervalles  de  faibles  rayons  viennent  à peine  éclairer  de  reflets  pâles  les 
longues  tiges  desséchées  de  la  brousse. 

On  en  voit  assez  cependant  pour  constater  que  cette  vallée  à l’ouest 
de  Fianarantsoa  est  fort  peuplée.  Les  hameaux  s’y  serrent  nombreux. 
Beaucoup  de  plantations  et  de  jardins.  Peu  à peu,  arbres,  maisons, 
villages  se  raréfient  et  nous  retrouvons  la  pure  campagne  Betsiléo,  avec 
sa  nudité,  ses  mamelons  gris,  ses  rizières  encore  dépouillées;  des  chemins 
raboteux  serpentant  deci  de  là  à la  recherche  de  pentes  moins  abruptes 
et  de  passages  moins  scabreux. 

Deux  heures  après,  nous  touchions  le  fond  de  la  vallée  ; les  gorges  se 
resserrent,  le  chemin  devient  encore  plus  tortillé  et  la  montée  commence 
rapide.  L’air  s’est  presque  dégagé  de  ses  vapeurs,  du  moins  dans  les 
régions  inférieures,  et  du  haut  de  l’immense  rocher  que  nous  contournons 
nous  apercevons  Natao.  La  terre  betsiléote  se  plisse  en  ondulations  capri- 
cieuses d’où  émergent  de  monstrueux  pics  aux  aspects  bizarres.  Les  préci- 
pices béants  se  creusent  au  nord  à des  hauteurs  de  plusieurs  centaines  de 
mètres,  tandis  qu’au  sud  se  dresse  la  rugueuse  muraille  d'un  roc  puissant. 
Au  loin,  nous  commençons  à entrevoir  les  tranchées  rouges  de  la 
nouvelle  route  qui  doit  conduire  aux  mines  d’or. 


9 


Chez  les  Betsiléos. 


Le  marché  d’Alakamisy. 


Talata.  Le  marché. 


DIFFICULTES  ET  JOIES. 


21  1 


Une  petite  parenthèse  sur  ces  mines  d’or  : c’est  actuellement  la 
grande  affaire  de  Madagascar.  Depuis  assez  longtemps  des  colons  fran- 
çais s’étaient  mis  à la  recherche  du  précieux  métal.  Quelques-uns  avaient 
réussi,  d’autres  s’y  étaient  brûlé  les  ailes,  mais  personne  n’avait  songé  à 
exploiter  le  sol  mécaniquement  et  sur  une  grande  échelle.  Des  ingénieurs 
anglais  s’en  vinrent  un  beau  jour  du  Transvaal,  sonder  les  richesses 
cachées  de  nos  montagnes,  et  tout  à coup  le  monde  étonné  apprit  que 
notre  chère  colonie  recélait  dans  ses  entrailles  des  trésors  féeriques. 
D’après  ces  ingénieurs  anglais  nous  regorgions  d’or,  de  diamants,  de  mille 
autres  choses  non  moins  précieuses.  Le  bruit  prend  d’autant  plus  de  con- 
sistance qu'on  les  voit  bientôt  acheter  piquets  sur  piquets  à des  prix  exor- 
bitants. On  a parlé  de  millions.  D’autre  part,  Mananjary  ébahi  voyait 
débarquer  machines  et  rails  Decauvilîe,  perceuses  à diamant,  etc.  Fiana- 
rantsoa  même  se  voyait  envahi  d’une  nuée  d’Anglais.  Réalité  ou  songe, 
les  espérances  sont  colossales  et  ne  sont  dépassées  que  par  les  promesses. 
Le  gouvernement  prend  la  chose  au  sérieux  puisqu’il  a décidé  aussitôt  la 
création  d’une  nouvelle  route  spéciale  déjà  entreprise  de  Fianarantsoa  à 
Sabotsy,  qui  plus  tard  sera  prolongée  jusqu’aux  mines.  Ordre  a été  donné 
de  faciliter  le  recrutement  des  ouvriers  et  des  mesures  sont  prises  pour 
empêcher  le  plus  petit  accaparement  de  terrain.  Aujourd’hui  on  dit  que 
les  espérances  se  confirment.  L’exploitation  serait  installée  en  grand.  L’or 
découvert  se  trouve,  non  plus  dans  les  sables,  mais  dans  les  conglomé- 
rats. L’outillage  mécanique  doit  donc  remplacer  le  simple  lavage  pratiqué 
généralement  jusqu’ici. 

Si  l’entreprise  réussit,  attendons-nous  d’ici  peu  à voir  ce  petit  coin  de 
Madagascar  se  transformer  subitement.  Qui  sait  si  de  grandes  villes  ne 
vont  point  surgir  instantanément  sur  la  terre  malgache?  hélas!  il  est  à 
craindre  que  la  prospérité  spirituelle  ne  soit  vite  en  raison  inverse  des 
progrès  matériels  ! 

Fermons  la  parenthèse.  La  route  nouvelle  dans  les  parties  achevées 
est  fort  bien,  un  peu  étroite  cependant. 

Parvenus  sur  le  bord  opposé  du  plateau,  nous  descendons  la  longue 
pente  qui  doit  nous  amener  au  village  de  Sabotsy:  On  tourne  en  descen- 
dant, on  descend  en  tournant,  et  après  trente-six  descentes  et  trente-six 
tours,  nous  nous  trouvons  dans  une  longue  et  magnifique  vallée  qui 
s’étend  des  deux  côtés  à perte  de  vue  entre  deux  chaînes  parallèles  de 
montagnes.  Sabotsy  se  cache  dans  un  coin  de  verdure. 

Le  village,  à vrai  dire,  n’est  pas  beau;  les  cases,  au  lieu  d’être  ali- 
gnées le  long  de  la  route,  sont  entassées  les  unes  sur  les  autres  et  ne  sont 

CHEZ  LES  BETSILÉOS.  13 


212 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


séparées  que  par  des  couloirs  informes.  Que  l’un  des  toits  vienne  à flamber 
et  tous  y passeront  instantanément. 

Le  P.  Desmidt  a dû  agrandir  son  église.  Il  l’a  fait  d’une  manière 
assez  originale.  Le  chœur  a été  porté  de  l’est  à l’ouest  et  au  lieu  de  lui 
laisser  les  proportions  assez  étroites  de  la  nef  il  a été  dilaté  d’une  sorte  de 
transept  qui  donne  à l’église  la  forme  d’un  T. 

L’école  est  un  peu  en  arrière.  A une  petite  distance,  il  sera  facile  de 
créer  un  jardin  pour  les  élèves.  Les  plantations  d’arbres  sont  déjà 
nombreuses. 

Mais  Sabotsy,  malgré  ses  charmes,  malgré  sa  bonne  hospitalité,  n’a 
pas  le  droit  de  me  retenir. 

La  première  halte  du  retour  se  fait  à Isorana,  à deux  heures  environ 
de  Sabotsy.  Isorana,  entouré  de  sa  plantation  déjà  considérable  d’euca- 
lyptus, se  tient  pittoresquement  au  pied  d’un  magnifique  rocher.  Gomme 
esthétique  rocailleux,  je  n’ai  encore  rien  vu  de  pareil  ; c’est  le  rocher  artis- 
tique aux  marbrures  puissantes  et  colorées. 

Deux  heures  de  zigzags  au  pied  de  la  grande  muraille  rocheuse 
nous  conduisent  à Atsangy.  Il  est  à peu  près  midi  quand  nous  y 
arrivons.  Trésor  porte  à son  cou  une  dizaine  de  hérons  décrochés  le  long 
de  la  route. 

A Atsangy  se  trouve  ce  que  le  P.  Royet  appelle  son  château.  C’est  la 
merveille  des  merveilles  en  fait  d’architecture,  c’est  clair,  gentil,  délicieux 
comme  un  nid  d’oiseau  et  ça  pose  au  pied  d’un  immense  eucalyptus  de 
dimensions  majestueuses. 

D’ Atsangy  je  m’enfonce  dans  les  gorges  qui  prolongent  la  vallée  et 
aboutissent  à Ambohimalaza.  Quelques  hérons  payèrent  de  leur  vie  leur 
témérité  et  vinrent  compléter  la  blanche  encolure  de  Trésor.  A 4 heures, 
nous  débouchions  dans  l’immense  plaine  de  Domrémy. 

Elle  a bien  changé  depuis  près  de  deux  ans.  Les  arbres  ont  poussé, 
les  allées  se  sont  développées  en  splendides  avenues  à rendre  jaloux 
Versailles.  De  tous  côtés,  des  petits  bois  émergent  au  milieu  des  vignes, 
des  rizières  et  des  plantations  de  toute  espèce.  Sommes-nous  à Mada- 
gascar? Oh!  tout  cet  enchantement  n’a  pas  surgi  sous  le  simple  coup 
de  baguette  d’une  fée,  c’est  le  fruit  de  trois  ans  de  travaux  inin- 
terrompus, du  dévouement  sans  arrêt  comme  sans  découragement, 
de  notre  excellent  F.  Lehe.  Dieu  sait  tout  ce  qu’il  a fallu  de  patience,  de 
constance  et  de  sainte  obstination  pour  arriver  à pareil  résultat.  Encore 
quelques  efforts,  et  il  est  à espérer  que  la  mission  trouvera  ici  une  source 
de  revenus. 

Je  faisais  pacifiquement  ces  réflexions  en  suivant  la  grande  route  qui 


I 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES.  2l3 


traverse  la  vallée.  Le  soir  venait,  mais  tout  était  prévu  : à 5 heures,  je 
serais  au  pied  de  la  montagne;  à 5 heures  1/2,  j’en  franchirais  le  sommet; 
à 6 heures,  je  serais  en  pays  connu  et  7 heures  évidemment  sonneraient 
mon  entrée  au  logis. 

Tout  ce  programme  ressemblait  aux  machines  perfectionnées.  Qu’un 
clou  se  détache,  voilà  la  machine  hors  de  service.  C’était  trop  précis,  trop 
mathématique,  et  à l’exemple  de  Philéas  Fogg,  j’aurais  dû  prévoir  quel- 
ques aléas,  naufrages  ou  explosions  de  chaudières. 

Les  aventures  commencèrent  au  pied  de  la  montagne  dont  nous  nous 
préparions  à « pratiquer  l’ascension  ».  Pour  suivre  le  nœud  de  l’action 
tragique  qui  va  se  dérouler  dans  les  ombres  de  la  nuit,  un  peu  de 
géographie  est  nécessaire. 

D’Ambohimalaza  à Talata  il  y a deux  chemins,  l’un  en  haut  de  la 
montagne,  l’autre  en  bas.  Si  le  deuxième  a moins  d’escarpement,  il  est  en 
revanche  extrêmement  fertile  en  casse-cous,  tourbières,  sauts  de  loup  et 
absences  de  ponts.  Je  me  résolus  à prendre  les  hauteurs.  La  chaussée 
était  étroite  mais  paraissait  à l’état  normal.  Ce  n’est  pas  la  première  que 
Trésor  a franchie  sans  sourciller. 

Mais  l’honnête  Trésor  eut  soudain  une  distraction  lamentable,  et  on 
ne  sait  pourquoi,  posa  son  pied  sur  un  trou.  L’effet  fut  désastreux  pour 
l’équilibre  qui  se  rompit  subitement  et  mon  pauvre  Trésor  se  trouva  tout 
à coup  dans  une  affreuse  tourbière.  D’enfoncer  jusqu’aux  genoux  ce  fut 
l’affaire  d’un  instant.  Les  efforts  qu’il  fit  pour  se  dégager  l’enlisèrent 
davantage  et  je  me  trouvai  à mon  tour  les  deux  pieds  dans  la  marmelade. 
Je  me  résignai  à soulager  ma  bête  en  pataugeant  à son  exemple. 
Trésor , dégagé  de  son  cavalier,  eut  un  bond  sublime  qui  l’envoya... 
de  l’autre  côté  de  la  chaussée,  dans  un  marais  encore  plus  liquide. 
J’étais  en  belle  posture.  Heureusement  de  braves  gens  d’un  hameau 
voisin  aperçurent  notre  détresse.  Cinq  ou  six  gaillards  vigoureux 
nous  arrivèrent.  Le  renfort  n’était  pas  de  trop  pour  extraire  l’infor- 
tuné coursier  de  la  boue  épaisse  où  il  s’était  englué.  On  détacha 
la  selle  et  le  joli  collier  de  hérons  blancs,  mais  dans  quel  état  ! ! ! 
On  insinua  à grand’peine  sous  le  poitrail  de  la  bête,  la  grosse  corde  qui 
sert  ordinairement  à l’attacher  en  pâture,  et  peu  à peu,  après  l’avoir  forcée 
à se  coucher  sur  le  flanc,  nous  arrivons  à glisser  la  victime  sur  un  plan 
incliné  de  boue  grisâtre. 

Ah  ! Messieurs  et  Dames,  quel  figure  sortit  de  là  ! Quand  je  me  retrou- 
vai sur  la  rive  vis-à-vis  de  cette  tête  badigeonnée  de  vase,  de  ce  corps 
encuirassé  de  boue  qui  une  heure  auparavant  était  le  fringant  Trésor, 
quand  je  vis  cette  mine  piteuse,  je  ne  pus  m’empêcher  de  lui  rire  au  nez 


214 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


et  de  lui  adresser  une  apostrophe  ironique,  au  grand  ébahissement  des 
gens  et  de  Trésor  lui-même. 

Bref,  nous  allâmes  de  concert  vers  le  ruisseau  le  plus  voisin  et  l’on 
procéda,  gens,  bêtes  et  choses,  à une  toilette  sommaire.  La  nuit  venait. 
L’incident  nous  avait  pris  trois  quarts  d’heure  et,  détail  qui  compliquait 
singulièrement  nos  embarras,  de  l’est  montait  un  épais  brouillard  qui 
allait  nous  voiler  la  lune  sur  laquelle  nous  avions  droit  de  compter. 

Nous  reprîmes  l'ascension  interrompue.  Vers  les  6 heures,  nous 
pouvions  espérer  arriver  au  point  critique,  au  pied  du  grand  roc  d’Ambo- 
hitramanjaka. 

Dans  ces  pays  de  montagnes,  le  jour  tombe  brusquement.  A 
un  moment  donné,  le  soleil  s’échancre  sur  le  bord  dentelé  de  quelque 
pic,  bientôt  il  disparaît  suivi  d’une  longue  traînée  rouge  qui  enflamme 
tout  l’occident;  en  haut  le  ciel  est  encore  de  feu,  mais  en  bas,  c’est  déjà 
la  nuit.  Notre  infortune  veut  que  nous  parvenions  à l’endroit  difficile  en 
même  temps  que  le  brouillard  et  l’obscurité  du  crépuscule.  De  grandes 
vapeurs  blanches  enveloppent  complètement  les  sommets  déjà  estompés 
dans  les  reflets  mourants  du  jour.  De  la  masse  énorme  du  rocher  que 
nous  côtoyons,  rien  n’est  visible,  rien  ne  se  devine.  Pourtant  nous  mar- 
chons toujours,  car  enfin  à cinq  cents  mètres  de  là,  nous  devons  trouver 
la  route  sûre  qui  nous  mènera  à Talata. 

Cependant  tout  s’efface,  le  sentier  lui-même  devient  incertain  au 
milieu  des  végétations  qui  couronnent  la  montagne.  Nous  arrivons  dans 
la  région  de  l’ancienne  ville  abandonnée  par  les  habitants,  mais  encore 
abondamment  pourvue  de  fossés  et  d’épaisses  broussailles  enchevêtrées. 
Çà  et  là,  on  distingue  des  passages  à peine  frayés  entre  deux  haies 
d’arbustes.  Egarés  par  les  traces  et  ayant  perdu  d’ailleurs  tout  point  de 
repaire  dans  l’obscurité  croissante  de  la  nuit,  nous  laissons  la  vraie 
route  pour  nous  embarrasser  dans  un  dédale  de  chemins  sans  issue. 
Pendant  plus  d’une  demi-heure  nous  errons,  nous  butant  sans  cesse  à de 
nouvelles  impasses  ou  aboutissant  à de  nouveaux  précipices.  Nous 
n’avons  plus  pour  nous  guider  que  la  lueur  très  restreinte  de  ma  petite 
lanterne. 

Sans  cette  lanterne  il  ne  nous  restait  qu’un  parti  à prendre  : trouver 
un  coin  plus  abrité  et  y attendre  le  retour  de  la  lumière.  Avec  la  lanterne 
et  surtout  après  une  bonne  invocation  aux  Anges  gardiens,  nous  nous  déci- 
dons coûte  que  coûte  à regagner  les  contrées  habitées.  Il  y eut  par  deux 
fois  des  passages  plus  émouvants.  Le  chemin  traversait  un  de  ces 
immenses  blocs  à plan  incliné,  poli  par  l’usure  des  siècles  et  qui  se  pro- 
filent souvent  en  courbe  plus  ou  moins  rapide  jusqu’à  la  plaine  à deux  ou 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


2 1 5 


trois  cents  mètres  en  contre-bas.  Avec  mes  semelles  vernies  par  la  marche 
à travers  les  herbes,  il  ne  fallait  pas  songer  à y passer  debout.  Quant  à 
Trésor , pour  éviter  tout  accident  et  puisqu’il  fallait  franchir  l’obstacle, 
j’usai  de  stratagème.  Il  passerait  sur  ses  pattes,  mais  je  me  coucherais  sur 
la  roche  de  façon  à l’aider  à maintenir  sa  verticale.  Il  passa  sans  bron- 
cher tandis  que,  le  maintenant  par  la  bride,  je  glissais  méthodiquement  à 
ses  côtés. 

Enfin  nous  y sommes,  le  sentier  que  nous  suivons  est  un  vrai  sentier. 
On  y a passé,  donc  nous  y passerons  et  nous  filons  aussi  rapidement  que 
nous  pouvons  à travers  les  fondrières  et  les  surprises  inhérentes  aux  meil- 
leures routes  malgaches. 

Nous  marchons,  nous  glissons,  nous  pataugeons,  nous  roulons  et,  ce 
qui  me  console,  nous  descendons  toujours  de  plus  en  plus,  diminuant 
ainsi  nos  chances  de  rouler  dans  quelque  bas-fond,  car  évidemment  nous 
revenons  au  niveau  de  la  plaine.  Mais  enfin  où  sommes-nous?  Que 
signifie  cet  immense  rocher  qui  se  maintient  obstinément  et  pendant  près 
d’une  heure  à notre  gauche?  Tous  les  rochers  en  ce  pays  regardent  l’est, 
donc  le  nord  est  devant  moi,  et  si  le  nord  est  devant  nous,  nous  n’allons 
pas  au  sud...  Et  sommes-nous  dans  un  désert?  car  à travers  les  ombres  on 
ne  devine  aucune  habitation.  Enfin  un  profil  sombre  se  dresse  devant 
nous,  et  nous  arrivons  auprès  d’un  groupe  de  maisons.  Après  un 
tapage  des  mieux  accentués,  nous  parvenons  à faire  sortir  un  habi- 
tant de  sa  tanière.  « Où  sommes-nous?  » lui  dis-je.  Mon  homme  fut 
absolument  ahuri  par  la  question;  mais  bientôt  je  commençai  à soup- 
çonner la  vérité. 

' Avec  toutes  nos  divagations,  vous  l’avez  peut-être  deviné,  nous  étions 
revenus  tout  simplement  sur  nos  pas  à Alatsinainy.  Un  brave  ouvrier 
nous  reçut  dans  sa  case.  Qra  fit  bouillir  le  riz,  et  mes  compagnons  oubliè- 
rent bientôt  leurs  fatigues  auprès  d’un  bon  dîner.  Mon  pian  était  de  les 
laisser  là  et  de  reprendre  la  route  de  Talata  lotsque  j’aurais  trouvé  un 
guide.  Il  était  environ  8 heures. 

Le  guide  m’arriva,  garanti  infaillible,  sous  l’aspect  d’un  petit  bon- 
homme d’une  douzaine  d’années.  Espérant  arriver  au  domicile  avant 
minuit,  nous  partîmes.  Le  brouillard  se  transformait  par  moments  en 
bruine  froide  et  pénétrante,  le  vent  soufflait  en  plein  visage  et  la  pauvre 
lune  presque  éteinte  nous  envoyait  à peine  de  temps  à autre  quelques 
rayons  blafards. 

Le  sentier  de  la  vallée,  pour  être  plus  horizontal,  n’en  est  pas 
plus  commode.  Les  hommes  aussi  bien  que  la  nature  y ont  semé  une 
profusion  de  traquenards,  de  chausse-trappes  et.de  pièges  de  toute  espèce. 


2l6 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Pour  comble  de  bonheur  mon  guide  hésite.  Nous  sommes  au  bord 
d’un  ravin.  On  le  franchit,  mais  après?...  Enfin  on  s’y  retrouve  et  nous 
ondulons  au  flanc  du  rocher  sur  un  chemin  dont  les  courbes  ascendante 
et  déclinante  pourraient  entrer  en  concurrence  avec  les  plus  gigantesques 
montagnes  russes. 

Nous  voici  à Soaija,  je  rentre  dans  mes  domaines,  mais  je  n’en  suis 
pas  plus  fier.  Entre  Soaija  et  Ambohijanakova,  la  petite  rivière  se  ramifie 
au  travers  de  la  route  en  deux  branches,  séparées  tout  juste  par  un  talus 
de  deux  mètres  de  large.  Le  premier  bras  est  franchi  sans  trop  de  diffi- 
cultés et  nous  voilà  plantés  sur  l’ilôt  broussailleux  qui  divise  le  cours  d’eau. 
Qu’aperçois-je?  pour  tout  passage  une  descente  absolument  à pic  sur  un 
éboulis  vertical  de  grosses  roches.  Gomment  se  tirer  d’un  aussi  mauvais 
pas?  Par  deux  fois,  je  tâtai  la  descente,  par  deux  fois  je  reculai  devant  les 
risques  que  je  ferais  courir  aux  quatre  pattes  fragiles  de  mon  coursier. 
Reculer  pourtant  n’était  guère  plus  facile.  Allez  donc  pivoter  sur  un  talus 
de  deux  mètres  et  décider  maître  Trésor  à prendre  son  élan  sur  ce  maigre 
tremplin  pour  repasser  la  première  tranchée.  Finalement,  je  prends  mon 
parti,  je  dégringole  le  premier  au  fond  du  ravin,  et  m’arc-boutant  contre 
la  rive  escarpée  tout  en  tirant  mon  cheval  par  la  bride  vers  le  bas,  je  dirige 
le  premier  pied  qui  se  décide  à démarrer  vers  un  petit  promontoire  de 
terre  où  il  y a espoir  qu’il  pourra  poser.  Ce  pied  fut  docile,  les  autres  sui- 
virent, et  le  tout  finit  par  un  saut  rapide  dans  le  lit  du  torrent.  Remonter 
de  l’autre  côté  fut  plus  aisé. 

La  route  qui  restait,  je  la  connaissais  par  cœur,  mais  les  jours  se  sui- 
vent et  les  chemins  se  transforment.  Nous  eûmes  une  nouvelle  rizière 
à traverser,  avec  chances  toujours  possibles  d’enlisement.  A 11  heures  35 
nous  nous  retrouvions  sur  les  rives  de  Mandranofotsy.  La  lune  enfin  se 
découvrit,  et  dans  la  nuit  silencieuse  au  milieu  de  l’eau  qui  glissait  paisi- 
blement, je  commençai  à entrevoir  la  possibilité  d’un  repos  bien  mérité. 

Restait  une  dernière  et  grave  question.  Arriverai-je  avant  minuit?  Je 
ne  demande  que  cinq  minutes,  deux  minutes,  le  temps  de  gober  deux 
œufs  qui  feront  prendre  patience  à maître  Gaster  jusqu'à  l’heure  tardive 
où  le  lendemain  dimanche,  je  pourrai  déjeuner.  Enfin,  dans  la  cour 
muette  de  Talata,  le  sabot  retentit,  je  vide  les  arçons,  je  fais  grincer  la 
clef  dans  la  serrure  et  pénètre  dans  ma  chambre.  Vite  craquons  une  allu- 
mette pourvoir  l’heure!  Elle  brille  en  effet,  es  juste  à temps  pour  me  per- 
mettre de  contempler  la  trotteuse  des  secondes,  passant  de  son  petit  train 
saccadé  et  régulier  sur  le  chiffre  60  du  petit  cadran.  Il  est  juste  minuit. 
Remettons,  pour  calmer  notre  appétit,  à dix  heures  plus  tard. 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


217 


Faute  de  régal  stomachique,  je  me  jetai  sur  le  courrier  de  France 
arrivé  pendant  mon  absence  : c’étaient  de  bonnes  nouvelles.  Quand  la 
petite  bougie  qui  tremblotait  au  chevet  de  mon  lit  s’éteignit,  je  m’endor- 
mis pleinement  rasséréné  de  mes  aventures  en  pensant  que  là-bas  au  loin 
on  priait  pour  moi  et  qu’à  cause  de  ces  prières,  le  bon  Dieu,  Notre-Dame 
et  les  bons  Anges  veillaient  sur  la  « pauvre  chétive  créature  ! » 

8 août  1905. 

Tous  les  hérétiques  de  Talata  ont  assisté  à la  messe.  Mais  ne  crions 
pas  conversion  et  victoire.  Ils  y ont  été  pris  bien  involontairement,  et 
moi-même  je  n’avais  nullement  cherché  à leur  tendre  un  piège.  Voici 
comment  la  chose  arriva. 

Une  de  mes  bonnes  catholiques  de  Talata  mourut  subitement.  C’était 
la  femme  d’un  pauvre  petit  marchand  boucher.  L’enterrement  fut  décidé 
pour  le  surlendemain,  aussi  solennel  que  nos  embarras  de  bâtisse  le 
permettraient. 

Le  gros  souci  des  Malgaches  est  d’avoir  du  monde  à leurs  funérailles 
et,  à ce  qu’on  m’a  rapporté,  plusieurs  qui  voudraient  se  faire  catholiques 
sont  retenus  par  la  crainte  d’être  abandonnés  de  leurs  familles  et  de  n’avoir 
personne  pour  les  accompagner  à leur  dernière  demeure.  C’était  l’occasion 
ou  jamais  de  dissiper  ces  inquiétudes. 

Donc,  de  grand  matin,  mes  gens  se  rendent  en  procession  sur  deux 
files.  La  croix  précède  avec  deux  cierges  allumés.  Lentement  et  en  chan- 
tant nous  descendons  l’avenue  et  nous  nous  portons  vers  la  maison  de  la 
défunte  située  en  plein  milieu  du  village.  Je  procède  à la  levée  du  corps 
et  nous  revenons  dans  le  même  ordre,  mais  notre  cortège  déjà  considé- 
rable s’est  singulièrement  augmenté.  J’aperçois  autour  de  moi  tous  les 
gros  bonnets  protestants,  respectueux  et  mêlés  aux  catholiques. 

Pour  ne  pas  violenter  leurs  consciences,  je  pris  soin  de  les  avertir. 
« Nous  aurons,  leur  dis-je,  suivant  l’usage,  un  sermon  suivi  de  la  messe 
et  de  l’absoute.  Si  quelqu’un  se  croit  obligé  de  ne  pas  assister  à tout, 
#il  est  libre  de  sortir.  » Mais  ils  restèrent  et  se  montrèrent  satisfaits  de 
nos  cérémonies. 

25  août. 

Il  pleut  des  Anglais!  Il  en  vient  du  sud,  il  en  vient  de  l’est,  il  en  sort 
ou  il  en  tombe  de  partout.  Ces  gens-là  sont  en  quête  de  mines...  d’or.  En 
tous  cas,  les  mines  qu’ils  ont  déjà  ne  me  reviennent  qu’à  moitié. 

Dernièrement,  il  en  arrive  un  grand,  sec,  barbe  peu  fournie,  pom- 


2l8 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


mettes  et  dents  en  saillie,  tenue  négligée  d’homme  en  tournée  de  prospec- 
tion; d’ailleurs  fort  poli.  Il  m’interpelle  dans  sa  langue  pour  me  demander 
îe  chemin  de  la  capitale.  Je  pris  soin  de  lui  faire  comprendre  par  gestes 
que  je  n’avais  pas  l’honneur  de  speak  english,  mais  pas  le  moins  du 
monde.  Il  parut  extrêmement  surpris  de  mon  ignorance.  Nous  n’en  con- 
tinuâmes pas  moins  la  conversation  avec  une  conviction  croissante  de 
part  et  d’autre,  lui  s’obstinant,  faute  de  mieux , à parler  anglais,  et  moi  en 
désespoir  de  cause,  à parler  malgache.  Et  le  plus  curieux,  c’est  que  nous 
arrivions  à peu  près  à nous  entendre.  J’appris  ainsi  qu’il  courait  à la  con- 
quête du  métal  fauve  et  rutilant,  qu’il  venait  de  l’extrême  sud  de  l’île  et 
qu’il  se  rendait  à Fianaranîsoa  pour  y rejoindre  ses  amis.  Là-dessus,  pour 
lui  donner  les  renseignements  les  plus  précis  sur  les  routes  à suivre,  je  le 
menai  à un  endroit  de  la  cour  d’où  l’on  aperçoit  la  pyramide  des  maisons 
de  la  capitale.  « Aoh,  yes!  thank  you,  sir,  » et  il  partit. 

Je  ne  sais  trop  ce  qui  s’est  passé  en  haut  lieu  à propos  de  ces  mines 
d’or.  Les  règlements  définitifs  des  prises  de  possession  de  terrain  ont-ils 
paru?  je  l’ignore;  mais  voici  ce  que  je  constate  et  ce  qui  se  passe  autour 
de  nous  : Français  et  Anglais  font  ce  qu’on  pourrait  appeler  la  course  au 
piquet.  C'est  à qui  arrivera  le  plus  vite  aux  endroits  soupçonnés  bons.  On 
part  un  beau  matin  dans  une  direction,  on  renifle  un  terrain,  on  dresse 
un  petit  bâton  portant  une  pancarte  en  bois  avec  le  nom  et  la  date,  on 
lève  approximativement  le  plan  du  lieu  et  l’on  s’en  va  presto  dire  au  gou- 
vernement qu’on  a planté  un  piquet  en  telle  localité.  Le  gouvernement 
acquiesce  moyennant  100  francs  de  pourboire,  et  voilà  notre  homme 
maître  de  creuser  ses  petits  trous  à deux  kilomètres  à la  ronde  autour 
du  sémaphore  qu’il  a érigé.  Plus  tard  il  tâtera  le  terrain,  lavera 
quelques  mètres  cubes  de  sable  et  suivant  ce  qu’il  aura  trouvé,  abandon- 
nera son  poteau  ou  tâchera  de  le  revendre  bien  cher  à quelque  gros 
chercheur  professionnel. 

A un  de  ces  pionniers  d’avant-garde,  je  demandais  dernièrement  si 
l’on  n’allait  pas  abandonner  la  méthode  primitive  de  la  bâtée,  c’est-à-dire 
du  lavage  des  sables  aurifères,  pour  organiser  la  méthode  plus  indus- 
trielle et  plus  scientifique  de  l’extraction  de  l’or  enfermé  dans  le  quartz, 
par  le  concassage  et  le  broyage.  « C’est  cette  seconde  méthode,  me  fut-il 
répondu,  que  va  employer  la  Compagnie  anglaise  qui  s’installe  ici.  Elle 
va  faire  monter  ses  machines,  ses  perceuses  et  attaquer  directement  la 
roche.  » L’or  qui  est  en  effet  dans  les  sables  ne  s’y  trouve  que  parce  que 
ce  sable  est  le  résultat  de  la  pulvérisation  par  le  temps  du  quartz  aurifère. 
Si  l’on  trouve  des  pépites  dans  le  creux  d’une  vallée,  c’est  signe  évident 
que  la  roche  voisine  contient  de  l’or.  « Pour  moi,  ajouta-t-il»  je  plante 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


2ig 


mes  piquets,  je  ferai  examiner  le  terrain,  et  suivant  les  indices  décou- 
verts, je  revendrai  plus  ou  moins  cher.  » 

Certains  protestants  n’ont  pas  naturellement  été  sans  exploiter,  non 
les  mines...  mais  l’influénee  croissante  de  la  gent  anglaise  dans  ce  pays. 
« Les  Anglais,  disent-ils,  sont  ou  vont  être  les  maîtres  du  pays,  donc 
passez  chez  nous  et  vous  obtiendrez  la  protection  du  nouveau  gouverne- 
ment. » Nos  catholiques  s’émeuvent  peu  de  ces  manœuvres,  mais  la 
masse  moutonnière  et  encore  pa  . une  ne  serait  que  trop  disposée  à 
accepter  ces  on-d,it.  N’est-il  pas  vraisemblable  pour  de  pauvres  diables 
peu  accoutumés  aux  mœurs  cosmopolites  des  pays  civilisés,  que  les  maî- 
tres d’un  pays  ce  soient  ceux  qui  y habitent  en  majorité?  Le  Malgache  ne 
comptant  pas,  les  Français  n’augmentant  guère  et  par  contre  les  Anglais 
affluant  en  masse,  c’est  signe  que  la  terre  leur  appartient. 

Je  n’ai  trouvé  rien  de  mieux  à opposer  à tous  ces  racontars 
qu’une  promesse  solennelle  et  publique  de  100  francs  à qui  viendrait  me 
prouver  que  les  Français  ne  sont  plus  les  maîtres  de  Madagascar. 
Personne  ne  s’est  présenté  et  j’espère  que  cet  enjeu  aura  frappé  les 
imaginations  enfantines  de  mes  Malgaches  beaucoup  plus  fort  que  tous 
les  raisonnements. 

D ailleurs  le  parti  protestant  passe  par  une  crise  extraordinaire  de 
prosélytisme  et  d’activité.  Nous  sommes  à l’époque  où  l’on  peut  sortir 
sans  être  mouillé  et  sans  avoir  trop  chaud  : c’est  ce  qui  explique  en 
partie  l’agitation  des  ministres,  mais  la  grosse  raison  n’est-elle  pas  cer- 
taine espérance  de  recueillir  nos  débris  lorsque  la  persécution  sera  venue 
nous  tailler  en  pièces? 

27  août. 

J’ai  été  volé,  bien  volé,  copieusement  volé  et  subtilement  volé  jusqu’à 
concurrence  de  75  francs,  desquels  75  francs,  disons-le  tout  de  suite  pour 
vous  rassurer,  l’ingénieux  et  candide  voleur  ne  gardera  pas  un  traître 
liard,  c’est  ce  qu’il  y a encore  de  plus  beau  dans  toute  l’histoire. 

Mais  pour  comprendre  comment  cela  s’est  passé  et  comment  j’ai  pu 
être  délicatement  soulagé  de  75  francs  sans  m’en  apercevoir,  disons  quel- 
ques mots  de  ma  comptabilité. 

La  comptabilité  d’un  missionnaire  est  plus  compliquée  qu’on  ne 
pourrait  le  penser  au  premier  abord,  et  quand  ce  missionnaire  a à tenir 
cinq  ou  six  comptes  différents  comme  votre  serviteur  cela  devient  presque 
une  besogne  de  caissier  ou  de  procureur.  J’avais  en  effet  jusqu’à  ces 
derniers  temps  : 


220 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


i°  Le  compte  : Travaux  église  Notre-Dame. 

2°  Le  compte  : Travaux  autres  que  l’église. 

3°  Le  compte  : Ecole  de  Talata  et  entretien  d'élèves. 

4°  Le  compte  : Institutions  et  postes  hors  Talata. 

5°  Le  compte  : Fournitures  classiques. 

6°  Le  compte  : Entretien  personnel,  cheval,  déca. 

Je  me  suis  fourni  au  rabais  d’une  espèce  de  grand-livre  dont  je  suis 
très  fier,  et  en  belles  colonnes,  un  par  un  pour  les  ouvriers,  un  par  un 
pour  les  maîtres,  un  par  un  pour  les  différentes  œuvres,  sont  inscrits  les 
doit  et  avoir.  Et  vous  vous  doutez  bien  à quel  détail  d’écritures  et  à 
quel  surcroît  de  besogne  cela  m’oblige,  mais  enfin  c’est  le  seul  moyen  d’y 
voir  clair. 

' Tandis  que  les  gros  écus  et  les  sommes  importantes  reposent  paisible- 
ment à l’abri  dans  mon  petit  coffre-fort  soigneusement  rivé  au  plancher 
et  fermé  à double  tour,  les  pièces  de  quatre  sous,  très  en  honneur 
à Madagascar,  et  celles  de  cinquante  centimes  étaient  tout  simplement 
déposées  dans  un  coin  de  mon  tiroir...  et  c’est  là  que  mon  larron  est 
venu  les  chercher. 

Appelons-le  Z...  pour  ne  pas  le  compromettre.  Bonnes  apparences, 
grosse  mine  réjouie  et  rebondie  qui  avait  été  plus  d’une  fois  le  point 
de  mire  de  mes  plaisanteries;  avec  cela,  depuis  quelque  temps  surtout, 
une  familiarité  plus  intime  avec  le  Père.  Les  petites  attentions  se  multi- 
pliaient. Pourquoi  soupçonner  crocodile  sous  cette  belle  eau  tranquille  et 
riante? 

Or,  voici  ce  qui  se  passait  dans  les  coulisses  de  cet  opéra  enchanteur. 
Pendant  que  je  me  laissais  bercer  par  la  musique  des  bonnes  paroles  et 
des  attentions  délicates,  mon  Z...  trouvait  moyen  de  jouer  simultanément 
d’un  tout  autre  instrument  et  de  faire  valser  activement  mes  écus.  Oh!  il 
y alla  prudemment,  par  tout  petits  paquets,  politiquement,  aux  bons 
moments,  lorsqu’il  s’apercevait  que  la  monnaie  avait  dû  se  multiplier  au 
fond  du  tiroir  : « Bah!  le  Père  n’y  verra  rien,  il  vend  des  livres,  achète 
des  œufs,  des  pommes  de  terre,  des  marmites,  des  assiettes,  à n’importe 
quelle  heure  du  jour,  c’est  bien  le  diable  s’il  se  doute  de  quelques  petites 
soustractions.  » Ainsi  songeait  notre  homme. 

Cel^  dura  trois  mois.  Z...  multipliait  en  public  ses  gentillesses  et 
en  particulier  ses  petits  profits.  Mais  voici  ce  qui  éventa  la  mèche  et 
découvrit  le  pot  aux  roses.  De  son  escarcelle  grossissante  le  bon  Z...  jugea 
l’heure  venue  de  tirer  quelques  écus  et  de  les  faire  produire  au  centuple. 
La  population  Talataine  apprit  tout  à coup  avec  émerveillement  l’achat  de 
deux  bœufs  d’élégante  grosseur.  On  le  vit  resplendir  sous  la  blancheur 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


221 


éclatante  d’une  nouvelle  culotte  et  dans  les  plis  moelleusement  roses 
d’un  lamba  de  premier  choix.  Pour  les  bœufs,  il  fit  emplette  de  sel  et  de 
manioc;  à l’occasion  d’une  fête,  il  se  paya  un  bifteck;  la  maman  reçut 
une  bonne  provision  de  riz  filial;  la  petite  nièce,  une  robe;  les  amis 
quelques  sous  pour  solder  leur  cotisation  d’enterrement,  à Marie-Rose, 
2"  francs,  à Pierre,  à Louis,  o fr.  5o,  etc.  Notre  homme  y allait  prin- 
cièrement et...  maladroitement,  et  l’on  commença  à chuchoter  aux 
alentours.  Finalement  un  chrétien,  fort  délicat  sur  la  réputation  du 
prochain,  se  crut  obligé  de  m’avertir.  Le  soir  venu,  j’appelai  l’inculpé 
pour  m’en  éclaircir. 

Mon  kabary  fut  court,  mais  si  la  question  fut  nette,  la  réponse  fut 
beaucoup  plus  longue,  et  non  moins  lucide  et  transparente.  D’abord,  à la 
manière  malgache,  Z...  me  remercia  de  l’intérêt  que  je  porte  à sa  con- 
science : il  ne  voit  dans  mes  questions  qu’une  preuve  nouvelle  de  l’affection 
que  j’ai  pour  lui;  je  suis  vraiment  son  père  et  sa  mère,  lui  est  mon  fils  et 
mon  fils  dévoué.  « Je  ne  sais  pas  beaucoup  de  catéchisme,  ajouta-t-il,  avec 
une  candeur  ravissante,  cependant  je  n’ignore  pas  que  le  vol  est  une  chose 
très  mauvaise,  très  coupable  et  qu’il  n’est  jamais  permis  de  le  commettre. 
Rassurez-vous.  L’explication  de  mes  dépenses  extraordinaires  est  extrê- 
mement simple.  Mes  grands-parents  eurent  deux  enfants,  dont  ma  mère. 
Lorsqu’ils  moururent,  ils  laissèrent  à leurs  héritiers  une  rizière  du  prix  de 
1 1 5 francs.  Jusqu’ici  la  rizière  n’avait  pas  été  vendue,  mais  dernièrement 
ma  mère  et  son  frère  s’entendirent  pour  s’en  débarrasser,  et  ma  mère 
obtint  pour  sa  part  un  peu  moins  de  la  moitié  de  la  somme,  55  francs. 
Comme  elle  est  veuve,  très  âgée  et  que  je  suis  l’aîné  de  la  famille,  j’ai  été 
chargé  par  elle  de  faire  fructifier  cet  argent  ; c’est  ainsi  que  j’ai  pu  acheter 
deux  bœufs.  — Et  ton  beau  lamba  rose?  interrompis-je.  — Ah!  voici, 
l’une  de  mes  sœurs  est  mariée  à un  soldat  dans  le  Sud,  c’est  elle  qui  a 
envoyé  ce  cadeau  à ma  mère...  mais  comme  ma  mère  est  trop  âgée,  c’est 
moi  qui  en  profite.  » 

L’histoire  était  débitée  avec  une  telle  assurance  que  ce  soir-là  je 
sortis  de  l’entretien  presque  convaincu  de  l’innocence  de  l’accusé.  Mais 
une  enquête  menée  rondement  amenait  à cette  conclusion,  que  tout 
le  récit  de  la  veille  était  une  pure  invention  d’un  bout  à l’autre.  La  mère  de 
Z...  interrogée  sur  la  provenance  de  l’argent  déclarait  que  son  fils  l’avait 
reçu  comme  salaire  chez  le  Père;  l’histoire  du  lamba  était  controuvée,  le 
prix  d’achat  des  bœufs  avait  été  modifié,  et  aux  larcins  déjà  dévoilés, 
s’ajoutait  bientôt  toute  une  liste  de  découvertes  instructives. 

A l’heure  où  les  ténèbres  commencent  à devenir  plus  impression- 
nantes, toutes  portes  bien  closes,  je  fis  revenir  mon  coupable  à la  barre 


I 


222  CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


du  tribunal.  Cette  fois  l’accusé  perdit  terriblement  de  son  assurance  et  de 
son  éloquence. 

Mais  pensez-vous  qu’il  avouât  complètement?  Nenni.  Les  aveux 
s’arrêtèrent  au  chiffre  de  5o  francs  que  j’avais  eu  le  malheur  de  prononcer. 
Tous  les  témoignages  qui  concordent  semblent  prouver  que  le  total  réel 
des  larcins  s’élèverait  à 70  ou  75  francs.  En  attendant  de  nouveaux  éclair- 
cissements, les  bœufs  ont  été  revendus,  le  lamba  a été  acquis  par  un  de 
mes  professeurs;  les  culottes  ont  disparu  pour  faire  place  au  salakc 
l’infortuné  Z...  travaille  sur  mes  chantiers  pour  restituer  en  sJfain  le  riz 
qu’il  a déjà  digéré  ou  les  habits  qu’il  a donnés  à ses  intimes. 

8 septembre. 

L’affaire  des  mines  d’or  vient  d’avoir  sa  conclusion  ces  jours 
derniers. 

Merveilleux!  prodigieux!  des  millions,  des  milliards,  de  l’or,  des 
diamants,  tous  les  métaux  précieux  de  ce  bas  monde,  Madagascar  est  la 
richesse  même.  Les  couplets  et  les  refrains  de  cette  chanson  ne  varient 
depuis  quelque  temps  qu’en  intensité  admirative  et  laudative.  Si  l’on 
interroge  en  détail,  voici  ce  que  l’on  apprend  : Des  ingénieurs  anglais 
extraordinairement  compétents  sont  venus  visiter  les  mines  de  M.  X... 
et  ils  ont  été  absolument  étonnés  de  ce  qu’ils  ont  trouvé.  On  a lavé 
devant  eux  des  sables  pris  au  hasard;  le  rendement  en  pépites  a été 
incroyable.  Evidemment  le  rocher  d’où  ont  glissé  ces  sables  aurifères 
ne  peut  être,  n’est  ni  plus  ni  moins  qu’un  bloc  de  métal!  Là-dessus,  les 
imaginations  se  montent,  la  presse  prend  feu.  la  spéculation  commence 
et  une  colonne  de  2 à 3oo  Anglais  vient  s’abattre  sur  la  mirifique  mon- 
tagne. Le  marché  est  conclu  avec  l’ancien  propriétaire,  deux  millions 
sont  promis,  700.000  francs  sont  versés,  et  de  tous  côtés  on  ne  parle  plus 
que  d’or,  de  machines,  de  chemins  de  fer,  d’exploitation  mécanique  et  de 
la  future  et  prochaine  transformation  du  pays  Betsiléo.  En  effet,  la  route 
de  Sabotsy  est  entreprise,  Mananjary  voit  débarquer  quelques  tonnes 
de  ferraille  et  d’instruments,  les  Anglais  pullulent  à Fianarantsoa,  on  spé- 
cule, on  banquète,  on  sable  le  champagne...  tout  le  monde  roule  sur  l’or... 
en  espérance. 

Les  prudents  hochaient  la  tête  et  observaient,  les  prophètes  annon- 
çaient le  succès  ou  la  déroute  suivant  leurs  humeurs  particulières,  les 
évangélistes  anglais  exploitaient  l’événement  : cette  affluence  des  Anglais 
n etait-elle  pas  le  signe  évident  que  Madagascar  allait  devenir  anglais  ou 
même  l’était  déjà? 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


223 


Cependant  en  France  et  dans  la  colonie  les  actions  montaient  jusqu’à 
20  et  25  fois  leur  valeur.  A Fianarantsoa  on  mettait  aux  enchères  tout  un 
quartier  inhabité  de  la  ville. 

Vint  un  jour  pourtant  où  quelques  vagues  rumeurs  de  défiance  se 
mirent  à circuler,  bien  timides,  presque  étouffées.  De  nouveaux  ingé- 
nieurs étaient  arrivés  et...  doutaient.  Bientôt  non  seulement  ils  dou- 
taient : ils  niaient.  Les  substantifs  bluff , fumisterie,  débâcle  remplacèrent 
les  adjectifs  mirobolants.  La  bande  britannique  diminuait.  Finalement 
la  bombe  éclata  : cette  mine  est  un  four.  Sauve  qui  peut! 

Comment  le  coup  a-t-il  été  monté?  Oh  ! rien  de  plus  élémentaire.  (Je 
vous  rapporte  ici,  ce  qu’on  dit  partout).  Un  simple  tour  de  passe-passe, 
M.  Y...,  ingénieur,  débarque  sur  le  terrain,  ses  porteurs  le  conduisent 
« innocemment  » auprès  d’un  trou  de  fouille  bien  préparé.  On  extrait, 
on  lave  : Admirable  ! des  grammes  et  des  grammes  d’or.  A une  autre 
fosse,  rendement  plus  splendide  encore.  A une  troisième  de  même; 
partout  richesse  et  trésor.  Et  ne  croyez  pas  que  la  préparation  de 
ces  fosses  demande  une  grosse  dépense.  Mon  Dieu,  les  mêmes  pépites 
peuvent  servir  en  différents  endroits.  C’est  facile  à porter,  à cacher 
dans  la  bouche,  sous  les  ongles,  au  fond  de  sacs  préparés  comme  spéci- 
mens... Et  l’ingénieur  s’en  va  avec  des  chiffres  fabuleux  et  des  totaux 
éblouissants. 

Renouvelez  la  comédie  un  certain  nombre  de  fois,  l’opinion  est  émue, 
vaincue  et  convaincue...  jusqu’au  jour  où,  flairant  peut-être  le  piège,  quel- 
qu’un s’avise  de  piocher  à côté  des  trous  où  on  le  conduisait  « par  hasard  » . 
Et  comme  il  ne  trouve  rien,  la  mèche  est  éventée,  l’affaire  est  perdue,  on 
reprend  le  bateau  ayant  à peine  de  quoi  payer  le  passage,  car  à Fiana- 
rantsoa, on  a mené  la  vie,  et  sur  le  marché  de  la  ville  on  vend  à des  prix 
dérisoires  le  stock  d’instruments  déjà  débarqués.  Quant  aux  auteurs  de 
l’escroquerie,  allez  les  pincer! 

De  tout  cela  les  suites  ne  seront  pas  gaies  pour  Fianarantsoa  et  pour 
Madagascar...;  mais  chut!  tout  va  bien...  comme  en  France. 

îo  septembre. 

Le  lancement  des  mines  d’or  a été  une  fumisterie  invraisemblable. 
Plusieurs  se  retirent  de  là  avec  de  jolies  rentes,  mais  les  Anglais  et  leurs 
dupes  y sont  pour  un  million  et  demi  de  pertes.  Ils  ont  été  roulés  par 
leurs  ingénieurs  eux-mêmes,  qui  avaient  « touché  » pour  célébrer  les 
richesses  de  la  mine,  roulés  par  les  indigènes  qui  dextrement  insinuaient 
des  pépites  aux  endroits  choisis  pour  les  recherches. 


224 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


i5  septembre. 

Je  lis  dans  certains  comptes-rendus  de  Missions  que,  dans  les  colonies 
anglaises,  on  jouit  de  la  plus  grande  liberté,  que  les  écoles  sont  libres  et 
même  subventionnées,  et  indirectement  on  compare  avec  d’autres 
missions  moins  favorisées. 

Vaut-il  mieux,  pour  la  propagation  de  la  foi,  avoir  affaire  à un 
gouvernement  libéral,  mais  protestant,  qu’à  un  gouvernement  anti- 
religieux, mais  composé  de  catholiques  et  catholique  à moitié,  au 
quart  ou  au  dixième?  La  question  est  délicate,  elle  a été  traitée  par  des 
évêques,  et  tel  d’entre  eux  concluait  énergiquement  qu’il  valait  mieux 
pour  eux  avoir  affaire  à la  France  plus  ou  moins  persécutrice  qu’à 
l’Angleterre  protectrice.  Ce  que  je  vois  n’est  pas  pour  me  faire  opiner  en 
sens  contraire.  Un  pays  catholique  comme  la  France  est  toujours  un  peu 
catholique,  beaucoup  de  ses  idées,  de  ses  lois  et  même  de  ses  agents  sont 
catholiques;  un  Anglais,  dernièrement,  disait  : « Vous  autres,  Français, 
vous  êtes  fous  de  vouloir  civiliser  ce  peuple  malgache,  ce  peuple  de  sau- 
vages. » Et,  en  effet,  c’est  une  pensée  catholique  que  celle  qui  préside  en 
somme  ici  aux  entreprises  françaises  ayant  toutes,  au  fond,  pour  but  de 
civiliser,  d'élever  le  peuple  malgache.  C’eût  été,  au  contraire,  tout  à fait 
dans  le  goût  protestant  de  l’éliminer  ou  de  l’asservir  comme  en  Amérique, 
au  Cap  ou  en  Australie.  Un  pays  catholique  porte  toujours  la  marque  de 
son  baptême  catholique  et  le  peuple  distingue  fort  bien  entre  les  erroments 
des  individus  et  la  croyance  de  la  nation. 

« Mais,  dira-t-on,  on  est  tracassé,  persécuté.  » A mon  humble  avis, 
l’eau  de  cascade  vaut  mieux  que  l’eau  dormante.  La  plus  grande  perfidie 
du  diable,  c’est  de  faire  descendre  l’Eglise  de  son  trône  pour  la  faire  aller 
côte  à côte  avec  toutes  les  hérésies  et  toutes  les  doctrines  dans  une  espèce 
de  procession  ridicule  où,  sous  prétexte  de  liberté,  on  la  force  à marcher 
du  même  pas  et  à n’importe  quel  rang  avec  toutes  les  opinions  humaines. 

En  persécutant  ouvertement,  nos  francs-maçons  de  France  font,  au 
point  de  vue  satanique,  la  plus  grosse  bévue  qu’ils  puissent  commettre. 
Malgré  toutes  les  tristesses,  il  y a encore  à espérer,  tant  que  l’Eglise  n’est 
pas  regardée  comme  une  quantité  négligeable.  Autrement  perfide,  autre- 
ment redoutable  la  tactique  protestante,  qui  désagrège  la  roche  sans  la 
frapper  et  qui  renverserait  plus  sûrement  l’Eglise  si  le  bon  Dieu  ne 
prenait  soin  de  remplacer,  au  fur  et  à mesure,  les  pierres  émiettées  et 
dissoutes  dans  le  salpêtre  du  libre  examen. 

Le  régime  français,  si  peu  catholique  qu’il  soit,  du  moins  n’en  a pas 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


225 


l’influence  débilitante  et  mortelle.  Il  vaut  mieux  après  tout  avoir  les 
mains  et  les  pieds  chargés  de  chaînes  avec  du  sang  dans  les  veines,  de  la 
volonté  au  cœur  et  de  l’intelligence  dans  le  cerveau,  que  d’être  libre, 
mais  anesthésié  de  chloroforme. 

25  septembre. 

Il  est  7 heures  du  matin.  La  messe  a eu  lieu  à 6 heures,  suivie  de 
l’action  de  grâces  et  du  déjeuner.  Maintenant  mettez-vous  par  l’imagi- 
nation dans  la  peau  du  curé  de  Talata  et  manœuvrez.  Sur  une  table  un 
papier  grand  format  attend  l’inspiration  et  les  moments  libres  pour  se 
couvrir  des  hiéroglyphes  du  présent  journal.  Tout  autour,  d’autres 
papiers  modestes  pour  la  correspondance  proprement  dite,  des  listes,  des 
registres,  des  copies,  enfin  de  petits  carrés  où  seront  griffonnés  à la  hâte 
les  cinq  ou  six  billets  destinés  quotidiennement  à la  capitale  : commandes 
de  bois,  dispenses  de  mariage,  liste  des  membres  reçus  dans  la  Confrérie 
du  Scapulaire,  etc.  Dans  la  salle  voisine,  sur  la  table  du  déjeuner,  les 
assiettes  ont  fait  place  aux  cuvettes  photographiques,  le  carafon  d’eau  et 
la  bouteille  de  vin,  aux  drogues  de  virage-fixage.  Il  y a pour  l’instant  une 
plaque  qui  se  renforce  dans  le  sublimé,  une  autre  qui  se  purge  dans 
l’ammoniaque,  deux  ou  trois  qui  se  sèchent,  tandis  que  les  papiers 
sensibles  nagent  avec  délices  dans  une  solution  de  chlorure  d’or.  Sur  le 
pas  de  la  porte,  quatre  ou  cinq  châssis  sont  en  train  de  fonctionner. 
Passons  le  seuil  de  l’église  : deux  maçons  taillent  les  briques  et  les 
disposent  autour  de  l’autel,  suivant  un  dessin  qu’il  s’agit  de  suivre  ligne 
par  ligne  et  dont  il  faut  surveiller  de  près  l’aplomb  et  l’horizontalité  ; six 
ouvriers,  perchés  dans  les  hauteurs,  crépissent  le  grand  mur  du  haut 
en  bas,  deux  ou  trois  autres  passent  derrière  eux  pour  harmoniser  d’une 
légère  teinte  bleue  les  crudités  trop  vives  de  la  muraille  blanche.  Vite, 
un  coup  d’œil  rapide  sur  la  finesse  du  crépi,  sur  la  régularité  des  coups 
de  pinceau,  sur  l’uniformité  de  la  demi-teinte,  et  filons  plus  loin.  Deux 
charpentiers  dans  la  cour  dressent  les  traverses  complémentaires  et  les 
frontons  du  clocher  : à ceux-là,  donnons  les  mesures  exactes,  traçons  les 
angles  à l’équerre,  indiquons  les  bois  à choisir  de  préférence,  enseignons 
surtout  la  manière  pratique  d’arriver  au  résultat  voulu,  résultat  dont  ils 
n'ont  qu’une  très  vague  idée.  Au  fond  de  l’atelier,  un  autre  ouvrier 
s’escrime  à dresser  convenablement  des  fenêtres  vitrées  : là  encore, 
distribution  de  mesures,  de  bons  avis,  de  reproches  ou  d’encouragements. 
Il  sera  bon  de  revenir  dans  quelques  minutes,  car  malgré  sa  bonne 
volonté,  l’honnête  homme  est  exposé  à des  erreurs  colossales  et  semble 


226 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


avoir  été  créé  tout  exprès  pour  comprendre  le  contraire  de  ce  que  je 
prends  la  peine  de  lui  expliquer. 

Tout  en  courant,  fournissons  de  pinceaux  et  de  goudron  les  artistes 
chargés  d’enduire  les  poutres  de  mon  fameux  pont.  Puis,  au  triple  galop, 
un  coup  d’œil  sur  les  classes  : ire,  2e,  3e,  4e;  sur  i’ouvroir  des  grandes  filles. 
Chacun  est  à son  poste,  un  retour  précipité  vers  les  châssis  et  les  dro- 
gues qui  travaillent,  pour  activer  et  ralentir  leur  zèle,  et  par  file  à gauche, 
d’abord  vers  le  four  à briques,  ensuite  à 1 kilomètre  plus  loin  jusqu’à  la 
chaussée  de  la  future  passerelle.  Ici  on  extrait  de  la  tourbe  : examen 
rapide,  est-elle  bien  choisie?  est-elle  oien  coupée?  dort-on  à l’ouvrage?  Li 
on  élève  une  digue,  est-elle  bien  travaillée?  les  plans  sont-ils  suffisamment 
inclinés?  les  ouvriers  sont-ils  à leur  affaire? 

Au  retour,  pas  accéléré,  un  mot  en  courant  au  chef  de  mille  : 
paiement  d’impôts  à régler,  un  bonjour  à une  malade  de  la  ville  et 
réascension  sur  la  colline  : retour  au  journal,  aux  lettres,  aux  billets,  aux 
photographies,  aux  maçons,  aux  crépisseurs,  blanchisseurs,  charpentiers, 
menuisiers,  badigeonneurs,  aux  professeurs,  examinateurs,  couturières, 
bébés  de  l’asile. 

Si  cette  histoire  vous  amuse, 

Nous  allons  la,  la  recommencer. 

Mais  ne  croyez  pas,  je  vous  prie,  que  ce  joli  cercle  d’occupations  ne 
soit  pas  accidenté.  Ne  pensez  pas  que,  comme  l’écureuil  dans  son 
tambour  grillé,  je  n’aie  qu’à  me  laisser  tourner  ou  à me  retourner.  A 
chaque  instant  la  manivelle  s’arrête  brusquement.  C'est  le  charpentier 
qui  choisit  juste  l’instant  où  je  viens  de  quitter  ma  chambre  pour  venir 
renouveler  sa  provision  de  clous;  c’est  un  écolier  qui  a besoin  d’une 
purge  ; c’est  un  maçon  qui  n’a  pas  compris  et  qui  demande  des  expli- 
cations; c’est  un  brave  passant  qui  vient  me  saluer;  un  maître  d’école  qui 
vient  pour  une  affaire  de  cent  dix-huitième  importance;  ou  bien,  un 
messager  qui  vient  me  prendre  pour  un  malade  en  danger  de  mort  : 
sellons  le  cheval,  retournons  les  châssis,  endormons  les  drogues, 
réglons  la  besogne  aux  points  les  plus  menacés  d’arrêt  forcé,  et  allons 
porter  secours  au  plus  vite  à qui  nous  réclame. 

Quand  on  revient  bien  cuit  par  un  soleil  déjà  brûlant,  on  trouve 
deux,  quatre,  six,  dix  quémandeurs  en  instance  de  calomel,  d’émétique, 
de  remède  contre  la  gale  ou  de  bons  conseils.  « Patience!...  à chacun  son 
tour!  » Les  flacons  s’ouvrent,  les  doses  se  rangent  dans  les  petits  papiers 
suivant  le  nombre,  l’âge  et  la  grosseur  des  clients  et,  au  milieu  du 
branle-bas,  mon  surveillant  de  chantier  s’en  vient  placidement  me 


1 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


227 


déclarer  qu’il  ne  reste  plus  une  seule  brique  pour  les  travaux!  j’étais 
persuadé  qu’il  y en  avait  encore  plus  de  5oo,  comment  ce  déficit  s’est-il 
' produit?  c’est  ce  qu’il  importe  d’éclaircir.  Retournons  au  four,  et  puisque 
nous  ne  pouvons  plus  avancer  d’un  côté,  trouvons  au  plus  vite  de  la 
besogne  à distribuer  aux  dix  ou  douze  hommes  devenus  subitement  dis- 
ponibles. Mais  l’heure  est  arrivée,  le  coup  de  sifflet  arrête  les  truelles, 
disperse  les  ouvriers,  trop  heureux  si,  pour  mon  compte,  je  n’ai  pas 
encore  sept  ou  huit  clients  à contenter. 

Tout  ceci  n’est  pas  amplification  oratoire,  c’est  la  pure  réalité. 

Le  point  culminant,  sans  métaphore,  de  cette  dernière  semaine 
d’enragé  travail,  fut  notre  clocher.  L’opération  délicate  et  pointue 
(toujours  sans  métaphore)  mérite  un  entête  de  chapitre  particulier  que 
nous  intitulerons  à la  façon  des  anciens  traités  : 

Où  le  curé  de  Talata  se  trouve  en  tête-à-tête  avec  un  clocher  de 
22  mètres  ci  comment  il  s'y  prit  pour  planter  droit  son  paratonnerre. 

N’exagérons  pas!  exactement  2im75,  dont  7m5o  de  base,  6 mètres 
d’étage  supérieur,  7 mètres  de  charpente,  im25  de  croix. 

10  octobre. 

Une  conversation  au  sujet  de  mon  clocher  avec  l’habile  F.  Wittlin 
me  rasséréna  complètement  : « Pour  dresser  vos  quatre  grandes  poutres 
de  7 mètres,  me  dit-il,  commencez  pas  édifier  au  centre  de  votre  tour  une 
grande  échelle.  » Cette  échelle  fut  un  trait  de  lumière.  Depuis  huit 
jours  je  me  laissais  naïvement  halluciner  par  la  perspective  de  ces  longues 
et  lourdes  poutres  se  balançant  dans  les  airs  à 40  pieds  au-dessus  du  sol 
sans  autre  support  que  leur  base  étroite.  Donnez-moi  un  point  d’appui 
et  je  soulèverai  le  monde,  s’écriait  Archimède,  de  géométrique  mémoire. 
Eurêka!  J ai  trouvé!  m’exclamai-je  comme  lui. 

Ne  vous  étonnez  pas,  chers  lecteurs,  si  je  vous  décris  un  peu  lon- 
guement les  opérations  auxquelles  donna  lieu  l’érection  de  notre  pyra- 
mide. Un  missionnaire,  surtout  au  bout  d’un  certain  temps,  doit  avoir 
l’air,  aux  gens  civilisés,  de  découvrir  la  lune  pour  la  première  fois.  Ne 
vous  ai-je  pas  avoué  dernièrement  que  j’avais  inventé  les  œufs  à la  coque1 
Nos  instruments  sont  ici  si  primitifs,  nos  outils  si  simplistes,  les  spectacles 
que  nous  voyons  si  élémentaires,  que  nous  finissons  par  perdre  de  vue 
les  merveilles  d’Europe  et  que  nous  nous  surprenons  à reprendre  presque 
au  point  de  départ  le  chemin  parcouru  là-bas  depuis  de  longues  géné- 
rations. Comme  Pascal  avec  ses  barres  et  ses  ronds  trouvait  la  géométrie, 
nous  réinventons  un  tas  de  découvertes  anciennes,  avec  cette  différence 

CHEZ  LES  EETSILÉOS. 


14 


228 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


que  Pascal  trouvait  par  intuition  et  par  génie,  et  que  votre  serviteur 
invente  par  réveil  inattendu  de  vieux  souvenirs. 

Revenons  à notre  charpente.  Le  point  le  plus  délicat  était  de  dresser 
nos  quatre  arêtes  avec  l’inclinaison  voulue  et  de  façon  à les  faire  rejoindre 
toutes  les  quatre  bien  exactement  sur  l’axe  perpendiculaire  passant  par 
le  centre  de  toute  la  construction. 

J’inventai  alors  ce  que  nous  appelâmes  un  chemin  de  fer,  «invention» 
qui  vous  paraîtra  un  enfantillage,  mais  qui  eut  ici  un  succès  d’admiration 
prodigieuse.  A chaque  angle  de  la  plate-forme  furent  fixées  deux  lattes 
écartées  exactement  de  l’épaisseur  des  poutres  à dresser.  Entre  les  deux 
lattes  un  morceeu  de  bois,  glissant  à frottement  dur,  pouvait  avancer  ou 
reculer  suivant  les  besoins  de  la  cause.  L’avantage  de  cette  glissière  était 
double  : d’abord,  une  fois  engagées  entre  les  deux  bras,  mes  poutres  ne 
pouvaient  plus  se  payer  d’oscillations  fantaisistes  et  dangereuses  sur  les 
côtés,  de  plus  nous  étions  maîtres  de  leur  donner  l’inclinaison  que  nous 
désirions  pour  quelles  pussent  se  rencontrer  au  sommet. 

Ce  fut  un  moment  d’émotion  que  l’essai  de  cette  machine  élévatoire. 
Un  premier  gros  bois  fut  dressé.  Le  fil-à-plomb  indiqua  que  son  extré- 
mité supérieure  se  tenait  raisonnablement  sur  l’axe  central.  Un  deuxième 
est  engagé  dans  les  mortaises  et  les  rainures.  Que  va-t-il  se  produire? 
Hélas!  un  hiatus  très  appréciable  entre  le  sommet  des  deux  poutres.  Les 
spectateurs  me  jettent  un  regard  déconfit  et  légèrement  ironique.  « Ah! 
les  mesures  du  Père...  inexactes,  les  mesures  du  Père!  C’est  à recom- 
mencer. » Il  n’en  faut  pas  tant  aux  Betsiléos  pour  croire  tout  perdu. 
Mais  d’un  mot  je  commande  la  manœuvre  de  ma  glissière.  Mon  char- 
pentier qui  est  dans  le  secret  la  recule  doucement,  mais  sûrement,  et  la 
seconde  poutre  va  ranger  son  extrémité  supérieure  contre  l’extrémité  déjà 
placée  de  sa  compagne.  Les  yeux,  les  bouches  s'en  écarquillèrent  déme- 
surément et  comme  conclusion  tout  le  monde  rit,  le  rire  étant  en  ces  pays 
le  signe  ordinaire  de  la  stupéfaction. 

Ce  qui  se  fit  pour  deux  poutres  se  fit  pour  quatre,  et  le  clocher 
apparut  aux  yeux  de  la  population  ébahie.  Entre  les  quatre  poutres  on 
insinua  le  billot  qui  devait  porter  notre  belle  croix  ; un  jour  après,  la 
croix  à son  tour  faisait  l’ascension  de  la  tour  et  allait  se  fixer  en  haut  de 
la  charpente  à 20  mètres  au-dessus  du  sol. 

Cette  dernière  opération  fut  peut-être  la  plus  délicate  et  la  plus 
fatigante  de  toutes.  Les  deux  hommes  juchés  sur  un  échafaudage  haut 
placé  n’étaient  pas  des  plus  à leur  aise  et  il  n’était  pas  non  plus  très  facile 
de  trouver  la  verticale  irréprochable.  Tandis  qu’ils  manœuvraient  dans 
les  hauteurs,  je  courais  au  nord,  au  sud,  à l’est,  à l’ouest,  armé  d'un 


y 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


22g 


fragment  de  brique  suspendu  à un  fil  blanc;  j’avais  la  base  du  nez 
agrémentée  d’un  binocle,  au  grand  amusement  de  mes  écoliers  qui  ne 
m’avaient  jamais  vu  avec  un  pareil  appendice  et  je  m’en  allais  visant, 
révisant  et  lançant  dans  les  cieux  des  commandements  brefs,  sonores  et 
impératifs  : « Au  sud,  en  bas,  en  haut,  à l’est.  » Je  multipliai  mes  visées, 
rayonnant  à toutes  les  distances,  accrochant  mon  fil  impitoyable  aux 
battants  des  portes,  au  chaume  des  toitures,  aux  bois  des  barrières, 
m’agenouillant,  me  relevant,  me  prosternant  dans  la  rue  et  sur  la  place 
de  Talata  abasourdi.  Une  heure  de  ce  manège  nous  amena  à la  perpen- 
diculaire désirée.  On  arrêta,  on  cloua.  C’était  fini! 

Telles  sont  les  méthodes  rudimentaires  auxquelles  ingénieurs  et 
architectes  improvisés  sont  obligés  d’avoir  recours  ici.  Dans  quelques 
années,  on  n’en  sera  plus  là.  Que  le  chemin  de  fer  introduise  machines, 
perceuses,  mortaiseuses,  scieuses,  etc.,  et  tous  nos  procédés  ne  seront 
plus  que  des  souvenirs  d’enfance. 

12  octobre. 

Le  dimanche  8 octobre  avait  été  choisi  pour  la  fête  d’inauguration  de 
nos  nouvelles  classes  et  surtout  de  notre  église.  Pendant  la  semaine  qui 
précéda,  ce  fut  un  affairement  universel  : les  uns  maçonnaient,  les  autres 
badigeonnaient,  ceux-ci  rabotaient,  ceux-là  enlevaient  les  échafaudages, 
ou  grattaient  les  briques  souillées  de  mortier;  pour  moi,  je  peignais,  je 
tapissais,  j’épinglais,  décorais,  ajustais  les  mille  jolis  colifichets  venus  de 
France  et  précieusement  collectionnés  en  vue  du  grand  jour.  Le  fond  de 
l’ornementation  nous  vint  de  peinturés  murales  qui,  n’ayant  pu  s’adapter 
à leur  destination  primitive,  nous  avaient  été  généreusement  octroyées. 
Nous  les  ajustâmes  sur  une  sorte  d’hémicycle  en  briques  autour  de  l’autel, 
et  nous  eûmes  du  coup  un  chœur  ravissant  à rendre  jaloux  une  cathé- 
drale. Les  murs  furent  teintés  légèrement  de  bleu  en  prévision  du  semis 
d’étoiles  ou  de  fleurs  de  lys  dont  je  rêve  de  les  décorer.  Le  chœur  était 
pavé,  la  nef  tapissée  de  belles  nattes  neuves.  L’intérieur  était  prêt  pour 
la  cérémonie. 

Il  avait  été  réglé  que  la  paroisse  de  Talata  inaugurerait  les  pèleri- 
nages. Talata  catholique  s’empresse  de  répondre  à cet  appel.  A 7 heures 
première  messe  de  pèlerinage.  Puis  arrivaient  successivement  les  Norma- 
liens qui  devaient  rehausser  la  cérémonie  par  les  harmonies  d’une  messe 
chantée,  les  professeurs  de  l’école  et  enfin  le  P.  Venance  Manifatra, 
malgache,  prédicateur  des  grandes  occasions. 

On  organisa  dans  la  propriété  une  immense  procession.  Quatorze 
cents  personnes  défilèrent  sur  deux  rangs  au  chant  des  cantiques.  Devant 


( 


23o  chez  les  betsiléos. 


les  classes  on  s’arrêta.  « Que  la  paix  soit  sur  cette  maison,  dit  l’officiant, 
sur  tous  les  habitants  enseignants  ou  enseignés.  Gardez-les,  Seigneur,  de 
toute  faiblesse,  remplissez  les  maîtres  de  l’esprit  de  science,  de  sagesse 
et  de  crainte.  Donnez  aux  élèves  votre  grâce  pour  qve  ce  qui  leur  sera 
salutairement  et  utilement  enseigné  soit  saisi  par  leur  esprit,  gravé  dans 
leur  cœur,  accompli  dans  leurs  œuvres  et  qu’en  toutes  choses  votre  nom 
soit  glorifié.  » 

Et  l’Eglise  nous  rappelle,  un  peu  avant  ces  magnifiques  invocations, 
la  parole  du  bon  Maître  : « Laissez  venir  à moi  les  petits  enfants.  » Elle 
appelle  sur  eux  la  protection  de  saint  Ignace,  de  saint  Louis  de  Gonzague, 
puis  dans  une  dernière  prière,  elle  demande  à Dieu  de  bénir  cette 
demeure.  Qu’il  y ait  en  elle  santé,  sainteté,  vertus,  gloire,  humilité, 
bonté,  douceur,  amabilité,  docilité,  plénitude  de  la  loi,  obéissance  et 
action  de  grâces.  Que  le  Saint-Esprit  y répande  enfin  l’abondance 
de  ses  dons. 

De  retour  à l’église,  le  P.  Venance  Manifatra  expliqua  le  but,  l’idée, 
les  fruits  du  pèlerinage,  coutume  nouvelle  en  ce  pays,  mais  très  ancienne 
dans  l’Eglise  catholique. 

L’assemblée  se  dispersa  tranquillement  vers  midi  sous  un  ciel  bleu 
absolument  immaculé.  Beau  triomphe  pour  l’Eglise  pour  la  Vierge  bénie, 
et  signe  consolant  d'espérance  pour  l’avenir. 

i3  octobre. 

Nous  avons  entrepris  la  guerre  aux  mauvaises  coutumes  des 
enterrements  et,  grâce  à Dieu,  chacun  des  engagement  livrés  jusqu’ici  a 
été  une  victoire. 

Un  samedi,  de  l’air  le  plus  anodin  du  monde,  mon  fusil  en  ban- 
doulière, je  sors,  lorgnant  beaucoup  moins  les  oiseaux  qui  ne  se  mon- 
traient guère  que  certaine  réunion  compacte  de  gens  assemblés  dans  un 
hameau  à l’occasion  d’un  enterrement.  Longeant  la  rivière,  je  pousse 
au  delà  du  hameau,  puis,  tout  à coup,  caché  par  un  pli  de  terrain  aux 
yeux  des  assistants  qui,  jusque-là,  m’avaient  suivi  du  regard,  je  me  glisse 
jusqu’aux  maisons  et  parais  subitement  au  milieu  de  la  foule  interloquée. 
Evidemment  on  prépare  un  combat  de  bœufs.  Le  parc  semi-circulaire  est 
vide,  mais  les  animaux  ne  sont  pas  loin.  A vrai  dire,  ces  combats  de 
bœufs  ne  sont  pas  en  eux-mêmes,  chose  plus  répréhensible  que  les  tauro- 
machies espagnoles  ou  les  exhibitions  des  dompteurs  en  cage.  Ce  qui  en 
fait  le  mauvais  côté,  ce  sont  d’abord  les  pratiques  superstitieuses  qui  les 
accompagnent;  c’est  surtout  que  cette  réunion  n’est  que  le  prélude  et 
l’introduction  des  orgies  nocturnes  qui  suivront. 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


23  1 


Le  premier  moment  de  surprise  passé,  la  foule  se  prend  à chuchoter, 
à me  considérer  d’un  air  narquois.  Que  va  faire  le  Père?  Oh!  bien 
simple,  mes  amis,  je  vais  monter  la  garde  et  vous  empêcher  de  com- 
mencer le  combat.  Et,  sur  cet  aparté,  je  m’asseois  par  terre  à la  mode  du 
pays  et  occupe  mes  loisirs  à dévisager  un  par  un  tous  les  assistants. 
Quelques  jeunes  gens  essaient  de  faire  bonne  contenance,  mais  peu  à peu 
des  groupes  se  détachent  du  cercle  des  spectateurs,  les  rangs  s’éclair- 
cissent. On  commence  à se  dire  que  le  Père  n’est  pas  disposé  à lâcher 
prise  et  qu’il  faut  perdre  tout  espoir  de  s’amuser  aujourd’hui. 

Il  ne  restait  plus  qu’à  frapper  le  dernier  coup.  J’appelle  le  chef  de 
l’enterrement  : « Je  ne  suis  pas  venu,  lui  dis-je,  pour  te  contrarier,  mais 
pour  t’aider.  Tu  sais  que  le  combat  de  bœufs  est  chose  mauvaise,  mais 
tu  n’oses  t’opposer  tout  seul  aux  usages.  Je  suis  là  pour  te  soutenir. 
Puisque  la  coutume  veut  que  l’on  tue  des  bœufs  et  qu’on  donne  un 
morceau  de  viande  à tous  ceux  qui  ont  assisté  à l'enterrement,  fais  venir 
les  bêtes  et  qu’on  les  exécute  promptement,  sans  s’amuser  à des  jeux 
dangereux.  » 

Notre  homme  écoute  respectueusement  mon  petit  discours  et  incon- 
tinent donne  l’ordre  d’aller  quérir  dans  le  vallon  voisin  les  deux  victimes. 
Une  douzaine  de  jeunes  gens  descendirent  dans  l’hémicycle  du  parc.  Les 
bœufs  furent  mis  à mort  en  un  rien  de  temps.  Je  remerciai,  félicitai  et 
partis.  Le  but  était  atteint. 

Gomme  à certaine  époque  en  France  on  se  ruinait  en  couronnes 
mortuaires,  le  Betsiiéo  se  ruine  en  bœufs  et  en  lambas  pour  ses  morts  ou 
plutôt  pour  la  montre.  Le  chef  de  famille  décide  de  tuer  trois,  quatre 
bêtes,  on  s’exécute,  on  n’a  pas  de  quoi  les  payer,  mais  on  taxera  tous  les 
membres  de  la  parenté  suivant  leur  degré  plus  ou  moins  proche.  Der- 
nièrement un  de  mes  jeunes  ouvriers  en  était  pour  ses  trois  francs,  plus 
d’une  semaine  de  travail,  parce  qu’un  de  ses  neveux  ou  cousins  s’était 
avisé  de  décéder.  Que  s’ensuit-il?  on  s’endette,  on  emprunte  à un  in’érèt 
exorbitant  et  l’on  n’a  plus  un  sou  pour  vivre  ou  pour  payer  l’impôt. 

Le  massacre  des  bœufs  se  transforme  en  représentation.  Dans  le  parc 
où  ceux-ci  sont  lâchés,  des  jeunes  gens  descendent  et,  au  péril  de  leur 
vie,  vont  chercher  sous  les  pieds  des  animaux  furieux  les  menues  pièces 
de  monnaie  que,  du  haut  du  talus,  leur  lance  la  foule  des  spectateurs.  Je 
connais  deux  personnes  grièvement  atteintes  dans  ces  joutes  depuis  un  an. 

La  surexcitation  de  ce  spectacle  prédispose  la  foule  aux  émotions 
malpropres  de  la  nuit.  11  est  délicat  de  dire  ici  ce  qu’est  au  juste  le 
fiandravanana.  Jeunes  gens,  jeunes  filles  s’entassent  dans  la  case,  on 
chante,  on  s’échauffe.  Peu  à peu  les  nerfs  s’ébranlent  et  ce  sont  des 


232 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


courses,  des  danses,  des  poursuites  des  plus  indécentes,  et  alors...  tout 
est  permis...  La  nuit  se  passe  en  horreurs. 

Ces  scènes  se  répètent  parfois  jusqu’à  cinq  et  six  fois  dans  un  mois. 
On  s’en  va  ainsi  de  bacchanale  en  bacchanale,  et  ces  pauvres  malheureux 
y abîment  leur  santé  et  compromettent,  sans  parler  de  leur  âme,  leurs 
forces  vitales  déjà  anémiées  par  les  désordres  de  longues  générations. 

Uh  soir  on  m’avertit  qu’une  ces  réunions  devait  avoir  lieu  dans  un 
hameau  assez  voisin.  Dans  la  demi-obscurité  et  le  silence  de  nos  nuits 
malgaches,  nous  partons,  moi,  trois  auxiliaires  et  deux  grands  élèves. 
Nous  traversons  Talata,  déjà  assoupi  et  repu  autour  de  ses  foyers  presque 
éteints.  Seul  Talata- chat,  le  célèbre  Talata , docile  comme  un  chien, 
nous  suit  à quelques  pas  et,  de  temps  en  temps,  vient  se  jeter  à travers 
nos  jambes  au  risque  de  se  faire  écraser. 

A deux  cents  mètres  environ  de  la  maison  mortuaire,  notre  petit 
bataillon  s’arrête. 

Des  groupes  glissent  silencieux  dans  l’ombre.  On  entend  des  conver- 
sations, des  éclats  de  voix,  des  fusées  de  mauvais  rire.  Nous  avançons 
prudemment.  Arrivé  sur  le  seuil,  je  le  franchis  rapidement  et  me  dresse 
subitement  au  milieu  de  la  chambre  bondée  de  gens  accroupis  et  éclairée 
vaguement  par  la  lumière  falote  d’une  vieille  mèche  trempée  dans  la 
graisse.  Devant  moi,  une  cinquantaine  de  femmes,  de  filles  et  même  de 
fillettes  chantent  en  s’accompagnant  des  mains  frappées  en  cadence... 
A ma  vue,  silence  et  ahurissement  général.  Saisissant  alors  une  bougie 
que  j’avais  apportée,  je  l’allume  à la  veilleuse  et  je  fais  mine  d’examiner 
une  par  une  les  personnes  présentes.  Gomme  plusieurs  se  disposaient  à 
s’enfuir  : « Que  personne  ne  sorte,  m’écriai-je.  » Sur  ce,  je  leur  fis  un 
petit  discours  bien  senti,  et  réclamant  la  présence  du  chef  de  l’enterre- 
ment : « Donne-moi  ta  parole,  ajoutai-je,  qu’il  n’y  aura  pas  de  danses  ici 
cette  nuit.  — Oui,  peut-être,  me  répondit-il.  — Pas  de  peut-être,  répliquai- 
je  brusquement,  il  n’y  en  aura  pas,  le  promets-tu?  — Oui,  je  le  promets.  » 
Quelques  chrétiens  déjà  plus  audacieux  vinrent  à son  secours  et  obtinrent 
l’engagement  qu’il  n’y  aurait  plus  de  réunion.  Je  donnai  l’ordre  de  la 
dispersion  générale.  Placé  à l’extérieur  de  la  porte,  la  lanterne  en  main, 
j’examinai  toutes  ces  pauvres  créatures  qui  défilaient  sous  mes  yeux. 
Nous  quittons  la  place  quand  nous  sommes  sûrs  que  l’assemblée  est 
suffisamment  dispersée  pour  n’avoir  plus  envie  de  revenir. 

Le  lendemain  j’apprenais  en  effet  que  tout  était  resté  calme  pendant 
la  nuit.  Les  chrétiens  reprennent  confiance  et  tout  me  donne  à espérer 
qu’après  avoir  enrayé  les  progrès  du  mal,  nous  arriverons,  avec  laide  de 
Dieu,  à l’extirper  peu  à peu  du  pays. 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


233 


5 novembre. 

Vous  ai-je  parlé  des  chiques?  Ces  excellentes  petites  bêtes  « pilulent  » 
d’une  façon  extraordinaire  à cette  époque  des  premières  chaleurs.  Quand 
je  dis  pilulent,  je  ne  fourche  nullement  quant  à la  langue,  le  propre 
de  ces  animalcules  étant  de  se  transformer  en  une  sorte  de  petite  boule 
blanche  assez  semblable  aux  globules  homéopathiques. 

Je  vous  dirai  à leur  sujet,  quitte  à passer  pour  un  égoïste,  ce  que  si 
produit  entre  le  derme  et  l’épiderme  de  mon  propre  individu,  car  c’est  là 
surtout  que  je  puis  me  munir  d’observations  authentiques,  personnelles, 
indiscutables,  documentées,  précises  et  malheureusement  trop  piquantes. 

A combien  peut  monter  la  population  immigrante  de  chaque  jour? 
Ma  moyenne  actuelle  est  de  20  à 3o  nouveaux  locataires  depuis  midi  jus- 
qu'à minuit,  quelquefois  moins,  quelquefois  plus.  Je  suis  arrivé  il  y a 
quelque  temps  au  chiffre  respectable  de  55  ; pourtant,  à ce  qu’il  paraît,  je 
ne  détiens  pas  le  record  : un  brave  homme  d’Andakana  est  allé  jusqu’au 
double.  Mais,  vanité  mise  de  côté,  je  serais  très  heureux  de  m’en  tenir  à 
une  moyenne  inférieure. 

J’ai  noté,  à propos  de  l’insinuation  intempestive  de  ces  insectes 
plutôt  désagréables,  un  phénomène  assez  curieux.  Lorsqu’on  est  encore 
nouveau  dans  le  pays,  l’introiuction  de  la  chique  sous  l’épiderme  se  fait 
absolument  incognito.  Rien  qui  vous  avertisse  de  son  arrivée  : pas 
de  piqûre  sensible,  pas  de  démangeaison.  Ce  n’est  qu’au  bout  d’un 
certain  temps,  lorsque  la  bête  a déjà  acquis  un  développement 
considérable,  que  l’on  s’aperçoit  de  sa  présence  : « Je  n’ai  pas  de  chiques, 
disent  les  arrivants.  — Regardez  bien,  disent  les  anciens.  » L’on  regarde, 
et  qui  se  croyait  indemne,  constate  bientôt  cinq  ou  six  protubérances 
caractéristiques. 

Au  bout  d’un  séjour  assez  prolongé,  le  phénomène  est  tout  contraire. 
Les  premières  morsures  de  la  bestiole  démangent  étrangement.  Pour  les 
gens  dépourvus  de  souliers,  le  signal  est  des  plus  utiles;  ils  lèvent  le  pied 
à mi-hauteur  de  leur  menton  et  extirpent  l’intrus.  Si  nous  devions  ôter  nos 
chaussures  à chaque  visite,  nous  n’en  finirions  pas  de  lacer  et  de  délacer 
nos  cordons.  Mais  il  est  bon  pourtant  ne  ne  pas  omettre  la  perquisition, 
sinon,  la  bête  entrée,  la  démangeaison  cesse  et  rien  ne  vous  avertit  plus 
de  ses  progrès  de  cambrioleur. 

Donc,  le  moment  venu,  renversé  sur  une  chaise,  vous  élevez  le  pied, 
sans  plus  de  respect  humain,  à hauteur  des  yeux  de  votre  pédicure,  bam- 
bin quelconque  expérimenté  dans  l’art  d’extraire  les  parasites.  Armé  d’une 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


i 


234 


longue  aiguille,  celui-ci  commence  ses  fouilles.  D’un  coup  d’œil  il  a déjà 
repéré  les  points  attaqués.  L’extraction  commence. 

Si  l’animal  est  récemment  arrivé,  un  petit  coup  d’aiguille  adroitement 
appliqué  le  saisit  sous  les  aisselles  et  l’amène  à l’extérieur,  où  il  est  impi- 
toyablement écrasé.  Si  la  poche  à œufs  est  déjà  formée,  l’opération  est 
plus  délicate.  Dirigeant  alors  l’aiguille  dans  le  petit  trou  qui  a servi  de 
porte,  l’opérateur  agrandit  peu  à peu  cette  ouverture,  à la  façon  d’un 
homme  qui  desserrerait  le  collet  étranglé  d’une  bourse.  Quand  le  dégage- 
ment est  suffisant,  glissant  l’aiguille  au  travers  et  en  dessous  de  la  petite 
boule  vivante,  il  la  pousse  doucement  hors  de  l’orifice,  prenant  garde 
toutefois  de  l’écraser. 

Une  extraction  de  ce  genre  pratiquée  de  temps  à autre  n’a  rien  de  bien 
cruel  et  peut,  à la  rigueur,  servir  de  passe-temps  aux  gens  sans  ouvrage 
comme  beaucoup  de  Malgaches;  mais  quelle  se  renouvelle  cinquante  fois 
par  jour  à des  endroits  plutôt  sensibles,  comme  aux  contours  des  ongles 
ou  à la  plante  des  pieds,  et  avec  des  conséquences  désagréables  comme 
abcès,  boutons  blancs,  plaies  vives,  etc.,  elle  devient  bien  vite  une  souf- 
france et  une  occasion  de  mérites  très  appréciables. 

Lorsque  je  suis  arrivé  à Madagascar,  on  était  en  novembre,  et  je 
voyais  beaucoup  de  missionnaires  marcher  avec  peine  à cause  de  leurs 
pieds  endoloris.  La  mode  n’en  est  pas  encore  passée,  et  au  retour  des  cha- 
leurs, tous  ont  des  chances  d’être  entamés  sérieusement  par  la  base.  Beau- 
coup de  petites  plaies  produites  par  l’extirpation  des  chiques  se  transfor- 
ment en  une  sorte  de  bouton  blanc  qui  gonfle  et  gonfle  jusqu’à  ce  qu’on  le 
débarrasse  du  pus  qu’il  contient.  Pas  grave,  pas  méchant,  mais  tout  de 
même  gênant  quand  il  faut  aller  et  venir,  et  se  tenir  debout  sur  trois  ou 
quatre  pustules  de  gros  calibre.  Et  puis,  ce  déchiquetage  répété,  ce 
massacre  à coups  d’épingles  finit  par  former  des  places  sensibles,  le  pied 
s’échauffe,  la  marche  devient  plus  difficile. 

Tranquillisez- vous,  vous  qui  rêvez  plaies  et  bosses  aux  pays  lointains. 
Venez  à Madagascar  et  vous  serez  servis  ! assez  bien  pour  que  vous  n’ayez 
pas  à vous  croire  oubliés  par  la  Providence  dans  la  répartition  salutaire 
de  bonnes  souffrances;  pas  trop  cependant,  pas  de  manière  à être  anni- 
hilés, arrêtés  dans  le  travail.  On  a la  fièvre,  on  se  quinine  et  en  marche  ; 
on  a des  chiques,  on  se  massacre  et  on  va,  on  a des  misères,  des  luttes,  des 
contradictions,  mais  «1  avance.  Il  y a du  bien  à faire,  on  fait  du  bien  : 
rien  d’étonnant  qu’on  ait  un  peu  à souffrir  et  que  l’on  souffre.  C'est  la  loi 
du  salut  des  âmes- 


10 


Chez  les  Betsiléos. 


Rocher  en  équilibre. 


Rochers  de  Langela. 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


237 


10  novembre. 

Je  vais  vous  enseigner  la  manière  de  construire  un  pont  dans 
ce  pays. 

Tout  d’abord,  je  vous  prie,  laissez  absolument  de  côté  vos  préjugés 
d’Européens  civilisés  et  n’allez  pas  vous  figurer,  parce  que  j’ai  prononcé 
le  nom  extrêmement  commun  de  pont,  que  vous  ayez  des  idées  bien 
nettes  à ce  sujet. 

Cependant  acceptons  pour  un  instant  la  définition  du  mot,  donnée 
par  le  dictionnaire  : « Un  pont  est  une  construction  élevée  d’un  bord  à 
l’autre  d’une  rivière  ou  d’un  ruisseau  pour  les  traverser.  » 

Du  premier  coup,  hélas!  je  m’aperçois  trop  facilement  que  la  défi- 
nition, perfectionnée  par  plusieurs  siècles  d'Académie  Française,  manque 
totalement  d’universalité,  et  ne  contient,  ni  pour  le  genre,  ni  pour  l'espèce, 
les  bâtis  de  bois  entremêlés  qu’il  est  d’usage  d’appeler  pont  dans 
notre  pays. 

Reprenons  la  définition  : « Un  pont  est  une  construction.  » Mais,  qui 
dit  construction  dit  assemblage  ordonné,  combiné,  disposé  suivant  les 
règles  de  l’équilibre  et  de  la  stabilité.  Qui  dit  construction  dit  application 
plus  ou  moins  rudimentaire  des  principes  de  la  charpente  ou  de  la  maçon- 
nerie : assemblages  qui  assemblent,  jointures  qui  joignent,  superpositions 
qui  s’appuient  sur  des  bases,  piliers  qui  soutiennent,  traverses  qui  réunis- 
sent. Or  nos  ponts  ne  comportent  absolument  rien  de  tout  cela  : dans 
l’eau  on  plante  des  piquets,  sur  la  tête  des  piquets  on  enchevêtre  des  pou- 
tres, sur  les  poutres  on  jette  des  planches,  on  cloue  ou  on  ne  cloue  pas,  et 
l’on  s'en  va. 

Pourtant,  afin  de  ne  pas  être  taxé  d’exagération  ou  d’injustice,  disons 
en  passant  qu’il  y a sur  la  grand’route  quelques  progrès  sur  ce  premier 
point.  Si  l’on  n’a  pas  encoresongé  aux  tenons  et  aux  mortaises,  il  semble 
que  l’on  y ait  acheté  quelques  verticales  bon  marché  et  quelques  horizon- 
tales moins  tordues. 

Continuons  : « Une  construction  élevée  d’un  bord  à l’autre  d’une 
rivière.  » 

Oh!  pour  le  coup  je  m’inscris  en  faux  contre  le  membre  de  phrase 
tout  entier.  Que  l’on  fasse  le  recensement  de  nos  ponts  malgaches  à cer- 
taines époque  de  l’année,  pendant  même  les  trois  quarts  ou  les  quatre 
cinquièmes  des  douze  mois,  et  l’on  verra  que  l’immense  majorité  ne  songe 
nullement  à relier  les  deux  bords  d’un  fleuve,  d’une  rivière  ou  même  d’un 
ruisseau.  C’est  une  prétention  qui  leur  paraît  absolument  exorbitante. 


238 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Qu’une  ou  deux  semaines  par  saison,  c’est-à-dire  depuis  la  première 
pluie,  moment  des  réparations,  jusqu’au  premier  ouragan,  le  tablier  ait 
eu  la  constance  de  se  tenir  en  communication  avec  les  deux  rives,  c’est 
déjà  beaucoup  lui  demander,  mais  exiger  de  lui  qu’il  maintienne  cette 
position  fatigante  depuis  le  ier  janvier  jusqu’au  3i  décembre,  ce  serait 
vouloir  plus  que  ne  peuvent  donner  la  nature  et  la  constitution  intime  de 
ses  éléments. 

« Elevée  d’on  bord  à l’autre  d’une  rivière  pour  la  traverser.  » Pas 
du  tout. 

Pour  retenir  la  place  où  l’on  a l’intention  de  construire  plus  tard 
quelque  chose  de  mieux  : probablement.  — Pour  exercer  les  voyageurs 
à la  patience  et  les  habituer  aux  émotions  pittoresques  en  rompant 
la  monotonie  de  leurs  courses  : c’est  vraisemblable.  — Pour  augmenter 
la  difficulté  du  passage  en  encombrant  un  endroit  guéable  : c’est  certain. 
— Mais  pour  « traverser  » ah!  ça  non.  J’ai  trois  ponts  à franchir 
de  Talata  à Fianarantsoa;  or,  je  puis  vous  assurer  que,  durant  la 
majeure  partie  de  l’année,  je  suis  toujours  descendu  à côté.  A côté  du 
premier,  parce  qu’il  danse  trop  pour  m’inspirer  confiance.  A côté  du 
second,  parce  qu’il  est  pourri  et  disloqué.  A côté  du  troisième,  parce 
qu’il  a versé  à moitié  dans  la  rivière  et  que  je  ne  tiens  pas  à l’imiter. 

Le  passage  sur  un  pont  constitue  ici  en  temps  ordinaire  une  faute  de 
témérité  grave  qui  rentrerait  volontiers  dans  la  catégorie  des  suicides  par 
imprudence  voulue,  et  je  ne  vois  guère  que  trois  manières  en  ce  pays  de 
passer  un  pont  : la  première,  passer  à côté;  la  deuxième,  passer  dessous  ; 
la  troisième,  ne  pas  passer  du  tout. 

L’on  va  m’accuser  de  charge,  de  calomnie  ou  tout  au  moins  de  médi- 
sance! Ne  risqué-je  pas  à parler  de  la  sorte,  d’avoir  maille  à partir  avec 
MM.  les  Ingénieurs  du  Gouvernement? 

Non,  car,  empressons-nous  de  le  dire,  si  nos  ponts  malgaches  ne  ren- 
trent pas  encore  dans  la  définition  du  dictionnaire,  ce  n’est  pas  la  faute 
de  l’Académie,  ni  de  la  voirie,  ni  de  personne.  Le  gouvernement  sue  sang 
et  eau,  le  peuple  en  masse  se  met  en  branle,  à chaque  mois  d’octobre, 
pour  la  confection  ou  la  réparation  des  ponts,  les  officiers  de  tout  grade 
parcourent  le  pays  dans  tous  les  sens,  les  porteurs  de  bois  s’en  vont  en 
longues  files  chercher  les  poutres  et  les  madriers  dans  la  forêt  lointaine,  et 
malgré  cela,  quelques  mois  après,  c’est  encore  la  débâcle,  la  dévastation, 
l’écroulement  et  la  ruine. 

D’où  cela  provient-il?  De  plusieurs  causes  qui  ne  sont  pas  près  de 
disparaître  : 

i°  Des  trombes  d’eau  et  des  ouragans  qui  font  monter  subitement  à 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


239 


des  hauteurs  inattendues  le  niveau  des  torrents,  emportant  tout  dans 
leur  course  furieuse  et  irrésistible.  Si  le  pont  tient  bon,  la  chaussée  s’en 
va;  si  la  chaussée  résiste,  c’est  le  pont  qui  cède,  mais  il  faut  bien  qu’il  y 
ait  une  victime. 

2°  Des  défauts  réels  de  construction  signalés  plus  haut,  de  quoi  ne 
sont  nullement  coupables  nos  pauvres  gens  qui  en  sont  encore  à l 'abc  de 
la  charpente,  pas  coupables  ceux  qui  sont  chargés  de  les  diriger  et  ne 
peuvent  transformer  du  jour  au  lendemain  des  apprentis  et  des  manœu- 
vres en  menuisiers  de  première  force. 

3°  Des  bois  surtout,  bois  verts  nouvellement  taillés,  piqués  dans  des 
terrains  détrempés,  abreuvés  d’ondées  invraisemblables,  suivies  de  coups 
de  soleil  torride,  tordus,  détordus,  retordus,  fendus  par  l’humidité  intense 
succédant  à la  sécheresse  absolue.  Les  pauvres  clous  n’en  peuvent  mais 
contre  ces  torsions  intimes,  qui  d’un  bois  présentable  font  bientôt  un 
bâton  noueux,  fendillé,  pourri  à la  base,  rongé  d’insectes,  piqué  des  vers. 
On  songe  depuis  peu  à l’emploi  du  carbonyle.  Très  bien,  mais  cela  coûte 
cher  et  ne  peut  pas  être  d’un  usage  courant. 

C’est  à cause  de  ce  travail  intérieur  que  les  soi-disant  assemblages  se 
desserrent,  les  trépidations  les  relâchent  de  plus  en  plus,  les  pointes  jouent 
dans  le  bois  vermoulu,  le  tout  se  disloque,  et  si  la  pluie  ne  l’emporte  pas, 
il  vient  un  jour  où  le  pont  craque  subito  sous  le  pied  d’un  mulet  ou  le 
poids  d'une  charrette. 

Il  n’y  a donc  dans  tout  ce  que  je  vous  dis  rien  qui  ressemble  à une 
diatribe  contre  l’Administration.  Je  n’ai  voulu  que  mettre  en  relief  les  dif- 
ficultés presque  insurmontables  devant  lesquelles  se  brisent  ou  se  heurtent 
les  meilleurs  volontés  de  nos  chefs  de  district. 

Ne  disons  pas  que  l’on  ne  fait  rien  ici.  Mon  Dieu,  le  gouvernement 
comme  le  missionnaire  ne  sait  que  trop  ce  que  c’est  que  le  surmenage,  ce 
qu’est  la  lutte  contre  l’insuffisance  d’hommes  du  métier,  l’insuffisance 
d'instruments  et  de  matériaux,  l’insuffisance  de  zèle  aussi  dans  l’esprit 
borné  de  beaucoup  qui  ne  voient  pas  encore  la  raison  pratique  et  l’utilité 
des  perfectionnements.  Pourquoi  des  grandes  routes  à des  gens  qui  se 
contentaient  de  sentiers?  pourquoi  des  charrettes  quand  on  peut  porter 
sur  sa  tête?  pourquoi  ceci?  pourquoi  cela? 

C’est  une  tâche  ingrate  de  coloniser  comme  de  christianiser. 

21  novembre. 

Nous  avions  donc  besoin  d’un  pont.  Les  pirogues,  faute  de  soin  ou 
de  surveillance,  pourrissaient  ou  s’en  allaient  à la  dérive  et  échouaient 


240 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


misérablement  sur  des  rochers.  Tout  le  monde,  marchands,  malades, 
protestants  aussi  bien  que  catholiques,  avaient  intérêt  à voir  cesser  cet 
état  de  choses.  Je  pris  donc  sur  moi  de  proposer  au  gouvernement  une 
passerelle.  Mes  gens  y travailleraient,  j’en  dirigerais  l’exécution,  et  les 
corvées  nous  donneraient  un  coup  de  main  pour  le  terrassement.  L’admi- 
nistration accepta  et  la  construction  fut  décidée.  Je  fis  mon  plan,  le  déposai 
au  bureau  et  attendis  la  mise  en  train. 

Combien  de  temps  pensez-vous  que  j’aie  dû  rester  dans  l’expectative 
de  mes  bois?  Cinq  grands  mois  au  bout  desquels  me  sont  arrivées  trois 
pièces  maîtresses  sur  les  quatre  indispensables  pour  engager  les  travaux. 
A qui  la  faute?  à personne  et  à tout  le  monde,  ou  plutôt  à l’habitude  invé- 
térée de  nos-bons  Betsiléos,  pour  qui  remettre  au  lendemain  ou  à la 
semaine  suivante  est  la  loi  sine  qua  non  de  tout  travail  urgent.  Ainsi,  nous 
sommes  arrivés  à la  saison  des  pluies;  depuis  deux  jours,  ondées  sans 
arrêt...  regardez  et  voyez  combien  de  maisons  en  construction  ont  leur 
toit  achevé.  Pas  la  moitié.  On  a attendu,  remis  à plus  tard  et  les  pauvres 
bâtisses  non  couvertes  boiront  plus  qu'à  leur  soif,  les  murs  se  crevasseront 
et  s’écrouleront.  Peu  importe...  l’an  prochain  ce  sera  la  même  lenteur  et 
la  même  chanson. 

L’établissement  du  pont  comportait  deux  sortes  de  travaux  : la  char- 
pente et  l’aménagement  d’une  chaussée  étroite  à travers  les  rizières  qui 
s’étendent  des  deux  côtés  de  la  rivière.  Ce  fut  ce  second  travail  qui 
m’attira  le  plus  de  désagréments.  Les  ouvriers  réquisitionnés  pour  l’exé- 
cuter n’y  voyaient  qu’une  nouvelle  occasion  de  corvée  : le  bien  général, 
les  avantages  de  cette  chaussée  au  temps  des  grandes  pluies  sont  choses 
trop  abstraites  ou  trop  éloignées  pour  frapper  leur  imagination. 

Les  bois  arrivent...  ils  sont  trop  courts  de  3 mètres!  « Mais,  mille 
tonnerres!  ce  n’est  pas  cela  que  j’ai  demandé.  — Parfaitement,  mais 
noüs,  porteurs,  nous  n’en  savons  rien,  c’est  ça  qu’on  nous  a donné.  » 
Allez  vous  en  prendre,  à qui?  à la  lune?  Que  j’écrive  de  nouveaux  billets, 
j’y  perdrai  mon  encre  et  ma  plume  ; le  chef  de  100  me  renverra  au  chef 
de  5oo  qui  me  renverra  au  chef  de  1.000,  lequel  me  racontera  une  petite 
légende  de  son  invention  que  je  devrai  au  moins  faire  semblant  de  croire 
pour  ne  pas  gâter  l’avenir. 

J’achetai  donc  les  bois  nécessaires  pour  remplacer  ceux  qui  n’étaient 
pas  encore  arrivés;  je  lançai  mes  charpentiers  dans  le  vide  sur  l’arche 
unique  de  la  passerelle,  et  quinze  jours  après,  la  chaussée  était  finie  et 
Trésor  pouvait  s’exercer  à circuler  sur  l’étroit  tablier  d’ailleurs  prudem- 
ment enfermé  dans  deux  garde-fous.  Du  coup  un  revirement  s’est  produit 
dans  le  peuple  qui  doutait  de  la  réussite  et  qu’ennuyait  le  travail  : on  passe 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


241 


sur  le  pont  et  l’on  commence  à s’apercevoir  qu’après  tout  c’est  plus  com- 
mode qu’une  pirogue  et  surtout  qu'une  pirogue  qui  n’existe  pas. 

22  novembre. 

Nos  élèves  sont  en  vacances,  ils  rentrent  le  2 décembre.  Gomme  tout 
bon  Préfet  de  collège,  je  fais  nettoyer  les  locaux,  renouveler  le  matériel 
endommagé,  etc.  Je  compte  à la  rentrée  sur  environ  40  pensionnaires  et 
80  externes. 

Deux  des  plus  grands  ont  fini  « leurs  études  ».  Nous  cherchons  à les 
marier,  et  ainsi  seront  fondées  deux  familles  chrétiennes,  avec  cet  avan- 
tage que,  grâce  au  pensionnat,  ces  bons  jeunes  gens  sont  autrement 
formés  que  leurs  compatriotes  des  classes  de  village. 

Deux  autres  sont  sur  la  même  voie  d’un  bon  mariage.  Au  bout  de 
dix  ans,  si  Dieu  nous  les  accorde  dix  ans,  nous  pourrons  avoir  dans  tous 
les  postes  des  chefs  de  famille  chrétiens  et  influents  à cause  de  leur  instruc- 
tion supérieure.  Mais  ne"  nous  inquiétons  pas  de  l’avenir,  faisons  tout 
pour  le  mieux,  jusqu’au  soir  du  dernier  jour  de  liberté.  La  graine  semée 
n’est  jamais  entièrement  perdue. 

25  novembre. 

Nous  finissons  la  couverture  du  petit  clocher.  C’est  le  point  d’excla- 
mation final.  Maintenant  je  vais  entreprendre  la  visite  de  tous  les  hameaux 
et  pousser  activement  nos  plantations  : café,  vigne,  asperges,  melons,  etc., 
tout  en  poursuivant  l’enfouissement  de  quelques  milliers  d’eucalyptus. 
Certains  de  nos  arbres  d’il  y a deux  ans  ont  déjà  cinq  mètres  de  haut.  La 
propriété  devient  superbe. 

1er  décembre. 

La  fièvre!  la  vraie  fièvre!  je  ne  la  souhaiterais  même  pas  à mes  enne- 
mis, à moins  que  ce  ne  fût  pour  leur  conversion. 

Ce  n’est  pas  que  cette  fièvre  soit  une  maladie  précisément  doulou- 
reuse, mais  c’est  aplatissant,  déprimant,  écrasant,  cauchemarisant  et  abê- 
tissant. Cela  est  apparenté  avec  le  mal  de  mer,  en  ce  sens  que  tout  est  pris, 
la  tête,  la  poitrine,  les  entrailles,  et  tout  est  démoli.  On  n’a  pas  faim  et 
on  meurt  de  soif;  on  est  couvert  de  sueur  et  on  grelotte  de  froid;  on 
claque  des  dents  par  un  soleil  d’été,  comme  si  l’on  était  en  pleine  bise 
d’hiver;  l’on  dort  et  l’on  ne  se  repose  plus,  car  la  tête  travaille  à déchiffrer 
des  énigmes  insolubles  et  à combiner  des  rêves  disparates. 

A force  de  rencontrer  cet  ennemi,  on  finit  par  le  connaître  et  l’on 
peut  déterminer  à peu  près  l’heure  de  la  délivrance.  De  la  patience,  de  la 


242 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


quinine,  la  diète,  purge  ou  vomitif  et  le  mal  s’en  ira  comme  il  est  venu,  en 
laissant  derrière  lui.  si  l’on  a eu  quelque  attention  à ne  pas  tout  perdre, 
un  joli  petit  monticule  de  mérites. 

Si  je  parle  de  la  fièvre,  du  général  Ta\o  comme  les  Malgaches 
l’appelaient  du  temps  de  la  guerre,  c’est  que  je  viens  d’en  essuyer  une  qui  a 
duré  quatre  jours  et  quatre  nuits. 

Ce  dont  vous  ne  vous  douteriez  jamais,  c’est  de  la  conséquence 
extraordinaire  qu’a  eue  cette  malencontreuse  fièvre.  Elle  m’a  rendu  la 
mémoire?  — Non  pas.  — Elle  me  développa  l’intelligence?  — Encore 
moins...  Elle  me  fit  rouvrir  mon  livre  de  cuisine,  oublié  depuis  deux  ans, 
au  chapitre  des  sauces! 

C’est  que,  quand  ma  cervelle  désorientée  par  la  maladie  se  remit  à 
tourner  normalement,  elle  se  fit  à elle-même  le  petit  discours  suivant  : 
« Ma  chère,  si  tu  n’es  pas  solide,  soyons  francs,  cela  vient  de  ce  que  tes 
bases  chancellent.  Ton  estomac  est  un  cancre  qui  ne  demande  qu’à  dor- 
mir. Quant  aux  entrailles,  il  y a longtemps  qu’elles  ne  valent  plus  un 
vieux  tuyautage  d’orgue  abandonné.  Il  s’agit  de  retaper  tout  cela.  Soigne- 
toi  bien.  » 

Ayant  entendu  par  confidence  ce  petit  discours,  je  crus,  l’obéissance 
aidant,  devoir  en  tirer  des  conclusions  pratiques  et  je  pris  la  résolution  de 
perfectionner  mes  menus  quotidiens. 

Or,  j’avais  goûté  en  voyage  d’une  sauce  qui  m’avait  donné  un  appétit 
merveilleux.  Attaquons  donc  le  chapitre  « sauces  ». 

La  sauce  piquante  piqua  la  première  mon  attention.  C’est  par  elle 
que  j’entrepris  d’maugurer  mes  essais  de  cuisine  supérieure.  Essayons. 
Il  faut,  dit  le  livre  : 3o  grammes  ou  une  grosse  noix  de  beurre.  — Je  n’en 
ai  pas;  mettons  de  la  graisse,  cela  reviendra  au  même.  — Une  cuillerée 
de  farine.  Deux  verres  de  bouillon.  — Absent,  le  bouillon,  remplaçons-le 
par  le  bouillon  naturel,  de  l’eau  des  fontaines  limpides.  — Un  filet  de 
vinaigre.  Faites  roussir...  salez...  poivrez,  laissez  bouillir. 

Je  fus  d’une  docilité  presque  parfaite,  sauf  sur  l’article  échalotes  et 
cornichons  que  je  ne  tenais  pas  en  magasin.  Et  ça  mijote,  ça  mijote,  puis 
ça  chante,  ça  chante,  puis  ça  crève,  glou  pouf,  glou  pouf.  Je  retire  et  je 
laisse  refroidir. 

Hélas!  au  moment  du  dîner,  mon  nez  s’effraie,  ma  langue  se  tortille, 
mon  gosier  se  refuse,  et,  comble  du  déshonneur  et  de  la  confusion,  mes 
chats,  après  deux  lampées,  se  retirent  avec  des  airs  de  dire  qu’on  a voulu 
les  empoisonner. 

Avis  aux  futurs  missionnaires  : qu’ils  apprennent  au  moins  trois 
sauces  : 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


243 


La  sauce  béchamel  ou  une  autre  pour  les  jours  de  grande  cérémonie; 

La  sauce  piquante  pour  les  jours  sans  appétit; 

Et  la  sauce  vinaigrette  pour  raccommoder  les  rogatons  qui  ont  plu- 
sieurs jours  d’existence. 

5 décembre. 

La  question  des  enterrements  est  dans  ce  pays  une  question  capitale 
au  point  de  vue  de  l’évangélisation.  C’est  en  effet  dans  les  pratiques 
superstitieuses  et  immorales  qui  se  donnent  rendez-vous  autour  des 
défunts  que  les  païens  trouvent  le  plus  grand  obstacle  à leur  conversion 
et  que  nos  chrétiens  rencontrent  les  plus  grands  dangers  pour  leur  cons- 
cience encore  mal  affermie.  Le  mal  est  d’autant  plus  grand  que  nos  fidèles 
ne  peuvent  cependant  pas  se  dispenser  de  rendre  les  derniers  devoirs  à 
leurs  morts  et  doivent  se  conformer  aux  coutumes  du  pays,  au  moins  dans 
ce  quelles  ont  de  légitime.  Mais  où  se  trouve  la  limite  entre  le  permis,  le 
toléré,  le  défendu?  quelle -attitude  prendre  en  certaines  circonstances  plus 
délicates  vis-à-vis  d’une  famille  presque  entièrement  païenne,  pour  ne 
pas  éveiller  les  susceptibilités,  susciter  des  haines,  attirer  des  vengeances? 
Autant  de  questions  journellement  pratiques  et  qui  ne  peuvent  être 
résolues  en  connaissance  de  cause,  que  si  l’on  a une  idée  suffisante  des 
usages  locaux. 

Un  des  missionnaires  les  plus  anciens  et  les  plus  expérimentés  de  la 
Mission  s’est  donc  livré  à une  véritable  enquête  sur  les  enterrements  bet- 
siléos.  Enquête  pas  toujours  aisée.  La  pudeur  retient  nos  chrétiens  dans 
l’aveu  complet  des  turpitudes  et  des  insanités  auxquelles  se  livrent  leurs 
compatriotes. 

Cependant  voici  à peu  près  ce  qui  se  passe,  en  tout  ou  en  partie,  aux 
enterrements  païens  de  ce  pays. 

Quand  un  Betsiléo  vient  de  mourir,  la  famille  envoie  des  messagers 
dans  toutes  les  directions  vers  les  parents  ou  alliés  du  défunt  pour  les 
inviter  à l’enterrement.  Les  mêmes  messagers  sont  chargés  d’acheter  les 
lambas  destinés  à envelopper  le  cadavre.  Pendant  ce  temps,  on  fait  cons- 
tater le  décès  par  un  voisin.  Un  des  proches  parents  s’approche  du  défunt 
pour  lui  fermer  les  yeux.  Ï1  dépose  une  pièce  de  monnaie  sur  la  langue, 
lui  serre  la  bouche  avec  un  linge  et  lui  couvre  le  visage.  On  le  ligote  aux 
reins,  aux  genoux,  aux  pieds,  et  on  le  lave. 

Ainsi  préparé,  le  corps  est  disposé  sur  une  natte  ou  sur  un  lit  du  côté 
Est  de  la  chambre.  On  le  couvre  des  lambas  disponibles,  auxquels  seront 
ajoutés  ceux  qu’on  a fait  acheter,  en  ayant  soin  de  mettre  les  plus  pré- 
cieux à l’extérieur.  Certains  font  des  dettes  et  se  ruinent  même  pour  avoir 


244 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


des  lambas  de  haut  prix.  Un  autre  lamba  est  tendu  en  forme  de  rideau 
en  avant  du  mort  pour  le  cacher;  on  le  soulève  quand  les  parents  vien- 
nent faire  leur  visite  de  condoléance  et  présenter  leur  offrande  à celui  qui 
conduit  le  deuil. 

Les  personnes  présentes  dans  la  chambre  sont  assises  à l’Ouest  de  la 
case,  la  face  tournée  vers  le  rideau.  On  ne  doit  jamais  laisser  lemort  seul. 

Ces  premières  dispositions  prises,  les  parents,  qui  ont  d’abord  soi- 
gneusement retenu  leurs  larmes,  éclatent  tout  à coup  en  sanglots.  Bientôt 
ce  sont  des  lamentations  parlées,  de  vrais  discours  où  l’on  exagère  les  qua- 
lités du  défunt,  où  l’on  exprime  la  douleur  de  l'avoir  perdu.  Et  l’on 
apprend  ainsi  . dans  le  voisinage  qu’un  tel  est  mort. 

Dès  lors  on  commence  à se  réunir  pour  les  cérémonies  : les  invités 
venant  de  loin  arrivent  peu  à peu.  Bientôt  se  fait  une  agglomération  plus 
ou  moins  considérable  suivant  l’importance  du  personnage.  Les  joueurs 
de  grosse  caisse,  les  fifres,  les  tambours  ne  tardent  pas  à paraître  et  à se 
faire  entendre,  On  les  a appelés  et  loués  chèrement  parce  qu’ils  sont  très 
utiles  pour  réunir  le  peuple.  En  même  temps  se  présentent  des  chanteurs 
et  des  danseurs.  On  amène  un  ou  deux  troupeaux  de  boeufs,  dont  quelques 
bœufs  de  combat,  pour  faire  savoir  à la  foule  qu’il  y aura  combat  de 
bœufs  et  qu’on  distribuera  de  la  viande.  Enfin,  une  bande  d’hommes  est 
envoyée  pour  ouvrir  le  tombeau.  Ils  font  ce  travail  avec  plus  ou  moins 
d’entrain  suivant  le  repas  et  le  rhum  qu’on  leur  partage. 

Le  tombeau  betsiléo  a généralement  la  forme  d’un  grand  cube  de 
pierre  plus  large  que  haut  et  dont  les  quatre  faces  sont  constituées  par  des 
roches  plates  superposées.  C’est  sous  ce  cube  ordinairement  placé  sur  une 
colline  ou  au  sommet  des  montagnes  que  se  trouve  le  caveau  de  famille. 
On  y accède  par  une  tranchée  en  pente  comblée  en  temps  ordinaire  de 
terre  molle  et  que  l’on  dégage  au  moment  d’un  enterrement. 

L’ordonnateur  des  funérailles  doit  être  un  personnage  d’autorité. 

A la  tombée  de  la  nuit  on  sert  un  copieux  repas  aux  musiciens,  chan- 
teurs, danseurs,  danseuses  et  proches  parents.  Ce  repas  est  suivi  d’une 
distribution  de  rhum.  L’ordonnateur  rassemble  alors  tous  lés  assistants 
et  leur  adresse  un  discours  où  il  dit  entre  autres  choses  : « Le  jour  ne 
meurt  pas  aujourd’hui,  car  notre  cher  parent  est  mort,  et  maintenant  vous 
pouvez  vous  livrer  aux  réjouissances  accoutumées,  vous  tous  mariés  et 
non  mariés.  » Aussitôt  commencent  la  musique,  les  chants  et  les  danses 
obscènes.  Tous  les  désordres  deviennent  autorisés;  alors  se  commettent 
toutes  sortes  d’abominations,  jusqu’au  point  du  jour.  « Amusons-nous, 
disent  les  Betsiléos,  pendant  que  nous  sommes  en  vie,  car  lorsque  nous 
serons  morts,  nous  serons  dans  le  repos.  » 


DIFFICULTÉS  ET  JOIES. 


245 


Le  fiandravanana,  c’est-à-dire  l'ensemble  de  tous  ces  désordres,  a 
lieu  toutes  les  nuits  avant  et  parfois  même  après  l’enterrement. 

Au  point  du  jour  l’ordonnateur  fait  un  nouveau  discours  pour  remer- 
cier les  assistants.  Il  les  invite  à rester  jusqu’à  la  fin  de  l’enterrement  et 
promet  de  fournir  les  repas  nécessaires;  il  donne  le  salaire  convenu  aux 
joueurs  et  danseurs  et  annonce  le  combat  de  boeufs. 

Quand  tout  est  prêt  pour  l’ensevelissement,  c’est-à-dire  quatre  jours 
après  la  déclaration  de  mort,  le  corps  est  mis  dans  une  bière  en  bois,  ou 
simplement  dans  une  natte  entourée  de  bandelettes.  Le  tout  est  fixé  for- 
tement sur  un  brancard. 

On  ne  peut  faire  l’enterrement  ni  le  matin,  ni  à midi,  de  peur  d’affli- 
ger le  mort  et  de  se  le  rendre  défavorable.  Il  faut  garder  chez  soi  le 
cadavre  le  plus  tard  possible.  Donc  vers  la  fin  de  la  journée,  des  jeunes 
gens  se  présentent  pour  porter  le  défunt,  d’autres  conduisent  en  filanjane 
les  parents  du  défunt,  et  le  cortège  se  dirige  par  le  chemin  le  plus  long 
vers  le  tombeau.  Tout  cela  se  passe  au  milieu  de  chants,  de  danses,  de 
désordre  et  de  tapage.  Les  femmes  pleurent  ou  font  semblant  de  pleurer 
en  se  lamentant,  les  autres  rient,  crient  et  se  bousculent. 

Lorsqu’on  est  parvenu  au  tombeau,  on  boit  du  rhum,  on  offre  au 
mort  de  la  viande  rôtie.  Le  chef  des  funérailles  avec  une  ou  deux  per- 
sonnes descend  vers  la  porte  du  caveau  et  l’une  de  ces  personnes,  tour- 
nant le  dos  au  caveau,  frappe  du  talon  la  porte  en  disant  : « Ouvrez-nous, 
nous  vous  amenons  votre  parent.  Il  nous  a quittés  pour  habiter  avec 
vous,  recevez-le  et  ne  le  laissez  pas  aller  seul.  » La  pierre  qui  ferme 
l’ouverture  est  alors  enlevée;  l’ordonnateur  entre  dans  le  tombeau  pour 
voir  le  corps  des  ancêtres  et  désigne  Fendroit  où  doit  être  déposé  le  défunt. 
Il  fait  un  signe,  le  corps  est  descendu,  on  découvre  la  tête  voilée  jusque- 
là,  on  replace  la  pierre,  et  la  tranchée  qui  mène  au  tombeau  est  de  nou- 
veau comblée. 

Pendant  ce  temps,  d’autres  personnes  se  sont  occupées  à tuer  les 
bœufs.  Tous  les  assistants,  l’ensevelissement  terminé,  se  dirigent  de  ce 
côté  et  s’accroupissent  autour  des  victimes.  Trois  hommes  désignés  se 
lèvent  pour  le  kabary.  Celui  qui  se  tient  au  milieu  prend  la  parole  pour 
faire  l’histoire  du  défunt,  dire  la  maladie  qui  l’a  enlevé,  remercier  les 
assistants,  lire  la  liste  de  ceux  qui  ont  offert  une  cotisation,  indiquer 
ensuite  ceux  à qui  on  doit  distribuer  de  la  viande. 

Le  discours  fini,  on  distribue  la  viande.  Naturellement  tapage  et 
désordre.  La  nuit  arrive,  on  recommence  les  réjouissances  nocturnes. 

Deux  jours  après,  on  continue  encore  ces  orgies  pour  chasser  l’âme 
du  défunt.  Les  Betsiléos,  en  effet,  croient  que  celle-ci  hante  le  tombeau  et 

CHEZ  LES  BETSILÉOS.  l5 


246 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


ses  alentours,  or  il  faut  à tout  prix  que  cette  pauvre  âme  reste  tranquille 
dans  le  sépulcre  et  ne  s’avise  plus  de  venir  troubler  les  vivants.  Si  l’enter- 
rement a été  bien  conduit,  il  y a tout  lieu  d’espérer  que  l’âme  se  tiendra 
en  repos. 

Donc  pour  achever  de  contenter  le  mort,  on  tue  un  autre  bœuf,  on 
boit  du  rhum  et  on  continue  le  fiandravanana.  « Va-t’en,  dit-on  à l’âme, 
ta  demeure  n’est  plus  ici,  car  c’est  la  demeure  des  vivants,  tes  parents  ne 
sont  plus  ici,  ils  sont  là-bas,  dehors,  va-t’en!  » 

Et  l’on  se  disperse  enfin. 

Une  semaine  après,  nouvelle  cérémonie.  Les  parents  se  réunissent. 
On  porte  au  tombeau  un  peu  de  rhum  et  de  viande  cuite.  Celui  qui  est 
chargé  de  l’offrande  doit  aller  droit  devant  lui  sans  tourner  la  tête  : arrivé 
près  du  sépulcre,  il  s’adresse  aux  âmes  des  ancêtres  : « Gardez-bien  votre 
enfant,  leur  dit-il,  ne  le  laissez  pas  circuler,  ne  le  laissez  pas  aller  vers  les 
troupeaux  des  vivants,  vers  leur  bien,  etc.  » 

Tout  est  terminé. 

Les  marques  de  deuil  sont  l’habit  violet,  bleu  foncé  et  noir.  Les 
femmes  dénouent  leurs  tresses  et  portent  leurs  longs  cheveux  divisés  en 
deux  énormes  touffes  ébouriffées.  Les  hommes  laissent  croître  les  leurs  en 
désordre.  Il  y en  a qui  ne  se  baignent  plus  tant  que  dure  leur  deuil.  Enfin 
on  porte  le  lamba  d’une  certaine  manière  en  le  laissant  remonter  par 
devant  des  deux  côtés. 

Tous  ces  usages  ne  sont  pas  universellement  suivis;  il  y a bien 
quelques  variantes,  mais  tel  est  du  moins  l’aspect  général  des  enter- 
rements betsiléos.  Il  en  est  assez  dit  ici  pour  que  le  lecteur  se  rende 
compte  des  difficultés  énormes  que  pareilles  coutumes  apportent  à 
la  conversion  de  ce  pauvre  peuple.  Grâce  à Dieu,  nos  chrétiens  ont  sou- 
vent assez  de  courage  pour  s’opposer  aux  infamies  des  orgies  nocturnes  et 
aux  coutumes  évidemment  coupables,  mais  souvent  aussi,  ils  ne  peuvent 
se  poser  en  maîtres  et  résister  aux  volontés  d’une  famille  païenne.  C’est 
dans  ces  circonstances  que  leur  situation  devient  extrêmement  délicate  et 
périlleuse.  Heureux  ceux  qui  s’en  tirent  sans  accroc  pour  leur  conscience  1 


VII 


Ikongo  et  les  Tanales. 


Novembre  1905. 

Ikongo  sur  la  carte  se  trouve  exactement  à vingt  centimètres  de  Fia- 
narantsoa,  au  sud-est.  La  carte  étant  au  trois-cent-millième,  le  calcul 
nous  donnerait  soixante  kilomètres  à vol  d’oiseau.  Mettons  presque  le 
double  pour  la  route,  la  ligne  droite  n’existant  pas  à Madagascar 

Ikongo  est  une  immense  montagne  en  haut  de  laquelle  perchaient  les 
Tanales.  Gomme  leurs  voisins  les  Betsiléos,  ils  ont  été  amenés  depuis 
l’occupation  française  à déserter  les  sommets  et  à habiter  les  vallées. 

Ce  n’est  donc  pas  Ikongo  même  qui  sera  le  but  de  notre  visite,  mais 
bien  certain  gros  village  situé  à une  heure  et  demie  plus  loin  en  haut 
duquel  réside  le  lieutenant-chef  de  la  province  et  auquel  on  a donné  le 
nom  de  Fort-Carnot. 

Je  vous  épargne  la  route  de  Talata  à Tandrokazo. 

Dans  la  campagne,  la  vigne  est  chargée  à se  rompre.  Si  la  grêle  ne 
vient  pas  gâter  de  si  belles  espérances,  la  récolte  sera  superbe.  Malheureu- 
sement, le  tout  n’est  pas  de  fabriquer  du  vin,  il  faut  trouver  à qui  le  ven- 
dre. Pour  ceux  qui,  comme  les  habitants  de  Tandrokazo,  se  trouvent 
éloignés  des  centres,  l’écoulement  de  leurs  produits  viticoles  devient  chose 
ardue  et  depuis  onze  mois  que  sa  récolte  est  faite  (on  fait  les  vendanges  ici 
en  janvier),  le  curé-viticulteur  en  est  encore  à rechercher  des  amateurs 
pour  ses  vins. 

Jusqu’à  Vinanitelo,  le  paysage  reste  betsiléo,  c’est-à-dire  morne, 
dénudé,  tourmenté.  Les  montagnes  découpées  en  dents  de  scie  ont,  plus 
encore  qu’en  d’autres  endroits,  l’aspect  de  grandes  vagues  pétrifiées.  Je 
me  figure  volontiers  que,  du  haut  d’un  ballon,  la  contrée  doit  avoir 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


248 

l’aspect  d’une  râpe  gigantesque.  Çà  et  là,  dans  quelques  vallons  resserrés, 
une  frondaison  enchevêtrée  de  taillis  rabougris,  derniers  vestiges  sans 
doute  d’une  forêt  ravagée.  Au  fond  de  l’horizon,  on  commence  à perce- 
voir la  ligne  sombre  des  grands  bois;  à gauche,  vers  le  sud,  quelques 
sommets  se  détachent,  garnis  de  broussailles.  Les  constructions  en  bois 
remplacent,  à mesure  qu’on  avance,  les  bâtisses  en  terre  rouge.  A Vina- 
nitelo  même,  ces  dernières  ont  disparu,  et  le  village  qui  jadis,  comme 
tous  ses  congénères,  perchait  sur  la  montagne  voisine,  s’étale  maintenant 
prosaïquement  en  bande  régulière  sur  le  flanc  d’un  coteau.  Pas  un  arbre, 
pas  un  buisson,  les  cases  sont  alignées  presque  à l’européenne.  C’est  nou- 
veau, mais  ce  n’est  pas  beau. 

La  chapelle  catholique,  flanquée  de  deux  ou  trois  maisonnettes,  se 
dresse  à une  centaine  de  mètres  du  village.  Elle  est  formée  d’une  carcasse 
en  bois  garnie  de  lattes  en  bambous.  Derrière  l'autel,  une  cloison  sépare 
du  reste  de  l’église  l'habitation  du  missionnaire. 

Gare  aux  rhumatismes,  car  le  vent  passe  là-dedans  comme  au  travers 
d’un  panier  ajouré.  Il  est  difficile,  dans  une  pareille  habitation,  d’avoir 
des  entretiens  un  peu  intimes,  car  les  indiscrets  peuvent  se  mettre  aux 
écoutes  partout  où  bon  leur  semble.  D’ailleurs,  d’une  maison  à l’autre,  le 
moindre  bruit  se  fait  entendre. 

Le  maître  d’école  de  Vinanitelo  me  reçoit»  fort  bien,  et  le  lendemain 
matin,  les  porteurs  étant  arrivés,  nous  dévalons  vers  la  forêt. 

On  doit  bien  se  résigner  à prendre  des  porteurs,  malgré  la  dépense. 
A emmener  son  cheval  dans  les  fondrières  de  la  forêt,  on  risquerait  de  le 
démantibuler  complètement.  Il  est  prudent  aussi  d’emporter  quelques 
conserves.  Quelques  boîtes  de  lait  concentré,  un  réchaud  à pétrole  sont 
des  plus  importants  en  certaines  occurrences.  Les  poules,  dans  ces  pays 
perdus,  ne  sont  pas  toujours  disposées  à se  laisser  vendre,  ni  les  œufs  à se 
laisser  pondre. 

A un  quart  d’heure  de  Vinanitelo,  îa  brousse,'  petite,  rabougrie, 
irrégulièrement  piquée  de  troncs  solitaires,  fait  son  apparition  sur  les 
collines.  Au  fond  des  vallons  marécageux,  émergent  de  grosses  roches 
noirâtres.  Petit  à petit,  les  buissons  s’étagent  plus  touffus,  plus  élevés, 
entremêlés  de  grandes  fougères  aux  feuilles  en  dentelle.  Les  arbres  s’allon- 
gent, troncs  noueux  et  tordus  aux  airs  vieillots,  laissant  passer  au  tra- 
vers de  leur  feuillage  de  longs  bras  desséchés  et  noircis.  Certains,  aux 
bois  presque  entièrement  blancs  de  vétusté  ou  de  moisissure,  ont  l’air 
d’avoir  été  badigeonnés  à la  chaux.  Au  milieu  de  tout  cela  de  petits  oiseaux 


IKONGO  ET  LES  TANALES. 


249 


s’échappent  et  volètent  en  poussant  leur  piit  sec  et  métallique.  Pas  har- 
monieux, les  chants  des  habitants  ailés  de  cette  brousse.  Che-z  l’un,  on 
dirait  la  voix  dune  vulgaire  crécelle  ; chez  l’autre,  le  bruit  bref,  aigu, 
agaçant  d’un  déclic  de  treuil  ou  de  cric. 

La  brousse  s’est  transformée  en  buisson,  puis  en  taillis.  Nous  entrons 
enfin  dans  la  forêt,  non  pas  encore  dans  la  forêt  intacte  où  la  hache  du 
bûcheron  n’a  pas  accompli  son  œuvre  de  destruction,  mais  dans  l’honnête, 
forêt  de  moyenne  taille  où  l’homme  a déjà  fait  razzia  des  belles  pièces  et 
massacré  les  géants.  N’importe,  c’est  déjà  joli.  Sur  les  touffes  de  vert 
foncé  se  dessinent  les  fraîches  découpures  pâles  et  presques  jaunes  des 
nouvelles  frondaisons  printanières.  De  temps  en  temps,  la  crête  d’un 
arbre,  couleur  de  rouille,  étale  son  croissant  rouge  sur  les  fonds  plus 
sombres.  Dans  le  sous-bois,  les  torrents  commencent  à chanter.  Chacun 
d’eux  a ses  harmonies  particulières  et  ces  harmonies  changent  en  elles- 
mêmes  à chaque  détour  de  chemin,  suivant  les  fantaisies  de  l’écho. 
Tantôt  on  croirait  entendre  le  tumulte  vague  d’une  foule,  tantôt  le  passage 
rapide,  dans  le  lointain,  d’un  express,  tantôt  le  glissement  d’une  vaste  tôle 
sur  une  autre  tôle  de  fer.  Nous  respirons,  sous  la  feuillée,  la  fraîcheur 
des  sentes.  Au  bout  d'une  longue  clairière  plate  entre  deux  montées, 
quelques  bœufs  ruminent  pacifiquement.  Sommes-nous  encore  à Mada- 
gascar, ou  ne  sont-ce  pas  des  paysages  de  France? 

Notre  petite  troupe  fait  halte  dans  un  ravin  sur  le  bord  d’un  ruisseau 
limpide  qui  chantonne  entre  les  touffes  d’herbe.  Nous  sommes  à l’entrée 
de  la  grande  forêt  tropicale.  Les  fougères  deviennent  des  arbres,  les  arbres 
prennent  des  dimensions  gigantesques  avec  des  aspects  singuliers  et  des 
fantaisies  cyclopéennes.  Voici  des  troncs  collés  les  uns  aux  autres,  qui 
semblent  jaillir  d’une  même  souche  comme  une  immense  gerbe  de 
ramure.  Les  lianes,  les  longues  tiges  de  bambous  s’entremêlent  à des 
hauteurs  invraisemblables  et  forment  à huit  ou  dix  mètres  au-dessus  du 
sol  comme  un  second  tapis  de  verdure.  Lorsque  le  sentier  côtoie  un  pré- 
cipice, celui-ci  disparaît  sous  cette  végétation  aérienne.  L’on  serait  tenté 
d’aller  s’égarer  et  se  reposer  sur  cette  mousse  verdoyante  comme  sur  un 
sol  ferme,  si  une  percée,  de  temps  en  temps,  ne  détruisait  l’illusion  en 
laissant  apercevoir  beaucoup  plus  bas  la  pente  rapide  qui  déclive 
jusqu’au  bord  du  torrent. 

Le  chemin  serpente  au  milieu  de  toutes  ces  merveilles,  suivant  les 
flancs  de  la  montagne  sans  pouvoir  toutefois  éviter  les  grimpées  abruptes 
et  les  descentes  rapides.  Nous  y croisons  de  loin  en.  loin  un  voyageur  ou 
un  porteur  de  bagages.  De  maisons,  point  de  traces.  C’est  la  solitude  des 
grands  bois,  solitude  ravissante,  aux  aspects  toujours  changeants,  aux  sur- 


25o 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


prises  toujours  nouvelles,  surtout  pour  qui  vient  de  la  terre  chauve  et  nue 
du  pays  des  hauts  plateaux.  Parfois  les  branches  viennent  fouetter  le 
visage;  parfois  il  faut  baisser  la  tête  pour  passer  sous  un  arbre  lancé 
comme  un.  pont  au-dessus  de  la  route  ; parfois  les  glissades  de  l’un  des 
porteurs  vous  tirent  de  votre  rêve  pour  vous  faire  partager  avec  lui  les 
émotions  d’une  dégringolade  précipitée.  Mais  peu  importe,  vivent  la 
verdure,  les  fleurs  et  les  oiseaux. 

Un  peu  avant  de  déboucher  dans  la  grande  vallée  d’ïkongo,  nous 
longeons  le  pied  d’une  immense  roche  qui  s’élève  à pic,  sans  tran- 
sition aucune,  à une  hauteur  prodigieuse.  C’est,  si  je  ne  me  trompe, 
la  fameuse  montagne  d'Ambondrombi.  Voici  ce  qu’en  rapporte  un  auteur 
anglais  ; 

Il  existe  au  pays  tanale  une  montagne  célèbre  appelée  Ambondrombe  ou 
Iratra.  Les  Hovas  autrefois  y plaçaient  le  séjour  des  âmes  des  morts.  C’est  une 
terre  sacrée  et  personne  parmi  les  indigènes  n’ose  y monter.  On  y entend  au 
sommet,  paraît-il,  un  bruit  extraordinaire  comme  celui  d’un  tonnerre.  Les  uns 
pensexrt  que  ce  bruit  est  produit  par  le  vent,  à cause  de  la  configuration  de  la 
montagne,  d’autres  que  c’est  la  mer  que  l’on,  entend,  éloignée  pourtant  de  cent 
kilomètres. 

La  cime  d’Ikongo,  qui  lui  fait  vis-à-vis,  fut  comme  la  forteresse  des 
Tanales.  L’ascension  en  est  extrêmement  difficile.  Il  y avait  autrefois 
sur  le  plateau  cinq  villages.  Deux  sources  y jaillissant,  les  habitants 
de  ce  sommet  n’avaient  pas  plus  à craindre,  en  cas  d’investissement, 
la  soif  que  la  faim,  car  les  cultures,  elles  aussi,  n’y  manquaient  pas. 
En  temps  de  guerre,  les  Tanales  s’y  retranchaient  ; en  temps  de  paix,  le 
peuple  descendait  dans  la  plaine  et  ne  laissait  en  haut  que  les  gardiens 
nécessaires. 

Dans  leur  dernière  résistance  contre  la  domination  française,  les 
Tanales  se  réfugièrent  en  effet  sur  leur  rocher.  Ils  s’y  croyaient  à l’abri 
d’un  coup  de  main.  Grande  fut  leur  stupeur  quand  ils  virent  notre  Rési- 
dent conduire  ses  miliciens  en  droite  ligne  à l’assaut  de  la  muraille  de 
granit.  La  place  fut  enlevée;  mais  qui  voit  la  position  ne  peut  s’empêche 
d’admirer  l’audace  invraisemblable  et  bien  française  du  chef  et  des  solda? 
qui  l’emportèrent. 

Du  moment  où  l’on  débouche  dans  la  vallée  jusqu’à  celui  où  on  atteint 
Fort-Carnot,  il  y a encore  près  de  deux  heures  de  marche.  C’est  d’abord  la 
descente  ravissante  et  pittoresque  des  derniers  contreforts  d’Ambondrombi 
qui  nous  amène  jusqu’au  niveau  de  la  rivière.  On  passe  un  pont  en  bois 


IKONGO  ET  LES  TANALES. 


25  1 


jeté  sur  l’un  des  affluents.  Mes  porteurs  profitent  du  voisinage  de  l’eau 
pour  rafraîchir  leur  toilette,  et  un  brave  indigène  s’approche  de  moi  pour 
me  présenter  un  gros  cornet  de  framboises.  « Combien?  lui  dis-je,  croyant 
à une  offrande  intéressée.  — Pas  d’autre  intention  que  de  vous  faire  plai- 
sir. » Que  dites-vous  de  cette  entrée  en  matière  au  pays  tanale?  N’est-ce 
pas  touchant,  poétique,  biblique?  Y a-t-il  des  peintres  parmi  vous,  chers 
lecteurs?  Si  oui,  quelle  plus  jolie  toile!  un  col  entre  deux  énormes  monta- 
gnes boisées,  un  pont  rustique,  des  porteurs  se  désaltérant  où  se  lavant 
les  pieds  parmi  les  rochers  où  jaillit  l’eau  du  torrent,  et  dans  un  coin  de 
verdure  un  bon  vieux  s’approchant  du  missionnaire  avec  une  collection  de 
jolis  fruits  cramoisis  soigneusement  déposés  dans  une  feuille  de  bananier 
roulée  en  cône;  pêle-mêle  sur  le  gazon,  le  filanjane,  les  bagages;  en  haut 
un  ciel  d’azur;  au  fond,  la  profonde  vallée  où  glisse  paisiblement  une  large 
rivière. 

Nous  en  suivons  bientôt  les  bords  à quelques  mètres  de  distance, 
sautant  plutôt  que  franchissant  les  nombreux  petits  cours  d’eau  qui  vien- 
nent s’y  jeter  en  ravinant  les  talus  voisins.  Rarement  la  passerelle  est 
intacte.  Des  bois  qui  en  constituaient  le  tablier,  plusieurs  ont  disparu. 
Les  survivants  branlent  dans  la  vase  des  berges  détrempées,  et  mes  por- 
teurs néanmoins  n’hésitent  pas  : chacun  choisit  rapidement  du  regard  son 
point  d’appui,  et  nous  passons  sans  encombre.  Sur  la  rive  hérissée  de 
grands  roseaux,  nous  rencontrons  pas  mal  de  pêcheurs.  Certains,  aux 
endroits  moins  profonds,  vont  se  planter  sur  quelque  banc  de  sable  ou  de 
rocher,  ayant  de  l’eau  jusqu’aux  genoux,  et,  sans  crainte  des  refroidisse- 
ments, attendent  patiemment  le  poisson.  Les  captures  que  j’ai  pu  aper- 
cevoir m’ont  paru  assez  petites,  douze  à quinze  centimètres.  Le  corps  était 
presque  transparent. 

Cette  fois,  je  me  sens  réellement  aux  tropiques.  Un  sentier  étroit 
circulant  au  milieu  de  la  verdure  luxuriante,  une  végétation  de  tiges 
pressées,  étouffées,  enlacées,  jaillissant  comme  un  débordement  du  sein 
trop  fécond  de  la  terre,  et  semblant  se  disputer  une  petite  place  à la 
lumière  ardente  du  grand  soleil.  Aux  trois  quarts  enfouies  dans  les  taillis, 
des  cases  en  bois  perchées  sur  quatre  pieds,  élevées  d’un  mètre  au- 
dessus  du  sol,  une  population  aux  colliers  voyants  et  aux  costumes 
rudimentaires,  voilà  bien  la  Terre-Noire  telle  que  je  me  la  figurais 
d’après  les  récits  des  voyageurs.  Parfois,  au  milieu  des  Hovas  ou  des 
Betsiléos,  on  pourrait  se  croire  en  France.  Ici,  pas  d’erreur,  nous  sommes 
en  Afrique. 

Nous  nous  arrêtons  quelques  instants  à mi-distance  de  la  montagne 
et  de  Fort-Carnot  dans  un  village  qui  paraît  important.  J’y  compte  près 


252  CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


d’une  centaine  de  cases,  toutes  perchées  sur  leurs  pieds,  toutes  en  bois  et 
en  bambous  entrelacés.  Bientôt  une  foule  de  moutards  m’environne,  de 
loin  cependant,  car  tout  ce  petit  monde  n’est  pas  encore  familiarisé  avec 
l’Européen.  Puis  on  se  rapproche  et  on  entre  en  contact  plus  confiant 
avec  moi,  en  contact  absolument  immédiat  et  audacieux  avec  mes  mor- 
ceaux de  sucre.  Je  songe,  à la  vue  de  ces  pauvres  innocents,  que  personne 
n’est  là  pour  moissonner  ces  belles  petites  âmes.  Tout  cela  vivra  et 
mourra  dans  la  superstition,  loin  de  Dieu,  loin  de  l’Eglise,  loin  du  ciel. 
Mystère  de  la  solidarité  des  hommes  dans  l’affaire  du  salut.  Si  tant  de 
chrétiens  n’abusaient  là-bas  de  mille  et  mille  grâces,  si  le  regard  de  certains 
insouciants,  au  lieu  de  se  fixer  sur  les  bagatelles  de  la  vanité  ou  du  plaisir, 
parvenait  à se  détourner  quelquefois  vers  les  misères  de  nos  païens, 
combien  de  gerbes  s’ajouteraient  aux  récoltes  du  missionnaire!  Un  sacri- 
fice, une  prière,  une  aumône  deviendraient  la  rançon  de  tous  ces  esclaves 
de  l’erreur.  Ce  n’est  pas  la  moisson  qui  fait  défaut.  Les  deux  tiers  de  notre 
grande  île  ne  sont  pas  évangélisés  et  même  dans  les  parties  déjà  occupées 
que  de  travaux  à entreprendre,  que  d’œuvres  à établir,  auxquelles  il  faut 
renoncer,  faute  de  temps,  faute  de  ressources,  faute  d’hommes  surtout! 

Je  remonte  bientôt  sur  mon  filanjane,  le  filanjane  remonte  sur  les 
épaules  des  porteurs,  et  une  demi-heure  plus  tard  nous  étions  à Mahavelo, 
terme  de  notre  course. 

Mahavelo  est  proprement  le  village  Tanale  qui  dépend  du  poste 
de  Fort-Carnot.  Il  est  situé  à une  quinzaine  de  mètres  au-dessus  de 
la  rivière,  sur  un  terrain  récemment  déblayé  et  dégagé  de  ses  hautes 
herbes.  Une  grande  case  plantée  au  milieu  domine  les  autres  qui  semblent 
se  grouper  autour  d’elle  comme  les  poussins  autour  de  la  mère  poule. 
C’est  la  case  d 'Ipitaka,  l’ancien  chef  de  la  tribu  et  actuellement  le  gouver- 
neur du  pays. 

Fort-Carnot  lui-même  est  perché  à quelque  soixante  ou  quatre-vingts 
mètres  plus  haut,  sur  un  contrefort  de  la  montagne. 

L’établissement  militaire  comprend  environ  une  douzaine  de  grandes 
cases  où  logent  trois  Français  et  trente  miliciens  indigènes.  Ces  Français 
sont  : un  lieutenant,  un  garde-milice  et  un  caporal.  On  travaillait,  au 
moment  où  j’entrais  dans  l’enceinte,  à compléter  une  sorte  de  retranche- 
ment formé  de  fossés  hérissés  de  piques.  Il  paraît  que  le  soulèvement 
Bare  de  l’an  dernier  a donné  par  ici  à réfléchir. 

Décidément  je  me  sens  dans  un  climat  tout  autre  que  celui  du  Bet- 
siléo.  L’air  est  mollement  chaud.  Une  buée  de  vapeur  tiède  monte  de  la 
rivière  et  des  marécages.  Je  ressens  cette  impression  d’accablement  dépri- 
mant si  commune  en  Europe  à certains  jours  d’orage,  et  dont  j’avais 


IKONGO  ET  LES  TANALES. 


253 


presque  perdu  le  souvenir  dans  la  chaleur  forte,  mais  saine  et  sèche,  des 
hauts  plateaux.  Le  bain  de  sueur  est  ici  letat  normal. 

Après  une  visite  à l’autorité  militaire,  j’entrepris  celle  des  parents  de 
mes  élèves.  Je  me  glissai  par  l’étroite  ouverture  des  cases.  On  préparait  le 
repas.  La  chaleur  de  l’air  extérieur,  le  feu  du  foyer,  transformaient  ces 
maisonnettes  en  véritables  fours.  La  connaissance  se  fit  rapidement,  cor- 
dialement. Il  est  évident  que  le  missionnaire  a ici  toutes  les  sympathies. 

C’est  le  moment  de  dire  quelques  mots  de  la  chrétienté. 

La  fondation  en  était  encore  assez  récente,  lorsque  par  suite  des  diffi- 
cultés pécuniaires  de  la  Mission  il  fallut  se  résigner  à abandonner 
la  place.  C’était  en  1904,  le  gouvernement  supprimait  ses  subsides 
aux  écoles  catholiques  et  renvoyait  les  Frères  des  Ecoles  chrétiennes. 
En  même  temps  que  les  ressources  diminuaient,  les  frais  augmentaient. 
On  dut  retrancher  pour  sauver.  L’instituteur  breveté  coûtait  cher,  on  le 
retira  et  l’école  catholique  fut  remplacée  peu  après  par  une  école  officielle, 
c’est-à-dire  neutre. 

Tout  aurait  disparu  sans  l’énergie  et  la  foi  vraiment  étonnantes  et 
incroyables  de  quelques  jeunes  gens.  Avec  toute  leur  ardeur  de  catéchu- 
mène, ils  résolurent  de  maintenir  la  « prière  » coûte  que  coûte.  Ilepa 
devint  leur  chef.  Grâce  à sa  piété  et  à son  courage,  le  petit  troupeau  ne  se 
dispersa  pas  complètement,  et  chaque  soir  et  le  dimanche  on  continua 
à se  réunir  comme  par  le  passé.  A dire  vrai,  tous  ne  furent  pas  'à  la 
hauteur  de  pareille  vertu.  Les  assemblées  ne  sont  pas  toujours  très  nom- 
breuses; les  anciens  s’y  montrent  sympathiques,  mais  ne  s’y  montrent 
pas  souvent.  N’importe,  le  petit  bataillon  sacré  maintient  ses  positions  et 
garde  la  place.  En  toute  occasion  il  ne  cessait  de  harceler  de  ses  requêtes 
touchantes  le  R.  P.  Supérieur,  navré  de  ne  pouvoir  y répondre  selon 
leurs  désirs. 

On  résolut  toutefois  de  venir  au  secours  de  bonnes  volontés  si  cons- 
tantes et  si  admirables.  Le  P.  Niobey  fit  à la  petite  chrétienté  une  pre- 
mière visite,  les  catéchisa,  les  exhorta,  les  encouragea  trois  jours  durant 
sans  interruption.  Il  choisit  quelques  enfants  plus  zélés  pour  venir  étu- 
dier à Talata.  Quatre  se  présentèrent.  Deux  ont  lâché  pied  qui  ont  été 
remplacés  aussitôt.  Ilepa  doit  rester  au  poste  d’honneur,  car  c’est  sur  lui 
en  somme  que  repose  la  persévérance  de  ses  compagnons. 

Vraiment  admirable,  ce  bon  Ilepa,  délicat,  modeste,  infatigable  dans 
la  tâche  pénible  qu’il  a assumée.  Au  physique,  un  petit  homme  d’allure 
décidée  et  droit  comme  un  I.  Son  sourire  est  bon  comme  son  âme  est 
belle,  mais  son  regard  reste  souvent  voilé  de  mélancolie.  Il  se  sent  trop 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


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seul;  tous  ses  compagnons  ne  sont  pas  de  sa  trempe,  et  hélas!  la  Mission 
ne  peut  lui  donner  que  des  espérances  lointaines.  De  plus,  si  les  ennuis, 
les  contradictions  ne  lui  manquent  pas,  le  pauvre  enfant  n’a  pas  toujours 
ce  qui  lui  serait  nécessaire.  Il  s’enhardit  timidement  un  jour  à demander 
au  R.  P.  Supérieur  un  lamba  par  billet.  Quand  il  se  présenta  quelque 
temps  après,  le  R.  P.  Supérieur  lui  dit  : « Eh  bien,  tu  désires  un  lamba? 

— Non,  mon  Père,  répondit-il  vivement,  François-Xavier  (l’ancien 
maître  d’Ikongo)  m’en  a donné  un.  » Le  lamba  ainsi  octroyé  montrait  le 
coude  et  était  d’apparence  misérable.  « Il  n’est  plus  très  bon,  ton  lamba. 

— Oh!  il  suffit!  » Vous  le  pensez  bien,  pareille  générosité  et  pareille  dis- 
crétion furent  récompensées  par  un  lamba  neuf. 

J’eus  l’occasion  dernièrement  de  le  tâter  à fond,  pour  ainsi  dire.  Il 
venait  de  m’amener  un  jeune  ménage.  C’était  un  samedi.  Très  fatigué  de 
la  route,  il  me  demanda  la  permission  d’aller  passer  le  dimanche  à 
Talata.  Il  y avait  réunion.  Lorsqu’il  eut  appris  qu’il  viendrait  à la  messe 
un  certain  nombre  de  chrétiens  des  environs,  il  sollicita  de  moi  la  per- 
mission de  donner  le  sermon.  Oh!  pensai-je,  voilà  une  excellente  occasion 
pour  juger  notre  homme.  Est-ce  le  prurit  et  l’amour  désordonné  du 
kabary  qui  inspirent  son  zèle?  Nous  allons  bien  voir.  Je  répondis  donc  à 
mon  bon  Ilepa  que  le  grand  sermon  était  déjà  attribué,  mais  qu’il  pour-i 
rait  parler  à la  réunion  du  soir.  Si  c’est  la  vanité  qui  le  pousse,  il  ne1 
pourra  s’empêcher  de  laisser  paraître  un  brin  de  mécontentement,  me 
dis-je.  Ilepa  ne  réclama  nullement. 

Le  lendemain  je  me  mis  aux  écoutes  : rien  dans  son  discours,  d’ail- 
leurs assez  bref,  qui  sentît  la  réclame  ou  la  pose  ; quelques  pensées  bien 
simples  sur  la  prière,  disposées  en  tableau  synoptique  plutôt  que  dévelop- 
pées; pas  de  phraséologie,  un  ton  calme,  mais  pour  terminer,  comme  un 
aveu  de  profonde  tristesse  et  une  plainte  navrante  : « Nous  autres, 
Tanales,  nous  ne  sommes  pas  aussi  bons  que  vous,  pourtant  nous  vou- 
drions avoir  comme  vous  des  Pères.  » Il  sort  de  cette  âme-là  des  échap- 
pées de  lumière  plus  pures  que  des  rayons  de  soleil.  Mon  bon  Ilepa,  les 
quelques  ombres  que  ta  demande  d’hier  avait  soulevées  dans  mon  esprit 
sont  bien  dissipées.  Je  regrette  maintenant  de  ne  t’avoir  pas  laissé  parler  le 
matin.  N os  Betsiléos  aurait  vu  quel  prix  tu  attaches  à la  prière  ; ils  auraient 
entendu  ton  cri  de  détresse.  S’ils  pouvaient  l’avoir  entendu  aussi,  les 
chrétiens  de  France! 

Jetais  donc  à Ikongo  le  jeudi  16  novembre,  lorsque  fut  donné,  à 
quatre  heures  et  demie  du  matin,  le  branle-bas  général.  Les  habitants 
étaient  convoqués  dans  la  grande  case  du  gouverneur  Ipitaka  qui  avait 


IKONGO  ET  LES  TANALES. 


255 


bien  voulu  me  la  céder  pour  la  messe.  Lui-même  d’ailleurs  assiste  à la 
réunion.  Brave  homme  au  fond,  bien  disposé  pour  la  prière,  mais  qui  a, 
à devenir  chrétien,  quelques  petits  empêchements  dominants.  Il  est  un  peu 
trop  marié  ! 

Je  célèbre  le  saint  Sacrifice  sur  un  petit  autel  improvisé;  les  jeunes 
gens  récitent  les  prières  et  chantent  suivant  les  rubriques  usitées.  Puis,  la 
messe  finie,  je  donne  à tout  ce  monde  une  instruction  aussi  simple  et  aussi 
claire  que  possible  sur  les  éléments  les  plus  élémentaires  de  la  doctrine 
chrétienne.  On  dit  qu’il  est  difficile  à un  professeur  de  se  mettre  à la 
portée  de  jeunes  élèves;  c’est  bien  pis  lorsqu’il  faut  traduire  en  langage 
intelligible  à des  auditeurs  encore  tout  païens  les  plus  simples  de  nos 
idées  religieuses  : Jésus-Christ,  le  Sauveur,  la  Rédemption,  l’Eglise, 
le  péché,  etc.,  autant  de  mots  qui  n’ont  pas  encore  aucun  sens  précis  pour 
ces  pauvres  néophytes. 

Au  sortir  de  la  cérémonie,  on  me  présente  la  poule  et  le  riz  de  bien- 
venue. Henri  IV  aurait  été  content. 

Les  enfants  reprennent  le  chemin  de  l’école  laïque  et  obligatoire,  et 
en  compagnie  des  jeunes  gens  je  grimpe  jusqu’au  marché.  C’est  aujour- 
d'hui en  effet  le  jour  réglementaire.  La  chaleur  est  étouffante  et  la  montée 
nous  coûte  quelques  centimètres  cubes  de  suée  bienfaisante. 

A part  quelques  fruits  tropicaux  dont  la  présence  indique  que  nous 
nous  rapprochons  de  la  côte  et  du  vrai  climat  africain,  le  marché  n’a  rien 
de  bien  exotique.  On  m’a  dit  que  tous  les  habitants  des  environs  étaient 
tenus  de  s’y  rendre  et  d’y  apporter  leurs  produits.  C’est  en  effet  le  meilleur 
et  peut-être  le  seul  moyen  de  lui  donner  quelque  vitalité.  Les  Tanales  ne 
sont  pas  encore  outre  mesure  entichés  de  commerce  et  de  civilisation.  Je 
remarque  en  traversant  les  groupes  des  marchands  quelques  buissons 
d’écrevisses,  des  graines,  des  œufs,  du  riz,  des  cœurs  de  bœufs,  des  bou- 
teilles de  miel.  J’allais  acheter  les  écrevisses,  lorsque  Ilepa  intervint  pour 
les  marchander  et  se  les  faire  adjuger.  Curieux  procédé,  pensai-je. 
Ma  gourmandise  se  rejeta  sur  les  bouteilles  de  miel.  Pour  quelques  sous, 
un  litre  archi-plein,  délicieux  et  authentique,  avec  de  la  cire  à volonté.  O 
sensualité!  Je  rentrai  dans  la  case  muni  de  deux  récipients  débordants,  et 
rêvant  pour  le  reste  de  mes  jours  des  mélanges  suaves  et  odoriférants  qui 
me  feraient  prendre  de  plus  en  plus  goût  aux  eaux  limpides  de  la  source 
voisine. 

Mais,  vous  le  pensez  bien,  le  meilleur  de  mon  temps  fut  consacré 
à la  préparation  immédiate  de  nos  chers  catéchumènes.  En  dehors 
de  mes  moments  de  délassement,  nous  nous  réunissions  pour  les 
instructions  et  la  prière.  Nous  chantions  aussi  à perte  de  vue.  Tanales 


256 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


comme  Betsiléos  sont  insatiables  de  musique.  Tous  les  cantiques  connus 
y passaient,  et  quand  on  avait  fini,  on  recommençait  le  matin,  à midi, 
dans  la  soirée,  au  clair  des  étoiles,  et  aux  lueurs  électriques  de  Forage 
fuyant  dans  la  nuit. 

A l'heure  du  repas,  j’eus  une  double  surprise,  Ces  écrevisses,  ces 
belles  écrevisses  que  j’avais  convoitées  et  qu’îlepa  avait  escamotées  si  sin- 
gulièrement, réapparurent.  Je  reconnus  là  le  bon  cœur  de  ce  brave 
enfant,  mais  que  j’eus  de  mal  à reconnaître  les  bestioles  à carapaces! 
Mon  cuisinier  avait  eu  une  idée  de  génie  : à l’aspect  de  ces  bêtes  coriaces, 
il  pensa  qu’il  me  rendrait  service  en  les  désossant , et  comme  il  était  en 
veine  d’attentions  pour  son  patron  ce  jour-là,  il  mena  l’opération  avec 
une  délicatesse  scrupuleuse.  Puis  les  petits  cylindres  charnus  qu’il  avait 
subtilement  extraits  des  queues,  des  pinces  ou  du  thorax,  furent  cuits 
avec  un  soin  non  moins  excessif.  Il  sortit  de  la  casserole  une  riche 
collection  de  petits  bouchons  rosés,  magnifiquement  élastiques  et  inat- 
taquables aux  dents.  Je  dus  renoncer  à entamer  ce  caoutchouc  nouveau 
système. 

La  promenade  du  soir  nous  ayant  conduits  sur  les  bords  de  la  rivière, 
mes  compagnons  m’invitèrent  à une  chasse  en  pirogue.  Le  plaisir  à leur 
faire  était  trop  grand  pour  le  leur  refuser.  On  envoya  quérir  fusil  et  car- 
touches et  on  s’embarqua. 

La  rivière  coule  à plein  bords  entre  deux  haies  de  verdure  luxu- 
riante. De  grands  roseaux  couvrent  les  rives  qui  s’élèvent  elles-mêmes  par 
échelons  verdoyants,  de  collines  en  collines,  de  montagnes  en  montagnes. 
De  temps  à autre,  un  rocher  gris  sort  de  l’eau  sa  croupe  arrondie  ou  sur- 
plombe le  rivage.  Accroupi  tant  bien  que  mal  sur  un  bâton  placé  en 
travers  de  la  pirogue,  je  surveille  la  surface  des  eaux. 

Tout  à coup  à 5o  mètres  surgit  une  sorte  d’apparition  fantastique. 
Qu’est  ceci?...  Un  serpent  blanc  qui  se  dresse  de  toute  sa  longueur  sur 
l’eau.  En  voilà,  un  équilibriste  ! Pas  du  tout.  C’est,  paraît-il,  une  sorte 
d’oiseau  plongeur  dont  le  corps  reste  invisible  mais  dont  le  longissime  cou 
argenté  se  dresse  par  instants  pour  inspecter  l’horizon.  Je  vise...  Trop 
tard.  Le  pseudo-serpent  a disparu.  Bon,  il  revient,  mais  trop  loin.  La 
pirogue  conduite  habilement  glisse  souple  comme  un  cygne  et  parvient  à 
se  rapprocher  de  la  proie  convoitée.  Le  coup  part,  l’oiseau  prodigieux 
s’est  évanoui.  Sans  doute,  un  plongeon  désespéré  l’aura  conduit  loin 
d’ici.  C’est  dommage,  j’aurai  voulu  voir  de  près  cet  animal  si  collet- 
monté. 

Bientôt,  à droite  de  la  barque,  un  autre  oiseau  pêcheur  est  signalé. 
Celui-là  est  gris-bleu  foncé.  Rien  de  spécial  dans  ses  allures.  Le  plomb 


1 


IKON GO  ET  LES  TANÂLES. 


257 

porta  juste,  à la  grande  joie  de  mes  matelots  qui  en  poussèrent  des  cris  à 
ébrécher  pour  jamais  les  échos  des  environs. 

Nous  revînmes  par  le  rivage  : ce  fut  moins  aisé  mais  non  moins  pit- 
toresque. 

Le  soir,  tandis  que  l’orage  gronde  dans  la  montagne,  nous  causons  de 
nouveau  et  nous  chantons.  Gomme  j’allais  me  retirer,  on  me  rappela  pour 
recevoir  une  ambassade.  Ce  notait  plus  Ipitaka  seul  qui  m’envoyait  ses 
cadeaux  de  bienvenue,  mais  toute  la  petite  chrétienté  qui  m’offrait  du  riz, 
des  œufs,  des  poissons,  des  haricots  : je  ne  mourrai  pas  encore  de  faim 
cette  semaine. 

Arrive  le  vendredi  matin.  Le  rocher  d’Ikongo,  à moitié  enguirlandé 
de  nuées  blondes,  se  teinte  des  premières  lueurs  du  soleil  levant. 

A 8 heures,  messe  et  intruction  des  catéchumènes. 

Tout  à coup  s’élèvent  des  cris  déchirants.  Il  semble  que  tout  le 
village  soit  en  révolution.  Qu’y  a-t-il?  C'est  un  petit  enfant  d’Ipitaka  qui 
vient  de  mourir.  Les  cris  se  transforment,  suivant  l’usage  de  ces  peuples 
primitifs,  en  longues  mélopées  plaintives.  A cause  de  ce  deuil,  la  grande 
case  d'Ipitaka  ne  sera  pas  libre.  Nous  disposons  donc  de  notre  mieux 
l’une  des  deux  chambres  de  la  maison  des  voyageurs  et,  vers  4 heures, 
tout  le  monde  se  réunit. 

Là  j’administre  le  baptême  suivant  les  rites  des  adultes.  Longues 
et  belles  cérémonies  dont  le  sens  a été  expliqué  préalablement  aux  caté- 
chumènes. Iis  sont  debout,  les  trois  braves  enfants,  à droite  du  petit  autel 
éclairé  de  quelques  bougies  et  orné  de  quelques  images.  Le  reste  de  l’assem- 
blée se  tient  accroupi  et  entassé  dans  l’étroite  chambre.  L’air  est  à peine  res- 
pirable,  mais  qu’importe?  La  cérémonie  se  déroule  aussi  solennelle  que 
possible.  Elle  se  termine  par  une  prière  inattendue  pour  moi,  mais  peut- 
être  quotidienne  ici.  On  demande  au  bon  DieuQes  missionnaires,  ou  tout 
au  moins  des  maîtres  chrétiens.  Pauvres  et  chers  Tanales!  Oh!  qu’ils 
sont  coupables  les  peuples  catholiques  qui,  au  lieu  de  venir  au  secouls 
des  âmes,  gaspillent  ou  profanent  les  dons  de  Dieu! 

Pierre  Ilepa,  Jean-Marie  Razafy,  Paul  Raboîo,  sont  devenus  les 
prémices  de  cette  chrétienté.  Puissent-ils  avoir  de  nombreux  imitateurs  ! 

Qu’un  maître  chrétien  puisse  venir,  c’est  avec  ces  enfants  et  les  feunes 
gens  qu’il  pourra  former  peu  à peu  une  chrétienté  fervente. 

La  construction  du  fiatigonana  n’est  pas  le  moindre  mérite  de  Pierre 
et  de  ses  compagnons.  « Vous  voulez  un  maître,  leur  avait-on  répondu, 
montrez  votre  bonne  volonté  en  construisant  la  maison  nécessaire  aux 
réunions.  » L'emplacement  est  choisi,  les  bois  sont  coupés  et  préparés,  le 
terrain  déblayé,  mais  quand  ils  sont  prêts  à se  mettre  à l’œuvre,  nos 


258 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


pauvres  Tanales  sont  subitement  frustrés  de  leurs  travaux  par  ie  ne  sais 
quel  mal-appris  qui  leur  enleva  tout  pour  se  faire  un  jardin. 

Ils  se  remirent  courageusement  à l’œuvre.  Aujourd’hui  la  chapelle 
est  terminée,  case  tressée  dans  le  genre  de  toutes  les  constructions  du 
pays,  et  fort  convenable.  A l’intérieur  pas  d’ornements,  la  pauvreté 
absolue.  Je  promis  quelques-unes  de  ces  belles  image  de  la  collection 
Hamann  qui  font  merveille  partout.  On  agencera  un  petit  autel,  et  le  bon 
Dieu  aura  sa  maison. 

Mais  les  rendez-vous  sont  donnés,  il  faut  partir.  Je  m’installe  sur 
mon  filanjane. 

Que  se  passe-t-il?  Le  filanjane  se  tient  dans  une  position  d’équilibre 
fort  différente  aux  quatre  points  cardinaux.  Je  n’avais  pas  pris  garde  que 
je  venais  d’être  empoigné,  non  par  mes  porteurs  ordinaires,  mais  par 
quatre  moutards  de  taille  différente.  Le  corps  fièrement  cambré,  ils  trot- 
tinent sur  la  pente.  Ce  sont  les  petits  Tanales  qui,  pour  me  faire  honneur, 
ont  voulu  m’élever  sur  le  pavois.  Au  milieu  de  cet  excès  de  gloire,  je  ne 
songeai  guère  aux  honneurs  du  Capitole,  mais  bien  à la  roche  Tarpéienne 
qui  d’un  moment  à l’autre  pouvait  me  jouer  de  vilains  tours.  Malgré  tout 
je  dois  dire  que  mes  porteurs  improvisés  se  comportèrent  fort  bien.  Rien 
ne  les  étonnait,  ni  montées,  ni  descentes,  ni  ruisseaux,  ni  fossés.  Ils  se 
remplaçaient  au  bon  moment  et  se  succédaient  grand  à petit,  petit  à 
grand,  sans  avoir  l’air  de  se  douter  que  cela  pût  mettre  les  assises  de  mon 
individu  sur  des  plans  de  par  trop  inégale  hauteur.  Le  jeu  aurait  pu 
durer  longtemps.  Je  crus  devoir  renvoyer  chez  eux  ces  bons  enfants.  On 
se  quitta  et  nous  nous  perdîmes  bientôt  réciproquement  de  vue,  enfoncés 
dans  une  brume  de  plus  en  plus  épaisse. 

Suivant  la  règle  pour  les  gens  pas  trop  gros,  j’ai  six  porteurs.  Je  puis 
les  contempler  à mon  aise.  Le  premier  est  couronné  d’un  magnifique 
chapeau  rond  blessé  de  tous  les  côtés.  Le  second  a arrangé  son  lamba  en 
forme  de  foulard  qui  lui  passe  autour  du  cou  et  des  reins.  Le  troisième 
est  un  gros  trapu,  à la  gorge  de  taureau,  aux  cheveux  plats  et  vêtu  d’un 
sac  en  lambeaux.  Le  quatrième  a la  tête  ronde  et  les  cheveux  crépus.  Le 
cinquième  seul  a la  tenue  classique  des  bourjanes  de  profession.  Enfin  le 
sixième  est  un  pauvre  petit  blanc-bec  noir  couvert  d’une  chemisette  à 
lignes  tricolores,  dont  les  épaules,  encore  peu  aguerries,  se  creusent  terri- 
blement sous  la  traverse  du  filanjane. 

Une  contemplation  plus  féconde  en  réflexions,  c’est  celle  des  innom- 
brables glissades  ou  casse-cous  du  chemin.  Ici  une  gorge  dans  le  genre 
de  celle  où  s’arrêta  Guillaume  Tell  pour  expédier  le  bailli  Gessler.  Là 


IKONGO  ET  LES  TANALES. 


25g 


un  ponceau  formé  de  quatre  rondins  à peu  près  parallèles  et  singu- 
lièrement mobiles;  plus  loin  une  descente  presque  à pic  sur  un  sol  de 
terre  glaise  détrempée.  Sur  les  côtés,  tantôt  un  ravin  semé  de  grosses 
roches,  tantôt  une  jolie  rivière  pleine  de  fraîcheur,  tantôt  une  rangée 
de  troncs  d’arbres  mal  taillés  par  la  hache  et  dont  les  souches  se  hérissent 
de  longs  éclats  pointus,  tantôt  encore  un  noir  bourbier  à peine  dissimulé 
sous  les  herbes.  J’ai  donc  la  perspective,  très  probable,  ou  d’un  écra- 
sement, ou  d’un  bain  forcé,  ou  d’un  enlisement,  ou  d’un  empalement. 

Nous  fûmes  préservés  des  uns  et  des  autres.  Il  y eut  quelques 
glissades  émouvantes,  mais  le  filanjane  ne  toucha  pas  terre.  Le  plus  gros 
ennui  fut  pour  mes  compagnons  que  la  pluie  arrosait  de  plus  en  plus  et 
que  les  sangsues  attaquaient  sans  rémission,  tout  le  long  de  la  route. 
Curieux  et  désagréable  phénomène  que  celui  de  ces  milliers  de  petites 
bêtes  qui,  mises  en  goguette  par  l’humidité,  s’en  prennent  aux  jambes  et 
aux  pieds  des  passants.  Une  d’elles  ne  poussa-t-elle  pas  l’audace  jusqu’à 
s’installer  derrière  le  lobe  de  mon  oreille  ! Elle  descendait  en  ligne  droite 
de  quelque  branche  chargée  de  rosée,  et  par  un  tour  de  voltige  assez 
extraordinaire  chez  un  animai  dépourvu  d’appendices  préhensifs,  était 
venue  se  coller  à cet  endroit  appétissant.  Je  ne  lui  laissai  pas  le  temps 
d’achever  son  déjeuner.  Mes  porteurs  étaient  forcément  contraints  de 
subir  un  contact  plus  prolongé,  et  d’attendre,  pour  se  débarrasser  de 
leurs  persécutrices,  leur  tour  de  repos.  Aussi  leurs  jambes  étaient-* 
elles  en  sang. 

Je  retrouvai  mon  cheval  Trésor  et  je  n’étais  plus  qu’à  200  mètres  du 
point  d’arrivée  quand  un  dernier  incident  vint  compléter  la  série  des 
émotions  du  voyage. 

La  route  se  trouve  barrée  par  un  troupeau  de  magnifiques  bœufs. 
J’inclinai  vers  la  droite.  A distance  raisonnable,  ces  messieurs  ne  se 
dérangent  pas  ordinairement  pour  nous  attaquer.  Cependant  il  est  bon 
de  se  tenir  en  garde.  La  vue  d’un  cheval  surmonté  d'un  autre  animal 
vivant  les  elîarouche.  Au  fond  je  crois  qu’il  y a là  de  la  jalousie.  Fiers  de 
leur  bosse,  les  bœufs  de  Madagascar  ne  peuvent  supporter  qu’une  autre 
bête  soit  décorée  d’une  bosse  encore  plus  monumentale  que  la  leur.  Donc 
j’incline  à droite.  Trésor  avait  déjà  dépassé  les  deux  tiers  de  la  bande 
quand  un  élégant  ruminant,  superbement  monté  en  cornes  et  vêtu  d’une 
robe  gris-cendré,  trouva  le  moment  propice  à une  manifestation  hostile 
et,  tête  baissée,  s’avance  de  notre  côté.  Peu  rassuré,  je  fis  sentir  à Trésor 
la  pointe  des  éperons;  mais  Trésor,  qui  n’a  pas  d’yeux  aux  antipodes, 
répondit  par  un  grognement  de  mauvaise  humeur  et  une  velléité 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


i 


2ÔO 


intempestive  d’arrêt  complet.  Et  le  bœuf  fonçait  toujours!...  Je  me 
tournai  vers  ce  dernier  avec  des  gestes  menaçants,  espérant  que  cette 
mimique  lui  inspirerait  quelque  circonspection.  Ce  fut  le  contraire  qui 
eut  lieu.  Et  le  bœuf  fonçait  toujours!...  Enfin,  sautant  à bas,  je  fis  face 
à l’ennemi.  Il  était  temps.  De  crainte  ou  de  stupéfaction,  le  bœuf  lâcha 
pied  et  rentra  au  bivouac.  J’ai  cru  l’entendre  grommeler  entre  ses  dents, 
à l’adresse  de  Trésor  : « En  voilà  un  qui  a une  belle  bosse,  mais  le  plus 
fort,  c’est  quelle  se  démonte! 


( 


VIII 


Derniers  mois  à Talâta. 


Talata,  9 décembre  1905. 

Rien  de  bizarre  et  de  capricieux  comme  la  fièvre.  Autrefois,  on 
n’en  parlait  que  peu  sur  les  hauts  plateaux  ; elle  semblait  être  le  mono- 
pole de  la  côte.  Il  y a quatre  ans,  elle  décimait  le  Betsiléo.  Maintenant, 
elle  ravage  l’Imérina;  parmi  les  indigènes  surtout,  c’est  un  véritable 
massacre. 

Mais  la  cause?  l’origine?  Mystère.  Pourquoi  ici?  et  pourquoi  pas  là? 
On  parle  d’époques  spéciales,  par  exemple  : le  moment  du  travail  des 
rizières,  de  la  récolte.  Est-ce  bien  déterminé?  On  accuse  le  labourage  des 
rizières.  Mais  autrefois  ne  remuait-on  pas  la  terre  tout  comme  main- 
tenant? On  part  en  campagne  contre  les  petites  mares  ou  étangs  qui 
avoisinent  villages  et  villes.  Ce  sont  des  nids  à moustiques,  mais  ces  nids- 
là  ne  sont  pas  d’aujourd'hui.  L’épidémie  est-elle  le  résultat  de  l’envahis- 
sement de  ces  moustiques?  Les  travaux  des  routes  et  des  constructions 
qui  bouleversent  le  sol,  auraient-ils  mis  au  jour  plus  de  germes  morbides? 
Ou  bien,  est-ce  une  conséquence  des  Agglomérations  d’habitations?...  ou 
bien?  ou  bien?  Je  crois  qu’on  pourrait  multiplier  les  questions  comme 
les  hypothèses. 

D’aucuns  disent  que  le  peuple  est  exténué  de  misère  et  a*némié  de 
corvées.  J’en  doute.  Je  croirais  plus  volontiers  aux  ravages  de  l’alcool  et 
de  l’inconduite  pour  un  certain  nombre.  , 

Si  l’on  ne  sait  à qui  s’en  prendre  pour  prévenir  le  mal,  on  voit 
heureusement  un  peu  plus  clair  pour  le  guérir,  grâce  à la  quinine.  Aussi 
s’occupe-t-on  de  multiplier  les  dépôts  du  précieux  remède.  On  en  fait 
revenir  des  kilos.  Malheureusement  c’est  par  cent  mille  doses  qu’il 
faudrait  pouvoir  en  donner  : car  il  n’est  guère  d’habitant  qui  échappe 

l6 


CH  HZ  LES  BETSILEOS. 


264 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


complètement  à la  maladie  et  il  y en  a beaucoup  qui  récidivent  tous  les 
mois  et  plus  souvent  encore. 

Fianarantsoa,  sans  être  atteint  par  la  contagion  d une  manière  aussi 
désastreuse,  a sa  bonne  part  d’épidémie.  A ne  considérer  que  les  appa- 
rences, il  n’y  a pourtant  guère  de  situation  plus  saine  : eq||haut  d’une 
colline  sèche  comme  un  rocher,  et  avec  l’air  le  plus  vif  cjuon  puisse 
rêver;  mais  c’est  là  une  des  fantaisies  de  cette  singulière  épidémie  de 
dérouter  toutes  les  prévisions  ordinaires. 

/ Grâce  à Dieu,  dans  le  personnel  des  missionnaires  du  Betsiléo,  s’il 
y a eu  (c’était  inévitable)  quelques  petits  accès  d’ailleurs  très  modérés, 
personne  n’a  été  arrêté  dans  son  travail. 

i3  décembre. 

Voici  un  genre  de  mortification  que  vous  n’avez  pas  encore  ren- 
contré dans  les  vies  des  Saints  et  que  je  viens  de  mettre  en  pratique.  J’ai 
passé  une  de  ces  dernières  nuits  sur  le  dos...  de  quatre  hérissons  dont 
une  grosse  maman  hérissonne  et  trois  petits  amours  de  minuscules 
porcs-épics. 

Il  faut  savoir  que  dans  mon  logis  de  Maneva  les  portes  laissent 
furieusement  à désirer  au  point  de  vue  hermétique.  L’une  d’elles  était  à 
claire-voie  par  suite  de  disjonction  de  planches  qui  d’ailleurs  n’avaient 
jamais  été  assemblées.  L’autre  serait  encore  passable  si,  d’accord  avec 
l’humidité,  les  rats  n’y  avaient  pratiqué  plusieurs  issues  pour  leur  usage 
particulier. 

C’est  par  là  que,  pendant  mon  absence,  la  dame  aux  longues  aiguilles, 
en  quête  de  domicile  pour  sa  progéniture,  pénétra  dans  ma  chambre  où 
elle  ne  trouva  rien  de  mieux  que  d’aller  se  percher  dans  ce  qui  me 
sert  de  lit. 

Cette  contrefaçon  lamentable  de  lit  se  compose  d’un  châssis  en  bois 
porté  par  quatre  pieds,  en  travers  duquel  on  a tendu  une  toile  repliée  sur 
elle-même.  A l’intérieur  de  cette  toile  ainsi  doublée,  on  a glissé  quelques 
douzaines  de  fétus  de  paille,  déjà  plus  que  raplatis  par  mes  deux  ou  trois 
prédécesseurs.  Comment  maman  l’Hérissée  grimpa-t-elle  jusqu’à  ce  premier 
étage?  comment  se  glissa-t-elle  dans  la  toile?  je  ne  lui  ai  pas  demandé. 

Toujours  est-il  que,  le  soir,  je  m’étendis  tout  habillé  sur  le  lit;  ce  fut 
le  salut  de  mon  épine  dorsale.  J’éteignis  la  bougie  et  me  mis  en  devoir  de 
rêyer,  quand,  tout  à coup,  je  sens  des  choses  rondes  et  bouliformes  qui 
glissent  lentement  le  long  de  mon  dos  en  poussant  des  petits  couic , couic 
intermittents.  Tantôt  cela  voyage  sous  mes  pieds,  tantôt  du  côté  des  épaules, 
tantôt  dans  les  régions  intermédiaires.  Naturellement  je  songeai  aux  rats  : 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


265 


« Remuons  un  peu,  me  dis-je,  et  ils  se  sauveront.  » Rien  ne  se  sauva  et 
les  boules  continuèrent  à circuler  en  multipliant  les  petits  couic  étouffés. 
« Pour  des  rats,  pensai-je,  c’est  une  drôle  d’espèce,  et  ces  rats-là  ont  un 
toupet  qui  n’est  pas  commun  dans  leur  famille.  » 

L’avouerai-je?  la  paresse  fut  plus  forte  que  la  crainte.  Je  pris  mon 
parti  des  petites  boules  circulantes  et  me  mis  pacifiquement  dans  la 
position  normale  de  l’homme  qui  se  dispose  à prendre  un  somme.  Le 
somme  fut  bien  interrompu  plusieurs  fois  par  des  agitations  sous-dorsales 
plutôt  violentes  ; n’importe,  je  remis  au  lendemain  matin  le  soin  d’éclaircir 
les  causes  de  ce  remue-ménage  intempestif.  « Qu’ils  me  grattent  l’oreille, 
passe  encore,  me  disais-je;  mais  pourvu  qu’ils  n’aillent  pas  creuser 
l’extrémité  de  mon  appendice  nasal  en  forme  de  cuvette;  voilà  qui 
attirerait  par  trop  les  regards  des  passants  et  distrairait  à jamais  l’attention 
de  mes  auditeurs.  » 

L’accident  ne  se  produisit  pas.  Mes  camarades  de  lit  respectèrent  ma 
précieuse  personne.  Quand  le  jour  s’éveilla,  je  fis  de  même,  et  à la  lueur 
de  l’aube  naissante,  j’entrevis  une  énorme  chose  ronde  qui  ne  bougeait 
pas  plus  qu’un  terme.  Prendre  un  bâton  et  taper  sur  le  monstre  fut 
l’affaire  d’un  instant.  Le  premier  coup  fut  mortel.  La  chose  ronde  se 
détendit,  se  débouliforma,  et  à ce  geste  suprême  non  moins  qu’aux 
aiguilles  hérissées,  je  reconnus  la  visiteuse.  L’événement  fit  rire  nos  bons 
chrétiens.  Comme  notre  assemblée  ce  jour-là  fut  plus  nombreuse  que  la 
précédente,  j’en  conclus  que  ces  hérissons  nous  annoncent  une  ère  de 
progrès  et  de  prospérité.  Ainsi  soit-il!  A vous  de  voir  s’il  y a d’autres 
explications. 

25  décembre. 

Notre-Seigneur  nous  a accordé  une  fête  de  Noël  superbe  et  conso- 
lante. L’Eglise  est  comble.  Huit  cents  personnes  y ont  trouvé  place; 
trois  cents,  du  dehors,  suivent  la  cérémonie  par  la  grand’porte  ouverte. 
Je  donne  le  sermon  sur  ce  texte  de  l’Ecriture  : « Deus  intueîur  cor  »,  ce 
que  Dieu  considère,  c’est  le  cœur.  « Dieu,  leur  dis-je,  ne  regarde  ni  votre 
nombre,  ni  vos  beaux  habits,  ni  vos  qualités  naturelles,  mais  votre  cœur, 
c’est-à-dire  vos  dispositions  intimes.  Soyez,  non  pas  chrétiens  d’apparat, 
mais  chrétiens  de  fond,  c’est-à-dire  de  conduite  et  de  prière.  »» 

Piété  extérieure,  piété  de  surface,  religion  faite  souvent  d’acceptation 
pure  et  simple  du  premier  missionnaire  rencontré,  catholique  ou  protes- 
tant, au  choix,  voilà  encore  un  des  déficits  fréquents  de  plusieurs  de  nos 
chrétientés.  Ne  découvrais-je  pas,  il  y a quelques  jours,  que  dans  tel  poste 
personne  ne  songeait  même  à se  préparer  au  baptême?  Je  leur  ai  fait 


206 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


comprendre  que  le  Père  n’était  pas  veau  pour  poser  des  étiquettes  catho- 
liques sur  des  flacons  vides. 

C’est  un  peu  pour  cela  que  j’ai  commencé  à répandre  des  petits  tracts 
de  controverse  catholique.  Nous  aurons  aussi,  s’il  plaît  à Dieu,  nos 
« mardis  »,  réunions  de  grandes  personnes  plus  instruites,  désireuses 
d’approfondir  la  doctrine  de  l’Eglise  et  d’entendre  la  réfutation  des 
sophismes  hérétiques.  Rien  ne  m’a  été  plus  facile  dernièrement,  que  de 
mettre  à quia  un  enragé  discuteur,  en  lui  demandant  quelle  était  la 
croyance  protestante  au  sujet  du  baptême  des  enfants.  A la  rencontre 
suivante,  son  ton  avait  changé;  et  ce  fut  lui  qui  m’interrogea  sur  la 
résurrection  des  corps.  Je  lui  fis  à ce  propos  une  petite  théorie  sur  la 
constitution  de  la  matière,  à laquelle  il  n’a  certainement  rien  compris, 
mais  qui  avait  pour  but  de  lui  faire  sentir  qu’il  était  bien  hardi,  lui, 
pauvre  ignorant  des  moindres  rudiments  des  sciences  naturelles,  de  se 
fabriquer  une  croyance  au  hasard.  — Il  n’admet  pas,  dit-il,  que  nous 
ressuscitions  avec  le  même  corps.  « Mais,  mon  bon,  lui  dis-je,  tu  as 
trente-cinq  ans,  eh  bien,  sache  que  tu  as  déjà  fait  cinq  ou  six  fois  peau 
neuve  de  tout  ton  individu;  il  ne  te  reste  rien  des  cheveux,  nerfs,  sang, 
chair,  etc.,  que  tu  avais  à l’âge  de  cinq  ans,  et  pourtant  tu  es  toujours 
toi-même.  »>  — Cela  le  fit  s’écrier  admirativement.  <«  Ah!  si  vous  expliquez 
comme  cela  la  doctrine,  il  faudra  bien  que  tout  le  monde  aille  à vous!  » 

L’hérésie  plaît  à ces  pauvres  gens  parce  quelle  flatte  leur  amour- 
propre  : elle  leur  laisse  croire  qu’ils  sont  en  état  de  trancher  les  questions 
les  plus  hautes,  les  plus  importantes  et  les  plus  ardues. 

Elle  en  attire  d’autres  pour  la  gloriole  du  bavardage.  « Chez  vous, 
catholiques,  disait  quelqu’un,  ne  peut  parler  à l’église  qui  veut.  Chez  les 
protestants,  au  contraire,  tout  le  monde  peut  discourir.  » Et  comme  le 
malgache  a la  fureur  des  kabary , il  devient  protestant  pour  avoir 
l’occasion  d’exhiber  son  éloquence. 

Chez  certains,  cela  va  jusqu’à  la  passion,  jusqu’à  une  sorte  d’ivresse. 
Combien  en  ai-je  déjà  vus,  de  ces  dilettanti!  Le  moment  est  venu  : X...  se 
lève;  il  a les  yeux  au  ciel;  d’un  geste  élégant,  il  drape  son  lamba  sur  ses 
épaules,  se  dandine  un  instant  sur  ses  deux  jambes  pour  se  camper 
solidement.  Regardant  dans  le  vague  et  au-dessus  de  son  auditoire,  il 
semble  chercher  dans  quelque  coin  du  ciel  l’inspiration  d’une  divinité 
protectrice  des  orateurs.  Les  premières  phrases  sont  plutôt  lentes,  ou  bien 
précipitées,  mais  hachées  et  coupées  de  longues  pauses.  On  serait  tenté 
de  craindre  pour  la  suite  du  discours.  Rassurez-vous.  Tout  à coup,  le  geste 
se  déclanche,  plutôt  nerveux  que  gracieux,  plutôt  martelé  que  souple. 
On  dirait  des  détentes  de  ressorts,  mais  déjà  l’élocution  devient  plus 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


267 


chaude  et  plus  abondante.  Une  sorte  de  rayonnement  commence  à 
poindre  sur  le  visage;  les  yeux  pétillent,  la  physionomie  tout  entière  se 
met  en  jeu.  Le  regard  pourtant  continue  à se  tenir  en  dehors  de  l’audi- 
toire. L’orateur  lit  ses  idées  dans  un  monde  lointain.  C’est  Jupiter 
planant  au-dessus  de  ses  adorateurs,  mais  conscient  cependant  de  l’admi- 
ration qu’il  provoque.  Et  peu  à peu,  le  ton  s’échauffe,  les  images 
se  pressent,  les  comparaisons,  les  proverbes  arrivent  en  foule;  l’accent 
devient  incrépatoire  et  même  virulent  : c’est  Jupiter  tonnant.  La  sueur 
coule,  car  les  bras  et  le  corps  font  une  gymnastique  souvent  désordonnée. 
Une  dernière  période,  une  dernière  répétition  oratoire,  une  dernière 
apostrophe,  et,  s’il  s’agit  d’un  kabary  solennel,  pour  conclure,  la  formule 
consacrée  : « N’est-ce  pas  que  c’est  cela,  auditeurs?  » La  foule  acquiesce 
par  une  sorte  de  mugissement;  le  discours  est  fini  : le  Démosthène 
malgache  déguste  modestement  son  triomphe  en  jetant  çà  et  là,  à la 
dérobée,  quelques  coups  d’œil  inquisiteurs,  pour  juger  authentiquement 
de  l’effet  produit. 

C’est  sans  doute  pour  complaire  à ses  adeptes  et  en  attirer  de 
nouveaux  que  le  protestantisme,  dans  ses  grandes  assises,  multiplie  les 
discours.  Comme  dans  nos  toasts , il  faut  bien  que  X,  Y et  Z,  notabilités 
du  parti,  aient  leur  petit  tour  de  parole.  Aussi,  chez  les  protestants,  les 
comptes-rendus  se  terminent-ils  généralement  ainsi  : « Magnifique  fut  le 
sermon  de  R.,  et  il  est  à souhaiter  que  beaucoup  d’évangélistes  sachent 
aussi  bien  que  lui  convaincre  les  esprits  et  toucher  les  cœurs.  » 

Puisque  j’en  suis  à parler  des  réunions  protestantes,  je  vous  donnerai 
mon  impression  sur  leur  chant,  impression  toute  personnelle,  cela  va  sans 
dire,  impression  peut-être  insuffisamment  documentée,  puisque  je  ne  les 
entends  que  de  loin  et  en  passant  sur  la  route. 

En  général,  les  chants  protestants  m’ont  paru  graves,  lents,  bien 
harmonisés,  mais  sans  mélodie  très  sensible  ; musique  anglaise  ou 
allemande,  qui  ne  laisse  pas,  les  premières  fois  surtout,  d’impressionner. 
Là  encore,  les  hérétiques  ont  su  chatouiller  l’endroit  sensible  d’un  peuple 
naturellement  musicien  et  harmoniste.  Les  accords  se  succèdent,  pleins, 
agréables,  tranquilles.  Pendant  cinq,  dix  minutes,  cela  coule  doucement,, 
harmonieusement.  On  sent  une  jouissance,  un  repos.  On  ne  prie  peut-être 
pas,  mais  on  jouit.  De  nos  cantiques  catholiques,  il  en  est  de  délicieux, 
renfermant  à la  fois  harmonie  et  mélodie;  mais  combien  d’autres  que  j’ai 
peine  à opposer  à cette  musique  grave  de  l’hérésie  : tantôt  la  mélodie  est 
courte,  essouflée,  à peine  capable  de  porter  un  membre  de  phrase  de 
quelque  longueur;  tantôt  elle  est  sautillante  ou  précipitée,  et  pourrait 
convenir  à une  ronde  d’enfants,  comme  si  elle  cédait  sous  le  poids,  trop 


268 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


lourd  pour  elle,  des  grandes  vérités  et  des  grands  mystères.  Oh!  que 
Pie  X a raison  de  nous  ramener  à la  musique  catholique  du  plain-chant  ! 
Avec  elle  nous  n’avons  à craindre  aucune  comparaison  et  nous  retrou- 
verons la  supériorité  qui  convient  en  toutes  choses  à la  véritable  Eglise. 

28  décembre. 

En  l’honneur  des  Saints  Innocents,  grande  fête  d’enfants  dont  le 
programme  comportait  deux  parties  : 

Première  partie.  — Réunion  à l’église,  sermon,  chants,  bénédiction 
générale  d’après  le  rituel,  puis  bénédiction  particulière  de  chaque  enfant. 

Deuxième  partie.  — Jeux  variés,  concours  pour  filles  et  garçons. 

Délicieux,  le  coup  d’œil  de  l’église  absolument  remplie  de  moutards. 
Au  fond,  un  groupe  de  parents  forme  la  haie,  mais  au  centre  un  fouillis 
de  minois  de  tout  diamètre.  Quantités  de  bébés  perchés  sur  le  dos  ou 
dans  les  bras  de  leurs  mamans.  Aucun  tumulte  et  pourtant  défilé  inter- 
minable. D’ailleurs  on  chante  à tue-tête  et  c’est  le  meilleur  moyen  de 
faire  taire  ce  petit  monde. 

A onze  heures,  la  foule  s’étire  en  deux  longues  rangées  de  specta- 
teurs. De  grandes  branches  d’eucalyptus  forment  barrière.  Chaque  village 
a sa  place  marquée  par  un  écriteau.  Les  jeux  commencent.  Pour  la 
description,  je  vous  renvoie  à Homère  et  à Virgile  qui  ont  raconté  ces 
choses-là  il  y a quelque  deux  ou  trois  mille  ans.  Cette  fois-ci  il  y eut 
encore  progrès. 

Les  vainqueurs  eurent  en  récompense  un  petit  livre,  une  image,  une 
toupie,  une  trompette,  etc.  Chez  nous  comme  dans  la  nature  rien  ne  se 
crée,  rien  ne  se  perd.  Rien  ne  se  crée,  c’est-à-dire  que  sans  nos  bien- 
faiteurs nous  ne  ferions  rien;  rien  ne  se  perd  : de  toutes  les  menues 
choses  que  ceux-ci  veulent  bien  nous  envoyer  nous  tirons  des  ressources 
et  des  profits  presque  sans  limites. 

On  se  sépara  à 3 heures  seulement.  Talata,  resté  seul,  s’envole  du 
côté  d’Andakana  pour  procéder  à un  examen  de  pêches.  « Allons  voir  si 
elles  sont  mûres.  » Les  pêches  n’étaient  pas  encore  à point,  mais  les 
Malgaches  ont  une  manière  expéditive  d’accélérer  la  maturité  qui, 
semble-t-il,  n’a  pas  de  conséquences  trop  sensibles  pour  les  entrailles 
galvanisées  de  ces  messieurs.  Mûres  ou  pas  mûres,  quelques  centaines  de 
victimes  y passèrent. 

8 janvier  1906. 

Nous  avons  eu  notre  « cortège  des  Rois  »,  tout  comme  au  vieux 
temps  des  bons  collèges.  Et  notre  roi,  à nous,  n’a  pas  besoin  d’être 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


269 


barbouillé  de  soie  ou  bouchonné,  pour  avoir  une  tête  d’africain.  Donc 
nous  avons  pris  un  pain,  nous  l’avons  sectionné,  suivant  les  usages,  en 
une  cinquantaine  de  parts,  les  morceaux  ont  été  mis  dans  un  lamba.  Un 
benjamin  les  a extraits  un  par  un.  Défense  de  regarder  avant  que  tous 
soient  servis.  Dans  un  des  morceaux,  l’on  trouve  une  médaille.  Accla- 
mations extra-bruyantes  : Jean-Baptiste  Railivao  est  proclamé  : Jean- 
Baptiste  Ier,  roi  de  Talata. 

Le  cortège  se  forme,  les  uns  prennent  leurs  longues  bêches  en  guise 
de  lance,  les  autres  des  drapeaux,  plusieurs  des  trompettes  d’un  sou, 
qui  font  du  tapage;  le  roi  est  hissé  sur  un  brancard  improvisé,  il  est 
couronné  de  feuillage  ; un  de  ses  suivants  l’abrite  d’un  blanc  parasol  et 
l’on  part  au  travers  des  grandes  allées  de  nos  plantations.  Les  bambins 
s’étranglent  de  fou  rire,  et  les  gens  ahuris  arrondissent  désespérément 
leurs  orbites  à la  vue  de  cette  étrange  procession. 

Au  retour,  on  s’arrête  en  face  du  petit  escalier  qui  monte  au  clocher. 
Les  soldats  font  demi-cercle,  le  roi  et  son  héraut  sont  au  milieu.  Très 
gravement,  je  me  tiens  sur  l’escalier  comme  sur  un  perron.  Le  héraut 
prend  la  parole  pour  louer  Sa  Majesté,  et...  pour  demander  en  son  nom 
qu’une  faveur  soit  accordée  à ses  nombreux  sujets.  Je  réponds  en  louant 
à mon  tour  « un  si  vertueux  prince  » — Bossuet  n’aurait  pas  mieux  dit, 
— et  pour  accorder  une  faveur  : Louis  XIV  n’aurait  pas  été  plus  royal, 
car  j’octroyai  une  seconde  visite  aux  pêches,  plat  supplémentaire  pour  le 
dîner.  Jean- Baptiste  Ier,  roi  de  Talata,  daigna  me  remercier  lui-même,  et 
laisser  tomber  de  ses  lèvres  augustes  et  proéminentes,  l’expression  d’une 
reconnaissance  certainement  sincère,  quoique  anticipée. 

Après  quoi  le  cortège  se  reforma  pour  reconduire  Sa  Majesté. 

i5  janvier. 

A vous  raconter  tous  mes  ennuis,  je  risquerais  de  devenir  monotone. 
Cette  premier  quinzaine  de  janvier  m’en  a apporté  un  contingent 
extraordinaire. 

Au  sud,  un  maître  d’école  s’oublie  jusqu’à  prendre  « simultanément  » 
une  seconde  femme.  Il  fait  mine  de  se  convertir,  demande  même  à quitter 
le  pays  pour  s éloigner  de  la  tentation.  J’accepte.  Je  choisis  un  remplaçant. 
Le  remplaçant  n’est  pas  agréé  par  les  « pères  et  mères  » du  village.  Sans 
hésiter,  je  destitue  mon  instituteur.  Le  remplaçant  est  accepté  tant  bien 
que  mal,  mais  les  opposants  manigancent  avec  sa  femme.  Elle  s’enfuit. 
Et  voilà  le  maître  en  fonctions  qui  cherche  sa  femme;  le  coupable,  qui 


270 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


malgré  sa  promesse  de  partir  s’obstine  à rester  dans  le  pays,  ce  qui  rend 
la  situation  plutôt  trouble. 

A l’est,  c’étaient  des  maîtres  qui  me  faisaient  demander  leur  passe- 
port. Chez  moi,  mon  déca  Jérôme  qui  a regagné  ses  pénates  après  dix- 
huit  mois  de  patience  réciproque. 

Que  faire  sous  pareille  averse,  sinon  la  recevoir  philosophiquement , 
surnaturellement  et  raisonnablement?  Ouvrir,  comme  on  dit,  le  para- 
pluie de  l’indifférence,  s’encapuchonner  de  patience  et  s’imperméabiliser 
d’amour  de  Dieu;  puis,  à la  manière  de  l’araignée  dont  on  a éventré 
la  toile,  reprendre  un  par  un  Chacun  des  fils  endommagés. 

Aujourd’hui  déjà,  grâce  à Dieu,  presque  tous  les  dégâts  sont  réparés  ; 
il  ne  nous  reste  plus  que  juste  assez  pour  nous  distraire  et  nous  exercer 
jusqu’à  la  prochaine  tourmente  que  la  Providence  voudra  bien  nous 
réserver. 

Au  fond,  la  croix,  les  difficultés  ne  sont-elles  pas  les  conditions 
nécessaires  et  normales  de  l’apostolat  catholique?  La  charrue  qui  glisse 
à la  surface  du  champ  ne  fatigue  pas  l’attelage,  mais  plus  le  soc  pénètre 
en  terre,  plus  rude  est  le  travail  et  plus  sérieuse  sera  la  moisson. 

Nos  voisins  les  protestants  ont  une  manière  plus  expéditive,  plus 
moderne  de  sauver  les  âmes.  Il  est  temps  de  vous  entretenir  un  peu  de 
ce  fameux  Réveil  spirituel  qui  les  agite  prodigieusement  depuis  près  de 
six  mois. 

L’histoire  en  remonte  à l’époque  où  l’on  parlait  des  richesses  inouïes 
de  nos  mines  d’or  et  où  les  Anglais  pullulaient  sur  la  place  de  Fiana- 
rantsoa,  à peu  près  comme  les  chiques  dans  mes  bottes  aux  jours  de 
pluie.  Déjà  des  bruits  circulaient,  répandus,  avec  intention  ou  non,  dans 
tous  nos  districts,  que  l’Angleterre  allait  être  la  maîtresse  de  Madagascar, 
qu’il  fallait  passer  au  protestantisme,  sinon...  Plusieurs  se  laissaient  déjà 
ébranler,  quelques-uns  même  passaient  avec  armes  et  bagages  au  parti; 
bref,  le  moment  était  des  plus  opportuns  pour  lancer  des  manifestations 
religieuses  à effet,  et  pour  appeler  le  Saint-Esprit  au  secours  de  la  politique. 

L’agitation  protestante  commença  par  Ambohimandroso.  Le  Saint- 
Esprit  se  répandit  sur  les  fidèles  de  cette  localité  avec  une  abondance  de 
dons  à laquelle  personne  ne  pouvait  s’attendre.  On  multiplia  les  réunions 
du  matin,  les  réunions  du  soir.  Et  bientôt  ce  ne  furent  que  des  gémisse- 
ments, des  sanglots,  des  larmes  de  repentir,  des  conversions  inespérées, 
des  confessions  publiques  de  fautes  honteuses,  des  promesses  touchantes 
de  vie  désormais  irréprochable,  des  dons  entiers  et  sans  retour  de  soi- 
même  au  Seigneur  Jésus.  Un  jour,  aux  pieds  de  Madame  R...,  la 
prêtresse  du  sanctuaire  et  l’initiatrice  du  mouvement,  cinquante  sorciers. 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


27I 

notez  bien,  cinquante  sorciers , s’en  vinrent  jeter  leurs  amulettes  et 
renoncer  aux  idoles.  Fianarantsoa  en  fut  jaloux,  Ambositra  le  devint  à 
son  tour,  puis  Tananarive.  Il  fut  décidé  que  tout  le  monde  aurait  son 
Réveil , p l’Esprit  fut  requis  de  fournir  à chaque  capital  de  district  un 
coefficient  sérieux  de  manifestations  impressionnantes. 

Fianarantsoa  n’eut  pas  longtemps  à attendre.  On  s’y  réunit  pour  la 
grande  Assemblée  annuelle.  Je  suppose  que  les  privilégiés  d’Ambohiman- 
droso  y apportèrent  eux-mêmes  l’étincelle  sacrée,  car  le  feu  prit  tout 
de  suite. 

A vrai  dire,  on  ne  s’apercevait  guère  qu’en  dehors  des  temples  l’action 
de  l’Esprit  transformât  beaucoup  nos  bons  illuminés.  « Ces  dames  » se 
rendaient  aux  réunions  en  très  élégantes  toilettes;  les  pleurs  se  tarissaient 
à la  porte  de  la  nef;  les  restitutions  cachées  ou  connues  de  vols  non 
moins  cachés  ou  non  moins  connus,  n’ont  pas  produit  encore  grande 
sensation  dans  le  public;  il  ne  semble  pas  qu’on  ait  pensé  à introduire  la 
sainte  humilité  et  la  défiance  de  soi-même  parmi  ces  Messieurs,  dont  les 
airs  prétentieux  et  bouffis  n’ont  fait  que  croître.  Personne  n’a  davantage 
entendu  dire  que  l’Esprit  de  lumière  ait  éclairé  les  intelligences  sur  les 
différences  de  doctrine,  ni  qu’il  soit  sorti  de  ces  conciles  anglo-calvino- 
norwégiens  un  Credo  à peu  près  clair  et  intelligible.  Mais  pourquoi  tant 
d’exigences?  Ne  suffit-il  pas  qu’on  ait  pleuré,  gémi,  discouru  pour 
pouvoir  se  dire  qu’on  a reçu  l’Esprit  ? 

Pauvres  aveugles!  au  lieu  de  cette  confession  publique  vague  et 
intimement  orgueilleuse,  acceptez  donc  la  confession  vraie,  catholique, 
humiliée  et  d’autant  plus  sincère  quelle  est  plus  silencieuse,  d’autant  plus 
profonde  quelle  est  cachée,  d’autant  plus  durable  quelle  ne  cherche  pas 
à conquérir  l’estime  du  monde.  Souvenez-vous  que  Diogène,  dans  son 
tonneau,  était  plus  orgueilleux  qu’Alexandre  dans  sa  gloire.  A exprimer 
ainsi  en  plein  air  vos  magnifiques  résolutions,  vous  risquez  de  les  éventer, 
de  les  laisser  s’évaporer.  Mettez-les  au  secret  comme  le  meilleur  de 
votre  argent! 

On  poussa  « la  vague  » jusqu’à  Ambositra.  Ambohimahasoa  pleura 
sans  se  faire  trop  prier,  mais  Ambositra  fut  d’une  autre  composition.  Les 
réunions  se  multipliaient,  le  zèle  s’échauffait,  les  discours  se  succédaient; 
on  priait,  on  suppliait  pendant  des  jours  et  des  jours,  ce  fut  en  vain..., 
personne  n’arrivait  à pleurer  : or  il  paraît  que  les  larmes  sont  la  con- 
dition sine  qua  non  de  la  manifestation  de  l’ Esprit.  Enfin  l’heure  bénie 
sonna  où,  par  suite  de  l’interpellation  émouvante  d’un  père  malheureux 
au  compagnon  de  débauche  de  son  fils,  l’assemblée  consentit  à s’humecter 
des  pleurs  requis  : Ambositra  a reçu  l’Esprit. 


1 


272 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Voilà  le  a Réveil  protestant  » à Madagascar.  Pour  qui  connaît  tant 
soit  peu  1 histoire  des  sectes  séparées  de  l’Eglise,  il  n’y  verra  rien  de  bien 
nouveau;  le  diable  et  ses  amis  ont  des  crises  nerveuses.  Nous,  catholiques, 
nous  avons,  pour  apprécier  et  discerner  ces  manifestatious  étranges,  deux 
pierres  de  touche  qui  ne  nous  trompent  jamais  : la  foi  et  l’humilité.  Tout 
cela  ne  peut  venir  de  Dieu  parce  que  nulle  part  on  n’y  trouve  la  moindre 
trace  de  la  vraie  humilité  qui  en  ce  bas  monde  est  le  cachet  obligatoire 
des  interventions  divines. 

Combien  de  temps  ces  simagrées  dureront-elles  encore?  Je  ne  sais. 
La  haine  de  l’Eglise  a des  ressources  d’énergie  qui  sont  quelquefois  de 
longue  haleine;  l’Angleterre  n’a  pas  perdu  toutes  ses  espérances  sur  la 
terre  malgache,  et  le  protestantisme  ne  se  résigne  pas  à croire  que  nous 
échapperons  entièrement  à la  persécution.  En  somme,  comme  partout, 
l’hérésie  vit  de  son  opposition  à la  vérité. 

5 février. 

Le  P.  du  Coëtlosquet  est  venu  donner  la  retraite  à mes  maîtres 
d’école,  à mes  élèves  et  à une  soixantaine  de  catéchumènes.  Dire  que  je 
lui  ait  fait  bonne  figure  serait  inexact.  Je  l’ai  reçu  en  tremblant...  la  fièvre 
et  avec  des  allures  de  déséquilibré.  Il  en  profita  pour  se  livrer  entière- 
ment à son  zèle.  Je  n’eus  pas  un  mot  à dire  et  pas  un  geste  à faire.  Ins- 
tructions claires,  pratiques  et  vigoureuses.  A midi  et  demi,  histoire  de 
réveiller  son  monde  appesanti  par  la  pâtée  du  riz,  il  avait  porté  sur  le 
règlement  : « Leçon  de  chant.  » Et  de  ma  chambre,  je  l’entendais  toni- 
truerpendant  une  heure  les  chants  les  plus  usités  dans  nos  réunions,  pas- 
sant de  la  voix  de  fausset  à la  seconde  partie,  donnant  dans  un  même 
cantique  les  répliques  des  sopranos  et  des  ténors,  rectifiant  les  notes 
endommagées  ou  les  mesures  disloquées,  et  pour  conclusion  il  venait  me 
retrouver  en  disant  : « Voyez -vous,  ça  me  fait  du  bien...  et  çà  les 
empêche  de  dormir.  » Une  demi-heure  après,  c’était  une  instruction  ou 
un  exercice  de  catéchisme.  De  repos,  pas  question. 

Les  chrétiens  de  Talata  se  sont  bien  montrés  à cette  occasion.  Plu- 
sieurs ont  tenu  à suivre  complètement  la  retraite  à laquelle  rien  ne  les 
obligeait.  Des  soixante  catéchumènes  environ  qui  se  sont  présentés, 
cinquante-quatre,  après  force  examens,  ont  été  jugés  dignes  du  baptême. 
Voilà  qui  console  de  toutes  les  misères  suscitées  par  le  diable  et  ses  amis. 
Peu  à peu  nous  gagnons  du  terrain  et  la  paroisse  se  fonde. 

Nous  venons  d’avoir,  à Ranomena,  un  enterrement  ab -dûment 
chrétien,  sans  ombre  de  scandales,  inconvenances  ou  superstitions.  Après 
cela,  que  les  protestants  continuent  à se  remuer,  qu’ils  recueillent  des 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


273 


pauvres  diables  toujours  bons  à vendre  et  faciles  à acheter,  je  ne  m'en 
désole  que  relativement  : je  plains  les  pauvres  petits  baptisés  que  ces  mal- 
heureux entraînent  dans  leur  apostasie,  mais  je  ne  regrette  nullement  tous 
ces  soi-disant  adhérents  qui  ne  mettaient  jamais  les  pieds  à l’église  et  qui 
ne  s’étaient  donnés  au  catholicisme,  au  moment  de  la  conquête  française, 
que  par  pure  politique 

23  février. 


Nous  avons  des  pluies  torrentielles  : les  ponts  s’en  vont,  le  mien  tient 
bon  quoiqu’il  boive  plus  que  sa  soif  et  que  l’eau  monte  à la  hauteur  du 
tablier,  mais...  il  ne  faudrait  pas  que  cela  dure... 


24  février. 


L’inondation  monte.  Quelques  dégâts  à une  corniche  du  clocher.  Le 
pont  faiblit. 


25  février. 


Il  y avait  hier  près  d’un  mètre  d’eau  au-dessus  du  tablier  de  notre 
pont.  Les  herbes  s’accumulaient  sans  qu’il  fût  possible  de  le  débarrasser, 
mais  vu  le  système  d’assemblage  des  poutres,  il  ne  pouvait  céder  que  de 
deux  façons  : ou  en  partant  tout  d’une  pièce,  les  deux  berges  ayant  été 
creusées  d’un  mètre,  ou  en  craquant,  c’est-à-dire  qu’il  aurait  fallu  que  des 
poutres  de  quinze  centimètres  d’épaisseur,  enchevêtrées  les  unes  dans  les 
autres,  cédassent  comme  de  simples  baguettes.  Le  Résident,  de  passage, 
est  allé  voir  cette  merveille.  Je  ne  suis  pas  plus  fier  pour  cela,  car  je  ne 
suis  pas  encore  payé. 

Je  puis  maintenant  me  reposer  des  inquiétudes  que  m’a  données  ce 
fameux  pont.  « Je  plie  et  ne  romps  point  »,  pourrait-il  dire.  Et  le  principal 
c’est  qu’il  n’est  pas  rompu.  Qu’il  ait  plié,  ce  n’est  que  trop  explicable  avec 
les  torrents  qui  sont  tombés  pendant  trois  jours  sans  arrêt  et  qui  ont 
inondé  les  rizières  sur  une  largeur  effrayante.  Il  y avait  un  demi-mètre 
d’eau  au-dessus  du  tablier  du  pont.  Lorsque  l’infortuné  réémergea,  il 
n’était  pas  mort,  mais  son  état  n’était  pas  rassurant.  Il  se  bombait  en 
demi-cercle;  mais  heureusement,  il  n’avait  rien  de  cassé  : ce  n’était  qu’un 
fléchissement  dû  à l’accumulation  invraisemblable  de  débris  de  toutes 
sortes  contre  les  piliers  de  l’ouest. 

26  février. 


Il  est  six  heures  du  soir;  pluie  à torrents;  on  frappe.  « Qui  vive?  » 
Deux  chrétiens  qui  viennent  m’avertir...  qu’ils  ont  entendu  dire...  que  la 
femme  d’un  certain  boucher  de  Talata  est  gravement  malade.  « Peut-elle 


274 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


passer  la  nuit?  — Oui  et  non  »,  m’est-il  répondu.  Nous  voilà  renseignés. 
« Maintenant,  où  se  trouve-t-elle?  — A une  heure  et  demie  d’ici,  du  côté 
d’Âmpasiambe,  à l’est.  » Et  moi  qui  croyais  à une  simple  petite 
descente  aux  environs.  Que  faire?  D’après  la  description  anticipée 
qui  m’est  donnée  du  chemin,  le  cheval  nous  sera  non  seulement 
un  meuble  inutile,  mais  encombrant;  la  nuit  tombe,  le  vent  et  la  pluie 
font  rage;  les  rizières  sont  inondées,  les  torrents  débordés...;  d’autre 
part,  cette  malheureuse  a oublié  depuis  longtemps  le  chemin  de 
l’église,  encore  plus  oublié  probablement  ce  que  c’est  qu’un  acte  de  con- 
trition. Il  y a là  une  et  peut-être  deux  âmes  à sauver.  Allons,  qui  les  aime 
me  suive  ! 

Deux  de  mes  excellents  instituteurs  s’offrent  sans  hésiter.  Nous  nous 
équipons,  tenue  aquatique,  manteaux,  parapluies,  lanterne.  Et  nous 
partons. 

Nous  allons  à l’est,  ne  l’oubliez  pas.  Or,  ce  malheureux  et  incessant 
vent  d’est  Betsiléo,  chasse  devant  lui  une  pluie  fine  qui  nous  fouette  sans 
rémission.  Nous  barbottons  consciencieusement.  A la  sortie  de  Talata, 
rencontre  d’un  premier  torrent.  Une  digue  sert  à le  traverser  à pied  sec 
lorsqu'il  ny  a pas  d'eau , mais  dans  ce  pays-ci,  les  digues  comme  les  ponts 
n’ont  pas  été  construits  pour  les  jours  où  on  en  aurait  besoin.  Premier 
bain  de  pieds  qui  n’aura  pas  de  conséquences  fâcheuses  pour  le  dîner  de 
midi  qui  est  déjà  loin,  et  encore  moins  pour  mon  souper  qui  m’attend  à 
mon  retour.  Désormais  plus  de  scrupules!  mes  chaussures  ont  tellement 
bu  qu’il  leur  est  impossible  de  boire  davantage. 

Nous  ne  sommes  qu’à  moitié  chemin  et  déjà  l’obscurité  est  parfaite. 
Ah!  qu’il  est  précieux  à ces  moments-là  d’avoir  une  bonne  lanterne  incas- 
sable, imperméable,  inextinguible!  Auparavant  j’étais  muni  de  je  ne  sais 
quel  système  à huile  ou  à pétrole  qui  me  joua  en  route  le  tour  pendable 
de  s’éteindre  obstinément  durant  l’une  de  mes  pérégrinations  nocturnes. 
J y gagnais  sans  doute  une  retraite  aux  torches  de  paille  et  trois  quarts 
d’heure  de  poésie,  mais  aussi  une  envie  très  accentuée  de  ne  plus  m'y 
laisser  prendre.  On  me  conseilla  alors  un  système  merveilleux  se  repliant, 
au  point  de  pouvoir  s’insinuer  dans  une  pochette,  mince  comme  un  carnet, 
extrêmement  léger  et  où  les  verres  sont  remplacés  par  des  plaques  de 
mica.  Gela  coûtait  onze  francs;  j’en  ai  frémi!  mais  depuis  je  ne  regrette 
plus  la  dépense.  Qui  nous  a guidés  plus  d’une  fois  en  route  de  Tanana- 
rive?  ma  lanterne!  Qui  m'a  sauvé  dans  mon  équipée  au  retour  de 
Sabotsy?  ma  lanterne!  Qui  va  nous  empêcher,  tous  trois  que  nous 
sommes,  de  nous  enliser  plus  haut  que  la  ceinture?  ma  lanterne.  O bien- 
heureux fanal  ! Que  tu  t’appelles  lanterne,  quinquet,  veilleuse  ou  bec  de 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


275 


gaz,  lampe  à acétylène,  arc  électrique,  ou  encore  lune  ou  soleil,  n’est-ce 
pas  toi  qui  dispenses  aux  infortunés  mortels  le  plus  précieux  peut-être  de 
tous  les  biens  : la  lumière! 

Fermons  la  parenthèse.  Mais  sous  peine  de  suivre  les  errements  du 
singe  qui  montre  la  lanterne  magique,  il  nous  fallait  arriver  à 
l’allumer,  la  précieuse  bougie  appelée  à nous  guider  dans  les  ténèbres 
de  plus  env  plus  épaisses  et  ruisselantes.  Contre  le  vent  nous  formons 
« la  tortue  >»  avec  nos  trois  parapluies,  et  après  plusieurs  échecs  trop 
naturels  de  la  part  d’allumettes  de  la  régie,  nous  parvînmes  à faire  jaillir 
la  lumière. 

Nous  sommes  au  bord  d’un  second  torrent.  De  descendre  au  niveau 
de  l’eau  qui  bouillonne  dans  le  fond  noir  sur  des  rochers  encore  inen- 
trevus,  c’est  déjà  toute  une  opération.  Cependant,  grâce  à mes  deux  com- 
pagnons, je  conserve  dans  la  dégringolade  une  allure  modérée.  Campé 
sur  un  promontoire  incertain,  j’interroge  sur  letat  des  lieux  : « Où 
passe-t-on?  demandai-je  à mes  hommes.  — Sur  ces  pierres,  » me  répond- 
on.  Hum  ! hum  ! les  pierres  dont  il  s’agit  sont  cinq  ou  six  blocs  de  rochers 
situés  à des  distances  extrêmement  diversifiées.  Leurs  aspects  varient  de 
l’arête  vive  en  forme  de  coin,  à la  surface  arrondie  comme  un  front 
dégarni;  leurs  positions,  de  l’affleurement  à l’émergement,  de  l’émerge- 
ment  à l’enfoncement  complet  sous  les  eaux.  Mes  hommes  ont  encore 
l’avantage  et  la  ressource  de  s’y  accrocher  avec  leurs  doigts  de  pieds,  mais 
en  bon  européen,  je  suis  muni  de  robustes  chaussures  superbement 
rigides,  et  très  opportunément  cuirassées  à leur  surface  inférieure  d’une 
double  rangée  de  clous.  J’ai  donc  nouante  probabilités  sur  cent  de  man- 
quer au  moins  une  des  six  enjambées  et  d’aller  prendre  un  bain  en  amont 
ou  en  aval,  ad  libitum.  C’est  ce  qui  serait  arrivé  sans  le  secours  intelligent 
de  mes  deux  anges  conducteurs,  qui,  plantés  solidement  sur  les  deux 
rives,  parvinrent  à me  réduire  des  deux  tiers  les  émotions  d’une  gymnas- 
tique solitaire.  Nous  voilà  repartis  à travers  pluie  et  à travers  champs.  Le 
plateau  d’Ampasimbe,  deviné  plutôt  que  reconnu,  est  franchi  rapi- 
dement. Ce  qui  me  rassure,  c’est  l’assurance  de  notre  guide.  Lorsque, 
muni  de  mon  falot,  je  dévie  tant  soit  peu,  non  pas  de  la  route  (il  n’y 
en  a plus)  mais  de  la  direction  à suivre,  je  l’entends  qui  me  rappelle  à 
l’ordre.  „«  Au  sud!  plus  au  sud!  » — Té,  mon  bon!  tu  m’amuses 
avec  ton  sud,  il  y a bel  âge,  depuis  que  nous  pivotons  dans  l’obscurité 
la  plus  noire,  que  j’ai  perdu  toute  notion  même  approximative  des  points 
cardinaux.  1 

Cela  descend  d’abord  lentement;  puis  un  saut  de  loup  : c'est  la  rizière. 
La  lumière  incertaine  de  la  lanterne  fait  briller  en  traits  lumineux  les 


276 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


gouttes  de  pluie  qui  tombent  autour  d’elle.  A mes  pieds  la  terre  rougeâtre 
se  creuse  d’ombres  changeantes  et  trompeuses.  Les  tiges  vertes,  aux  sou- 
bresauts de  notre  fanal,  se  livrent  à des  danses  fantastiques.  La  chaussée 
est  moins  large  et  presque  plus  dangereuse  que  le  pont  d'Arcole.  Elle  est 
déplus  intermittente. 

Le  point  critique  est  un  peu  plus  loin.  Toute  grande  rizière  qui  se  res- 
pecte est  traversée  par  un  cours  d’eau.  En  temps  sec,  ce  sont  des  ruisseaux 
de  peu  d’importance,  mais  après  une  averse  de  plusieurs  jours!  Il  ne 
s’agit  pas  de  descendre  dans  le  torrent.  Qui  sait  jusqu’où  nous  enfonce- 
rions? C’est  un  saut  de  cabri  à exécuter,  dont  le  point  de  départ  est  une 
bande  de  terre  branlante  et  boueuse,  le  point  d’arrivée  une  autre  bande  de 
terre  dissimulée  dans  un  fouillis  de  roseaux.  Un  de  mes  hommes  saute 
avant  moi.  A mon  tour.  Je  ramasse  mes  muscles  fléchisseurs,  et  je  bondis 
si  fort  et  si  bien  que  je  prends  exactement  la  place  de  mon  guide  en 
l’envoyant  plonger  lui-même  dans  le  marais. 

Ce  fut  mon  salut  et  ce  ne  fut  point  sa  perte:  nous  nous  fîmes  équi- 
libre en  nous  raccrochant  désespérément  l’un  à l’autre,  et  après  quelques 
oscillations  encore  inquiétantes,  nous  nous  retrouvâmes  côte  à côte  sur  le 
même  talus.  Quelques  plongeons  après,  nous  sommes  sur  la  terre  ferme. 
Terre  ferme!  simple  manière  de  parler,  car,  ou  bien  nous  glissons  sur  la 
terre  détrempée,  ou  bien  nous  pétrissons  désespérément  les  champs  nou- 
vellement labourés.  A l’entrée  du  hameau,  les  détritus  copieusement 
dilués  par  l’ondée  nous  font  prendre  un  léger  goût  de  fumier  très  avancé. 
Heureusement,  on  aura  le  temps  de  se  laver  au  retour. 

Glissant  de  case  en  case,  nous  arrivons  enfin  chez  la  malade.  La 
maison  est  surélevée  au-dessus  du  sol.  On  accède  à la  première  porte  par 
un  escalier  sans  marches,  ce  qui  nécessite  encore  quelques  tours  de  gym- 
nastique ascensionnelle.  Comme  toutes  les  portes  betsiléotes,  celle-ci  est 
horriblement  basse.  Que  de  fois,  sans  mon  grand  chapeau  colonial,  je  me 
serais  outrageusement  meurtri  le  front  en  pénétrant  dans  les  cases  sur- 
baissées de  mes  paroissiens  ! Je  franchis  une  première  chambrette  noire 
d’obscurité,  et  que  je  soupçonne  encore  plus  noire  de  monde.  La  fiévreuse 
est  étendue  au  fond  d’un  second  compartiment  un  peu  plus  spacieux, 
mais  où  bientôt  s’entasse  à ma  suite  une  foule  compacte  de  femmes, 
d’hommes  et  d’enfants.  J’ai  déjà  eu,  je  crois,  l’occasion  de  signaler  chez 
nos  Betsiléos  cette  singulière  manière  de  témoigner  leur  sympathie  au 
moribond,  qui  consiste  à s’assembler  aussi  nombreux  que  possible  autour 
de  lui,  de  façon  à lui  enlever  le  peu  d’air  respirable  qui  peut  trouver  accès 
dans  une  case  étroite  et  fermée  de  tous  côtés. 

Nous  récriminerons  plus  tard  contre  cette  manie;  voyons  la 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


277 


malade.  « A-t-elle  sa  connaissance?  — Pas  trop.  » Hélas!  je  crois  bien 
quelle  ne  l’a  pas  du  tout.  Cependant  quelques  appels  réitérés  lui  font 
entrouvrir  les  yeux.  Je  m’agenouille  à ses  côtés.  A ma  droite, 
accroupi  près  de  la  couche  et  impassible,  se  tient  le  mari.  Un  de  mes 
maîtres  est  à ma  gauche  et  à nous  trois  nous  nous  efforçons  de 
faire  entendre  à la  malheureuse  que  le  Père  est  venu  pour  lui  donner 
l’absolution  et  lui  suggérer  un  bon  acte  de  contrition.  Puis,  n’ayant 
aucun  espoir  prochain  de  réveil  de  la  connaissance,  je  donne  l’abso- 
lution sous  condition  et  m’occupe  surtout  d’instruire  les  braves  gens  qui 
m’entourent  sur  ce  qu’il  y aura  à faire  en  fait  d’hygiène  et  de  soins 
élémentaires. 

Que  dire  du  retour?  Mêmes  péripéties,  mêmes  émotions,  mêmes 
ondées,  avec  un  peu  moins  de  culbutes,  grâce  à l’expérience  acquise.  Nous 
repataugeâmes  pendant  une  heure  et  demie  ; après  quoi,  délesté  de  mes 
souliers  métamorphosés  en  réservoirs,  de  mes  habits  transformés  en 
compresses,  de  mon  chapeau  devenu  pomme  d’arrosoir,  je  goûtai  les 
délices  d’une  vigoureuse  réaction  hydrothérapique. 

28  février. 

» 

Le  récit  de  mes  dernières  émotions  aquatiques  m’amène  à vous 
parler  de  la  configuration  et  de  la  composition  de  nos  postes  dans  le 
pays  Betsiléo.  Cette  description  est  nécessaire  pour  que  vous  vous 
rendiez  compte  de  certaines  difficultés  d’administration  et  d’apostolat 
dues  à l’aspect  du  pays  et  à l’éparpillement  indescriptibles  de  nos  minus- 
cules hameaux. 

Ces  hameaux,  en  langage  du  pays,  s’appellent  vala,  terme  impropre 
aux  yeux  des  puristes  malgaches.  Un  vala,  à proprement  parler,  c’est  un 
enclos,  plus  spécialement  le  parc  à bœufs.  Par  extension,  chaque  groupe 
de  maisons,  ou  à peu  près,  ayant  son  parc  à bœufs,  l’appellation 
est  passée  de  l’enceinte  semi-circulaire  réservée  aux  bêtes,  aux  habi- 
tations qui  l’avoisinent.  Somme  toute,  le  mot  vala  signifie  chez  les 
Betsiléos  une  agglomération  de  cases  dont  le  nombre  peut  varier  de  deux 
à vingt.  Passé  ce  nombre,  on  a déjà  le  droit  de  s’appeler  tanana,  ville  ou 
village. 

Quand,  parvenu  au  sommet  d’une  montagne,  vous  jetez  les  yeux  sur 
une  plaine  suffisamment  peuplée,  vous  apercevez  de  tous  côtés,  piqués 
irrégulièrement  sur  le  fond  de  la  vallée,  vert  ou  roux  suivant  les  époques, 
ou  répandus  sur  le  flanc  des  collines,  une  quantité  de  taches  verdâtres 
généralement  rondes,  éclairées  au  centre  de  points  ou  de  surfaces  rouges; 
ce  sont  les  vala.  — Les  points  rouges  sont  les  maisons  aux  murs  de  terre; 


278 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


le  rond  verdâtre  n’est  autre  chose  que  la  haie  épaisse  de  cactus  ou  de  buis- 
sons qui  les  entourent: 

Parfois,  dans  les  groupes  plus  importants,  se  dresse  une  maison  à 
étage:  c’est  la  demeure  de  quelque  gros  personnage,  homme  de  l’adminis- 
tration actuelle  ou  ancien  seigneur  d’autrefois.  Généralement,  les 
cases  des  simples  citoyens  n'ont  qu’un  rez-de-chaussée  ou  tout  au  plus  un 
grenier. 

1e1'  mars. 

Une  description  topographique  du  Betsiléo,  disions-nous,  devient 
nécessaire.  Mais,  j’ai  déjà  eu  l’occasion  de  le  constater,  quand  il  s’agit  de 
donner  un  aperçu  exact  de  la  conformation  du  pays  Betsiléo,  l’imagina- 
tion la  plus  inventive  est  déroutée,  les  comparaisons  les  plus  approchantes 
laissent  toujours  à désirer,  r 

On  dirait,  écrit-on  souvent,  une  mer  immense  aux  vagues  mons- 
trueuses subitement  figées.  — Soit,  c’est  exact  pour  l’ensemble  et  cela 
donne  assez  bien  l’idée  de  l’aspect  tourmenté  de  ce  pays  vu  du  haut  d’un 
ballon  planant  à mille  mètres  de  hauteur.  Pour  qui  circule  dans  les 
anfractuosités  de  ces  roches  et  de  ces  monts,  pour  qui  analyse,  en  les 
arpentant  péniblement,  les  détails  complexes  des  montées  et  des  descentes, 
des  ondulations  sans  nombre  et  sans  fin,  ce  terme  général  de  « vague 
pétrifiée  » paraît  insuffisant.  Imaginez  que,  dans  la  forêt,  on  vienne 
d’abattre  un  vieil  arbre;  le  tronc  a été  coupé  un  peu  au-dessus  du  sol  ; de 
la  souche  s’échappent,  tordues  en  tous  sens  et  courant  à fleur  de  terre,  les 
ramifications  décroissantes  et  indéfiniment  subdivisées  d’énormes  racines. 
Entre  ces  ramifications,  voici  des  cavités  à moitié  garnies  d’humus  ou  de 
mousse,  où  travaillent  insectes  et  fourmis,  La  souche  abandonnée  et 
devenue  stérile  représente  assez  bien  la  roche  immense  qui  se 
dresse  presque  à pic  au-dessus  des  contrées  environnantes.  De  ce 
massif  rocheux,  conique,  circulaire,  elliptique  ou  même  allongé  en  longue 
muraille,  se  projettent  de  tous  côtés  des  ramifications  mamelonnées, 
subdivisées  elles-mêmes  et  s’abaissant  progressivement  vers  le  fond 
de  la  vallée  jusqu’au  ravin  principal  qui  sépare  un  rocher  d’un  autre 
rocher,  un  massif  d’un  autre  massif  de  longues  croupes  arrondies  et 
décroissantes,  souvent  aussi  enchevêtrées  que  les  racines  dont  je  parlais 
tout  à l’heure. 

Entre  ces  croupes  et  ces  subdivisions  de  croupes,  des  creux  formant 
vallon,  ravin  ou  fossé  suivant  l’importance;  à l’intersection  de  deux  de  ces 
croupes,  presque  toujours  une  source  abondante  capable  d’alimenter  les 
hameaux  ou  les  rizières.  Si  l’eau  doit  servir  aux  rizières,  on  la  laisse  tout 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


279 


simplement  descendre  dans  le  creux  intermédiaire  où  ces  rizières  s’étagent 
magnifiquement  en  échelons;  si  on  la  destine  aux  habitants  des  valas, 
des  rigoles  pratiquées  avec  une  sûreté  de  coup  d’œil  incroyable,  la  con- 
duisent à longs  circuits  à n’importe  quel  endroit  du  mamelon.  Car,  — et 
c’est  là  que  j’en  veux  venir,  — le  village  autrefois  perché  par  crainte  des 
ennemis  sur  le  roc  central,  s’est  depuis  divisé  en  vingt  ou  trente  hameaux 
éparpillés  sur  toutes  ces  ramifications  ou  contreforts  dont  j’ai  essayé  de 
vous  donner  une  idée.  De  ces  hameaux,  les  uns  logent  en  haut,  presque 
au  pied  de  la  muraille  granitique,  les  autres  sont  disposés  irrégulièrement 
à peu  près  à mi-hauteur  des  mamelons,  ce  qui  permet  à leurs  habitants 
d’être  â portée  de  leurs  rizières  sans  avoir  trop  à craindre  des  émanations 
humides  du  fond  de  la  vallée. 

La  rizière  est,  des  deux  dépendances  mentionnées  plus  haut,  la  plus 
importante  pour  nos  Betsiléos.  La  vie  du  Betsiléo  est  dans  sa  rizière  ; 
son  activité,  légèrement  endormie,  ne  connaissait  guère  jadis  d’autre 
culture,  d’autre  travail  que  la  culture  et  le  travail  de  sa  rizière.  Le  riz 
pousse  bien,  le  riz  est  abondant,  le  riz  est  bon  marché,  tout  va  bien. 
Dire  du  riz  du  Betsiléo  qu’il  est  son  pain  quotidien,  serait  employer 
un  terme  faible;  c’est  plus  que  son  pain,  puisqu’à  lui  seul  il  est  l’élé- 
ment essentiel  et  suffisant  de  tous  ses  repas.  Tout  ce  qui  s’ajoute  au  riz  a 
un  nom  générique.  Viande,  légumes,  fruits,  s'appellent  laoka.  Avoir  du 
laoka , c’est  déjà  faire  fête;  n’avoir  pas  de  riz,  c’est  être  dans  la  misère. 
Sans  doute  les  mœurs  se  modifient  en  beaucoup  d’endroits,  la  conquête 
française  a amené  un  bien-être  inconnu  jusque-là.  Le  laoka  s’est 
multiplié  : Talatatue  des  cochons  tous  les  jours;  d’aucuns  prennent  goût 
aux  légumes,  au  lait,  au  vin  ou  aux  produits  d’Europe,  mais,  pour  la 
masse,  le  riz  reste  et  restera  lqngtemps  le  sine  qua  non  d’une  existence 
supportable. 

Un  mot  de  ce  que  nous  avons  appelé  la  seconde  dépendance  du  vala, 
c’est-à-dire  des  cultures  de  manioc,  patates,  maïs,  pistaches,  etc. 

En  règle  presque  générale,  elles  sont  logées  sur  la  pente  du  mamelon 
qui  descend  du  hameau  jusqu’à  la  rizière  voisine.  Leur  aspect  frappe 
l’Européerï,  habitué  aux  lignes  droites  et  bien  tracées,  par  une  irrégu- 
larité et  une  fantaisie  de  dessin  déconcertantes.  L’indigène,  le  Betsiléo 
surtout,  semble  ignorer  absolument  ce  que  c’est  que  de  donner  du 
coup  d’œil  à ses  plantations.  Lorsqu’il  bêche,  il  bêche  devant  lui, 
selon  l’inspiration  du  moment  et  le  résultat  de  son  labourage  n’a  aucun 
rapport  avec  aucune  des  formes  géométriques  déjà  classées.  Ce  sont  des 
caps  invraisemblables  de  terrains  incultes  s’avançant  au  plein  milieu  d’un 
champ  de  manioc,  des  golfes  de  patates  livrant  place  à des  presqu’îles 

CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


17 


280 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


désordonnées  de  maïs  ou  de  pistaches;  et,  circulant  à travers  tout,  aussi 
contourné  que  la  corde  détendue  d’un  violon,  le  sentier  qui  conduit 
jusqu’à  la  source. 

D’ailleurs,  pour  ce  qui  regarde  ces  cultures,  il  existe  ici  la  plus  grande 
inégalité  de  répartition.  Tel  vala  moins  paresseux  a des  plantations 
presque  alignées  au  cordeau,  grandes,  bien  exposées,  bien  entretenues, 
agrémentées  de  quelques  arbres,  et,  parfois,  dans  le  bas,  où  la  terre  est 
plus  meuble  et  plus  fertile,  bordée  d’une  ligne  de  bananiers  ou  de  man- 
guiers; tel  autre,  au  contraire,  semble  avoir  eu  à peine  le  courage  de 
défricher  quelques  mètres  carrés  et  s’être  tout  juste  résigné  à planter  quel- 
ques pieds  de  maïs  dans  le  tas  de  fumier  nécessairement  accumulé  aux 
environs  des  habitations.  Hélas!  le  vala  paresseux  sera  généralement 
pur  Betsiléo;  dans  l’autre  on  peut  affirmer  qu’il  se  trouve  quelque  Hova 
plus  actif  et  moins  routinier. 

2 mars. 

Un  des  charmes  de  ce  pays,  c’est  que  l’on  peut  y jouir  de  ses  planta- 
tions. Le  vieux  bonhomme  de  La  Fontaine  travaillait  pour  ses  arrière- 
neveux.  A Madagascar,  pour  peu  que  la  Providence  vous  fasse  un  bail 
de  dix  ou  vingt  ans  d’existence,  on  peut  bénéficier  personnellement  et 
assez  longtemps  des  semis  forestiers  qu’on  aura  faits. 

Disons  à ce  propos,  si  vous  le  voulez  bien,  un  mot  sur  les 
plantations. 

Je  suppose  remplies  les  formalités  d’acquisition.  Le  premier  genre 
de  plantation  qui  s’impose  pour  donner  au  terrain  un  air  de  propriété  en 
exploitation,  c’est  l’eucalyptus. 

Vers  septembre  ou  octobre,  on  prépare  quelques  carrés  suffisamment 
nettoyés  et  fumés,  et  l’on  sème  les  petites  graines  rousses  et  noires  recueil- 
lies sur  quelque  arbre  voisin.  Gela  germe,  et  donne  bientôt  des  folioles, 
des  feuilles  plantées  sur  de  petites  tiges  rouges  ou  vertes  ; en  tout  cela  rien 
d’extraordinaire.  Une  planche  de  quelques  mètres  carrés  vous  en  porte 
des  milliers.  Avec  sept  ou  huit  de  ces  rectangles,  j’ai  pu  fournir  au  gou- 
vernement douze  mille  pieds.  La  petite  plante  ainsi  levée  ne  demande 
guère  de  soins,  il  n’y  a plus  qu’à  attendre  l’époque  du  repiquage  dans  les 
trous  préparés  pour  les  recevoir.' 

En  janvier  ou  février,  le  jeune  plant  est  repiqué.  On  le  couvre  pater- 
nellement d’un  petit  abri  pointu  d’herbes  sèches  en  forme  de  tente,  ou 
d’un  parasol  gracieux  de  fougères  mortes,  précaution  nullement  superflue 
contre  les  ardeurs  du  soleil  orageux  de  midi.  Le  pauvre  transplanté,  si 
bonne  volonté  qu’il  ait,  commence  par  se  coucher  lamentablement  sur  le 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


28l 


sol.  il  perd  ses  quelques  feuilles  et  présente  bientôt  l’aspect  déconcertant 
d’une  tige  quelconque  desséchée  et  brûlée.  Si  les  pluies  s’arrêtent  cinq  ou 
six  jours  de  suite,  comme  il  leur  en  prend  quelquefois  la  fantaisie,  nous 
sommes  perdus  et  nous  compterons  les  victimes  par  milliers.  Que  les 
pluies  viennent  régulièrement,  ne  nous  désespérons  pas  : la  tige  se 
redresse  et  au  bout  d’une  semaine  ou  deux,  commencent  à poindre  deux 
minuscules  excroissances  rosées  qui  prennent  peu  à peu  la  tournure  de 
petites  feuilles.  Tout  est  gagné!  et  nous  n’aurons  plus  désormais  qu’à 
laisser  faire  la  bonne  nature.  De  longs  mois  de  sécheresse  n’épou- 
vanteront plus  ce  petit  être  enraciné  fortement  à l’existence  et  ancré  à la 
terre  malgache. 

Haut  de  dix  à quinze  centimètres  au  moment  de  son  déplacement, 
nous  le  verrons  prendre  rapidement  des  développements  merveilleux.  A 
la  fin  du  premier  hivernage,  l’eucalyptus  a la  taille  d’une  plante  ordinaire 
de  jardin.  La  croissance  se  ralentit  durant  la  saison  sèche.  La  deuxième 
année  n’est  pas  finie  que  nous  en  sommes  à l’aspect  buisson.  Taillons, 
ébranchons,  et  l’eucalyptus  qui  ne  demande  qu’à  monter,  de  buisson  qu’il 
était  prend  une  tournure  d’arbre.  Certains  atteignent  au  bout  de  la  troi- 
sième année,  quatre  à cinq  mètres  de  hauteur. 

Toute  médaille,  il  est  vrai,  a son  revers.  L’eucalyptus  ne  fait  pas  des 
forêts  de  grand  style  ou  de  poésie  intense.  C’est  un  peu  monotone,  sec,  et 
médiocrement  ombreux.  A cause  même  de  cette  croissance  rapide,  les 
poutres  et  les  planchers  qu’on  en  retirera,  ne  seront-ils  pas  de  qualité  et 
de  force  médiocre?  C’est  une  question  encore  fort  discutée.  L’expérience 
seule  peut  donner  la  réponse,  et  elle  est  encore  trop  ieune  pour  avoir  parié 
distinctement. 

Lorsque,  délivré  du  souci  de  l’immatriculation  officielle,  on  n'a  plus 
à se  préoccuper  de  « garnir  » son  terrain  en  trois  ans  pour  en  justifier  la 
mise  en  valeur  réelle,  on  se  tourne  du  côté  des  autres  espèces,  arbres  frui- 
tiers ou  arbres  d’ornement  : quelques-unes  se  chargeront  de  vous  exercer 
à une  patience  prolongée;  tel  le  bibassier  ; si  l’on  en  obtient  des  fruits  au 
bout  de  sept  ans,  on  sera  heureux.  Le  manguier,  Y avocat,  les  oranges , 
les  goyaviers  vont  les  uns  plus  vite,  les  autres  plus  lentement.  Trois  ans 
d’attente  pour  le  café,  pour  la  vigne...  trois  ans,  c’est  long  pour  un  pays 
où  l’on  voit  tant  de  choses  naître,  germer,  s’épanouir  et  fructifier  en 
quelques  mois 

Au  moins,  tout  cela  vous  fait-il  deviner  les  transformations  presque 
magiques  qui  sont  possibles  dans  notre  pays  Betsiléo.  Une  montagne 
dénudée  devient  en  quelques  années  un  parc  splendide.  Au  nord  comme 
au  sud,  à l’est  comme  à l’ouest,  il  est  merveilleux  de  voir  l’envahissement 


282  , 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


progressif  des  propriétés  boisées  sur  ia  brousse  aride  et  désolée.  Ici,  ce  sont 
des  massifs  profonds  où  se  blottit  une  maison  dont  on  aperçoit  à peine  le 
toit  de  tuiles;  plus  loin,  des  quinconces  d’arbustes  en  boules  encore  séparés 
les  uns  des  autres  par  des  intervalles  plus  clairs  de  sol  rouge  ou  d’herbe 
jaune,  plus  loin,  des  séries  de  troncs  accompagnés  d’un  tumulus  de  terre 
rose  où  se  trouve  piquée,  comme  un  point  noir,  la  jeune  plante  qui  y a été 
déposée  l’an  dernier;  enfin,  travail  plus  récent,  des  séries  de  fosses  nou- 
velles qui  attendent  leur  hôte. 

Ces  bois,  ces  forêts,  ne  sont-ils  pas  appelés  à devenir  une  source 
sérieuse  de  revenus  pour  la  contrée?  C’est  possible,  mais  il  y faut  bien  des 
conditions  qui  ne  se  réaliseront  pas  toujours.  Dans  un  moment  difficile, 
la  Mission  dut  faire,  c’est  le  cas  de  le  dire,  flèche  de  tout  bois.  On  tailla, 
on  abattit  de  tous  côtés.  Comme  à cette  époque  les  fours  à briques  chau- 
ffaient dur  et  réclamaient  un  stock  énorme  de  bois  à brûler,  nos  fagots 
trouvèrent  acquéreurs  et  se  transformèrent  en  quelques  billets  destinés  à 
atténuer  un  déficit  inévitable.  On  en  retira  tout  juste  deux  mille  francs,  et 
non  pas  quatre  vingt  mille,  comme  je  ne  sais  qui  se  l’imagina  en  Europe 
et  le  cria  sur  les  toits  ! Et  sur  ces  deux  mille  francs  de  recette  brute,  que 
de  frais!  Pourtant,  si  modeste  qu’ait  été  le  résultat,  il  fut  appréciable. 
Malheureusement,  des  circonstances  aussi  favorables  ont  peu.de  chances 
de  se  renouveler.  On  ne  construit  plus  autant,  et  le  bois  à brûler,  comme 
le  bois  de  construction,  étant  moins  demandés,  ont  vu  du  coup  diminuer 
leur  valeur  marchande. 

* Fianarantsoa,  27  juin  (1). 

Nous  allions  sortir  de  table  — il  était  sept  heures  et  demie  du  soir  — 
lorsque  précipitamment  quelqu’un  vient  nous  annoncer  que  le  feu  est 
en  ville. 

Dégringolant  aussitôt  vers  l’Ecole  : « Une  douzaine  d’hommes  de 
bonne  volonté  »,  m’écriai-je.  Les  élèves  étaient  déjà  sur  le  qui-vive.  Le 
piquet  de  secours  fut  prêt  en  un  tour  de  main,  et  nous  voilà  partis,  hale- 
tant comme  des  soufflets  de  forge,  arpentant  avec  frénésie  la  pente  raide 
qui  conduit  à la  haute  ville.  A notre  grand  étonnement,  nous  croisons 
d’autres  groupes  qui  descendent  en  répétant  : a Des  branches!  des  bran- 
ches! » Vous  saurez  bientôt  pourquoi.  i:' 

La  lueur  est  violente;  sur  le  fond  rouge  de  l’incendie,  les  bâtiments 


(1)  C’est  à dessein  que  dans  les  passages  qui  suivent  quelques  dates  ont  été 
interverties.  L’intérêt  du  récit  n’en  soutire  pas.  ( Note  de  l’éditeur ). 


/ 


DERNIERS  MOIS  A TALATA.  283 


qui  nous  en  séparent  se  détachent  en  silhouettes  d’un  noir  intense.  Nous 
les  tournons,  et  alors,  sans  transition,  nous  apparaît  une  scène  des  plus 
singulières  et  des  plus  pittoresques. 

Sur  les  différents  étages  de  talus  qui  forment  comme  les  degrés  de 
l’escalier  géant  où  se  perchent  les  bicoques  du  quartier  malgache,  une  foule 
de  monde  s’est  accrochée  dans  un  pêle-mêle  invraisemblable.  Les  éclats 
intermittents  de  la  flamme  jettent  sur  cette  foule  des  reflets  inégaux  et  fan- 
tastiques. Heureusement,  la  maison  qui  flamboie  est  presque  isolée.  Plus 
haut,  se  trouve  une  cabane  dont  le  toit  est  couvert  de  Malgaches  armés 
de  ces  longues  branches  que  nous  entendions  réclamer  tout  à l’heure.  En 
contre-bas  une  maisonnette  dont  la  toiture  est  non  moins  écrasée  de  pro- 
tecteurs, non  moins  armés  de  longs  rameaux  feuillus. 

C’est  qu’en  effet,  nous  n’avons  pas  à espérer  ici  le  secours  de  l’eau. 
La  fontaine  est  à quatre  ou  cinq  cents  mètres  et  arrivât-on  à faire  la 
chaîne  sur  une  pareille  longueur,  le  débit  de  la  source  est  trop  faible 
pour  arriver  à remplir  promptement  les  craches  ou  les  seaux.  La  néces- 
sité rend  ingénieux.  Ici  on  n’éteint  pas  le  feu  en  l’arrosant  : on  l’étouffe  ou 
pour  mieux  dire  on  l’écrase.  La  manœuvre  est  classique.  Lorsque  vient 
l’époque  de  brûler  les  herbes,  veut-on  arrêter  l’incendie  à un  endroit 
déterminé  de  la  brousse,  on  s’arme  de  branches  et  on  frappe  à tour  de 
bras  sur  le  foyer.  Il  fait  parfois  terriblement  chaud  à ce  métier-là.  Je  me 
souviendrai  longtemps  d’un  jour  où  j’avais  mis  le  feu  à une  partie  de  ter- 
rain que  je  voulais  planter.  Je  comptais  sur  les  allées  pour  arrêter  la 
flamme.  Malheureusement,  un  peu  de  vent  s’éleva  durant  l’opération,  et 
je  vis  le  moment  où  l’incendie,  s’accrochant  aux  grandes  herbes  au-delà 
du  chemin,  allait  provoquer  un  embrasement  universel  plutôt  désa- 
gréable pour  les  maisons  voisines.  J’eus  froid  dans  le  dos  (par  métaphore) 
et  terriblement  chaud  à la  figure,  car  je  me  jetai  au  milieu  de  la  flamme 
et  de  la  fumée,  armé  d’une  longue  branche  d’eucalyptus,  tapant  à droite, 
à gauche,  vaincu  par  ici,  vainqueur  par  là,  respirant  un  air  de  fournaise, 
soumis  à une  fumigation  désordonnée,  pleurant  toutes  les  larmes  de  mes 
yeux  et  au  milieu  même  du  feu,  n’y  voyant  guère  plus  que  dans  un  four 
éteint,  jusqu’au  moment  où,  à moitié  roussi,  aux  trois  quarts  rôti  et  tout 
à fait  flambé,  je  me  fus  rendu  maître  du  brasier. 

C’est  pour  pratiquer  cette  opération  que  nos  gens  étaient  sur 
les  toits  avec  leurs  branches,  soldats  en  veston  sombre,  indigènes  en 
habits  blancs. 

Du  rez-de-chaussée  rien  ne  sortait.  La  plupart  des  maisons  malgaches 
ayant  leur  étage  « planchéié  » en  boue  séchée  ou  en  briques,  il  arrive 
souvent  que  l'incendie  se  localise  dans  le  haut.  A quoi  se  prendrait-il 


284 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


d’ailleurs  et  comment  descendrait-il  par  un  escalier  en  terre?  Par  contre 
le  chaume  et  les  traverses  du  toit  brûlaient  à plaisir.  Autour  des  bois 
noircis,  les  langues  de  feu  couraient  comme  des  folles  et  semblaient  se 
poursuivre.  De  temps  à autre,  des  paquets  de  paille,  délivrés  de  leurs 
attaches,  glissaient  et  tombaient  en  éclaboussant  les  environs  de  gerbes 
d’étincelles.  Là  était  le  danger.  Peu  à peu  en  effet,  la  flamme  rongeait 
les  liens  des  bottes  de  chaume  et  il  était  à craindre  que  la  chute  de  paquets 
plus  considérables  ne  provoquât  un  feu  d’artifice  trop  communicatif. 

Et  de  fait,  près  de  la  petite  maison  en  contre-bas,  tout  à coup  la 
paille  se  détache  en  bloc.  Pouff!  Une  nuée  d’étincelles  éclate  dans  toutes 
les  directions.  Quand  la  trombe  a passé,  les  défenseurs  de  la  maisonnette 
ont  décampé.  La  bouffée  de  chaleur  avait  été  trop  vive.  M.  G...,  un 
ardent  et  un  débrouillard  se  précipite  et  ramène  ses  troupes  au  combat. 
Ce  fut  un  instant  indescriptible.  Hurlant,  poussant  des  cris  de  bêtes 
féroces,  nos  malgaches  se  jettent  sur  la  masse  de  paille  enflammée.  Ils 
frappent.  Ce  sont  des  ombres  qui  s’agitent  confusément  au  milieu  du 
foyer.  De  temps  en  temps,  au-dessus  des  têtes,  un  bouquet  retardataire 
glisse  des  solives,  et  alors,  des  fuites  précipitées,  des  recrudescences  de 
cris.  Après  une  minute  de  ce  combat  échevelé,  le  feu  cède  sous  les  coups, 
la  flamme  se  couche  et  s’éteint,  une  fumée  épaisse  monte  du  sol,  striée 
d’étincelles,  les  lueurs  de  l’incendie  dompté  deviennent  moins  vives, 
plus  inégales,  les  groupes  des  assistants  se  fondent  dans  l’obscurité  crois- 
sante. Nous  nous  retirons  en  répétant  comme  César  : « Veni,  vidi,  vici.  » 

19  mai. 

Nous  l’avons  vu,  notre  « Souverain  »,  M.  Victor  Augagneur, 
gouverneur-général,  et  je  vous  dois  le  récit  de  sa  réception  à Fianarantsoa. 

Il  était  annoncé  pour  le  17  mai.  Messieurs  les  Européens  étaient 
invités  à se  rendre  à la  « Résidence  » pour  10  heures  afin  « de  rehausser 
par  le  lustre  de  leur  présence  l’éclat  de  la  réception.  » A dix  heures 
moins  un  quart  nous  étions  en  vedette.  On  nous  avait  avantageusement 
disposés  en  croissant  de  lune  dans  ia  cour.  Un  peu  plus  loin,  massées  en 
groupe  très  mêlé,  se  tenaient  les  autorités  malgaches  de  tout  calibre.  Le 
temps  était  gris  et  le  brouillard  prit  bientôt  des  apparences  de  pluie  fine. 
A ce  moment-là,  heureusement  pour  nous  distraire  et  nous  faire  prendre 
patience,  arriva  le  long  défilé  des  bagages  de  Son  Excellence.  Une 
cinquantaine  de  bourjanes  attelés  deux  à deux,  balançaient  sous  de  gros 
bâtons,  des  caisses  de  toutes  couleurs  et  des  malles  de  toutes  dimensions. 
Grave  et  majestueux,  le  dernier  de  la  bande  tenait  en  équilibre  sur  sa 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


285 


tête  crépue...  une  très  authentique  baignoire.  L’ustensile  eut  parmi 
l’assistance  un  succès  de  fou  rire  et  ralluma  le  feu  de  la  conversation 
presque  éteint. 

Cependant,  comme  la  ps'uie  devenait  de  plus  en  plus  sensible,  on  eut 
pitié  de  nous,  et  on  nous  fit  passer  dans  la  grande  salle  de  réception. 
Une  fois  là,  on  nous  pria  de  patienter  encore  une  demi-heure.  Enfin  le 
cortège  apparut  : chacun  de  se  coller  aux  vitres  pour  dévisager  le  Maître, 
lorsque  quelqu’un  vint  nous  annoncer  : « Messieurs,  le  Gouverneur- 
général  ayant  été  trempé  jusqu’aux  os,  ne  pourra  se  présenter  ici  que 
dans  vingt  minutes.  » Que  dire?  notre  rôle  était  de  nous  résigner. 

J’avoue  que,  dans  ces  circonstances,  j’ai  rarement  l’occasion  de 
m’ennuyer.  Les  sujets  d’observation  ne  manquent  pas.  Voyez  là-bas  le 
petit  bataillon  des  officiers  et  des  personnages  officiels  : un  brave  capi- 
taine, figure  énergique,  pose  de  vrai  soldat,  qui  vient  d’être  décoré,  type 
tout  à fait  martial  et  sympathique;  son  parler  comme  sa  tenue  est  net, 
bref,  expressif.  A ses  côtés,  des  lieutenants,  dont  un  presque  micros- 
copique : circulant  partout,  souriant  toujours,  gesticulant  dans  toutes  les 
directions,  c’est  l’homme  important  de  la  journée;  il  est  quelque  chose 
dans  les  bureaux.  Voici  les  Révérends  ministres  anglais  et  norwégiens, 
graves,  calmes,  froids  comme  un  bain  dans  le  Néva  en  décembre.  Puis 
ce  sont  les  colons,  commerçants,  boutiquiers,  chercheurs  d’or,  forgerons, 
fabricants  de  saucisses.  Tout  près  de  moi  se  tient  en  pardessus  avec  sa 
toque  ronde,  un  espèce  d’Arabe  qui  serait,  paraît-il,  le  marabout  de  ses 
concitoyens.  Les  costumes  sont  d’ailleurs  d’une  amusante  diversité. 
Côtoyant  les  uniformes  sombres  ou  les  soutanes  noires,  on  trouve  de  jolis 
vestons  blancs  à boutons  d’or,  des  complets  fantaisie.  Un  de  nos  élégants 
s’est  assis  malencontreusement  sur  un  lézard  mort,  et  le  malheureux 
cadavre  s’est  fixé  artistement  à la  face  postérieure  de  son  pantalon.  Plus 
loin'  un  de  ces  bons  types  qui  feraient  merveille  dans  la  galerie  des  per- 
sonnages de  Labiche,  s’est  installé  inamovible  dans  un  fauteuil,  et  d’un 
ton  inénarrable,  il  répète  : « Je  me  suis  mis  là  et  je  n’en  bouge  pas,  parce 
que  si  je  m’en  allais,  on  me  prendrait  ma  place.  » Homme  pratique.  Le 
major  de  l’hôpital  passe  et  salue  son  collègue,  le  P.  Décès...  (i)  Toutes  ces 
saynètes  se  suivent  et  m’occupent. 

Mais  la  portière  se  soulève  et  M.  Augagneur  fait  son  entrée.  A peine 
introduit,  il  entame  un  à parté  avec  un  de  ces  Messieurs  de  l’Adminis- 
tration, puis  il  se  décide  à faire  le  tour  de  l’assemblée.  Présentation  : 
« M.  A...  »,  murmure  un  des  acolytes.  Coup  de  tête.  — « M.  B....  » 

(1)  Docteur  en  médecine,  devenu  religieux  et  missionnaire. 


286 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


Coup  de  tête.  — « Révérend  M.  H...  » Coup  de  tête.  — « M.  le  Supé- 
rieur de  la  Mission  catholique.  » Item.  — « M.  le  Père  Curé.  » Item , 
item.  La  langue  est  muette,  mais  les  petits  yeux  paraissent  terriblement 
actifs  au  fond  de  la  large  et  puissante  physionomie. 

De  retour  à sa  place,  le  Gouverneur-général  tousse  une  ou  deux  fois 
pour  se  rafraîchir  le  timbre  : « Messieurs,  si  quelques-uns  d’entre  vous 
désiraient  m’entretenir,  je  me  ferais  un  devoir  de  les  recevoir  à 1 h.  1/2.  » 
D’un  geste  on  nous  donne  à entendre  que  la  séance  est  levée.  Nous 
pivotons  sur  nos  talons,  par  file  à droite.  Pour  un  discours  de  réception, 
il  faut  avouer  que  c’était  plutôt  sobre.  Tacite  aurait  été  jaloux. 

20  mai. 

Le  lendemain  18  mai, "au  marché,  il  y eut  grand  kabary  pro- 
noncé en  français,  mais  traduit  par  le  premier  interprète  du  Gouver- 
nement : « Si  les  fonctionnaires  indigènes  commettent  à votre  égard  des 
» injustices,  des  exactions,  ne  craignez  pas  de  vous  plaindre  au  Gouver- 
» neur.  Travaillez,  travaillez,  etc.,  etc.  » 

Excellentes  paroles,  mais  qui  n’ont  dû  être  que  médiocrement  du 
goût  de  nos  Betsiléos.  La  moindre  diminution  d’impôts  ferait  bien  mieux 
leur  affaire...  que  le  travail.  Et  quant  à aller  porter  en  haut  lieu  des 
réclamations  contre  leurs  chefs  immédiats,  ils  savent  bien  ce  qu’il  leur  en 
coûterait.  Ce  n’est  pas  médire  de  l’administration  que  de  constater  ce  que 
répètent  à satiété  colons  et  journaux,  savoir,  que  la  plaie  du  pays,  c’est 
la  petite  aristocratie  des  officiers  indigènes  chargés  de  distribuer  les  cor- 
vées et  de  faire  payer  l’impôt.  Chefs  de  cent  ou  chefs  de  mille  s’entendent 
pour  la  plupart  merveilleusement  à tondre  leurs  administrés.  On  trafique 
des  exemptions  de  corvées,  des  délais  de  paiement  d’impôt,  etc.  « Donne- 
moi  o f.  60  et  je  te  laisserai  encore  tranquille  pendant  ce  mois.  » On  dit 
cela  à cent  ou  deux  cents  individus  à qui  l’on  a fait  croire  que  le 
paiement  devait  avoir  lieu  immédiatement.  Pour  d’autres  passe-droits 
réels  ou  fictifs,  on  prélève  1 f.,  2 f.,  et  la  « pelote  » du  petit  fonction- 
naire s’arrondit  rapidement  : sur  le  terrain  de  son  ancienne  case 
malgache,  Monsieur  se  construit  une  maison  à étage  ; en  dehors  de  sa 
tenue  officielle  Monsieur  a de  beaux  lambas.  Madame  de  belles  robes... 
On  ne  s’en,  étonne  pas,  c’est  l’usage.  Le  peuple  se  résigne,  crainte  de  pire. 

Pour  tout  ce  monde  de  fonctionnnaires,  vous  le  pensez  bien,  avec 
ces  habitudes  d’exactions,  la  religion  catholique  est  bien  difficile  à 
pratiquer,  et  peu  nombreux  sont  ceux  qui  ont  le  courage  de  l’embrasser. 
Il  y en  a cependant.  Tel  de  nos  principaux  gouverneurs  indigènes  fait 
l’admiration  de  tous  par  sa  droiture  et  sa  piété.  Mais  c’est  l’exception. 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


287 


25  avrih 


Il  semble  que  dans  nos  communautés  chrétiennes  la  situation  tende 
à se  dessiner  plus  nette  qu’auparavant.  Jadis,  en  dehors  du  noyau  de  fer- 
vents chrétiens  des  baptisés,  le  fiangonana  comprenait  une  quantité 
d’  « adhérents  » païens  qui  s’attachaient  au  poste  catholique  comme 
d’autres  se  disaient  anglais  ou  norwégiens.  Après  la  guerre,  ces  adhérents 
devinrent  foulej*par  peur.  « Les  Français  sont  catholiques,  se  disaient-ils, 
gare  à nous  si  nous  ne  le  devenons  pas.  » Cette  peur-là  disparut  vite 
quand  le  gouvernement  se  fut  montré  manifestement  décidé  à la  neutra- 
lité. Quantité  de  ces  adhérents  retournèrent,  aux  temples  ou  aux  sorciers. 
Cependant,  soit  dans  l’espérance  de  certains  avantages  matériels,  soit 
aussi,  chez  un  certain  nombre,  par  droiture  de  cœur  et  désir  réel  de  s’ins- 
truire, les  adhérents  restèrent  nombreux  dans  les  postes  catholiques  et 
l’on  peut  dire  qu’il  y a quelques  années  encore,  nous  avions  pour  nous  la 
majorité  des  campagnes  betsiléotes.  Ces  adhérents  donnaient  leurs  enfants 
à baptiser,  les  envoyaient  plus  tard  à l’école,  assistaient  eux-mêmes  aux 
grandes  réunions,  se  tenaient  en  rapports  avec  le  Père,  apportaient  à 
l’occasion  la  part  de  travail  ou  de  ressources  à la  construction  de  la  cha- 
pelle-école, et  enfin  fournissaient  petit  à petit  les  catéchumènes;  beaucoup 
aussi  recevaient  le  baptême  à l’article  de  la  mort.  En  somme,  trop 
engagés  dans  l’inconduite  ou  la  superstition  pour  avoir  le  courage  de 
rompre  avec  des  habitudes  invétérées,  ils  avaient  souvent  assez  de 
bonne  volonté  pour  imiter  le  bon  Larron  et  voler  leur  Paradis  au  dernier 
moment. 


Depuis  deux  ou  trois  ans,  les  positions  tendent  à se  modifier  extraor- 
dinairement. La  neutralité  officielle  fait  place  à d’autres  procédés  plus 
« modernes  ».  Le  peuple,  sans  s’en  rendre  encore  bien  compte,  s’aperçoit 
que  le  vent  tourne.  Un  à un,  on  a enlevé  aux  missionnaires  tous  les  petits 
moyens  qu’ils  pouvaient  avoir  d’aider  matériellement  leurs  ouailles.  Toute 
intervention,  si  motivée  quelle  soit,  en  faveur  d’une  cause  juste,  mais 
ressortissant  à l’administration,  est  absolument  interdite.  Ne  discutons 
pas  cet  état  de  choses.  Constatons  seulement. 

Ces  avantages  disparaissant,  nous  voyons  disparaître  de  plus  en 
plus  la  catégorie  des  convertis  intéressés.  Est-ce  un  bien?  est-ce  un  mal? 
Il  est  malaisé  de  se  prononcer.  f 

D’une  part,  beaucoup  de  ces  bons  Betsiléos,  entrés  par  la  porte  large 
de  l’intérêt,  finissaient  par  s’engager  dans  l’étroit  couloir  de  la  grâce 
divine.  D’autre  part,  les  hypocrisies  ne  manquaient  pas,  et  la  dignité  de 


288 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


l’Eglise  catholique  avait  à en  souffrir,  en  ayant  plus  ou  moins  l’air  de  se 
prêter  à des  apparences  de  marchandage. 

Quoi  qu’il  en  soit,  bientôt  on  ne  distinguera  plus  les  chrétiens  bap- 
tisés et  les  catéchumènes.  L’immense  masse  païenne  retourne  et  retour- 
nera de  plus  belle  à ses  horreurs.  N ous  devrons  nous  résigner  à perdre 
des  élèves  et  à voir  diminuer  les  baptêmes.  Par  contre,  nos  communautés 
catholiques,  tout  permet  de  l’espérer,  prendront  de  plus  en  plus  une  figure 
sérieusement  catholique. 

Cette  nouvelle  situation  ne  vaut-elle  pas  mieux  que  l’ancienne?  Je 
laisse  à de  plus  expérimentés  le  soin  de  le  décider. 

Il  nous  reste  à améliorer  ces  champs  que  d’autres  ont  défrichés, 
Dieu  sait  au  prix  de  quelles  sueurs.  Ce  travail  est  suffisant  pour  demander 
tous  nos  efforts. 

ig  mars  1906. 

Un  ordre  venu  de  mes  chefs  m’enlève  à Talata  et  m’envoie  à l’Ecole 
Normale  de  Fianarantsoa.  Il  va  falloir  faire  des  adieux  et  un  déménage- 
ment, et  laisser  l’œuvre  à laquelle  je  me  donnais  tout  entier,  où  je  croyais 
être  pour  de  longs  jours  encore. 

Quelles  réflexions  ferai-je?  Aucune,  car  le  Bon  Dieu  a parlé  et  cela 
me  suffit.  Suis-je  triste?  Pas  du  tout.  Désolé?  Encore  moins. 

Talata  a pleuré  car  nos  bons  Betsiléos  ont  du  cœur,  mais  Talata  n’est 
pas  orphelin.  Le  P.  Boivin  me  remplace  et  il  aura  l’immense  avantage 
de  pouvoir  circuler  et  visiter  beaucoup  plus  que  je  ne  pouvais,  ce  qui  est 
capital  en  ce  pays. 

Je  ne  sais  comment  cela  se  produit,  nos  chrétiens  savent  ou  « subo- 
dorent » les  nouvelles  bien  avant  leur  apparition.  Ils  ont,  pour  deviner, 
un  flair  incroyable.  Il  est  rare  qu  ils  n’aient  pas  prévu,  d’une  façon  ou 
d’une  autre,  tel  ou  tel  changement.  Est-ce  logique  de  leur  esprit?  est-ce 
intuition  naturelle?  est-ce  prescience  instinctive  comme  chez  les  hirondelles 
ou  les  cigognes  qui  annoncent  le  printemps?  Au  fond,  je  crois  plutôt 
qu’ils  sont  prophètes  à la  manière  de  certains  qui,  à force  d’entasser  pré- 
dictions sur  prédictions,  finissent  un  beau  jour,  et  par  hasard,  par  tomber 
juste  et  par  avoir  raison.  , 

On  dit  ici  tant  de  choses  sur  les  Pères  qu’il  finit  bien  par  y avoir  du 
vrai  dans  ce  qu’on  dit.  Combien  de  fois  n’ont-ils  pas  annoncé  mon  départ 
de  Talata! 

En  tout  cas,  cinq  minutes  après  que  fut  prononcé  mon  changement, 
la  nouvelle  faisait  le  tour  de  la  maison,  puis  de  la  place  publique,  puis  de 
la  ville,  puis  des  campagnes  environnantes.  Les  cancans,  les  on-dit,  les 


DERNIERS  MOIS  A TALATA. 


289 


interprétations  diverses  s'élevaient  bientôt  de  toutes  parts  comme  un  véri- 
table lâcher  de  pigeons. 

Rien  n’est  bavard  et  cancanier  comme  un  peuple  qui  n’a  pas  grand 
chose  à faire.  Nos  Malgaches  sont  dans  ce  cas.  Doublez-les  d’un  esprit 
hostile,  c est-à-dire  protestant  ou  païen,  et  vous  aurez  un  déluge  de  faux 
bruits,  de  racontars  intéressés  et  malveillants. 

Or,  j’avais  eu  maille  à partir,  dans  les  derniers  temps,  avec  un  cer- 
tain apostat.  Le  drôle,  à force  de  manœuvres  et  de  mensonges,  avait  fini 
par  exaspérer  nos  bons  chrétiens,  au  point  que  je  m’étais  vu  dans  la 
nécessité  d’intervenir  personnellement.  La  lutte  avait  été  très  chaude. 
Pour  me  résister,  ce  personnage  s’était  appuyé  sur  tout  le  parti  anglais.  La 
bataille  s’était  néanmoins  terminée  à notre  avantage. 

Mon  départ  de  Talata  vint  fournir  à ces  opposants  l’occasion 
de  rentrer  sur  le  champ  de  bataille.  Ils  proclamèrent  qu’ils  étaient  par- 
venus à me  chasser,  qu’ils  étaient  la  cause  de  mon  changement,  etc.;  et, 
afin  de  bien  affirmer  leur  victoire,  le  chef  de  la  bande  reçut  les  visites, 
félicitations  et  cadeaux  de  ses  amis.  On  immola  un  bœuf  en  signe  de 
réjouissance,  et  il  se  tint  des  kabarys. 

Tout  cela  vous  tomberait  sur  le  dos  au  début  du  ministère,  que  l’on 
se  sentirait  désagréablement  surpris  ; mais,  après  trois  ans,  l’estomac  se 
fait  à ces  pilules  et  les  absorbe  très  paisiblement.  Il  faut  se  blaser  sur  ce 
qu’on  appelle,  par  ici,  les  tsaho  ratsy,  les  faux  bruits,  et  se  résigner  à en 
assaisonner  son  pain  quotidien. 

D'un  côté  donc,  il  y avait  grande  liesse  chez  mes  ennemis  ; mais,  de 
l’autre,  mes  bons  chrétiens  ne  se  privaient  pas  de  me  témoigner  leur  affec- 
tion et  la  tristesse  que  leur  causait  mon  départ.  Je  n’étais  pas  rentré  de 
cinq  minutes  à mon  domicile,  que  l’on  venait  pleurer  à chaudes  larmes 
dans  ma  chambre. 

Pendant  deux  jours,  je  dus  m’acharner  à ramener  la  confiance  et  la 
gaîté  parmi  ce  petit  monde.  «Ne  vous  attristez  pas,  c’est  la  volonté  du  Bon 
Dieu,  leur  dis-je;  je  ne  vous  abandonne  pas  complètement;  ne  croyez  pas 
que  l’école  disparaîtra  comme  le  disent  ceux  qui  ne  vous  aiment  pas.  Le 
P.  Boivin  va  vous  arriver  bien  vite,  et  il  vous  gardera  comme  je  vous  ai 
gardés...  » Ce  fut  le  thème  invariable  de  mes  conversations  et  de  mes 
exhortations  pendant  le  peu  de  temps  que  je  séjournai  encore  dans  mon 
ancienne  cure.  Ce  fut  aussi  le  canevas  fourni  par  les  circonstances  que  mes 
petits  écoliers  durent  développer  dans  de  belles  lettres  à leurs  bienfai- 
teurs. Elles  sont  bien  d’eux,  ces  lettres. 

Je  m’étais  contenté  de  leur  dire  : « Ecrivez  en  France  à vos  père-et- 
mère,  que  le  Père  s’en  va,  mais  est  remplacé;  que  les  petits  Talatains 


2go 


CHEZ  LES  BETSILÉOS. 


continueront  à vivre  comme  autrefois  et  que  je  reviendrai  prendre  vos 
photographies.  » Le  style  en  est,  dans  la  plupart,  si  sincère,  si  naïf,  si  joli 
parfois  d’exotisme,  si  charmants  sont  les  accrocs  portés  à la  grammaire 
française,  que  je  ne  puis  m’empêcher  de  terminer  par  là  cette  trop  longue 
histoire. 

Voici  ce  qu’écrit  Paul  Ravelo,  un  bon  diable  de  Tanale  qui  n’a 
pas  sa  langue  dans  sa  poche  : 

« Le  Père  d’Atalata  est  changé.  C’est  pour  cela,  il  nous  a dit  : Mes  chers 
» enfants,  ne  soyez  pas  tristes,  car  je  peux  vous  visiter  et  je  ne  vous  abandonnerai 
» pas,  mes  chers  enfants,  et  votre  école  ne  change  pas  de  place,  mais  elle  reste 
» comme  autrefois.  » 

François-Xavier  est  plus  homérique.  Ecoutez  plutôt  : 

« L’autre  jour,  il  y avait  un  homme  qui  nous  disait  que  le  P.  Dubois  ne  serait 
)>  plus  à Talata.  Nous  nous  étonnâmes  comme  les  poussins  qu’on  leur  jette  du  riz 
» blanc,  qui  s’effraient,  et  en  même  temps,  ils  se  réjouissent.  Nous  sommes  tristes, 
» parce  que  le  Père  nous  abandonne  et  nous  sommes  contents  parce  que  c’est  la 
» volonté  de  Dieu  et  nous  avons  un  autre  Père  pour  nous  conserver  et  nous  garder 
» aux  (des)  ennemis  de  notre  âme  qui  sont  les  démons.  » 

Est-ce  assez  trouvé  comme  comparaison?  Voyez-vous  les  petits 
poussins  effrayés  d’abord  par  le  mouvement  de  la  main  qui  jette  le  riz., 
puis,  rassurés  et  picorant  à qui  mieux  mieux? 

Jean-de-Dieu,  enfin,  après  avoir  épanché  sa  tristesse  et  sa  reconnais- 
sance, signe  : 

« Jean-de-Dieu,  votre  pauvre  enfant  plaintif.  » 

16  avril  1906. 

Je  m’arrête  sur  ce  joli  mot. 

Depuis,  j’ai  eu  l’occasion  d’aller  rendre  visite  à Talata.  J’ai  trouvé 
grands  et  petits  Talatains  en  bonnes  dispositions.  La  transmission  s’est 
effectuée  sans  tapage,  sans  accident,  sans  ennui.  L’école  est  en  bonnes 
mains  et  les  petits  Talatains  n’ont  pas  envie  de  mourir. 


Explication  de  quelques  termes  malgaches 
employés  dans  cet  ouvrage. 


— - -HOOOo. 

(Dans  tous  ces  mots,  V o se  prononce  ou). 


Âkanjo,  blouse  ou  chemise. 

Asa,  je  ne  sais  pas. 

Boto,  garçon,  domestique. 

Bourjane,  porteur. 

Bozaka,  herbe  sèche,  chaume. 

Béca,  serviteur,  aide,  auxiliaire. 

Fanafody,  remède. 

Fiandravanana,  cérémonies  païennes  et 
superstitieuses  des  funérailles. 

Fiangonana,  chrétienté,  le  lieu  de  réu- 
nion, salle  ou  chapelle. 

Filanjane,  chaise  suspendue  et  portée  sur 
les  épaules  de  quatre  hommes. 

Fody,  petit  oiseau  rouge,  moineau  mal- 
gache. 

Kabary,  discours  prononcé  en  public. 

Kely,  petit. 

Kitay,  combustible. 

Lamba,  grande  pièce  d’étoffe  de  couleur 
claire  dont  on  s’enveloppe  tout  le 
corps;  c’est  le  costume  national. 

Laoka,  mets,  assaisonnements. 


Mipetraka,  rester  assis  à ne  rien  faire. 
Mpampianatra,  maître  d’école,  caté- 
chiste. 

Mpiadidy,  chef  de  village  ou  de  chré- 
tienté. 

Mpiasa,  ouvrier. 

Ody,  amulette  superstitieuse, 
ïtova,  enceinte  fortifiée. 

Sakafo,  repas. 

Salaka,  bande  d’étoffe  formant  ceinture. 
Talata,  mardi,  marché  tenu  le  mardi. 
Tanana,  village. 

Tokotany,  enclos,  cour,  terrain. 

Tsaho  ratsy,  faux  bruits. 

Vala,  hameau,  groupe  d’habitations. 
Vatsy,  provisions  de  voyage. 

Vazaha,  étranger,  européen,  de  race 
blanche. 

Vita,  fini. 

Vckatra,  offrande,  contribution  aux  dé- 
penses communes. 

Zoma,  vendredi,  marché  du  vendredi. 


Hovas,  habitants  du  centre  de  l’île,  où  se  trouve  la  capitale  Tananarive. 

Betsiléos,  habitants  des  provinces  situées  plus  au  sud  du  massif  central,  et  dont  le 
chef-lieu  est  Fianarantsoa. 

Bares,  peuplades  restées  à moitié  sauvages,  habitant  au  sud  des  Betsiléos  et  se 
rattachant  au  type  africain. 

Tanales,  habitants  de  la  forêt,  au  sud-est  de  Fianarantsoa. 


Une  partie  de  ces  récits  avait  été  primitivement  publiée  dans  le 
Bulletin  des  Missionnaires  Jésuites  Français , « Chine,  Ceylan, 

Madagascar  » sous  ce  titre  : « La  Petite  Quinzaine.  » 


Table  des  Matières 


Préface 7 

I.  — De  la  côte  à Fianarantsoa  9 

II.  — Premières  visites.  — Fêtes  et  séances . . 1S 

III.  — Talata.  — Entrée  en  ménage  . 60 

IV.  — Installations  et  progrès 91 

V.  — Constructions  et  inspections 140 

VI.  — Difficultés  et  joies 183 

VII.  — Ikongo  et  les  Tanales 247 

VIII.  — Derniers  mois  à Talata 283 

Explication  de  quelques  termes  malgaches 291 


Imprimerie  Casterman,  Tournai  (Belgique). 
Meule  in  Belgium.